COMMENCEMENT DE LEUR ÉDUCATION
(printemps et été 780. — an de jésus- christ, 32.)
En même temps que Jésus commençait à semer dans la foule Tidée fondamentale du royaume de Dieu, si différent de celui qu'attendaient les Juifs, il s'occupait à dessiner et à arrêter les premiers linéaments de sa constitution. Elle était encore plus contraire à toutes leurs idées et à leurs préjugés. Le sacerdoce d'Aaron était absolument rejeté. Pas un des chefs de la nouvelle société n'était tiré de la tribu lévitique. Ils venaient on ne sait d'où , des dernières couches du peuple. C'était une révolution complète.
Jusque-là, Jésus s'était borné à grouper autour de lui ceux qui adhéraient à sa parole, et il en avait appelé quelques-uns à l'accompagner plus ordinairement dans ses courses, en qualité de disciples et c"amis. Maintenant l'heure était venue de donner à son oeuvre une forme plus
arrêtée, et d'organiser son Eglise. L'élection des douze apôtres fut le premier acte constitutif accompli dans ce but. A quelle date précise faut-il le placer? Il n'est pas aisé de le dire. On peut cependant affirmer qu'il n'eut pas lieu avant le premier voyage à Jérusalem (mars 779), et il est certain qu'il était accompli avant le second (octobre 780). Saint Luc nous en a conservé l'histoire en des termos d'une solennité religieuse extraordinaire. « En ce tempslà, dit-il, Jésus sortit de la ville pour aller prier sur une montagne, et il veilla toute la nuit, plongé dans la prière '.» Durant ce profond recueillement, il passa en revue tous les croyants qu'il avait déjà rencontrés, tous les jeunes et ardents Galiléens qui s'étaient si tendrement attachés à lui ; il en choisit douze, « pour être avec lui, dit saint Marc, et pour les envoyer prêcher1. » Puis, les appelant au matin sur la montagne où il avait passé la nuit, il les institua apôtres.
Voici leurs noms, donnés à peu près dans le même ordre, deux par deux, par saint Matthieu (x, 2), saint Marc (ni, 16) et saint Luc (vi, 14): Simon, surnommé Pierre, et André, Jacques et Jean, Philippe et Barthélemi, Matthieu et Thomas, Jacques fils d'Alphée et Simon le Zélé, Judas frère de Jacques et Judas Iscariote. Douze en tout, et probablement en mémoire des douze patriarches de l'ancien peuple de Dieu, et pour bien marquer la substitution d'une
1 Luc. vi, 12. Des deux expressions dont se sert ici saint Luc, et qui sont intraduisibles en français, la première (>. r-vz-TEpeucor, pernoctans) ne se rencontre que cette fois dans loui le Nouveau Testament ; et la seconde ( TzpoGzvyr\ toO OeoO, in Oralio)ie Dei) indique plus qu'une prière ordinaire, une sorte de prière suréminente et extatique, comme l'état d'un être tout perdu en Dieu.
* Marc, iv, 14.
nouvelle humanité à l'ancienne. Disons quelques mots de chacun d'eux.
Le premier, Pierre1, surnommé le prince des apôtres, n'était ni un savant ni un orateur'. Il était pêcheur de sa profession, déjà d'un certain âge- et marié3. C'était un esprit illettré, mais vif et spontané, un cœur naïf et bonr une âme ardente. Du jour où il eut rencontré Jésus, il se donna à lui avec une sorte d'enthousiasme affectueux , imparfait d'abord et trop humain, mais que les larmes épurèrent ensuite. Quoique destiné à être la pierre fondamentale de l'Eglise, il renia trois fois son maître, afin d'apprendre, par sa propre faiblesse, à avoir compassion de cette foule de pécheurs qui allaient entrer dans ce nouveau royaume de Dieu, dont il serait le pasteur. Il a pour symbole les clefs.
Le second , André, n'égale pas son frère. Appelé le premier*, il passe, dès que Pierre parait, au second rang, sans qu'on en sache d'autre raison que la volonté du Maître. Illettré comme Pierre, aussi ardent que lui, plus solide en affection, il n'a pas ses élans naïfs, ses cris du cœur, ses présomptions charmantes qui faisaient sourire Jésus, mais qui l'attachaient si tendrement à Pierre. Il parle peu; il n'a rien écrit. Mais deux choses ont rendu son nom à jamais illustre. C'est lui qui, voyant un homme pauvre et humble, nommé Jésus, a le premier poussé le cri que l'univers ne cessera de répéter : Nous avons trouvé le Mcs-
1 Prîmus, Simon, qui dicitur Petrus. (Matth. x, 2.) Pierre occupe toujours la lête de la liste dans les trois synoptiques et dans les Actes, (i, 13.)
2 Act. m, 13.
3 Matth. vin, 14.
* Et pour cela appelé par les Grecs upwxoxXriToç.
sie 1 / et qui a amené au Sauveur, dans la personne de Pierre, ce roc précieux où il a bâti son Eglise. Et après qu'avec un zèle infatigable et un courage invincible il eut conduit à Jésus l'Epire, l'Achaïe, la Thrace, la Scythie5, voyant venir la croix en récompense de tous ses travaux, il l'a saluée avec de tels cris d'amour, que l'humanité étonnée en a tressailli d'enthousiasme. Il a pour symbole une croix à laquelle il adhère fortement.
Le troisième, Jacques3, était le frère de saint Jean, et le fils de Zébédée. Comme son père et son frère, c'était un simple pêcheur, illettré, gagnant sa vie par le travail*. Mais il avait une mère admirable, qui avait élevé son cœur et celui de son frère et les avait maintenus dans une grande innocence. Quand un jour elle dit à Jésus: Maître, faites que mes deux enfants soient, l'un à votre droite, Vautre à votre gauche dans votre royaume 5, il y avait dans cette parole encore plus d'amour que d'ambition : amour imparfait sans doute, mais qui était beau et grand ; car elle rêvait moins l'exaltation de ses deux fils que leur éternelle union avec celui qu'elle suivait partout et auquel elle avait consacré sa vie. Et quand Notre- Seigneur, se tournant vers Jacques et Jean, leur eut dit : Pouvez -vous boire le calice que je boirai aussi? et que Jacques eut répondu avec son frère : Oui, certes, nous le boirons; ce n'était pas un vain mot, car ils le burent tous deux jusqu'à la lie. L'un mourut le premier de tous les apôtres, l'autre le dernier. Celui-ci avec plus
1 Joan. i, 41.
* Eus., III, i; S. Grég. de Naz., Disc, xxv; S. Jérôme, Ep.
8 Surnommé le Majeur, pour le distinguer du neuvième apôtre, qui porte le même nom.
4 Marc, i, 19; Luc. v, 2-7.
« Matth. xx, 21.
de violence; mais la persécution plus lente de l'autre éprouva davantage sa patience. Jacques eut ce bonheur, qu'ayant porté à ses lèvres la coupe amère, il la vida d'un trait. Jean la prit à son tour; mais, prêt à boire, on la lui ravit pour le faire souffrir plus longtemps. Jésus les avait surnommés tous deux fils du tonnerre i ; car l'amour qui brûlait dans leur cœur en sortit plusieurs fois par éclats subits, comme l'éclair de la nue. Jacques mourut martyr à Jérusalem ', après avoir d'un pas atteint aux colonnes d'Hercule. Vrai fils du tonnerre, qui en eut la rapidité et la flamme, non pour détruire, mais pour éclairer. Il a pour symbole un glaive.
Le quatrième , Jean , est à la fois l'apôtre vierge et l'apôtre prophète. Toutes les virginités du cœur et toutes les lumières de l'esprit, voilà sa double auréole. Il était bien plus jeune que Jacques, presque un adolescent1, illettré aussi , simple pêcheur ; mais une de ces âmes où i>ieu , comme dans un vase exquis, a versé tous ses parfums. Pureté, tendresse, force, poésie, cœur débordant à la fois d'éloquence et d'amour, une jeunesse chaste, une maturité féconde, une divine vieillesse : au début, l'amour sous la forme de la tendresse ; à la fin , l'amour sous la forme de la charité : on cherche ce qui lui manque. Et avec cela poète, et de premier ordre, et, à ne le considérer qu'humainement, un des sept ou huit esprits dont le beau génie enchantera éternellement l'humanité. Tant que l'Eglise vivra, elle le contemplera: à la Cène, reposant sur la poitrine de Jésus *, et à la croix, recevant le dépôt de sa
i Marc, m , 17-00.
s Act. xn, 1, 2.
3 S. Jérôme, Cont. Jov., I, xiv; Ambr. Off., II, xx,
* Joan. xiii , 1.
sainte mère 1 ; et elle enviera le sort d'un mortel qui a eu dans sa vie deux si précieux moments. On aurait dû lui donner pour symbole un cœur. Mais, tout inondé qu'on était des sublimités de son Evangile et des lumineuses obscurités de son Apocalypse, on lui en a choisi un autre. Son symbole, c'est l'aigle.
Le cinquième, Philippe, natif de Bethsaïda, en Galilée*, était marié8 et père de plusieurs filles, qui ont embaumé l'Eglise primitive du parfum de leurs vertus. C'était un contemplatif, absorbé jour et nuit dans la méditation des saints livres. Il savait toutes les prophéties par cœur, et il vivait dans une telle attente du Messie, qu'il suffit d'un regard de Jésus pour se l'attacher. Recueilli, absorbé, peu propre aux affaires extérieures, c'est pour le tenter aimablement que Notre- Seigneur lui dit au désert : Philippe, où trouverons-nous de quoi nourrir toute cette foule*? car, de tous les apôtres, il était assurément le moins propre à se tirer d'affaire. C'est lui qui, au dernier repas, dit à Notre-Seigneur avec la liberté d'un ami et l'avidité d'un contemplatif: Maître, faites-nous voir le Père, et cela suffit ; et qui en reçut cette belle et profonde réponse : Philippe , celui qui me voit, voit le Père, et celui qui voit le Père , me voit*. Il n'a rien écrit, mais beaucoup prêché et beaucoup aimé , quoiqu'on ne sache pas s'il est mort martyr. Il a pour symbole une petite croix qu'il contemple avec amour.
Le sixième, Barthélemi, est peut-être le moins connu
1 Joan., xix, 26.
2 Ibid., i, 44.
3 Eus. III , xxxi.
4 Joan. vi, 5.
« Ibid., xiv, 8-10.
des douze apôtres. On croit que c'était ce doux Nathanaël 1 , qui déroulait pieusement ses tiphillim sous un figuier au moment où Notre-Seigneur le vit, et que Philippe, malgré ses résistances, amena à Jésus avec tant de prudence. C'est de lui alors que Notre-Seigneur aurait dit : Celui-ci est un bon Israélite, en qui il n'y a point de malice 2. Quoi qu'il en soit, il se meut dans l'ombre autour de Jésus sans qu'on aperçoive une seule fois sa figure, ni qu'un seul mut de lui dans l'Evangile nous vienne révéler son âme. On cruit qu'il a évangélisé les Indes, mais sans bien savoir ce que les anciens appelaient de ce nom. Il y aurait porté un exemplaire hébraïque de l'Evangile de saint Matthieu , celui-là même que saint Pantène y retrouva cent ans après 3. Il lut écorché vif; c'est pour cela qu'on lui a donné pour symbole l'instrument de sa passion.
Le septième, Matthieu, était un douanier des bords de la mer de la Galilée 4. Saint Marc et saint Luc le nomment par délicatesse Lévi avant sa conversion , Matthieu après, afin de dérouter les Juifs et de ne pas leur faire connaître sa première et honteuse profession 5. Mais lui dans son Evangile se nomme toujours Matthieu, et se surnomme le publicain, afin que personne n'en ignare8. Son humi-
1 On prouve l'identité de Barthélemi et de Nathanaël : 1° parce que, dans le catalogue des apôtres, Barthélemi est toujours mil. à côté de Philippe, qui a amené à Jésus Nathanaël; 2° parce que saint Jean place Nathanaël au nombre des apôtres, entre saint Pierre, saint Thomas et lui (Joan. xxi, 2); 3° parce que Barthélemi semble être l'indication du nom que portait le père de Nathanaël. Nathanaël, fils de Tolmaï, ou Ptolémée, Bar-Tolomé.
2 Joan. i, 47.
3 S. Hiéron. de Viris illustr., xxxvi.
4 Marc, il, 14.
s Marc, ii, 14; ni, 18; Luc. v, 27.
« Matth. v, 9; x, 3.
318 JÉSUS-CIIRIST
lité, sa sincérité et sa reconnaissance se satisfont à la fois dans ce mot. Mais c'est le seul qu'il dise de lui. Dans ces pages si belles, qu'il consacre à la vie de Jésus -Christ, où l'on voit figurer tour à tour saint Pierre, saint Jean, saint Jacques, tous les apôtres, lui seul est absent. On le cherche et on ne le trouve pas. Et cependant il est. partout, regardant, écoutant, écrivant peut-être. Car rien n'empêche de croire que, saisi par la beauté des paroles qui tombaient sans cesse de la bouche de son divin Maître, habitué par sa précédente profession à noter toutes choses et à tenir ses livres au courant, il n'ait continué à écrire, pour lui seul et en secret, ce qui le charmait et le ravissait chaque jour. Quoi qu'il en soit , en nul autre Evangile la physionomie du Sauveur n'est plus naïvement peinte. Gomme cet Evangile, le premier composé de tous, et, si on excepte celui de saint Jean, le plus original et le plus précieux, débute par la génération temporelle du Christ, le symbole que l'antiquité a choisi pour désigner saint Matthieu , c'est l'homme.
Le huitième, Thomas, appelé aussi Didyme1, est célèbre par son heureuse incrédulité. « Cet apôtre tout champêtre , dit Tillemont , qui ne sa voit rien des subtilités de la philosophie, simple, pur et saint *, » était en même temps un grand cœur, ardent, sincère, généreux. C'est lui qui, à la veille de la passion, dit ce mot adorable : Allons et mourons avec lui9. C'est lui aussi qui, au moment où Notre-Seigneur à la Cène disait à ses apôtres : Vous savez où je vais et vous en connaissez le chemin, interrompit Notre-Seigneur et luf dit: Maître, nous ne savons ni où vous allez, ni où en est U
1 Ce second nom est la traduction grecque du premier.
* Tillemont, Mémoires pour, servir à l'hisl. ecclés., t. 1, p. 395.
* Joan. xi, 16.
chemin; et qui en reçut cette belle réponse : C'est moi qui suis le chemin; personne ne va à mon Père si ce n'est par moi l . Mais surtout c'est lui qui mit ses doigts dans les plaies des pieds et des mains du Sauveur et dans la plaie de son cœur, et qui poussa ce cri de l'incrédulité vaincue : « Dominus meus et Deus meus ! Mon Seigneur et mon Dieu M » A cause de cela , il a pour symbole une lance , la lance qui a fait au côté de Jésus cette plaie où il a mis la main.
Le neuvième, Jacques, était fils de Marie et de Cléophas, neveu de la Vierge -Mère, et cousin germain de Jésus-Christ*. Il le mit au nombre de ses apôtres, afin de nous apprendre que, dans les choses de Dieu, il ne faut ni se laisser gouverner par les liens du sang, ni les mépriser. Parce qu'on est le cousin du Sauveur, ce n'est pas une raison pour être apôtre , mais ce n'est pas une raison nou plus pour ne l'être Das. Son extraordinaire vertu l'avait fait surnommer le Juste. Consacré à Dieu lès le sein de sa mère, élevé à Nazareth avec Jésus, l'une modestie angélique, d'une science toute divine, d'un tel don d'oraison que ses genoux , et même son front qu'il appuyait par terre pendant la prière, s'étaient durcis comme la peau d'un chameau 4, il fut chargé du gouvernement de l'Eglise de Jérusalem, et eut ainsi l'honneur, dit saint Jérôme, d'être le premier des évêques et de gouverner le premier la première des Eglises 5. Les anciens ne tarissent pas sur son éloge; mais tout pâlit devant le mot de saint Paul , qui le nomme le premier des trois a qui semblaient être
1 Joan. xiv, 5-6.
* lbid., xx, 28.
3 Malth. xxvn, 55; Marc, xv, 40.
* Eus., II, xxiii.
* S. Jér., Commentaire sur l'É pitre aux Galates, p. 164.
les colonnes de l'Eglise1 ». 11 a pour symbole la massue avec laquelle il fut assommé, après avoir été précipité du haut du temple.
Le dixième, Thaddée, autrement appelé Jude', frère de Jacques le Mineur3, cousin de Jésus-Christ, était marié et père de plusieurs enfants. Il était cher à Notre -Seigneur par son activité et son zèle tout de feu. 11 n écrit une épître célèbre par la beauté de la doctrine et la mâle vigueur de la morale. Mort martyr, il a pour symbole une palme.
Le onzième, Simon, était de Cana, en Galilée*. Il assistait au miracle de l'eau changée en vin, et, ravi d'admiration, il quitta tout pour s'attacher définitivement à Jésus. L'antiquité chrétienne a même cru qu'il était ce jeune époux dont Jésus avait béni les noces5. Quoi qu'il en soit, son dévouement à Notre- Seigneur n'eut pas de bornes. Il y a une foule de pays, l'Egypte, la Cyrénaïque, l'Afrique, la Lybie , et jusqu'aux îles Britanniques qui revendiquent l'honneur de lui devoir la foi. Il a pour symbole une coupe.
Le douzième, Judas, né à Kérioth8, est tristement célèbre. C'est lui qui a trahi le Sauveur pour trente deniers. Le caractère de cet homme paraît avoir été froid et faux. Néanmoins il se possédait si parfaitement lui-même, qu'à
1 Galat. n, 6.
2 Ces deux noms, dans la langue originale, paraissent avoir le même sens.
3 Ep. B. Jud. Judas, Jesu Chrisli servus, fraler aulem Jacobi. Cf. Luc. vi, 15; Act. i, 13; Matth. xm, 55; Joan. xiv, 22.
* Matth. x, 4; Marc, m, 18.
5 C'est la tradition de l'Église grecque.
« Ville de la tribu de Juda. (Josue xv, 25.) On l'appelle aujourd'hui Kereinlhcin.
l'exception de saint Jean , qui avait l'intuition du cœur, aucun des disciples ne pénétra le mystère de la haine qui peu à peu s'amoncelait en lui. Ses commencements toutefois ne paraissent pas avoir différé beaucoup de ceux de tous les apôtres. Son zèle pour Jésus n'était guère plus imparfait que le leur. Il rêvait, comme eux, des grandeurs et un royaume terrestre. Mais tandis que ceux-ci se laissèrent peu à peu élever par l'esprit de Jésus, purifier de tout alliage et transformer, lui, opiniâtre et résistant, se concentra de plus en plus en lui-même, et sortant, pour ainsi dire, du centre d'attraction de Jésus, se vit emporté par les éléments mauvais qui étaient en lui. On a essayé de le réhabiliter de nos jours. Mais deux choses odieuses le classeront à jamais parmi les êtres les plus vils et les plus répugnants: Que voulez -vous me donner, et je vous le livrerai*? Et encore : Je vous salue, Maître; et il le baisa '. Vendre son maître et son ami pour trente deniers, et le livrer par un baiser! il n'y a pas d'artifice de style qui puisse empêcher que cela ne soit éternellement haïssable. En souvenir de ces deux actes, on a donné à Judas, pour symbole , une bourse qu'il étreint de ses doigts crispés.
Voilà les douze hommes choisis par Jésus pour être les chefs de son nouveau royaume. Onze étaient Galiléens. Un seul était Juif, celui qui le trahit. Trois étaient mariés. Pas un n'était prêtre. La plupart étaient pêcheurs et ouvriers. Le plus lettré de tous était un douanier. Un seul avait du génie, et encore pas un génie d'action. C'était un poète. Tous les autres ne paraissent pas avoir dépassé la moyenne de l'intelligence humaine. Il est évident que pour
1 Matth. xxvi, 15; Marc, xiv, 10; Luc. xxn, 3. » Matth. xxvi , 49.
32i JÉSUS- CtlIUST
fonder une œuvre, Jésus comptait sur une autre force que sur celle de ses disciples.
Du moins, s'ils étaient illettrés, simples, un peu lents à comprendre, ils n'étaient pas corrompus par la sophistique du temps, ni faussés et déformés par une culture artificielle: sorte de marbres vierges, choisis par Jésus au sein des masses populaires, et qui, n'ayant pas encore d'empreintes, pouvaient plus facilement recevoir la sienne.
A partir de ce jour, Jésus se consacre entièrement à cette œuvre. Il les prend avec lui. Les douze ne le quittent plus. Ils vivent, ils voyagent ensemble. Une même tente les abrite pendant la nuit. Une bourse commune pourvoit à leurs besoins. « Depuis ce temps-là, dit saint Luc, Jésus allait de ville en ville et de village en village, prêchant et annonçant le royaume de Dieu, et les douze étaient avec luiA. » Au fond, ce fut là leur vraie éducation. Pendant deux ans et demi, Jésus les rendit témoins, non seulement de ses miracles les plus éclatants , de ses sublimes prédications, mais de sa vie intime. Spectacle incomparable, quand on sait ce qu'était Jésus 1 11 voulait, par là, leur inspirer peu à peu la conviction de sa nature supérieure ; les pénétrer de respect, de vénération; amener ainsi, sans paroles, sans discours, la certitude qu'il était un être surnaturel, tout-puissant, supérieur aux hommes, aux anges, aux forces de la nature; afin que, quand ils le verraient abaissé, humilié, mourant sur une croix, ils comprissent que c'était une chose absolument libre, volontaire de sa part; et que de telles humiliations, au lieu de les abattre, leur inspirassent une admiration pleine d'amour. Ce
1 Luc. vin, 1.
JËSIÎS-CHRIST 323
fut ce qui arriva en effet. Mais que de temps fut nécessaire pour créer en eux un tel sentiment! Quel étonnement de leur part , et quelle résistance 1 Ils ne pouvaient pas arranger dans leur tête cette gloire avec cet abaissement. Ils eussent compris un Dieu puissant, glorieux, foudroyant ses ennemis. C'est ce qu'ils attendaient. Mais ce mystère, bien autrement beau, d'un Dieu humble, caché, terrassant ses ennemis à force d'amour : longtemps ils ne purent supporter sans révolte îa moindre allusion à ce sujet.
Hélas! ce n'était pas seulement ce profond mystère qu'ils ne comprenaient pas; les moindres enseignements passaient par-dessus leurs têtes. Jésus7 rentré dans sa demeure, les leur expliquait de nouveau. Il y mettait une bonté, une délicatesse, une finesse d'esprit, une tendresse de cœur, quelquefois mais rarement une énergie saisissante. Il leur livrait peu à peu tous ses secrets. Tantôt, tkuand c'étaient des doctrines morales, facilement saisissantes par le peuple, il les chargeait de les lui expliquer. « Ce que je vous dis dans l'ombre, prêchez -le au grand jour; ce que je vous dis à l'oreille, proclamez-le sur les toits. » Tantôt, au contraire, il faisait appel à leur discrétion , et il aimait à leur confier de ces choses que l'on réserve à ses amis, et dont le charme est de ne pas sortir du cœur qui les a entendues. Quelquefois aussi, quand il s'agissait de ces profondeurs de doctrine que le peuple ne pouvait encore supporter, de son incarnation glorieuse, ou de ses abaissements futurs et de ses souffrances , il leur défendait d'en rien dire à qui que ce fût. Un art infini, nous l'allons voir, préside à toute cette éducation des apôtres, comme déjà il avait présidé à la préparation évangélique du peuple de la Galilée : l'art
d'un médecin qui ne donne que peu à peu la nourriture au malade; ce grand art de Dieu qui a fait l'aurore pour préparer nos yeux à la splendeur du soleil à son midi.
Saint Marc nous dit que Jésus prit les douze apôtres « pour être avec lui et pour les envoyer prêcher1 ». 11 ne tarda pas, en effet, à leur donner cette grande mission. Aucune évangéliste n'en indique la date précise. Seulement , selon son habitude , saint Matthieu nous a conservé en entier le discours important et admirable que Jésus .eur adressa en cette circonstance. Il est probable que c'est encore là une de ces pièces capitales qui furent rédigées, au lendemain de la Pentecôte, par les douze apôtres ensemble. Saint Matthieu l'inséra intégralement dans son Evangile1. Saint Luc, venu plus tard, quand ce discours était connu, n'en a conservé que l'idée générale et quelques phrases 3. Le voici dans son ensemble :
« Allez , leur dit Jésus , et annoncez que le royaume de Dieu est proche; guérissez les malades; ressuscitez les morts, purifiez les lépreux, chassez les démons. Vous avez reçu gratuitement , donnez gratuitement.
« N'ayez en votre possession ni or, ni argent , ni aucune monnaie dans vos ceintures, ni sac pour la route, ni deux tuniques, ni chaussures, ni bâton; car à l'ouvrier est due sa' nourriture.
« En quelque ville ou village que vous entriez, enquérez-vous du plus digne et demeurez chez lui jusqu'à votre départ. Et en entrant dans sa maison, saluez -le en disant : Que la paix soit avec vous. Et si la maison en est
1 Marc, m, 14.
* Matth. x.
Luc. ix. 1,
cligne, votre paix viendra sur elle. Si elle n'en est pas digne , votre paix reviendra vers vous.
« Que si nul ne vous reçoit et n'écoute votre parole, sortez de cette maison et de cette ville en secouant la poussière de vos pieds. Je vous le dis en vérité, au jour du jugement, il y aura moins de rigueur pour les villes de Sodome et de Gomorrhe que pour cette ville- là.
« Voilà que je vous envoie comme des brebis au milieu des loups. Soyez donc prudents comme des serpents et simples comme des colombes.
a Gardez-vous des hommes; car ils vous livreront à leurs tribunaux, et vous flagelleront dans leurs synagogues. Us vous conduiront, à cause de moi, devant leurs gouverneurs et leurs rois; et vous me servirez de témoins devant eux et devant les nations.
« Mais lorsqu'ils vous livreront, ne pensez ni comment vous parlerez, ni à ce que vous devrez dire; ce que vous devrez dire vous sera donné à l'heure même. Car ce n'est pas vous qui parlerez, mais l'esprit de votre Père qui vit en vous.
« Le frère livrera son frère à la mort, et le père livrera son fils, et les enfants s'élèveront contre leurs parents et les mettront à mort. Et vous serez en haine à tous à cause de mon nom. Mais celui qui persévérera jusqu'à la fin sera sauvé.
« Lors donc qu'on vous poursuivra dans une ville, fuyez dans une autre. Je vous le dis en vérité, vous n'aurez pas évangélisé toutes les villes d'Israël avant que reparaisse le Fils de l'homme.
« Le disciple n'est pas au-dessus du maître, ni le serviteur au-dessus de son seigneur. C'est assez au disciple d'être comme son maître, et au serviteur d'être comme
son seigneur. Si donc ils ont appelé Béelzébub le père de famille, combien plus ses serviteurs! Ne les craignez point. Nulle trame cachée qui ne soit un jour révélée, et nul secret qui ne soit su. Ce que je vous dis dans les ténèbres, dites-le dans la lumière, et ce que je vous dis à l'oreille, prêchez -le sur les toits.
« Et ne craignez point ceux qui ne peuvent tuer que le corps. Mais craignez celui qui peut jeter l'âme avec le corps dans le feu. Deux passereaux ne se vendent -ils pas une obole? Et cependant pas un ne tombe sur la terre sans que votre Père le permette. Ne craignez donc point; vous êtes de plus grande valeur que plusieurs passereaux. Tous vos cheveux sont comptés.
« Celui donc qui m'aura confessé devant les hommes , moi aussi , je le confesserai devant mon Père qui est dans le ciel. Et quiconque m'aura renié devant les hommes, moi aussi , je le renierai devant mon Père qui est dans le ciel.
« Ne pensez pas que je sois venu apporter la paix sur la terre; je ne suis pas venu apporter la paix, mais le glaive. Je suis venu séparer l'homme de son père, et la fille de sa mère, et la bru de sa belle -mère; l'homme aura pour ennemi ses propres serviteurs.
« Quiconque aime son père ou sa mère plus que moi n'est pas digne de moi. Et qui ne prend pas sa croix et ne me suit pas n'est pas digne de moi. Qui cherche sa vie la perdra, et qui perdra sa vie à cause de moi la trouvera.
« Qui vous reçoit me reçoit, et qui me reçoit reçoit celui qui m'a envoyé. Quiconque reçoit un prophète en qualité de prophète recevra la récompense du prophète, et quiconque reçoit un juste en qualité de juste recevra la récompense du juste. Et quiconque donnera seulement un
verre d'eau froide à l'un de ces petits, parce qu'il est mon disciple, en vérité je vous le dis, celui-là ne perdra pas sa récompense1. »
Voilà le discours de Jésus à ses apôtres, au moment où il les envoie en mission. Quel programme de fondateur et de conquérant I Et s'il était permis de s'arrêter à ce détail en de telles choses, quelle grandeur de pensées et quelle éloquence. Ce n'est pas assez d'avoir choisi des hommes pauvres et sans lettres, il les désarme. Us n'ont point d'argent, ils en ont trop encore; jetez-le; n'ayez pas même un bâton. Ils n'ont point de science , point de génie; ils en ont trop encore : ne pensez jamais à ce que vous direz , même devant les tribunaux; parlez sans préparation; improvisez. Ils n'ont point d'espérance en leur Maître, qui estpauvre comme eux; ils en onttrop encore :non seulement vous ne recevrez pas de biens, de gloire humaine, mais vous recevrez des coups, des soufflets, des injures; vous périrez de mort violente. Voilà la perspective qu'il ouvre : Allez, pauvres, nus, comme des agneaux au milieu des loups. Mais où donc sera leur force dans ce formidable dépouillement de toutes puissances terrestres? Qui les soutiendra? Lui seul, à condition qu'ils l'aiment par-dessus tout, « [lus qu'un père, plus qu'une mère, » et qu'ils s'abandonnent à « l'Esprit qu'il leur enverra ». On ne parle pas plus royalement.
1 Matth. %.