OCTOBRE 780. — AN DR J.-C
Cependant « une fête des Juifs », que Ton croit être la fête des Tabernacles, approchait (4 octobre). Jésus, qui n'avait pas cette année célébré la pâque à Jérusalem, résolut de s'y rendre avec les douze. Il les réunit donc, à la suite de cette première mission dont nous venons de parler et dont nous ne savons ni la durée ni les événements , et prenant la grande route qu'il avait suivie l'année précédente, celle qui côtoyait la rive occidentale du Jourdain et traversait la Samarie tout entière , il arriva avec eux à Jérusalem.
C'était la seconde fois que Jésus entrait dans cette ville , depuis le commencement de son ministère public. La première fois il avait purifié le temple et annoncé aux Juifs, en termes qui semblent énigmatiques, mais qui ne l'étaient pas, sa résurrection future. Cette fois, Jésus résolut de
frapper un coup nouveau et plus fort, et de profiter de la fête et du grand concours qui en était la suite, pour mieux accentuer son caractère de Messie, et donner de sa divinité une preuve qui fit réfléchir. Un an s'était écoulé. La curiosité était éveillée. Les esprits étaient prêts. Le bruit de ses miracles avait traversé la Palestine ; c'était l'heure de dire plus nettement aux Juifs qui il était et pourquoi il était venu.
Voici l'occasion qu'il choisit.
Il y avait à Jérusalem , près la porte des Brebis , une des douze portes de la ville, ainsi appelée parce que c'était par là que l'on conduisait au temple les brebis et les agneaux du sacrifice, il y avait, dis -je, une source d'une vertu singulière. Elle s'appelait en hébreu Bethsaïda (maison de miséricorde) à cause du soulagement qu'y trouvaient les malades. On avait bâti tout autour un vaste portique circulaire qui conduisait au bassin par un escalier de marbre. Là, sous une quintuple colonnade, se tenaient une foule d'aveugles, de boiteux, et d'autres dont les membres étaient desséchés , tous attendant un mouvement de l'eau. Car l'ange du Seigneur descendait de temps en temps 1 dans la piscine, et l'eau s'agitait. Or celui qui le premier pouvait y descendre alors était guéri de son infirmité, quelle qu'elle fût ■. Ce jour-là, dans cette foule de malades qui se pressait sous le portique était un paralytique infirme depuis trente-huit ans. Il était pauvre; il était incurable; on était au jour du sabbat; c'était l'heure même où tout le peuple se rendait au temple en passant devant cette fontaine ; toutes circonstances admirablement choisies
1 Tertullien croit que le miracle n'avait lieu chaque année qu'une fois. (De Baplismo.)
* Joan. v, 3.
pour donner à l'affirmation de sa divinité un retentissement immense.
Ecoutons saint Jean, témoin oculaire du fait :
« Il y avait là un homme malade depuis trente -huit ans. Jésus l'ayant vu étendu sur un grabat, et ayant appris depuis quel temps il était paralysé , lui dit : Veux - tu être guéri? — Seigneur, répondit le malade, je n'ai personne qui , lorsque l'eau s'agite , veuille me descendre dans la piscine. J'essaye, mais un autre passe toujours avant moi.
« Jésus lui dit : Lève-toi; prends ton grabat et marche.
« Et aussitôt cet homme fut guéri. Et, ramassant son grabat, il se mit à marcher.
« Or ce jour était un jour de sabhat. Les Juifs dirent donc à celui qui avait été guéri : C'est le jour du sabbat; il ne t'est pas permis d'emporter ton grabat.
« Mais lui répondit : Celui qui m'a guéri m'a dit : Prends ton grabat et marche?
« Et eux : Qui est cet homme qui t'a dit : Prends ton grabat et marche.
« Or celui qui avait été guéri n'en savait rien ; car Jésus s'était retiré de la foule amassée en ce lieu.
« Un peu après, Jésus le trouva dans le temple et lui dit: Voilà que tu es guéri. Ne pèche plus, de peur qu'il ne t'arrive quelque chose de pire.
« Cet homme sortit du temple et annonça partout que c'était Jésus qui l'avait guéri.
« Et de là les Juifs commencèrent à persécuter Jésus, parce qu'il faisait ces choses le jour du sabbat.
« Alors Jésus leur dit : Mon Père agit sans cesse, et moi j'agis de même.
« Mais cette réponse augmenta encore le désir des Juifs
dû le faire mourir, non seulement parce qu'il violait le sabbat, mais parce qu'il disait que Dieu était son Père, se faisant I'égal de dieu ', »
On voit que les Juifs avaient parfaitement saisi le mot original et profond qui avait jailli, comme un éclair, de l'âme de Jésus : Mon Père agit toujours, et moi aussi. C'està-dire, il y a un sabbat que je ne connais pas : c'est le sabbat du bien. Celui-là , mon Père ne le connaît pas davantage et ne l'a jamais prescrit. En d'autres termes, vous défigurez la religion; vous en outrez les préceptes. Et moi qui ne fais qu'un avec mon Père, je viens la rétablir. C'était, on le voit, une déclaration de guerre. « Aussi, remarque saint Jean, les pharisiens cherchaient à le faire mourir, d'abord parce qu'il violait le sabbat, ensuite parce qu'en disant Dieu son Père, il se faisait l'égal de Dieu. »
Mais si claire, si parfaitement comprise qu'eût été cette parole : Mon Père agit toujours, et moi aussi, Jésus résolut de la développer. Il entra donc dans le temple, et quand le paralytique fut là, témoin vivant de son pouvoir, et qu'une foule curieuse et étonnée se pressa autour d'eux , il prit la parole en ces termes.
Le profond et magnifique discours que Jésus prononça en cette circonstance a deux parties. Dans la première il affirme sa divinité. Dans la seconde, il la prouve.
Jésus commença ainsi :
« En vérité, en vérité je vous le dis, le Fils ne peut agir de lui-même; il ne fait que ce qu'il voit faire au Père; mais tout ce que le Père fait, le-Fils le fait pareillement. Comme donc le Père aime le Fils, il lui donnc-
1 Joan. v, 5-18.
de faire tout cv qu'il fait; et il lui donnera de faire des œuvres si grandes, que vous serez dans l'admiration.
« Ainsi le Père ressuscite les morts et les vivifie, et de même le Fils vivifie qui il veut.
« Ainsi encore le Père ne juge personne; mais il a remis le jugement à son Fils, afin que tous honorent le Fils comme ils honorent le Père. Car qui n'honore pas le Fils n'honore pas le Père qui Ta envoyé.
« En vérité, en vérité je vous le dis, qui écoute ma parole et croit à Celui qui m'a envoyé a la vie éternelle et ne craindra pas le jugement; déjà même de la mort il a passé à la vie.
«En vérité, en vérité je vous le dis, l'heure vient, et elle est déjà venue, où les morts entendront la voix du Fils de Dieu; et ceux qui l'entendront vivront. Car comme le Père a la vie en soi , ainsi il a donné au Fils d'avoir la vie en soi ; et, parce qu'il est le Fils de l'homme, il lui a donné aussi le pouvoir de juger. Ne vous étonnez donc point de ceci : l'heure viendra où tous ceux qui sont dans les sépulcres entendront la voix du Fils de Dieu, et s'en iront, les bons dans la résurrection de la vie, et les mauvais dans la résurrection du jugement f. »
On ne parle pas avec plus de grandeur et de majesté, avec une plus absolue certitude de soi. Jésus sait qui il est. Il se sait Fils de Dieu et Fils de l'homme. Il sait que la divinité est en lui, et il sait comment elle y est. Il sait ses relations avec le Père, et son égalité d'essence, son unité d'opération. Il sait ce qu'il a par droit de nature, et ce qu'il a reçu par adoption. Il sait ce qu'il apporte, à ce double titre, à l'humanité, dont il va être le Sauveur.
» Joan. v, 19-29
Tout cela est d'une netteté, d'une clarté, d'une intuition absolument divine. Voilà la première partie de son discours : une affirmation de lui-même vaut toutes les preuves.
Mais après avoir commencé par celte démonstration, la plus haute de toutes, je veux dire la certitude qu'il a de lui-même; voulant se mettre à la portée de tous, il invoque en sa faveur trois témoignages.
Le premier est celui de Jean-Baptiste :
« Si je rends témoignage de moi, sans doute ce témoignage est sans force. Mais il y en a un autre qui rend témoignage de moi. Et celui-là, son témoignage est vrai. Vous-mêmes avez envoyé vers Jean , et il a confessé la vérité. Non pas que j'aie besoin d'un homme pour me rendre témoignage. Je ne l'invoque qu'à cause de vous, afin que vous soyez sauvés. Jean était une lampe ardente et luisante, et un instant vous vous êtes réjouis à sa lumière 1. »
Voilà le premier témoignage invoqué par Jésus , la parole de Jean -Baptiste. Le second est plus grand encore : c'est celui de ses propres œuvres.
« Moi, j'ai un témoignage plus grand que celui dj Jean. Ce sont les œuvres que mon Père m'a donné de faire. Ces œuvres-là rendent témoignage de moi; elles attestent que le Père m'a envoyé '. »
Et toutefois, si grands que soient ces deux témoignages, ils pâlissent devant un troisième qui éclipse tout. C'est celui de son Père :
« Le Père qui m'a envoyé, c'est lui-même qui rend témoignage de moi. Vous n'avez pas entendu sa voix, ni vu
» Joan. v, 31-35.
» Ibid., v, 36,
334 ji: s us- CHRisi
sa gloire, et sa parole n'entre pas en vous, parce que vous ne croyez pas à Celui qu'il a envoyé. Mais scrutez les Écritures , puisque vous les recevez comme ayant en dépôt la vie éternelle. Eh bien, ce sont elles qui témoignent de moi. »
Comment donc, après de telles preuves, ne pas se rendre à la vérité? Jésus le dit en terminant. C'est que la conscience est pervertie. L'obstacle h*esi pas dans l'esprit, il est dans le cœur.
a Je suis venu au nom de mon Père, et vous ne m'avez point reçu. D'autres viendront en leur propre nom, et vous les recevrez. Vous vous demandez l'un à l'autre la gloire, et vous ne cherchez pas celle qui vient de Dieu seul : comment donc pourriez-vous croire en moi ? »
Et après avoir ainsi dévoilé la cause de leur incrédulité, il leur en fait peser les conséquences. Sa parole prend ici une forme dramatique et saisissante. Ce grand Moïse, auquel ils ont toujours recours dans leurs résistances à la vérité, c'est lui qui se dressera contre eux : « Ne pensez pas que ce soit moi qui vous accuserai devant le Père. Ce sera Moïse, en qui vous espérez. Car si vous croyiez en lui, vous croiriez en moi, puisqu'il a écrit de moi. Mais vous ne croyez point à ce qu'il a écrit; et c'est pourquoi vous ne croyez pas en moi *. »
Que faire, après de telles paroles qui vont si profondément dans le secret des cœurs? Il faut se soumettre ou se débarrasser de celui qui osé les prononcer. Ce fut la pensée des Juifs. Ce discours, l'acte qui l'avait amené, furent, nous le verrons, une des bases du procès qu'ils lui intentèrent plus tard, et qui eût commencé sur-le-champ,
» Joan. v, 40-47.
si Jésus, connaissant le péril, ne s'était dérobé à leur haine en quittant Jérusalem et en retournant en Galilée.
Mais il n'y revint pas seul. Saint Marc dit expressément que des pharisiens et des scribes partirent aussi en secret, chargés par le sanhédrin de le surveiller et de l'épier. Il avait fait un miracle ; comment , au nom de qui agissait-il ainsi? Il l'avait fait le jour du sabbat; était-ce la coutume de violer ainsi le jour du sabbat? Enfin, il s'était dit Fils de Dieu, égal au Père. C'étaient là les points sur lesquels ils étaient chargés de recueillir des renseignements précis.
Jésus rentra en Galilée vers la fin d'octobre 780 , et il . demeura jusqu'en septembre 781, c'est-à-dire une année entière, sans reparaître à Jérusalem. Saint Jean nous donne la raison de ce long séjour, dont les disciples impatients s'étonnaient : « Depuis ce temps-là, dit-il, Jésus allait et venait à travers la Galilée, ne voulant point paraître en Judée, parce que les Juifs cherchaient à le faire mourir 1 . » CeKe longue année, passée tout entière hors de Jérusalem, fut féconde. Jésus en profita pour continuer l'œuvre de l'éducation de ses apôtres, pour reprendre et développer ses missions à travers la Galilée, et surtout pour achever l'organisation générale de son Eglise, il ne devait plus retourner à Jérusalem que son oeuvre finie , et quand l'heure serait venue de se livrer à ses ennemis.
Mais, en rentrant en Galilée, il n'y trouva plus la paix dont il avait joui jusque-là. A partir de ce jour, on ne fait plus un pas à sa suite sans apercevoir des espions autour de lui. On les voit quelquefois; on les sent toujours. A chaque instant ils apparaissent pour poser une question
1 Joan. vu, 1.
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captieuse, dresser un piège, profiter d'une parole, inculper un acte. Au lieu de ce doux et paisible enseignement de Jésus, nous allons bientôt avoir le spectacle d'une polémique continuelle et d'arguties sans fin. Du reste, les pharisiens procédèrent très prudemment d'abord ; car le peuple de la Galilée n'était pas préparé à cette lutte. L'enthousiasme était même, en ce moment, plus profond et plus universel que jamais.
Les Evangiles synoptiques constatent tous cet enthousiasme des foules et le rattachent aux premières missions des douze. Comme Jésus s'avançait lentement de ville en ville, de bourgade en bourgade, et n'avait pas beaucoup de temps à consacrer à chaque endroit, il importait qu'il trouvât chaque fois son arrivée préparée. C'est pour cela qu'ils allaient deux à deux devant lui. « Ils arrivaient, dit saint Marc, prêchant l'Evangile et l'obligation de faire pénitence. Ils chassaient aussi beaucoup de démons, oignaient d'huile un grand nombre de malades et guérissaient partout 1 . » Quand , après une telle préparation , le Maître arrivait, il n'est pas difficile d'imaginer comment il était reçu. Son passage ressemblait à un triomphe. C'était le triomphe de la toute-puissance mise au service de la bonté. « Dès que les habitants d'un lieu apprenaient son arrivée, ils couraient et envoyaient de toute la contrée, et lui apportaient les malades sur leurs lits partout où ils entendaient dire qu'il était. Et dans quelque bourg, ville et village qu'il entrât, on mettait les malades sur les places publiques, et on le priait de permettre qu'ils pussent toucher seulement le bord de son vêtement. Et tous ceux qui le touchaient étaient guéris. Et partout une grande foule de
1 Marc, vi, 12; Luc. ix,7.
oeuple le suivait, voyant les miracles qu'il opérait sur les malades1. » Souvent ces foules étaient si grandes, que Jésus ne savait comment y échapper. Il ne trouvait d'autre moyen que de se faire apprêter une barque, « de peur que le peuple ne le pressât trop 8. » Quant aux apôtres, ils succomJ3aient à la fatigue. Il y avait des jours « où ils n'avaient pas seulement le temps de prendre leurs repas 3 ».
En présence de scènes pareilles , force était bien aux pharisiens de contenir leur haine et de s'effacer un peu. Aussi, désespérant de le vaincre sur un terrain pareil, ils complotaient dans l'ombre et cherchaient le moyen de le ramener à Jérusalem.
Cet enthousiasme des foules, l'impossibilité où étaient les apôtres de répondre à de telles ardeurs, la nécessité d'évangéliser rapidement toute la Galilée, la pensée d'indiquer par un nouveau trait la constitution future de son Eglise, amenèrent Jésus à créer vers ce temps-là une institution nouvelle: L'année précédente , il avait établi le collège apostolique des « douze ». Cette année, il leur adjoignit, en qualité d'aides, « les soixante-douze disciples». On croit que Saint Luc en faisait partie; et en voyant le soin avec lequel il décrivit la nouvelle institution, on n'en doute guère. Son récit est un des plus beaux de son Evangile , et a tout le caractère d'un récit personnel.
Un jour, après une de ces missions accablantes de fatigue, comme il y en avait beaucoup alors, Jésus dit à ceux qui l'entouraient : « La moisson est grande; mais que les ouvriers sont peu nombreux! Priez donc le Maître de
1 Marc, iv, 9.
* Ibid., vi, 31.
» Ibid., 55.
la moisson d'y envoyer des ouvriers. « Cela dit, avec moins de solennité que quand il s'était agi des apôtres, il choisit soixante -douze disciples qu'il leur adjoignit en qualité d'aides, et qu'il envoya aussi, deux à deux, annoncer dans toutes les villes que le royaume de Dieu était venu.
De ces soixante-douze disciples, il en est peu dont les noms soient connus. On cite seulement Matthias, qui fut plus tard apôtre, et Barnabas, surnommé le Juste, qui était probablement cousin de Notre-Seigneur. Il y avait encore Cléophas, avec lequel Jésus alla à Emmaùs, et Ananie, qui, trois ans après la mort du Sauveur, instruisit l'apôtre saint Paul et lui enseigna tant de choses sur la vie du Sauveur; Aristion et Jean, qui furent prêtres à Ephèse; Manahem, célèbre par ses austérités; Etienne, le premier martyr; Agabe le prophète, et quelques autres sur lesquels les renseignements ne sont pas assez certains pour les consigner ici. Jésus leur donna à peu près les mêmes recommandations qu'aux apôtres, à savoir : de n'emporter ni bourse, ni souliers, ni même un bâton; d'aller pauvres, humbles, nus, au milieu des peuples; de secouer la poussière de leurs pieds sur ceux qui refuseraient de les entendre, et de verser au contraire à flots, sur les autres , tous les trésors de la charité.
Les instructions données aux disciples se terminaient par ce mot solennel : « Qui vous écoute m'écoute, et qui vous méprise me méprise. Et qui me méprise méprise Celui qui m'a envoyé. »
On commence à voir apparaître et peu à peu se dessiner la première forme et comme l'ébauche de la constitution de l'Eglise. D'abord la foule des disciples, de ceux qui avaient cru et s'étaient attachés à Jésus; puis dans cette foule, séparés d'elle par une élection directe, les « soixante-
douze » choisis pour aller en son nom annoncer le royaume de Dieu; puis, plus haut que ceux-ci, choisis avant eux, par une élection tout autrement solennelle, les « douze », au milieu desquels il y en a un qu'on appelle le « premier », bien qu'il n'ait pas été élu le premier , auquel Jésus-Christ a changé son nom d'une manière mystérieuse, et dont nous ne tarderons pas à voir s'accentuer et se définir la primauté.
Saint Luc raconte que, dès leurs premiers pas , les disciples, se voyant investis de si divins pouvoirs, eurent comme un tressaillement de stupeur mêlée d'une joie tout humaine. « Ils revinrent trouver leur Maître, et lui dirent joyeux : Seigneur, voilà que les démons eux-mêmes nous sont soumis en votre nom! » Jésus, toujours bon, ne crut pas devoir leur reprocher ce mouvement, si imparfait. Au contraire, il entre dans cette joie de ses disciples, et il la leur renvoie, purifiée et agrandie. « Et moi aussi, leur dit-il , je contemplais Satan tombant du ciel comme un éclair. » Comme s'il leur eût dit : « Tandis que vous expulsiez les suppôts , moi je voyais tomber le maître. »
Et en disant ce mot, « en cette heure -là même, dit saint Luc , il tressaillit de joie. » C'est le seul mouvement de joie dont il soit parlé dans la vie de Jésus, et l'Evangile en note avec soin la cause admirable. De ces premières expulsions du démon par la main de ses humbles disci pies, Jésus s'est élevé à la vue du grand spectacle qui se prépare : les idoles qui croulent, le paganisme qui s'évanouit, le prince des ténèbres qui est chassé, le règne de Dieu qui s'établit partout. C'est le commencement de sa joie. Et comment cela se fera-t-il? Qui accomplira cette grande œuvre? Des petits, des pauvres, des inconnus, des obscurs. L'événement capital de l'humanité sera ac-
compli par de petites gens, le rebut de l'humanité. Jésus tressaille, il adore son Pèro. Voilà qui est bien : Dieu sera à sa place, et l'homme à la sienne.
Le style de l'évangéliste s'élève ici pour peindre cette intuition admirable du Sauveur sur la marche de son œuvre, cet épanchement unique dans sa vie.
« En cette heure-là même, dit-il, Jésus tressaillit de joie dans son esprit très saint, et il s'écria : Je te bénis, ô mon Père, Seigneur du ciel et de la terre, de ce que tu I as caché ces choses aux yeux des sages et des savants, et de ce que tu les as révélées aux petits. Oui, Père, cela est bon, puisque tu l'as voulu. »
Puis, après cet élan d'adoration et d'actions de grâces, la pensée de Jésus s'arrête sur la cause d'un tel triomphe. Il n'y en a qu'une : c'est la puissance de son Père et la mission qu'il en a reçue. « Toutes choses m'ont été remises par mon Père. Et personne ne connaît ce qu'est le Fils que le Père, et ce qu'est le Père que le Fils, et celui à qui le Fils le veut révéler. »
Et ramené, par ce dernier mot, des hauteurs de sa génération éternelle à la pensée de ces petits qui en ont eu la révélation et qui vont prendre une part si active à l'œuvre ineffable qu'il vient accomplir, il se tourne vers eux et leur dit : a Heureux les yeux qui voient ce que vous voyez, Car, je vous le dis, beaucoup de prophètes et de rois ont désiré voir ce que vous voyez, et ne l'ont point vu, et entendre ce que vous entendez, et ne l'ont point entendu *. »
i Luc. x,24.