PRINTEMPS DE 781. — AN DE JÉSUS- CHRIST
Cependant l'horizon s'assombrissait. Les pharisiens complotaient dans l'ombre. Ceux qui étaient venus de Jérusalem avaient donné l'éveil et le mot d'ordre aux pharisiens de Galilée, et tous ensemble ne cessaient de harceler Jésus. On se rappelle ce qui avait amené l'envoi de ces émissaires secrets du sanhédrin. Jésus avait guéri un paralytique à Jérusalem. Il avait fait ce miracle le jour du sabbat. Etait-ce sa coutume de violer ainsi la loi? Au nom de qui faisait-il ces miracles? Qui était -il enfin? Voilà les points sur lesquels ils étaient chargés de prendre des renseignements précis.
Quelques faits, recueillis par les Evangiles, en petit nombre, mais très significatifs, marquent le commencement de cet espionnage et en indiquent nettement le caractère.
On remarquera que la lutte s'engage en Galilée, comme elle avait commencé en Judée , sur la question des observances légales, exagérées par les pharisiens, qui, au lieu de soutenir la religion dans les âmes, la détruisaient en la rendant ridicule et odieuse.
« Un jour, dit saim Marc, des pharisiens et quelques scribes qui étaient venus à Jérusalem, s'assemblèrent auprès de Jésus ; et ayant observé que quelques-uns de ses disciples mangeaient sans s'être lavé les mains, car ni les pharisiens ni aucun des Juifs ne mangent sans s'être purifiés dans des ablutions multipliées : « Maîlre, lui direntils, pourquoi vos disciples violent- ils ainsi la tradition des anciens? — Et vous, reprend Jésus, pourquoi violez-vous les commandements de Dieu par votre tradition? » Et, sans attendre leur réponse, il leur en cite aussitôt un exemple. La loi disait: Honore ton père et ta mère, c'està-dire assistez- les dans leurs besoins. Or les pharisiens enseignaient que celui qui vouait à Dieu l'argent dont il pourrait et devrait secourir ses parents nécessiteux, qui vouait cet argent non en réalité , ce qui ne serait déjà pas permis dans le cas d'une vraie pénurie , mais qui le vouait des lèvres, par une simple formule, n'était plus obligé de venir à leur aide. « Hypocrites, disait Jésus, Isaïe a bien prophétisé de vous lorsqu'il a dit : « Ce peuple m'honore des lèvres, mais son cœur est loin de moi. »
Il leur disait encore : « Vous nettoyez le bord du vase, nettoyez le dedans. » Et une autre fois : « Faites l'aumône aux pauvres, et tout sera pur. » Bref, en toute circonstance il ne négligeait rien pour élever le peuple plus haut que ces vaines ablutions, jusqu'à la justice et à la pureté qui résident dans le cœur.
« Ecoutez-moi bien tous , leur disait-il un jour, et com-
prenez : « Rien de ce qui vient du dehors et entre dans l'homme ne le souille, mais c'est ce qui sort de lui qui le souille. » Alors ses disciples , s'approchant, lui dirent: « Savez -vous bien que les pharisiens ayant entendu cette parole s'en sont scandalisés?» Jésus leur dit: « Laissezles; ce sont des aveugles et des guides d'aveugles. » Et expliquant la parole obscure qu'il avait dite au peuple: « C'est du dedans des hommes , de leur cœur, que sortent les mauvaises pensées, les homicides, les adultères, les fornications, les larcins, les faux témoignages, les blasphèmes; et ce sont là les choses qui souillent l'homme. Mais de manger sans se laver les mains, ce n'est point ce qui souille l'homme1. »
Une autre circonstance, plus célèbre encore, lui fournit peu après l'occasion de montrer comment il entendait la religion, si misérablement déformée par les pharisiens. C'était un jour de sabbat. Les disciples, pressés de la faim , avaient froissé et mangé quelques épis ; des pharisiens surgissent tout à coup , scandalisés ; car froisser des épis dans ses mains, c'était travailler, disaient-ils, et travailler était défendu au jour du sabbat. Que leur répond Jésus? Deux mots: le premier, tiré de la nécessité, de la pauvreté de ses disciples : « N'avez-vous pas lu ce que fit David lorsqu'il eut faim , lui et ceux de sa suite ? Il entra dans la maison de Dieu , et il mangea des pains de proposition qu'il n'était permis de manger, ni à lui , ni à ceux de sa suite, mais aux prêtres seuls? Car, ajouta- 1- il, le sabbat est fait pour l'homme , et non l'homme pour le sabbat. »
Voilà le premier mot, profond et touchant. Le second
* Matth. xv, 10; Marc, vii, 17.
est plus hardi : « N'avez-vous pas lu dans la loi que, le jour du sabbat, les prêtres dans le temple violent le sabbat et ne sont pas coupables? (Parce que Dieu, auteur du sabbat , les a dispensés. ) Or, je vous le déclare, il y a ici plus que le temple. Le Fils de l'homme est le maître môme du sabbat. » Et le tout se termine par un cri d'une tendresse pénétrante : « Oh 1 si vous saviez le sens de cette parole : Je veux la miséricorde, è% non le sacrifice, vous n'auriez jamais condamné des innocents 1 ! »
On le voit, c'était l'éternelle religion qui reparaissait, la religion de l'esprit qui comprend et interprète , la religion de la miséricorde qui soulève le fardeau quand il est trop lourd. A la place d'une religion inintelligente et brutale, la religion de la lumière et de l'amour. Et, afin d'élever leurs esprits jusqu'à l'auteur de cette religion, Jésus ajoutait à dessein ces deux mots significatifs : « 11 y a ici plus que le temple. » — « Je suis le maître du sabbat. »
Du reste, ce n'étaient pas les seules traditions que Jésus attaquait. 11 y en a qui n'étaient pas simplement puériles, comme ces ablutions exagérées ou cette grossière explication du repos du sabbat: il y en a qui étaient odieuses, comme d'interdire, le jour du sabbat, toute œuvre de charité, tout service rendu au prochain; ce qui était le renversement même de l'institution. Jésus ne se contenait pas, et il employait tour à tour, et souvent à la fois, le bon sens, l'indignation, même l'ironie, quelquefois le miracle, pour remettre dans les âmes la vraie notion de la religion.
« Un jour, par exemple , qu'il enseignait dans une synagogue , il vint une femme courbée depuis dix-huit ans,
* Luc. vi, 1.
à ce point qu'elle ne pouvait nullement regarder en haut. Jésus l'appela et lui dit : .Femme, sois guérie. Ce disant , il lui imposa les mains, et la femme se redressa et rendit grâces à Dieu.
« Or le chef de la synagogue, indigné que Jésus eût fait cette guérison le jour du sabbat, dit au peuple : Il y a six jours pour le travail, venez vous faire guérir ces jours-là, et non pas le jour du sabbat. Jésus s'indigna à son tour : Hypocrites, est-ce que chacun de vous ne délie pas de l'étable son bœuf ou son âne le jour du sabbat, pour le mener à l'abreuvoir? Et cette fille d'Abraham que Satan a liée depuis dix-huit ans , il ne fallait pas la délivrer de ses liens le jour du sabbat! A cette réponse , tous ses adversaires furent pleins de confusion , et le peuple se réjouissait des choses merveilleuses que faisait Jésus1. »
Quand on suit à travers l'Evangile toute cette lutte du Sauveur avec les pharisiens, on y voit éclater à toutes les pages, du côté des pharisiens, l'étroitesse de l'esprit, la sécheresse du cœur, l'aveuglement et la haine, et du côté de Jésus, la pitié, la raison, le bon sens, la toute-puissance dans la douceur et dans l'amour.
Quelquefois, par exemple, l'évidence les accablait; ils ne pouvaient nier les bonnes œuvres merveilleuses du Christ. Alors que disaient-ils? C'est par Béelzébub qu'i' chasse les démons. Mais Jésus les arrêtait tout court par un simple mot : « Comment Satan peut-il chasser Satan ? Tout royaume divisé contre lui-même sera ruiné, et toute maison divisée contre elle-même ne subsistera pas. Que si Satan chasse Satan , il est divisé contre lui-même : comment donc son royaume subsistera- 1- il? Et si, au con-
1 Luc. xin, 10.
traire, je chasse les démons par l'Esprit de Dieu, alors le royaume de Dieu est au milieu de vous *. »
11 n'y avait rien à répondre à de tels arguments. Mais , comme il arrive d'ordinaire , la colère des pharisiens s'accroissait d'autant plus, et ils ne cherchaient qu'un moyen de le perdre. Un miracle, plus éclatant que les autres, semble avoir achevé de les exaspérer et amena l'explosion qui couvait depuis longtemps. « Un autre jour de sabbat, oit saint Luc, il advint que Jésus entra dans la synagogue pour enseigner le peuple. Or il y avait là un homme dont /a main droite était desséchée. Les scribes et les pharisiens surveillaient, pour voir s'il ne ferait point de guérisons au jour du sabbat, afin de trouver sujet de l'accuser'. »
En face de cet espionnage ténébreux, organisé contre lui, et dont les menées ne lui échappent pas, Jésus semble prendre plaisir à donner à cette guérison le plus grand éclat. « Voyant donc leurs pensées, continue saint Luc, Jésus dit à cet homme : Lève-toi, et tiens-toi là debjut au milieu de l'assemblée.
« Et, s'étant levé, l'homme se tint debout.
« Alors Jésus leur dit: Dites-moi, est-il permis de faire du bien ou du mal au jour du sabbat, de sauver une âme ou de la perdre? »
C'était là, en effet, la vraie question. Il s'agissait de savoir si le sabbat était l'interruption du bien, de la vertu, de la charité, l'interruption de l'ascension de l'âme à Dieu; ou bien, au contraire, si Dieu n'avait prescrit le sabbat que pour laisser reposer en nous la bête et pour élever l'esprit et le cœur jusqu'à Celui qui les a faits.
* Matth. xii, 22; Marc, xi, 11.
' Luc. vi, 6.
Un silence profond est la seule réponse à cette question 1 . Ceux qui ont dressé le piège y sont pris. Jésus promène alors sur ses adversaires un long et solennel regard. Ce moment saisissant, omis dans saint Matthieu, est noté par saint Luc», et saint Marc le décrit de la manière la plus dramatique. « Alors Jésus, les regardant avec indignation, s'affligea de l'aveuglement de leur cœur, et il dit à cet homme: Étends ta main; et il l'étendit, et sa main fut rétablie en son premier état. »
Les pharisiens furent furieux. Saint Luc se sert d'un terme qui veut dire qu'ils avaient perdu la tête; qu'ils étaient comme fous de rage , « se consultant ensemble sur ce qu'ils feraient contre lui 3. » Saint Matthieu dit qu'étant sortis, « ils tinrent conseil pour le faire périr4. » Saint Marc y ajoute un mot qui jette sur ce complot une grande lumière : « Ils sortirent aussitôt et allèrent consulter avec les hérodiens (les conseillers, les amis d'Hérode) comment ils le pourraient perdre 5. »
Seuls, en effet, ils ne pouvaient rien entreprendre d'efficace contre Jésus en Galilée. Il leur fallait le concours du roi Hérode. Mais déjà ils lui avaient livré Jean-Baptiste. Pourquoi n'auraient-ils pas espéré d'amener ce roi à traiter Jésus comme il avait fait pour le Précurseur?
Hérode était, à ce moment, dans une situation qui permettait de le tenter. 11 venait d'essuyer une sanglante défaite sur les frontières méridionales de la Pérée , en combattant contre Arétas, roi des Arabes. La bataille s'était
1 Marc, m, 4.
2 Luc. vi, 10.
» Ibid., 11.
* Matth. xn, 14.
6 Ibid., iv, 6.
348 JESUS-CHUIST
donnée au lieu même où était tombée la tête de Jean-Baptiste, c'est-à-dire dans la plaine de Machéro. Le peuple y avait vu une vengeance du Ciel, et il avait poursuivi de ses malédictions le meurtrier de Jean-Baptiste, qui venait d'arriver à Tibériade y cacher sa honte et son dépit. Or là, à Tibériade, qui n'est qu'à quelques lieues de Capharnaùm, Hérode ne pouvait faire un pas sans entendre parler de Jésus. « S'il jetait les yeux autour de lui, il trouvait dans son propre palais des partisans zélés de la nouvelle doctrine. C'était Ghusa, son intendant, commandant de Capharnaùm; c'était Jeanne, femme de Chusa, qui faisait même partie de la suite de Jésus. Bien plus, son frère de lait lui-même, son ami d'enfance, élevé avec lui, le fils de ce fameux Manahem qui avait prédit le trône à son père , était passé aussi dans le parti de Jésus ' . » Hérode n'avait pas été heureux dans ses rapports avec Jean -Baptiste; et il venait se heurter contre un nouveau prophète, plus populaire encore que le premier. Qui était-il? Que fallait-il penser de lui? 11 flottait, sur ce sujet, en d'étranges pensées contradictoires. Tantôt, bourrelé de remords et inquiet, il disait à ses courtisans : « J'ai fait décapiter Jean; quel est donc cet homme qui opère de si grandes merveilles * ? » Mais il y avait discordance dans leurs opinions. Les uns disaient : « Jean est ressuscité; » et d'autres : « Ëlie a paru. » Et quelques-uns pensaient que Jésus était un nouveau prophète , ou peut-être qu'un des vieux prophètes était ressuscité en lui 3. Tantôt, plus inquiet encore , il disait : « Ce Jean que j'ai fait décapiter,
1 Sepp, Vie de N.-S. Jésus- Christ, II, 113.
2 Luc. ix, 9.
« lbid., 8.
c'est sûreftent lui qui fait toutes ses merveilles. Il est ressuscité des morts ' . »
Dans de telles perplexités, il eut une idée singulière : ce fut d'avoir une entrevue particulière avec Jésus. C'est saint Luc qui nous a conservé ce fait remarquable , et probablement il le tenait des personnes attachées à la cour d'Hérode, qu'il paraît avoir connues et dont il parle dans son Evangile * et dans ses Actes 3. En exprimant ce désir, llérode ne cédait peut-être qu'à ses instincts de curiosité et à ses troubles de conscience? Peut-être aussi, faible comme nous le connaissons, avait-il été gagné par les pharisiens, et était-il entré dans leur complot? Quoi qu'il en soit, Jésus ne donna pas dans le piège, et comme son heure n'était pas venue, ni son œuvre achevée, pour éviter tout rapport avec le meurtrier de Jean-Baptiste , il résolut de s'éloigner et de sortir pour quelque temps Je la Galilée.
il y avait en face de Tibériade, sur la rive orientale du lac, en remontant un peu vers le nord, une région très montagneuse et presque inhabitée. C'était une suite de mamelons qui formaient, le long du lac, une chaîne ondulée et flexible. Leurs beaux sommets arrondis étaient couverts de broussailles verdoyantes; mais, comme leurs flancs très serrés ne laissaient passage à aucune vallée et par conséquent à aucune route, la population ne s'y était pas établie. Il n'y avait place, tout au plus, sur leurs vastes pelouses que pour des troupeaux, et sur leurs pentes inclinées à la mer que pour des huttes de pêcheurs, groupées en hameaux. L'un de ces hameaux se nommait Bethzaïda (lieu de pêche). Ce n'était pas la Rethzaîda de le
1 Marc, vi, 16.
2 Ibid., vin. 3.
3 Act. xm. '
Galilée, où étaient nés Jacques et Jean : cellc-îà était près de Capharnaùm, sur la rive occidentale; c'était la Bethzaïda-Julias , bâtie par Philippe, dont parle Josèphe et qu'il place expressément à l'extrémité nord-est de la mer de Tibériade, en Gaulonitide 1. Et c'est précisément parce qu'elle était dans les Etats de Philippe, « prince doux et modéré, » dit Josèphe, que Jésus l'avait choisie pour y hercher un refuge contre les embûches d'IIérode.
Il fit donc venir une barque , traversa le lac avec ses apôtres , et se rendit dans la montagne , « en un lieu fort désert* ». Combien demeurèrent-ils dans cette solitude? Sans doute assez peu de temps; car, « quelques personnes qui les avaient vu partir l'ayant déclaré à beaucoup d'autres 3, » la foule fit à pied le tour de la partie septentrionale du lac et ne tarda pas à se presser nombreuse aux environs de Bethzaïda-Julias. D'autre part, le bruit de son arrivée s'étant répandu sur la rive orientale, on vit accourir des troupes de peuple de la Gaulonitide, de l'Iturée et de la Pérée. Ils furent bientôt réunis au nombre de cinq mille, sans compter les femmes et les enfants. Cette arrivée dérangeait en apparence tous les plans de Jésus , qui avait dit à ses disciples : « Venez un peu à l'écart dans un lieu désert, pour y goûter un instant de repos. » Mais Jésus était trop profondément ému par l'amour que lui témoignait ce peuple, pour ne pas l'accueillir avec bonté. Il se mit donc à lui parler du royaume de Dieu et à guérir les malades.
Cependant le soir venait. Cette foule d'hommes, de femmes, d'enfants, n'avait rien à manger. Où trouver des
1 Joseph. Antiq. XV1I1 , n.
2 Marc, vi, 32.
* Ibid., 33.
provisions pour tant de monde? C'est la question que les apôtres se posent , sans savoir comment la résoudre. Une immense compassion a fait battre le cœur de Jésus. Il ne les laissera pas s'en aller à jeun , « de peur qu'ils ne défaillent en route. » Voilà ce qu'ont aperçu dans le cœur de leur Maître saint Matthieu et saint Pierre. Mais saint Jean, dont l'amour est plus profond, y a surpris le secret d'un sentiment qui domine tous les autres. Plus haut que la bonté, que la tendresse, que la compassion, saint Jean a entrevu dans le cœur de Jésus une pensée de religion et d'amour.. On approchait de la fête de Pâque. Et, comme les Juifs cherchaient à le faire mourir, Jésus avait décidé qu'il ne se rendrait pas cette année à Jérusalem. Préoccupé donc de cette grande solennité religieuse à laquelle il n'assistera pas, il regarde ce peuple qui l'entoure, et il se décide à célébrer au désert une fête qui dédommage ce peuple, et ses disciples, et lui-même, de la grande solennité pascale dont ils vont être privés. Cette fête d'ailleurs, ce repas miraculeux, les préparera à un grand enseignement, et cet enseignement lui-même préparera le monde à l'établissement de la vraie Pâque , à la manducation de la grande victime.
Les Evangiles ont raconté, tous les quatre *, cette scène auguste, tant elle avait laissé dans les esprits une impression profonde.
« Jésus ayant donc levé les yeux, et ayant vu cette foule, dit à Philippe : Où trouverons-nous assez de pains, afin que ceux-ci aient à manger? » Saint Jean remarque qu'il disait cela pour tenter aimablement Philippe; « car, pour lui, il savait bien ce qu'il allait faire. » Philippe
1 Matth. xiv, 12 21 ; Marc, vi, 30-44; Luc. ix, 1017; Joan.vi, 1-14.
avoue franchement son impuissance, avec une sorte de bonhomie naïve : « Quand on aurait pour deux cents deniers de pain, cela ne ferait guère pour chacun. » André cherche un moyen : « Il y a bien là un petit garçon qui a cinq pains d'orge et deux poissons; mais qu'est-ce que cela pour tant de monde? » Ne dirait-on pas que saint Jean étale, avec une sorte de malice aimable, les embarras des apôtres, afin de mieux faire comprendre la magnifique surprise que Jésus leur prépare. Du reste, on voit dans toute cette petite scène l'aménité, la familiarité charmante qui régnaient entre Jésus et ses disciples.
Cependant Jésus ne juge pas comme André. 11 est vrai que ces cinq pains et ces deux poissons sont peu en rapport avec les besoins d'une telle foule; mais c'est assez pour lui. La fête est préparée; le couvert est drossé. Il ne reste plus qu'à faire régner dans le banquet un ordre digne de celui qui l'offre. « Faites-les asseoir, » dit-il à ses apôtres. Les collines qui s'élèvent derrière f'ethzaïda étalaient alors leur verdure printanière. Saint Marc, aussi bien que saint Jean, retrace le tableau de ce frais tapis sur lequel les troupes prennent place (h\ tw /X<opio yopTco), et le riant spectacle qu'offraient ces rangées régulières (<rj|/.7co(7ta rrujxTidfTta, irpacia! 7rpaaiat) de centaines et de cinquantaines.
Alors « Jésus prit le pain, et, ayant rendu grâces, il en fit la distribution à ceux qui étaient assis, et de même des poissons, tant qu'ils en voulurent. » Ce moment solennel paraît avoir particulièrement frappé les spectateurs. Les quatre récits notent presque uniformément les circonstances de cette action : Jésus levant les yeux, prenant le pain, rendant grâces; et plus tard, quand l'évangéliste parle de ce lieu, il l'appelle: le lieu où le Seigneur
a rendu grâces; indiquant ainsi la vive impression qu'ils avaient conservée de ce moment, de ce regard , de cet acte.
« Puis, lorsqu'ils furent rassasiés, il dit à ses disciples : Ramassez les morceaux, afin que rien ne se perde, lis les ramassèrent donc, et remplirent douze corbeilles des morceaux qui restaient. »
Il n'est pas besoin de dire l'enthousiasme d'une pareille foule à la vue d'un si grand prodige. « Ces gens, ayant donc vu le miracle qu'il avait fait, disaient : Celui-ci est sans doute le prophète qui doit venir au monde. » Et bientôt il n'y eut plus qu'une pensée dans cette foule, s'en emparer et le faire roi. Dans leurs rêves de grandeur mondaine, las d'ailleurs des atrocités des Hérodes, furieux de la mort de Jean-Baptiste , attendant un libérateur et un vengeur, comment ne l'auraient-ils pas reconnu en Celui qui, avec cinq pains et deux poissons, venait de nourrir cinq mille hommes?
Humainement parlant, la position de Jésus devenait périlleuse. S'il se rembarquait , la foule évidemment Fallait suivre de près par terre comme elle était venue, et l'émeute, au lieu de se calmer, courait risque de se propager en Galilée, sous le regard d'Hérode. Qui sait, d'ailleurs, si les pharisiens n'avaient pas la main dans le complot, et s'ils ne voulaient pas faire de cette ovation un piège? Qui sait même si ses apôtres ne participaient pas, plus qu'il n'aurait fallu, à cet enthousiasme trop humain? Un mot que nous allons recueillir tout à l'heure sur les lèvres de Jésus semble indiquer que tel d'entre eux , Judas par exemple, attisait secrètement le feu. Il fallait donc éloigner les disciples et disparaître lui-même. Dans ce but, il leur ordonna de descendre au rivage et de préparer une
barque pour retourner en Galilée, la foule, croyant que Jésus allait monter dans la barque, se dirigea aussitôt vers les bords du lac. Pendant ce temps, Jésus disparut et s'enfonça tout seul au lieu le plus secret de la montagne, pour prier.
Il semble résulter du récit de saint Jean que les disciples attendirent Jésus sur le bord du rivage assez longtemps , et que, ne le voyant pas venir, fidèles à ses ordres, ils se décidèrent enfin à s'embarquer, malgré l'obscurité de la nuit et l'état du lac, « qui était agité par un vent violent. » Tout à coup, comme ils faisaient de grands efforts pour ramer, et que le vent les avait poussés en pleine mer, à peu près à trente stades, c'est-à-dire à une lieue et demie du rivage, voilà qu'ils aperçoivent Jésus qui marchait sur les flots, et s'approchait de la barque, comme s'il eût voulu les rejoindre. Ecoutons le récit de saint Matthieu, de préférence à celui de saint Marc; car, comme il se va agir d'une des scènes les plus glorieuses de la vie de saint Pierre, il ne faudra pas nous étonner si saint Marc tronque le récit pour laisser saint Pierre dans l'ombre.
« A cette .vue, dit saint Matthieu, ils eurent peur et dirent : C'est un fantôme; et de frayeur ils poussèrent un grand cri.
a Jésus alors éleva la voix et leur dit : Ayez confiance, c'est moi.
« Pierre lui dit : Si c'est vous, Seigneur, commandez que j'aille à vous sur les eaux. Et Jésus lui dit : Viens.
« Et Pierre, sortant de la barque, marchait sur les eaux pour aller à Jésus. Mais, voyant la violence du vent, il eut peur. Et comme il commençait à enfoncer, il cria, en disant : Seigneur, sauvez-moi.
a Et à l'instant même Jésus, étendant la main, je
saisit, et lui dit : Homme de peu de Toi, pourquoi as-tu douté ?
« Et, étant monté dans la barque, le vent s'apaisa. Et ceux qui étaient dans la barque se prosternèrent à ses pieds , en disant : Vous êtes vraiment le Fils de Dieu ' . »
Ce Pierre, il ne faut pas l'oublier, c'est celui que Jésus regarda si profondément la première fois qu'il le vit, et auquel il dit : Tu t'appelles Céphas, désormais tu t'appelleras Pierre; celui dont saint Matthieu, énumérant les « douze », vient de dire : Le premier, qui s'appelle Pierre; celui dont Jésus va faire tout à l'heure son vicaire, le chef de son Eglise, et auquel il vient de donner une telle révélation de sa faiblesse, mais aussi de la grandeur de la main qui le soutiendra à jamais sur les flots, que lui et tout le collège apostolique tombent à ses pieds en disant : Vous êtes vraiment le Fils de Dieu. Dix- huit siècles ont passé sur cette scène imposante, et il n'en est pas un qui ne l'ait vue plusieurs fois se renouveler. Des flots furieux autour de la barque de Pierre; des efforts inutiles pour la faire avancer; Pierre en ayant déjà jusqu'aux genoux, le monde inquiet; l'impie tressaillant de joie; puis tout à coup Jésus apparaissant, prenant son vicaire parla main, l'élevant plus haut que les vagues; et le monde calmé, rasséréné, continuant sa marche, en disant : « Vraiment, vous êtes le Fils de Dieu ! »
Mais, à un autre point de vue, quel art divin dans cette préparation du peuple et de ses apôtres au grand enseignement qu'il leur tient en réserve! Il crée et il multiplie miraculeusement dans ses mains un aliment de la terre, afin d'élever les esprits à la pensée d'une nourriture
1 Matlh. xiv, 25 et seq.
plus haute, et que nul miracle ne les étonne quand il s'agira de rassasier la faim et la soif des âmes. Et en même temps, dans cette nuit terrible d'obscurité et de tempête, il passe devant ses apôtres, marchant sur les flots, afin de les désabuser de cette vaine royauté terrestre qu'on lui offrait, de leur apprendre sa souveraineté réelle sur toutes les forces de la nature , et de les prémunir d'avance contre leurs propres doutes, et aussi contre les murmures de cette foule, si enthousiaste aujourd'hui, si oublieuse et si ingrate demain.
Le lendemain, en effet, la foule, qui le cherchait partout et qui était venue à Capharnaùm , l'y trouva. «c Maître, lui dit-elle, quand es-tu venu ici? d Ou mieux encore: « Comment se fait-il que tu sois ici * ? » Mais Jésus, écartant cette question pour ne pas révéler le miracle qui l'y avait conduit : « En vérité je vous le dis, vous me cherchez, non parce que vous avez vu des signes, mais parce que je vous ai nourris et que vous avez été rassasiés. Et cependant qu'est-ce que cette nourriture qui passe? Cherchez à acquérir celle qui subsiste éternellement, et que le Fils de l'homme vous donnera; car Dieu le Père a mis sur lui son signe.
« Ils lui dirent : Que ferons-nous pour opérer en nous des œuvres dignes de ce don divin?
« Jésus reprit : L'œuvre que vous devez faire, c'est de croire en Celui qui l'a envoyé.
« Alors ils lui dirent : Quel signe faites-vous donc pour que nous croyions en vous ? Nos pères ont mangé la manne dans le désert, selon qu'il est écrit : II leur a donné à manger le pain du ciel, d
1 Joan. vi, 25.
On s'étonne d'une telle parole au lendemain d'un si grand miracle. Mais il faut savoir que c'était une tradition des Juifs que Moïse, le premier rédempteur, ayant fait descendre la manne du ciel , le second rédempteur en ferait descendre une plus exquise encore. Le peuple avait comme l'intuition que, si miraculeuse qu'eût été cette multiplication du pain terrestre, ce n'était qu'un prélude.
Jésus leur répondit : « En vérité, en vérité je vous le dis, Moïse ne vous a pas donné le vrai pain du ciel. Mon Père seul donne le vrai pain du ciel; car le vrai pain de Dieu est Celui qui est descendu du ciel et quf donne la vie au monde.
« Alors les Juifs : Seigneur, donnez-nous toujours de ce pain 1 . »
Jusqu'ici les Juifs semblaient entendre la parole de Jésus. Au fond , ils ne l'entendaient pas. Jésus parlait d'un pain céleste, destiné à nourrir les âmes. La foule pensait à un pain terrestre, semblable à la manne, meilleur qu'elle, descendant aussi du ciel, mais destiné à nourrir le corps. Et c'est dans l'exaltation de ce rêve charnel qu'elle s'écriait: Donnez-nous toujours de ce pain, et nous serons avec vous. Le malentendu était complet. Il fallait en sortir. Jésus rompt donc avec eux, en leur annonçant que c'est lui qui est le pain du ciel et qu'il n'y en aura point d'autre.
« Jésus leur dit alors : C'est moi qui suis ce pain descendu du ciel; celui qui vient à moi n'aura jamais faim, et celui qui croit en moi n'aura jamais soif. »
A ce mot adorable , qui devait plus tard retentir si suavement au fond douloureux de notre être, les Juifs tombent de leur rêve humain, et éclatent en murmures : « Les
1 Joan. vi, 33.
Juifs se mirent à murmurer parce qu'il avait dit : Je suis le pain descendu du ciel. Et ils disaient : Celui-ci n'est-il pas Jésus, le fils de Joseph, celui dont nous connaissons nousmêmes le père et la mère? Comment donc dit-il : Je suis le pain descendu du ciel i ? »
Jésus entend cette parole grossière, et sans s'y arrêter, ni abandonner le grand sujet qui l'occupe, après avoir touché d'un mot la cause morale de la difficulté qu'ils ont ' de croire, il reprend avec plus de netteté sa proposition : « En vérité, en vérité je vous le dis, celui qui croit en moi a en lui la vie éternelle, car je suis le pain de vie. Vos pères ont mangé la manne au désert, et ils sont morts. Mais moi, je suis le pain qui est descendu du ciel, de telle sorte que celui qui aura mangé de ce pain ne mourra pas.
« Je suis le pain vivant, descendu du ciel. Si quelqu'un mange de ce pain, il vivra éternellement. Et le pain QUE je donnerai, c'est ma chair que je dois donner pour la vie du monde ». »
Cette parole si claire, et en même temps si étrange dans sa clarté, frappe les Juifs comme un rayon de lumière trop vif. Elle les révolte: « Comment cet homme pourra-t-il nous donner sa chair à manger? »
Que va faire Jésus, ce maître dans l'art de parler? Va-t-il retirer une expression trop hardie? Au contraire, il la renforce en lui donnant un sens de plus en plus littéral : « En vérité, en vérité je vous le dis : Si vous NE
MANDEZ LA CHAIR DU FlLS DE L'HOMME ET SI VOUS NE BUVEZ SON SANG, VOCS N'AUREZ POINT LA VIE EN VOUS. Celui qui
ma tige ma chair et qui boit mon sang a en lui la vie éter-
1 Joan. vi, 41 , 42.
2 Ibid., vi , 52.
JESUS-CURIST 359
nelle, et je le ressusciterai au dernier jour. Car ma chaih