‹ Le christianisme et les temps présentsChapitre 34 sur 47 · PRIMAUTÉ DE SAINT PIERRE. — LE THABOR · texte numérisé non relu

PRIMAUTÉ DE SAINT PIERRE. — LE THABOR

(printemps et été de 781. — an de jésus-christ, 33.)

Cependant Jésus, ramené malgré lui à Capharnaûm par les enthousiasmes et les indiscrétions de la foule , ne pouvait y rester. Les mêmes raisons qui l'en avaient éloigné quelques jours auparavant lui demandaient, plus impérieusement que jamais, de ne pas y demeurer. D'autre part, il ne voulait pas retourner à Bethzaïda. Des cinq mille hommes qu'il y avait nourris, si un millier l'avait suivi à Capharnaûm , c'était beaucoup. Le reste s'était dispersé dans les villages de la Gaulonitide, de l'Iturée et de )a Pérée, et les avait remplis de l'espérance du Messie- Roi qui venait d'apparaître. Il n'y avait point de paix de ce côté- là. Or, après la défection dont les apôtres venaient d'être témoins à Capharnaûm, Jésus désirait se trouver

jÉsus-cHKisr 363

seul avec eux, dans une solitude que rien ne vînt troubler.

11 traversa donc rapidement la Galilée, franchit la chaîne de montagnes qui la sépare de la Phénicie, et s'avança jusqu'aux, confins de Tyr et de Sidon *. C'était une terre exclusivement païenne , où, avec quelques précautions, on pouvait vivre un certain temps -inconnu. Jésus et ses disciples se rendirent-ils d'abord au Garmel, comme le veut la tradition, et est-ce là, dans cette solitude sanctifiée par la pénitence d'Elie, que Jésus trouva la paix qu'il cherchait? Poussa-t-il plus loin jusqu'aux grandes cités industrieuses et commerciales de Tyr et de Sidon? Se serait-il même embarqué dans l'une de ces deux villes, pour aller, comme le prétendent d'autres traditions, en Chypre et jusqu'au mont Athos? On ne le saurait dire. Un mystère profond repose sur ce voyage du Sauveur, qui aurait duré six mois , selon certains critiques. Les évangélistes ne nous ont conservé que le souvenir d'un seul fuit, très célèbre il est vrai, qui révéla tout à coup la présence de Jésus, et, amenant autour de lui de nouvelles foules, l'obligea à se retirer et à aller ailleurs chercher la solitude.

Il venait d'entrer dans une maison , en un pays que l'Evangile ne nomme pas, mais qu'on croit être Sarepta, et a il voulait que personne ne sût son arrivée; mais elle ne put être secrète * » ; voici pourquoi. Une femme païenne, dont l'enfant était malade, ayant appris, on ne sait comment, qui il était, vint se jeter à ses pieds, Je conjurant de guérir sa fille. Jésus , qui ne voulait pas être découvert, ne répondit rien d'abord et feignit même de ne

i Matth. xv, 21 ; Marc, vu, 24.

* Marc, vu, 24.

364 JÉSUS-CHH1ST

pas l'en tendre. Les disciples importunés lui dirent: « Maî« tre, écoutez-la, car ses cris nous fatiguent. » Mais Jésus refusa de nouveau, en disant : « Je n'ai affaire maintenant qu'aux brebis perdues d'Israël. » Toute autre que cette femme se serait déconcertée et retirée. Mais l'amour maternel est opiniâtre et hardi. Elle franchit donc le seuil de la maison où Jésus venait de se réfugier, et, s'approchant de lui, elle se précipite à ses pieds et lui crie: « Seigneur, ayez pitié de moi. » Jésus feignit une troisième fois de ne pas l'entendre, ou plutôt il lui jeta, en détournant la tête, une parole méprisante : « Il n'est pas bon de prendre le pain des enfants et de le donner aux chiens. » Cette dureté mystérieuse, bien opposée à la douceur habituelle du divin Maître, fit jaillir du cœur de cette mère accablée un de ces cris auxquels on ne résiste pas : « Oh ! non , Seigneur, reprit -elle, il n'est pas bon de donner aux chiens le pain des enfants; mais on permet aux petits chiens de manger les miettes qui tombent de la table de leur maître. » Comment résister à de pareils accents? « Femme, lui dit Jésus, que votre foi est grande! Allez, et qu'il vous soit fait comme vous voulez. Et à l'heure même sa fille fut guérie1. »

Mais à l'heure même aussi, comme nous- venons de le dire, la retraite que Jésus avait trouvée devint impossible. Il s'était trahi par son cœur; et il lui fallut chercher dans une autre contrée la solitude qu'il ne pouvait plus avoir là.

Il quitta donc cette contrée de Tyr et de Sidon, et redescendit au sud ; mais il ne rentra pas en Galilée. Arrivé à la frontière, près de Capharnaûm, il tourna à gauche , traversa le Jourdain un peu au-dessus du lac, et pénétra

1 Matlh. xv, 28; Marc, vu, 31.

de nouveau dans la Décapole. On le voit à Bethzaïda-Julias, à Dalmanutha, sur le bord oriental du lac; c'est-àdire dans la partie de la Palestine qui était gouvernée par Philippe. Bien qu'il eût prudemment évité la Galilée, il retrouva les pharisiens plus arrogants que jamais. Enhardis par la défection qui avait suivi le discours sur la sainte Eucharistie, plus sûrs peut-être o\e. l'appui d'Hérode, ils vinrent hardiment le trouver. C'était à Dalmanutha. « Là il vint des pharisiens, dit saint Marc, qui disputèrent avec lui, et qui, pour le tenter, lui demandèrent un signe dans le ciel. Jésus poussa un gémissement et dit : « Pourquoi cette race demande-t-elle un miracle? Je vous dis en vérité qu'il ne lui en sera point donné 1. » Et, les laissant, il s'éloigna. C'est dans cette circonstance qu'il dit à ses apôtres, pour leur montrer qu'il n'ignorait pas le complot qui s'ourdissait contre lui : « Gardez- vous du levain des pharisiens et de celui d'Hérode '. »

En posant cette question insidieuse, les pharisiens avaient espéré pouvoir accuser Jésus : ou d'impuissance, s'il ne faisait point de miracle ; ou , s'il essayait d'en faire un , de rapport avec les mauvais esprits. C'était leur grande ressource contre lui. Ils tâchaient de le faire passer pour un homme qui opère au nom du démon.

En tout cas, ils s'appliquaient à faire entendre au peuple que c'était un homme qui n'était pas bien maître de lui ; qui avait perdu l'esprit; qui vivait dans un état d'exaltation voisin de la folie J.

D'ailleurs, et bien certainement, ce ne pouvait être le

1 Marc, vin, 11.

« Ibid., m, 15.

* Ibid., vin, 20, 21.

Messie; car le Messie ne devait venir qu'après Elie. Or Elie n'était pas venu. Une question adressée par les apôtres à Jésus montre que cette dernière objection avait fait sur leur esprit une impression fâcheuse: « Maître, qu'est-ce que disent donc les pharisiens, qu'il faut qu'Elie vienne auparavant 1 ? »

Ces calomnies et ces objections, qui couraient dans le peuple et le rendaient, en l'absence de Jésus, incertain et hésitant, car dès que celui-ci reparaissait tout cédait à l'enthousiasme, arrivèrent jusqu'à Nazareth , et firent dans le petit cercle de sa famille une impression pénible. Ses frères, c'est-à-dire les fils de la sœur de sa mère % réso-

» Matth. xvn, 10.

2 L'Eglise a toujours cru et affirmé la perpétuelle virginité de Marie, et qu'ayant été miraculeusement mère de Jésus, elle n'a jamais eu d'autres enfants. Il est vrai que l'Évangile parle plusieurs fois de « frères de Jésus ». (Matlh. xn , 46, xin , 55; Marc, m, 31, vi, 3; Luc. vin, 19; Joan. n , 12.) Mais d'abord il suffit d'ouvrir un dictionnaire grec, latin ou hébreu, pour voir que, dans ces trois langues, le même mot désigne sans cesse les frères et les fils de frères, c'est-à-dire les frères et les cousins. (Gen. xi, 27 et 31 ; xn, 5; xm, 8; xiv, 29; xviif, 2. Ovid. Metamorph. xm, 31. Cicer. Offic. i, § 37. Voir Grotius, Annotât, in Matth., p. 145, et la note de M. Victor Leclerc sur ce passage des Offices de Cicéron. ) D'autre pari, le texte même de l'Evangile fournit la preuve irrécusable que ces prétendus frères n'étaient autres que ses cousins. Voici, en effet, le texte de saint Matthieu (xm, 5>») et de saint Marc (vi, 3) : Celui-ci n'est-il pas le fils de l'ouvrier? Et sa mère n'est-elle pas Marie? Et ses frères ne sont-ils pas Jacques, et Joseph, et Simon, et Jude? Et ses » sœurs ne sont-elles pas parmi nous? S'il fallait prendre ici dans son acception étroite le mot de frères, il serait certain que Marie aurait eu quatre fils, outre Jésus, et sans compter les filles, ce qui rend bien étrange l'affirmation, dans tous les monuments anciens, de la perpétuelle virginité de Marie. En outre , ces quatre frères de Jésus se seraient nommés Jacques et Joseph, Simon et Jude. Mais voilà que l'Evangile nous apprend que Jsprracs et

lurent d'aller le trouver, dans l'intention de se saisir de lui, et de le ramener de force; « car, disaient -ils, il a perdu l'esprit *. » Saint Matthieu et saint Marc accusent formellement ici les pharisiens de cette calomnie. Marie, la mère de Jésus, savait bien ce qu'il fallait en penser; mais voyant tous les siens dans une telle émotion et décidés à se saisir, même par force, de Jésus, elle ne. voulut pas les laisser partir seuls et les accompagna. Quand ils arrivèrent, ils trouvèrent Jésus tellement entouré, « que la presse ne leur permettait pas d'arriver jusqu'à lui. » Quelqu'un cependant perça la foule, et vint lui dire : « Votre mère et vos frères sont là dehors, qui désirent vous voir. — Ma mère et mes frères, répondit Jésus, ce sont ceux qui écoutent la parole dé Dieu et qui la mettent en pratique. » Mot d'une adorable élévation , par où Jésus apprenait au monde que les liens de la famille, si sacrés qu'ils soient, doivent le céder quelquefois à des liens plus sacrés encore , et en même temps d'une tendresse exquise pour

Joseph étaient les fils delà femme de Cléophas (Matth. xxvn, 5-", Marc, xv, 40), nommée elle-même Marie, et sœur de la très sainte Vierge. (Joan. xix, 25.) D'autre part, Jude se dit frère de Jacques. (Judae, i, 1.) Donc les textes du Nouveau Testament prouvent que les quatre personnes appelées, selon l'usage hébraïque, frères du Seigneur, sont ses cousins germains, les fils de Cléophas et de Marie, soeur de la sainte Vierge.

Le tableau suivant met dans tout son jour la véritable relation des frères de Jésus avec Marie.

Joachim — Anne Marie — Joseph Marie — Cléophas

Jésus Jacques, Joseph. Jude, Simon,

apôtre. apôtre, év. de Jerus.

* Marc, m, 21 (xpaTÎjcrai aûvov).

368 JÉSUS-CHKIST

ces êtres dévoués qui avaient cru à sa parole, qui l'assistaient dans ses besoins, et qui lui avaient refait, dans l'éloignement de sa famille, une seconde famille.

A Bethzaïda, on amena à Jésus un aveugle-né qu'il guérit, mais en lui recommandant de ne rien dire à personne de la grâce qu'il avait reçue 1 . Il en fut de même pour un sourd -muet auquel il donna l'ouïe et la parole; mais plus il défendait de parler, plus les témoins de ce miracle le publiaient, et plus ils disaient avec admiration : « 11 a bien fait toutes choses : il a fait entendre les sourds et parler les muets *. »

' Bientôt les foules se ^reformèrent autour de lui, plus nombreuses , plus enthousiastes que jamais. Une fois il se vit entouré de quatre mille hommes, sans compter les femmes et les enfants, et en leur faveur il multiplia une seconde fois le pain 3. Après quoi, voulant échapper de nouveau à ces ivresses populaires dont ses ennemis cherchaient à s'emparer pour hâter le dénouement , il qui! ta de nouveau la Galilée.

Quand on lit superficiellement l'Evangile, on ne se doute pas combien Jésus fut sans cesse poursuivi dans son ministère par les embûches des pharisiens et la mauvaise volonté d'Hérode. A chaque instant , pour leur échapper, il s'éloigne, change de pays, et souvent même il quitte la , Galilée.

Cette fois il se dirigea du côté du nord; mais plus à l'orient, vers les vallons retirés où le Jourdain jaillit du pied de l'Hermon. Il arriva, en remontant le fleuve, à travers une série de petites vallées qui ont conservé, même au-

1 Marc, vin, 26.

* Ibid., vu, 32.

' Ibid., vin, 1.

jourd'hui, une fraîcheur et une végétation luxuriante, jusqu'à Dan , où se trouve une des trois sources du Jourdain, et un peu plus loin, à une demi-heure de marche, à Banias, où se trouve la seconde. La ville très ancienne, célèbre par sa fameuse grotte de Pan d'où les anciens croyaient que sortait le Jourdain, formait au nord la limite extrême de la Palestine. Elle faisait partie des États de Philippe, qui venait de la restaurer et de substituer à son vieux nom de Panéas ou de Banéas le nom de Césarée, en l'honneur de Tibère, et pour cette raison on commençait à l'appeler Césarée de Philippe». L'éloignement de cette contrée, sa population toute païenne, le sceptre plus doux du prince qui y régnait, la beauté de la campagne arrosée par tant de sources qu'un voyageur célèbre, Stanley, n'a pas craint de l'appeler un Tivoli syrien : tout en faisait un lieu propre à la paix que recherchait Jésus. Combien de temps y demeura-t-il? Quels actes y signalèrent son passage? Par quelles instructions y continua-t-il l'éducation de ses apôtres? On l'ignore. Rien n'en est resté dans la mémoire des hommes qu'un fait illustre à la vérité et capital, qui a immortalisé à jamais la plaine où il a eu lieu.

C'était pendant une excursion aux alentours de Césarée de Philippe, saint Marc ne précise pas autrement le lieu \ et saint Matthieu » et saint Luc * encore moins ; comme Jésus traversait une plaine, - s'entretenant avec ses disciples, il leur demanda tout à coup pendant le chemin : « -Que dit-on que soit le Fils de l'homme? » Ils lui répon-

1 Joseph. Vita, xm.

2 Marc, vin, 27.

8 Matth. xvi, 13.

4 Luc. ix, 18.

dirent : « Les uns, qu'il est Jean-Baptiste; d'autres, Elie; d'autres, Jérémie ou quelqu'un des prophètes. »

C'était là , en effet, l'état de l'opinion en Galilée. Beaucoup, sur lesquels la personne de Jean -Baptiste avait produit une impression profonde, voyant paraître aussitôt après sa mort un personnage plus extraordinaire encore, se figuraient que Jean était ressuscité. D'autres, se souvenant des Ecritures , croyaient que c'était Elie , qui , étant monté au ciel, n'était pas mort et semblait réservé pour une grande mission. Quelques-uns, enfin, le regardaient comme le prophète annoncé par Moïse; le personnage le plus grand après le Messie; car, quant à celui-ci, l'opinion commune était qu'il apparaîtrait dans l'éclat d'une royauté terrestre et que ce serait dans la capitale même de la théocratie, et non dans un coin obscur de la Galilée , qu'il ferait son apparition. Ces motifs empêchaient généralement les Galiléens , même les plus dévoués à Jésus , de croire qu'il fût le Messie lui-même.

Jésus, les ayant entendus exposer les opinions de la foule, reprit : « Et vous, que dites- vous que je suis? »

Alors Simon-Pierre prit vivement la parole et lui dit : « Vous , vous êtes le Christ , le Fils du Dieu vivant 1 ! » C'est le même cri qui lui avait déjà échappé le jour de la promesse de la sainte Eucharistie : « Vous êtes le Messie, le Fils du Dieu vivant I » Le mot de la foi est toujours sur les lèvres de Pierre.

Écoutons la réponse de Jésus. Il y affirme, comme il ne l'avait jamais encore fait, sa divinité; et en récompense de ce que Pierre l'a proclamée le premier et plus haut que tous , il l'établit le chef de son Église. Sa parole

i Matth. xvi, 16. Tu es Chrisius Filius Dei vivi.

s'élève. C'est comme un chant. On y sent une sorte d'enthousiasme. Nous avons là , conservé par saint Matthieu , un mouvement de même nature que celui qu'avait aperçu saint Luc au moment de l'élection des soixantedouze disciples, une sorte de tressaillement de joie, surnaturel et tout divin, en contemplant son Eglise qui naît :

« Tu es bien heureux , Simon , fils de Jona , car ni la chair ni le sang ne t'ont révélé ceci , mais mon Père qui est dans le ciel. Et c'est pourquoi , Moi , je te dis : Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Eglise, et les portes de l'enfer ne prévaudront jamais contre elle. Je te donnerai les clefs du royaume du ciel, et ce que tu lieras sur la terre sera lié dans le ciel , et ce que tu délieras sur la terre sera délié dans le ciel 1 . »

Vous êtes le Christ, le Fils du Dieu vivant!

Et moi je te dis : Tu es Pierre, et sur cette pierre js bâtirai mon Église ! — Comment ne pas sentir la merveilleuse harmonie de ces deux paroles, et dans ce tour vif, familier, hardi, la réponse de la toute-puissance, sûre d'elle-même et de tous les siècles comme de tous les hommes ?

Ainsi les institutions naissaient les unes après les autres et se succédaient rapidement. Hier le mystère de la sainte Eucharistie; aujourd'hui le mystère de la Papauté. L'un oui fait l'unité invisible et intime de l'Eglise, l'autre qui en fait l'unité extérieure et publique. Ici le corps, le sang,

1 Matth. xvi, 17. Beatus es, Simon Barjona, quia caro et sanguîs non revelabit tibi, sed Pater meus qui in cœlis est. Et ego dico tibi, quia tu es Petrus, et super hanc petram .œdificabo

ECCLESIAM MEAM, ET PORTAS INFERI NON PRiKVALEBUNT ADVER-

Page 1