‹ Le christianisme et les temps présentsChapitre 35 sur 47 · SUS EAM · texte numérisé non relu

SUS EAM

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l'âme et la divinité du Sauveur, éternellement présents sous un voile, objet d'un amour sans fin. Là sa parole, son autorité, sa divine puissance, éternellement présentes sous un autre voile , objet d'un respect et d'une obéissance sans limites. Et, sous l'un et l'autre de ces deux voiles, Jésus-Christ, vivant dans son Eglise, ne la quittant jamais qu'en apparence, ne disparaissant aux yeux que pour mieux se montrer aux cœurs, et restant jusqu'à la lin le lien, la force, le ciment et l'architecte de l'éternelle société des âmes. Voilà ce que Jésus se hâtait de faire avant la crise qui se préparait. Ou plutôt il ne se hâtait pas. Ce n'étaient encore que des promesses. Ces deux voi!es qui devaient à la fois le cacher et le montrer, il y travaillait lentement, avec cette délicatesse, ce ménagement pour les yeux malades, cette prudence née de la tendresse, qu'il mettait en tout. Il se réservait d'achever plus tard, quand les esprits seraient mûrs pour comprendre , et à des heures où ils seraient tellement émus et attendris qu'ils ne pourraient jamais oublier.

Après cela, soit que Jésus craignit un mouvement de présomption dans l'âme de ses apôtres, et surtout de Pierre, qu'il venait d'élever si haut; soit qu'ayant jeté les bases de son Église, la pensée lui vînt qu'il lui restait encore à la purifier de son sang, il commença à entretenir ses apôtres de ses prochaines souffrances 1 Ils savaient maintenant qu'il était le Christ; restait à leur apprendre comment il le serait, et quel avenir prochain, et complètement inattendu pour eux , lui était réservé en cette qualité.

« Il leur dit qu'il fallait qu'il allât à Jérusalem, qu'il y souffrirait beaucoup ; que les anciens , les princes des prêtres, les docteurs de la loi se conjureraient contre lui;

qu'il serait mis à mort, et qu'il ressusciterait le troisième jour i . »

A ce mot de mort, un cri s'échappa du cœur de Pierre. Ou plutôt il le contint, et prenant Jésus à part, il commença à lui dire: « Non, non, Seigneur, il ne faut pas qu'il en soit ainsi. » Mais Jésus, se retournant, le repoussa avec sévérité : « Laisse-moi , Satan , tu m'es à scandale; tu n'as pas le sens des choses de Dieu, mais celui des choses de la terre. »

La conversation continua ainsi , émue , pleine de tristes pressentiments, pleine aussi des plus hautes et sévères leçons : « Si quelqu'un veut venir après moi , qu'il se renonce lui-même, qu'il prenne sa croix et qu'il me suive. Car qui voudra sauver sa vie la perdra, et qui la perdra à cause de moi la trouvera. A quoi sert- il à l'homme de gagner l'univers entier, s'il vient à perdre son âme? Et qu'est-ce donc que l'homme donnera en échange de son âme * ? »

Et, comme de telles perspectives de douleur et de sacrifices accableraient l'homme s'il n'apercevait au second plan les radieux horizons de la gloire et de la récompense, Jésus ajouta : « Le Fils de l'homme viendra dans la gloire de son Père avec les anges, et alors il rendra à chacun selon ses œuvres. » Puis regardant ses apôtres, et plus spécialement Pierre , Jacques et Jean avec tendresse , il leur dit : « Je vous le déclare en vérité , plusieurs sont ici présents qui ne goûteront point de la mort avant d'avoir vu le Fils de l'homme dans sa splendeur 3. »

Après les événements qui venaient de s'accomplir, et

1 Luc. ix, 22; Marc, vin, 31.

» Matth. xvi, 26; Marc, ix , 3'».

* Math, xvi, 28.

avant ceux qui se préparaient, Jésus sentait, en effet, le besoin de consoler ses apôtres et de les fortifier, ceux du moins qui devaient être les appuis des autres. Ils avaient vu la défection des foules, les murmures des disciples; leur Maître était traqué de lieu en lieu , chassé de la Galilée. Peut-être la perspective de sa mort, et de sa mort prochaine , les avait jetés dans un profond abattement. 11 fallait , pour que la vue de ces humiliations , et de celles plus grandes qui se préparaient, ne les accablât pas, leur donner une révélation de sa beauté et de sa grandeur divines.

« Donc, six jours après, disent saint Matthieu * et saint Marc », Jésus prit avec lui Pierre, Jacques et Jean son frère, et les conduisit seuls à l'écart sur une haute montagne. » Les évangélistes ne nomment pas cette montagne, mais la tradition ne l'a jamais oubliée.

C'est le Thabor, la montagne de Dieu. Elle s'élève solitaire et gracieuse, comme un bouquet de verdure, de la vaste plaine d'Esdrelon. De là, on a sous les yeux le plus magnifique horizon : Capharnaùm, Cana, Nazareth; un peu plus loin, Naïm et la vaste plaine de Samarie. Ici, au nord , le mont Liban avec ses cimes neigeuses ; là , les chaudes montagnes, d'un rouge ardent, de Gergesa ; et, entre les unes et les autres, serpentant comme une ligne d'argent, le fleuve des prophètes et de l'Évangile, le Jourdain. C'est tout le théâtre de la vie de Jésus, dans la première partie de son ministère. Et -c'est pour cela probablement qu'au moment d'achever cette première moitié de sa vie et de commencer la seconde , qui devait être si courte, Jésus s'était dirigé vers cette montagne. Il en

1 Matth. xvii, 1.

2 Marc, ix, 1.

gravit lentement, avec ses trois disciples, les pentes adoucies, et, ayant choisi un lieu écarté, il se mit en prière et y fit mettre ses disciples. Ce devait être le soir, et peutêtre passa-t-il la nuit à prier. « Tout à coup, dit saint Luc, pendant qu'il priait, il fut transfiguré devant ses apôtres. Son visage devint brillant comme le soleil, et son habit blanc comme la neige. » — « Sa blancheur était telle que le plus habile foulon, remarque naïvement saint Marc, ne pourrait rien faire de pareil. »

Depuis que Jésus était en ce monde, la beauté divine de sa sainte âme n'avait pas cessé de croître aux yeux des hommes. Elle éclatait enfin. Elle se faisait jour à travers les grossièretés du vêtement. Elle soulevait son corps de terre ; et si Jésus n'eût écouté que les exigences de sa nature déifiée, nous le verrons, par son union avec le Verbe, l'ascension eût eu lieu immédiatement. Jésus y avait droit, et sa volonté seule , dans un but plus haut , put y mettre obstacle.

Il est probable que dès le premier moment où ils s'étaient mis en prière avec Jésus, les apôtres s'étaient laissé appesantir par le sommeil , et qu'ils furent réveillés par l'éclat subit de la transfiguration. Ils ouvrent les yeux de aperçoivent « Moïse et Elie » , qui s'entretenaient avec lui. Quelque chose de leur conversation arrive même jusqu'à eux : Moïse et Elie s'entretenaient avec Jésus de la manière dont il convenait qu'il sortît de ce monde '. Elie en était sorti, sur un char de feu, par la voie de l'ascension. Moïse en était sorti par la mort , mais par une mort si douce, que l'Ecriture dit qu'il expira dans le baiser de l'Eternel. Tous deux venaient apprendre sur cette mon-

» Luc. ix, 30, 31.

tugue une science plus haute. Elie venait apprendre qu'il y a quelque chose de plus beau que l'ascension, même sur un char de feu : c'est de renoncer librement à l'ascension et de lui préférer la mort. Moïse à son tour venait apprendre qu'il y a quelque chose de plus divin que de mourir suavement dans le baiser de l'Eternel : c'est de mourir ignominieusement sur une croix, nu, méprisé, hué par la foule, abandonné par l'Eternel. Voilà ce qui se disait sur le Thabor. Les deux prophètes contemplaient, ravis, muets d'étonnement , d'admiration, la manière unique, merveilleuse, vraiment digne de lui, dont Jésus sortirait de ce monde.

Sans doute, Jésus aurait pu s'en aller de cette triste terre par la porte glorieuse de l'ascension. Mais à quoi eût servi l'ascension à cette pauvre humanité qui doit mourir? Elle l'aurait accablée et peut-être désespérée, au lieu de la sauver. Mieux valait donc la porte ignominieuse et douloureuse de la mort. Voilà ce que Jésus expliquait à Moïse et à Elie, au moment où les apôtres, se réveillant de leur torpeur, entendirent quelques mots de cette conversation.

Mais ni Pierre, ni Jacques, ni Jean, n'y comprenaient rien. Ils ne voyaient que la gloire, et comme ils aimaient tendrement leur Maître, ils tressaillaient en assistant à sa glorification. Jean, selon son habitude, contemplait, jouissait, ne disait rien. Pierre, plus spontané, moins contemplatif, poussait des cris. Comme tous les grands cœurs, il avait le don des belles paroles. Il en eut une superbe : « Seigneur, il fait bon ici ; faisons-y trois tentes : une pour vous, une pour Moïse, et l'autre pour Elie. »

Il n'en demandait point pour lui, dit saint Augustin, car il comptait bien partager celle de son bon Maître. Mais

l'évangéliste remarque qu'en parlant ainsi , « Pierre ne savait pas ce qu'il disait i. » L'évangéliste a raison. Quitter la foule et monter sur les hauteurs , dans la solitude , avec quelques amis; s'approcher du ciel et y construire une tente; la foule vulgaire sous ses pieds, Dieu sur sa tête, quelques êtres chéris, deux ou trois tout au plus, autour de son cœur; oh ! non, cela serait trop doux pour la terre. Pierre, on peut goûter cela un instant, en emporter dans son cœur le suave parfum. Mais il faut descendre; il faut rentrer dans la fournaise; il faut travailler; il faut souffrir; il faut s'oublier; il faut aimer encore, non pas seulement quelques-uns, les plus chers, les plus intimes; il faut les aimer tous, les servir tous, se sacrifier pour tous! Et Dieu lui-même, il faut l'aimer, non sur le ïhabor, mais sur la croix; non dans l'ascension, mais dans le délaissement! Voilà ce qu'il faut faire ici-bas, et pourquoi Marc a raison de dire que Pierre ne savait pas ce qu'il disait.

« Pierre achevait à peine de parler, lorsqu'une nuée lumineuse enveloppa Jésus et les deux prophètes. Et de la nuée sortit une voix qui disait : « Celui-ci est mon Fils bien -aimé, en qui j'ai mis toute mon affection; écoutez-le. »

« Les disciples, entendant cette voix, furent saisis d'une grande frayeur et tombèrent la face contre terre. Mais Jésus, s'approchant, les toucha et leur dit : Levez-vous, ne craignez point. Et aussitôt levant les yeux et regardant de tous côtés , ils ne virent plus personne que Jésus , qui était seul.

a Ils redescendirent alors de la montagne, et Jésus leur

» Luc. ix , 33.

recommanda de ne rien dire de ce qu'ils avaient vu, avant que le Fils de l'homme fût ressuscité d'entre les morts. Ils le firent ; mais ils se demandaient entre eux ce que voulaient dire ces mots : « Avant que le Fils de l'homme fût ressuscité d'entre les morts. »

Tout émus de ce qu'ils venaient de voir, et ne doutant plus que Jésus ne fût vraiment le Fils de Dieu annoncé par les prophètes , les disciples hasardèrent une question : « Maître, qu'est-ce donc que disent les scribes, qu'il faut qu'Elie vienne d'abord? » Il leur répondit : « C'est vrai, il faut qu'Elie vienne et prépare toutes choses. Mais je vous le dis, Elie est déjà venu; et ils ne l'ont point connu; et il a été abandonné à leur malice. Ainsi en serat-il du Fils de l'homme. Il souffrira beaucoup de leur part. » Alors les disciples comprirent qu'il venait de leur parler de Jean -Baptiste. »

Arrivé au bas de la montagne , Jésus retrouva les autres apôtres qu'il y avait laissés. Et on lui présenta un enfant épileptique que ses disciples ne pouvaient pas guérir, et Jésus le guérit d'une seule parole et le rendit à ses parents 1 .

C'est cet enfant que Raphaël a placé au second plan dans son tableau de la Transfiguration. Ainsi ce contraste sublime, ce n'est pas dans son génie, comme je l'avais toujours cru , que Raphaël l'a trouvé , c'est dans les pages de cet humble évangéliste qu'on nomme saint Matthieu. C'est là qu'il a vu , et qu'il a traduit ensuite avec son divin pinceau, cette opposition merveilleuse : d'un côté, la nature humaine élevée au-dessus d'elle-même, rayonnante, transfigurée : ce corps qui ne touche plus terre,

1 Malth. xvn, 14.

ces yeux qui contemplent le ciel, toute cette physionomie qui se fond d'amour; de l'autre, cet enfant beau encore, car le génie ne conçoit rien de laid, mais contourné el crispé par la douleur, vraie image de l'humanité déchue, destinée, par sa souffrance même, à mieux faire ressortir la beauté de l'humanité régénérée. Et dans ces deux figures, rapprochées ainsi par une sorte de hasard heureux, que voilà bien peinte la divine mission de Jésus sur la terre : prendre l'humanité dans sa déchéance et la transfigurer 1 Cette mission rédemptrice n'est pas encore finie, mais elle s'achève. Le divin Maître est arrivé au sommet, au point culminant de sa vie; il ne lui reste plus qu'à descendre la pente si rapide qui, en neuf mois, va le conduire à la mort.

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