ETAT DE LA VILLE, DU TEMPLE ET DU SACERDOCE
(fin de l'été de 781. — an de j.-c, 33.)
« Le temps où Jésus devait être retiré de ce monde étant proche, Jésus affermit sa face et se résolut à aller à Jérusalem ». »
C'est ainsi que saint Luc indique l'état de l'esprit de Jésus au moment où il descend du Thabor. Son ministère galiléen était fini. Il avait, dans la paix de la Galilée et malgré les obstacles des derniers moments, choisi et formé ses apôtres; il leur avait donné un chef; il les avait préparés à leur mission. 11 ne lui restait plus qu'une chose à faire, à la vérité la plus haute de toutes. Le style de saint Luc est ici particulièrement grave et solennel. Les expressions dont il se sert, et qui trahissent un original araméen, indiquent la grandeur et aussi le péril de cette dernière
1 Luc. ix, 51.
JJiSUS-CHKIST 381
œuvre par laquelle Jésus-Christ allait clore sa mission sur la terre.
Jusqu'ici, on l'aura remarqué sans doute, Jésus -Christ n'avait, pour ainsi dire, pas encore révélé au monde le mystère de sa divinité. Deux ou trois fois à peine, dans le secret d'un entretien intime, il avait soulevé le voile et laissé entrevoir sa vraie nature. En quelques circonstances, il avait permis à ses amis, à ses disciples, de murmurer le nom de Fils de Dieu, sans jamais, si ce n'est au désert de Césarée, les encourager ni d'un mot ni d'un signe; et cette fois même il leur avait commandé, avec^ menaces , de n'en rien dire. Sa première œuvre avait été manifestement de préparer les âmes, afin qu'elles fussent capables de goûter la beauté divine du nouveau royaume de Dieu. Maintenant que cette première œuvre était faite, que le royaume de Dieu était organisé , que son chef et ses ministres étaient prêts, il était temps de dire le dernier mot et d'apprendre au monde qui il était : non pas seulement un prophète, un envoyé de Dieu; non pas même le Christ, le Messie au sens charnel des Juifs, mais le propre Fils de Dieu , descendu sur la terre pour racheter le monde par ses souffrances. Et Jérusalem était le lieu plus particulièrement choisi par Jésus -Christ pour cette suprême révélation.
« Il est remarquable , dit le docteur Sepp , que , dans la première moitié de sa vie publique, Jésus défendait soigneusement à ceux qui l'approchaient de publier sa divinité; tandis que, dans la seconde moitié, tous ses discours vont à prouver qu'il est venu de Dieu et qu'il y retourne K » Voilà pourquoi, dans les premiers temps de son ministère,
1 Sepp, Vie de Noire -Seigneur Jésus-Christ, II, 173.
Jésus paraît peu à Jérusalem, deux fois seulement, et encore à chaque fois il y laisse une solennelle affirmation de sa divinité. A la fin, au contraire, il vient s'y établir, y passe sept ou huit mois consécutifs , les derniers de sa vie ; et presque chaque jour sous les portiques du temple , au bord des sources de Siloé et de Bethzaïda, au milieu des groupes, il expose le mystère de sa divinité, de sa consubstantialité avec le Père, de sa double nature, divine et humaine , en termes si précis et si lumineux , et en même temps si doux et si tendres et toujours si irréfutables, que nous verrons ses auditeurs tantôt se prosterner et l'adorer, tantôt frémir et prendre des pierres pour le lapider; jusqu'à ce qu'enfin le sanhédrin crut devoir intervenir, faire une enquête publique, puis l'excommunier, le condamner et le mettre à mort parce qu'il se disait le Fils de Dieu.
C'est la seconde partie de ce drame qui va maintenant se dérouler devant nous.
On ne s'étonnera pas du reste que Jérusalem ait été le lieu choisi par Jésus-Christ pour enseigner au monde le mystère de sa divinité. Jérusalem ne ressemblait à aucune ville du monde. Pas plus dans son histoire que dans sa religion, Jérusalem n'était une chose achevée. C'était une pierre d'attente. Elle avait été faite pour quelqu'un qui allait venir. Depuis deux mille ans elle vivait pour lui. Elle l'attendait , elle soupirait après sa venue. Elle avait eu pour lui les cris du plus tendre amour, de la plus divine impatience. Toute sa poésie, une des plus hautes poésies de la terre , n'avait été qu'un chant et qu'un appel à ce Désiré. Et, bien que les temps fussent devenus mauvais, ces sentiments faisaient encore battre tous les cœurs. Nous en avons eu des exemples frappants dans le vieillard Siméon, dans la prophétesse Anne, dans le prêtre Zacharie,
et plus tard dans le prophète Jean -Baptiste, dans Pierre, André, Philippe, et dans toutes les foules qui se pressaient sur les pas de Jésus-Christ.
Il est vrai que l'esprit de vie se retirait manifestement de Jérusalem. Le grand sens de la religion s'y était éteint. Le sacerdoce était avili : le jour baissait. Il n'y avait plus sur la chaire de Moïse que des fantômes de prêtres; mais c'était une raison de plus pour que Jésus-Christ vînt là, renouveler la vraie religion au sanctuaire même de l'éternelle religion, et donner son couronnement à la loi qui défaillait. Par ses splendeurs passées, comme par ses ombres présentes, Jérusalem est un lieu admirablement choisi pour ce grand drame qui allait commencer par la manifestation de Celui qui était si désiré, et, chose étrange, finir, après quatre mille ans d'attente, par sa mort.
Le temple ressemblait à la ville, et n'était pas moins préparé qu'elle aux grandes scènes que nous allons raconter. C'était bien ce même temple dont Dieu avait désigné la place sur le mont Moria, là même où deux mille ans auparavant Abraham avait conduit son iils pour l'immoler; ce temple dont David ne s'était pas jugé digne de poser la première pierre; que Salomon avait dédié avec de si belles cérémonies; où reposait l'arche d'alliance dans le saint des saints ; ce temple qui , renversé par Nabuchodonosor, pleuré par Jérémie, avait été si pieusement réédifié par Zorobabel , et dont le prophète avait dit que sa gloire surpasserait celle du premier. Son sanctuaire voilé, ses autels en sang, ses sacrifices toujours renouvelés, et par conséquent toujours impuissants , les chants prophétiques qui retentissaient sous ses voûtes sonores, et les cérémonies figuratives qui s'y multipliaient , lui donnaient un caractère étrange. 11 attendait quelqu'un.
Pour se faire pardonner son titre d'étranger et pour flatter les Juifs, Hérode le Grand, père de celui que nous venons de voir en Galilée, avait entrepris de restaurer le temple, et presque de le reconstruire en entier (en 732). On avait mis dix- huit mois pour en achever le vaisseau principal , et près de huit ans pour faire les portiques, qui étaient magnifiques '. On y travaillait encore. Aussi les vieux Juifs n'y arrêtaient pas les yeux sans quelque dépit. C'était, dans leurs pensées, une profanation qu'un étranger, un Iduméen , eût osé mettre la main à une œuvre si sainte. Mais le gros de la nation en était fier. « Voyez, disait-on à Jésus, quelles pierres et quel monument! » Ces constructions, en effet, étaient immenses; elles rappelaient, par leurs proportions grandioses, les ouvrages cyclopéens de l'antiquité, tels qu'on les voit dans les ruines de Persépolis et de Balbek, et elles les surpassaient par la perfection de la forme.
A un autre point de vue, nulle de nos plus grandes cathédrales, pas même Saint -Pierre de Rome, ne peut nous donner l'idée de ce qu'était le temple au milieu du peuple juif. C'était le centre de sa vie religieuse en même temps que celui de sa vie nationale. Dans ses vastes dépendances se trouvaient à la fois le tribunal , l'académie , les écoles, la banque, le marché, la citadelle; c'est-à-dire tout le mouvement industriel, commercial, littéraire, artistique d'un peuple. Placé sur le mont Moria, il dominait la ville. Quand, le soir, le soleil, se cachant derrière les montagnes de la Judée , jetait ses rayons sur les terrasses du temple, sur ses toits et sur ses coupoles couvertes de lames étincelantes, c'était un spectacle qui remplissait
1 Joseph. Antiq. XV, u, 5, 6.
l'âme du Juif de fierté nationale et d'enthousiasme religieux. Il n'y avait qu'une ombre à ce tableau : c'était cette haute citadelle Antonia que les Romains avaient fait bâtir sur le mont Moria, comme une dépendance du temple, et d'où ils surveillaient et dominaient la ville. Du moins les étrangers, môme les Romains, ne pouvaient pas pénétrer dans le temple. Le Juif seul y entrait; et quand il en avait franchi le seuil, il oubliait l'invasion étrangère, se sentait chez lui, et se consolait de l'odieuse tyrannie en pensant à Celui qui allait venir.
A la garde du temple veillait un corps sacerdotal, composé d'à peu près vingt mille prêtres et trente mille lévites. C'était bien, lui aussi, ce même sacerdoce d'Aaron, institué par Dieu. Mais il avait reçu dans le cours des temps deux blessures dont il ne devait pas se relever. Il avait été blessé, dans les rangs inférieurs du sacerdoce, par l'institution des synagogues ; dans les rangs supérieurs, par l'intrusion d'un pontificat étranger, mondain et servile, et il marchait à pas pressés à une irrémédiable décadence.
Comme il n'y avait qu'un seul temple, et que les Juifs, en se multipliant, en débordant l'enceinte trop étroite de la Palestine, ne pouvaient plus se rendre à Jérusalem, à peine une fois ou deux par an , et en certains pays jamais, on avait autorisé l'ouverture des synagogues pour la prière du samedi. Et comme les. prêtres étaient nécessairement retenus à Jérusalem par leur mission de sacrificateurs, aucune immolation de victimes ne pouvant avoir lieu que dans le temple, c'était aux rabbins, c'est-à-dire aux maîtres, aux lettrés, à ceux qu'on appelait les docteurs de la loi, qu'était revenu l'honneur de faire la lecture de la Bible et de l'expliquer. Ainsi peu à peu le prêtre avait été primé par le scribe, exclu, par la force des choses, de
l'enseignement, et par conséquent de l'étude, et renfermé dans les questions du rituel. Or il n'y a rien de plus périlleux que la prédominance de telles questions. Quand un sacerdoce, au lieu de s'occuper d'élever les âmes à Dieu, en vient à discuter sur la forme des ornements et la lettre des rubriques, c'est un sacerdoce fini. Il s'abaisse et s'abôtit.
Mais ce n'était que la moindre des plaies du sacerdoce lévitique, celle des rangs inférieurs. En haut, elle était autrement profonde. Dès les premiers temps de son règne, Hérode s'étant épris de Marianne, tille de Boéthus, n'avait trouvé d'autre moyen de relever son beau-père que de le faire grand prêtre. Boéthus n'était pas de la famille d'Aaron. C'était donc une profanation et un sacrilège. Mais tout plia sous la volonté du maître; et bientôt les entants et les petits-enfants de Boéthus, ses cousins, ses neveux, ses parents de tous les degrés , se précipitant dans le sacerdoce, il se forma, sous le nom de tfoéthusim, une haute famille sacerdotale, fort mondaine, peu croyante, très ambitieuse, exploitant la religion, ennemie par conséquent de toute nouveauté, et décidée à frapper quiconque oserait toucher à un état de choses où elle trouvait la considération et la fortune 1 .
Grand malheur déjà et triste scandale; mais il devait être surpassé. i'eu après, un caprice des Romains donna pour rivale à la famille de Boéthus une autre famille fort semblable à elle, aussi mondaine et ambitieuse, aussi peu croyante, mais plus dangereuse encore parce qu'il s'y rencontrait un de ces êtres habiles et cauteleux qui sont capables de tout. Anne ou Hannas avait reçu le sacerdoce du légat Quirinus l'an 7 de notre ère, et il le carda jusqu'à
« Joseph. Antiq. XV, ix, 3; XIX, vi, 2.
Tan 14, à l'avènement de Tibère. Déposé alors, il trouva le moyen de faire passer successivement le souverain pontificat à ses cinq fils et même à son gendre ; en sorte que pendant cinquante ans, dans l'instabilité de toutes choses, ce pouvoir suprême demeura dans sa famille. Pendant ce demisiècle, quoique déposé, Anne garda au fond toute l'autorité. On l'appelait toujours le grand prêtre, et ses fils et son gendre n'étaient si manifestement que ses instruments, que son nom était toujours associé aux leurs quand il était question du souverain pontificat1. Pour lui, caché derrière eux, fin et plein d'astuce, leur laissant l'odieux des mesures, se contentant d'en être l'inspirateur, ne croyant à rien, il acheva ce que Boéthus avait commencé : l'avilissement du sacerdoce.
Ainsi , voués à l'ignorance dans les rangs inférieurs, à la mondanité, à l'ambition et à l'intrigue dans les rangs supérieurs; ceux-là enfermés dans les questions de rituel et mettant toute la religion dans la minutieuse exécution de cérémonies qu'ils ne comprenaient plus; ceux-ci, méprisant la religion, mais l'exploitant et s'en faisant un escabeau et un marchepied; tous déchus et ne présentant plus au peuple qu'une image avilie de la religion : voilà ou en étaient à Jérusalem les descendants d'Aaron.
La conscience humaine n'accepte pas volontiers de pareils spectacles. Quand le sacerdoce se fait mondain ; quand, chargé d'apprendre aux hommes le mépris de la terre , on l'y voit plus enseveli que le peuple, presque toujours il y a réaction. Alors apparaissent 4es purs; alors se dressent, du milieu des laïques, les zélés, les vengeurs de la loi. Noble mouvement, mais périlleux , qui peut achever de
1 Joan. xviii , 45-23; uc. m , 2.
perdre la religion compromise, quand l'intelligence n'est pas à la hauteur du zèle, et que l'obstination, l'opiniâtreté, l'étroitesse et l'orgueil finissent par prévaloir. Ce lut ce qui arriva aux pharisiens. « Ils ont le zèle de la loi, disait Jésus-Christ , mais non selon la science. » La loi s'en va; ils veulent la sauver. Ils la sauveront à tout prix, malgré le monde, malgré le sacerdoce lui-même: soit. Mais, pour mieux la sauver, ils s'enferment dans le texte matériel, dans la lettre. Ils s'y enfoncent; ils ne voienl plus qu'elle. La lettre devient sacrée; on n'y peut plus toucher. Quelqu'un veut-il l'expliquer, l'interpréter? ils crient à la révolte, à l'hérésie. Si on leur représente qu'ainsi entendue la loi est impossible, c'est de la tiédeur. PoirA de concession ni d'interprétation ni d'explication quelconques. Dans le dogme, le mot; dans la morale, l'œuvre, l'œuvre extérieure ; dans le culte, la cérémonie. C'est une pétrification, un étoufferaient universel. Pour mieux gardei la loi , ils en chassent l'esprit. Reste la lettre , le cadavre. Ils montent la garde autour.
Encore n'est-ce pas tout. Pour mieux la défendre, ils conservent avec soin toutes les broussailles qui ont poussé autour d'elle dans la suite des siècles : mille usages nés de circonstances transitoires et qui auraient dû passer avec elles; une foule de prescriptions, de traditions, de commentaires de rabbins qui outrent le commandement, qui le rendent plus impossible encore, qui accablent le peuple; mais qu'ils maintiennent avec énergie, afin de Tenlacei plus sûrement dans la pratique de la loi. Ainsi étroits et aveugles , intolérants et absolus , ils créent ce joug odieux dont saint Pierre disait : « Vous voulez l'imposer sur la tête des nations; mais ni nos pères ni nous n'avons pu le porter. » Nous entendrons tout à l'heure Jésus -Christ
peindre les pharisiens, et nous assisterons aux colères de cet Agneau à la vue d'une telle altération de la religion ; car où n'en venait-on pas dans cette décadence? Le ridicule le disputait à l'odieux. Il y avait le pharisien « fort d'épaules », qui marchait le dos voûté, comme s'il portait le fardeau entier de la loi; le pharisien «- pilon », qui se tenait plié en deux comme le manche d'un pilon en signe d'une prière perpétuelle; le pharisien « front sanglant », qui allait les yeux fermés pour ne pas voir les femmes; le pharisien « qu'y a-t-il à faire, je le fais », toujours à la piste d'un précepte à accomplir ; et mille autres variétés plus ridicules encores *,
Que voulez-vous que devienne la religion , réduite à de tels termes? Ou la religion n'est que la plus misérable des illusions, ou il y a une âme sous ces formes. Qu'est-ce que le dogme, si mon esprit ne s'y déploie pas dans une adoration qui l'illumine? Qu'est-ce que la morale, l'œuvre prescrite, si je n'y mets pas mon cœi\r? Qu'est-ce que la prière, la formule des lèvres, si elle n'est pas vivifiée intérieurement par un élan de mon âme? Et dans le conflit possible entre Pesprit et la forme, qui ne sent que l'esprit doit l'emporter? Périsse le corps et vive l'âme! Périsse la formule, plutôt que de lui voir étouffer l'esprit 1 Périsse le sabbat, plutôt que de ne pas guérir un malade! « Aimez, dit saint Augustin, et faites tout ce que vous voudrez. » Voilà la religion éternelle, absolue, nécessairement vraie et divinement belle; la religion de Moïse, de David, de Jésus-Christ; la seule qui vienne de Dieu et la seule qui soit digne des hommes. Mais le pharisaïsme ne
1 Talmud de Jérusalem, Berakolh , f. 9; Sota, f. 7. Talmud de Babylone, Sota, f. 21.
la comprendra jamais. Le pharisaïsme est de tous les temps; c'est la rouille éternelle de la religion.
Mais aussi qu'arrive-t-il? Le sacerdoce avili, sans lumière, sans dignité, sans indépendance, sans piété intérieure ni charité, avait créé le pharisien. Celui-ci, aveugle, étroit, intolérant et bientôt hypocrite, créa le sadducéen. Sadducéen et libre penseur, c'est tout un. Vous défigurez la religion ; étonnez-vous si on la méprise. Qui voudra d'une religion purement extérieure? Des formes, et point d'âme, c'est trop peu. Le sadducéen la rejetait avec mépris. Et comme tout se tient dans la religion et que la pente est glissante, il ne croyait plus ni à Dieu ni à l'âme, du moins à son immortalité. Il niait la résurrection et enseignait que tout finit à la mort.
Entre ces deux tendances si opposées, le sacerdoce s'était divisé. Le haut clergé était sadducéen , le bas clergé pharisien; le premier libre penseur, le second fanatique; l'un vivant de l'autel en le méprisant, l'autre cramponné à la loi qu'il ne comprenait plus, et qu'il imposait d'autant plus durement; tous deux, du reste, intolérants, ayant en horreur les nouveautés, et prêts à s'entendre, par des motifs bien divers, pour étouffer toute voix qui appellerait une réforme, tout cœur qui redemanderait la vraie religion.
Voilà quel était le triste état de Jérusalem au moment où Jésus-Christ, ayant accompli en Galilée la première partie de sa mission, résolut de s'y établir définitivement et pour le reste de sa vie. Jusque-là il n'y avait pas résidé. Il n'y avait paru que rapidement, en voyage, quoique chaque fois il eût frappé un coup décisif. Il est de la plus haute importance, et heureusement cela est facile, de bien préciser ces différents voyages et les actes qui les ont signalés.
Le premier eut lieu certainement à Pâque, le 21 mars 779, trois à quatre mois après son baptême. Il inaugura son ministère par la purification du temple , en en chassant les vendeurs. Cet acte laissa à Jérusalem une impression si profonde , que les paroles prononcées par Jésus en cette circonstance figureront un jour dans les considérants de son jugement, et seront une des raisons de sa mort.
Le second voyage eut lieu l'année suivante, la deuxième année de sa vie publique. Mais on n'en sait pas exactement la date : selon quelques-uns à Pâque; mais probablement à la fête des Tabernacles, le 4 octobre 780. Il fut très important, et posa, nous l'avons vu, par la guérison d'un paralytique le jour du sabbat, le second considérant de son jugement et la vraie cause de sa condamnation. C'est à partir de ce voyage que le sanhédrin inquiet commença à le surveiller et à envoyer en Galilée des pharisiens chargés de dresser une enquête.
Le troisième enfin ne fut pas un simple voyage; ce fut un séjour définitif. Il n'eut pas lieu à Pâque; il est très certain qu'à la troisième année de sa vie publique, Jésus ne vint pas à Jérusalem, où les Juifs l'attendaient pour le faire mourir. C'est pendant ce temps qu'il fit le voyage de Tyr et de Sidon et celui de Césarée , que nous venons de raconter. Il ne vint à Jérusalem qu'un peu plus tard, en septembre 781, pour la fête des Tabernacles, et s'y établit pour le reste de sa vie. C'est là , pendant ces huit mois , qu'eurent lieu ces éclatants miracles , ces discours plus éclatants encore, ces affirmations répétées de sa divinité, qui amenèrent, au milieu de tant de colère de la part des pharisiens et des prêtres, son excommunication d'abord, puis, après un mois d'exil volontaire, son ai restation et sa mort.
En sorte que par trois actes suprêmes, tous accomplis à Jérusalem, d'abord par la purification du temple et l'annonce de sa résurrection , ensuite par la guérison d'un paralytique le jour du sabbat et par l'accablant discours qui l'accompagnait, enfin par une affirmation de sa divinité, répétée pendant huit mois, Jésus-Christ acheva son œuvre; et après avoir préparé les âmes à le reconnaître pour le Messie, après avoir organisé le royaume de Dieu, il y mit le sceau en se disant le Fils de Dieu et en montant sur la croix pour l'avoir dit. Voilà l'ordre et l'économie de cette histoire, d'abord la plus belle, puis la plus tragique, et, dans l'une et l'autre partie, la plus touchante et la plus divinement ordonnée qui tut jamais.