DEPART DEFINITIF DE LA GALILEE
IlÉSUS SE REND LENTEMENT A JÉRUSALEM EN ÉVANGÉLISANT LES CONTRÉES MÉRIDIONALES DE LA GALILÉE ET DE LA PÉREE qu'il n'avait PAS ENCORE VISITÉES. — SES DERNIÈRES INSTRUCTIONS SUR LE ROYAUME DE DIEU
(SEPTEMBHE 781. — AN DE J.-C, 33.)
En descendant du Thabor, Jésus et ses disciples se rendirent à Capharnaùm, occupés de pensées bien différentes. Jésus pensait à ses souffrances, à sa mort prochaine; eux ne pensaient qu'à sa gloire. « Pendant qu'ils cheminaient, dit saint Marc, Jésus instruisait ses disciples et leur disait que le Fils de l'homme serait livré entre les mains des hommes , qu'ils le feraient mourir et qu'il ressusciterait trois jours après sa mort. Mais ils n'entendaient point ce dicours, et ils n'osaient lui en demander l'explication 1. »
Ce qui fait qu'ils n'entendaient rien à ce discours, c'est qu'il avaient encore les yeux pleins delà lumière du Thabor. Leur rêve humain était à son apogée. « Ils arrivèrent à Capharnaùm, continue saint Mure; et, lorsqu'ils furent
> Marc, ix , 30.
dans la maison, il leur demanda : De quoi vous entreteniez-vous dans le chemin? Mais ils n'osaient répondre. I parce qu'ils avaient en route disputé ensemble qui d'entre eux était le plus grand. Alors il s'assit , fit approcher les douze et leur dit : Si quelqu'un veut être le premier, qu'il se fasse le dernier et le serviteur de tous. Et prenant un enfant, il le mit au milieu d'eux, et, après l'avoir embrassé, il leur dit : Quiconque reçoit en mon nom un petit enfant comme celui-ci me reçoit, et quiconque me reçoit reçoit celui m'a envoyé1. »
Jésus du reste ne fit que traverser Capharnaûm , « et il ne voulait pas que personne le sût *. » Il y recueillit à la hâte les éléments de son Eglise future, et, quittant pour toujours la Galilée , il se mit en route du côté de Jérusalem. On était encore loin de la fête des Tabernacles (septembre 781) , époque à laquelle seulement il se proposait d'entrer dans la ville; en conséquence, il résolut de s'y rendre lentement, en visitant les parties méridionales de la Galilée qui touchent à la Samarie. Saint Luc, qui raconte avec détail ce long voyage, cette lente et solennelle pérégrination dont Jérusalem reste le but constant ', nous montre Jésus s'avançanl à petites journées, s'arrêtant dans chaque village pour évangéliser, accosté à tout instar^ par des pharisiens ou des scribes qui lui tendent des pièges, s'asseyant néanmoins avec bonté à leur table pour tâcher de les éclairer, entrant et prêchant dans les synagogues, et, plus que jamais, marquant chacune de ses journées par une sublimité de parole ou par une sublimité de cœur.
Il est inutile de dire que saint Luc se préoccupe bien
1 Marc, ix , 32.
* Ibid., 29. « Nec volebat quemquam scire. »
8 Luc. ix, 51 et s.
plus de ces sublimités de pensées, de paroles et d'actions, que de l'itinéraire même que prend Jésus. On entrevoit cependant clairement la direction de son voyage, et on la conclut même avec certitude de deux ou trois faits mentionnés jpar saint Luc, et de quelques autres donnés par saint Matthieu et par saint Marc. Parti de Capharnaûm , à la fin de l'été 781, Jésus prend sa route à travers les contrées méfridionales de la Galilée. Mais, arrivé à Samarie, il est arrêté brusquement par le mauvais vouloir des habitants de (ce pays; il revient donc sur ses pas, remonte lentement,
Ïiais cette fois du sud au nord, les mêmes contrées qu'il ient de traverser, se rapproche de Tibériade , au point 'inquiéter Hérode, traverse le Jourdain un peu au-dessous du lac de Génésareth , entre en Pérée , et , plus tranquille alors, continue en paix son voyage pour Jérusalem , où il arrive en septembre pour la fête des Tabernacles.
Voilà le plan de ce voyage, omis par saint Matthieu et par saint Marc, dessiné et raconté par saint Luc, et dont nous allons voir se dérouler sous nos yeux les principaux incidents.
Le départ fut marqué par deux ou trois traits qui se gravèrent profondément dans la mémoire des apôtres. 11 était déjà en chemin lorsqu'un homme vint lui dire : « Je vous suivrai partout où vous irez. » Mais Jésus lui répondit : « Les renards ont leurs tanières , et les oiseaux du ciel ont leurs nids; quant au Fils de l'homme, il n'a pas où reposer sa tête. »
« 11 dit à un autre : Suis-moi. Et celui-là lui dit : Seigneur, permettez- moi auparavant d'aller ensevelir mon père. Mais Jésus lui dit : Laisse les morts ensevelir les morts. Et toi , viens et prêche le royaume de Dieu.
« Un troisième lui dit : Seigneur, je vous suivrai. Mais laissez-moi d'abord mettre en ordre tout ce qui est dans ma maison. Jésus lui dit : Quiconque met la main à la charrue et regarde derrière lui, celui-là n'est pas propre au royaume de Dieu1. »
Saint Matthieu avait raconté ces trois traits, sans bien en indiquer la place*. Saint Luc l'a retrouvée et les a mis dans leur vrai cadre historique, au moment du départ définitif.
C'est aussi à ce moment qu'il faut placer avec saint Luc la célèbre imprécation de Jésus sur ces villes de la Galilée, si favorisées, mais si coupables. Saint Matthieu semble l'avoir mise au début du ministère galiléen, lors de l'ambassade de Jean-Baptiste 3. Elle est mieux ici, comme saint Luc le veut, à la dernière heure, au moment où, quittant toutes ces villes, Jésus se retourne, et les aperçoit, pour ainsi dire, déjà en ruines, couvertes de ronces et d'épines sauvages, désolées et désertes comme aujourd'hui.
« En ce moment Jésus commença à reprocher leur impénitence aux villes où tant de fois avait éclaté la vertu qui était en lui :
a Malheur à toi, Corozaïn; malheur à toi, Bethzaïda; car si les merveilles qui ont été opérées en vous l'avaient été en Tyr et en Sidon, ces villes eussent fait pénitence sous le cilice et dans la cendre. Aussi je vous le dis, au jour du jugement, il y aura moins de rigueur pour Tyr et pour Sidon que pour vous.
« Et toi , Capharnaùm , qui as été élevée jusqu'au ciel , tu seras abaissée jusqu'aux enfers. Car si les vertus qui
1 Luc. ix, 57.
» Matlh. vin, 9.
* lbid.,xi, 20.
ont été opérées en toi avaient été opérées en Sodome, elle serait peut-être restée debout jusqu'en ce jour. C'est pourquoi je te le dis, il y aura moins de rigueur au jour du jugement pour la terre de Sodome que pour toi ' . »
Voilà le dernier mot de Jésus en quittant cette Galilée qu'il a tant aimée, cette ville de Capharnaûm, la plus richement partagée dans l'effusion de son amour. Faites donc du bien à ces pauvres hommes, pour que votre dernier mot soit une tristesse, la crainte que le bien que vous leur avez fait n'ajoute encore à leur condamnation ! Dans cette [imprécation sur les villes ingrates et coupables, Jésus ne tomme ni Nazareth, ni Gana, ni Naïm, tant de lieux où il Lvait été aimé, où il l'était toujours. Son cœur reconnaissant les excepte de la grande malédiction. Et aussi elles subsistent, objet d'un pèlerinage dix- huit fois séculaire. Quant aux autres, elles ont disparu; la parole de Jésus -Christ jles a , pour ainsi dire , brûlées. C'est à peine si on en reconnaît aujourd'hui l'emplacement.
Les premiers pas de Jésus, s'éloignant de Capharnaûm et traversant la partie méridionale de la Galilée, n'ont pas été notés par l'histoire. Il prit la route qui longe la rive occidentale du lac, passa silencieusement près de Tibériade pour ne pas éveiller inutilement l'attention d'Hérode, et arriva d'un trait aux frontières de la Samarie. Les pharisiens le regardaient passer, sans s'émouvoir ni l'inquiéter, se sentant arrivés à leur but, puisqu'il se rendait à Jérusalem. Au premier village samaritain survint un fait inattendu. Comme Jésus n'était pas seul, qu'il marchait accompagné des douze et d'autres encore qu'il avait
* Matth. xi, 20; Luc. ix,13.
898 jésus-cuiust
recueillis au départ, il envoyait d'habitude devant lui quelques disciples pour préparer le logement. Or ici Jacques et Jean , chargés de cette mission, ne trouvèrent d'accueil nulle part. Les Samaritains, sans qu'on sache pourquoi, refusèrent de le laisser passer. Jacques et Jean revinrent furieux. « Maître, lui dirent- ils, voulez-vous que nous commandions au feu du ciel de descendre et de les consumer? » Mais Jésus les reprit vertement : « Vous ne savez pas de quel esprit vous êtes. Le Fils de l'homme n'est point venu pour perdre les âmes; mais pour les sauver 1 . » Depuis ce jour il se plaisait à les appeler les fils *du tonnerre.
Arrêté ainsi par le mauvais vouloir des Samaritains, et obligé de revenir sur ses pas pour prendre l'autre roule, celle de la Pérée, Jésus se rapprocha lentement du Jourdain, qu'il voulait traverser un peu au-dessous du lac de Génésareth. Les pharisiens l'avaient laissé en paix jusque-là; car, au fond, ils ne manœuvraient depuis plus d'un an que pour l'arracher à cette Galilée où l'enthousiasme du peuple le rendait invincible, et pour l'amener à Jérusalem, où seul, en face de la puissante caste des prêtres et de la foule ardente des pharisiens, il devait, pensaient-ils, nécessairement succomber. Aussi, quand ils le virent revenir sur ses pas, remonter du côté de la Galilée, à la veille peut-être d'y rentrer, leur colère ne connut plus de bornes. Il y eut comme une reprise plus violente des hostilités. Jésus ne fit plus un pas sans les trouver hardis et menaçants. Il était encore sur les frontières de la Samarie, lorsque la lutte éclata. Voici comment : « Un docteur de la loi s'approcha de lui et lui dit pour
1 Luc. ix, 51.
le tenter : Maître, que ferai-je pour posséder la vie éternelle?
« Jésus lui dit : Qu'ya-t-il d'écrit dans la loi? qu'y lisez -vous?
« Il répondit : Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, et de toute ton âme, et de toutes tes forces, et de tout ton esprit, et ton prochain comme toi-même.
a Jésus lui dit : C'est bien répondre. Fais cela et tu vivras.
« Mais lui, voulant paraître juste , dit à Jésus : Et qui est mon prochain? »
Ce mot, dont Jésus sent toute la perfidie, fait jaillir de son cœur une de ses plus divines paraboles :
« Un homme descendant de Jérusalem à Jéricho tomba entre les mains de voleurs qui le dépouillèrent, le blessèrent et l'abandonnèrent demi-mort. Or un prêtre descendait par le même chemin ; lequel , l'ayant vu, passa outre. Pareillement un lévite, étant venu là, le vit et passa outre aussi. Mais un Samaritain, qui était en voyage, vint près de lui, et, le voyant, fut touché de compassion. Et, s'approchant, il banda ses plaies, y versa de l'huile et du vin; et, le mettant sur son cheval, il le conduisit à une hôtellerie et prit soin de lui.
« De ces trois, lequel vous paraît avoir été le prochain de celui qui était tombé parmi les voleurs?
« Le docteur répondit : Celui quia été compatissant pour lui. Et Jésus lui dit : Allez, et faites de même ». »
Oh entrevoit, en lisant cette page, tout ce qu'il y avait de douceur, de bonté divine dans le cœur de Jésus. C'est au moment où les Samaritains lui barraient le passage et refusaient de le recevoir , que Jésus en fait ce magnifique
1 Luc. x, 25.
400 jésus cdrist
éloge. Mais qui ne sent ce que cet éloge dut déposer de colère dans l'âme des pharisiens? Les mettre , eux , prêtres, lévites, docteurs de la loi, race pure et privilégiée, audessous des Samaritains, c'est-à-dire des hérétiques, des excommuniés, n'était-ce pas le comble de l'outrage? Aussi ils rêvaient de se défaire de Jésus à tout prix. Dans ce but ils épiaient ses moindres actes; ils répétaient les mêmes calomnies ; imposaient les mêmes questions insidieuses; ils le harcelaient sans cesse.
a Une fois, dit saint Luc, Jésus chassa un démon, et le démon était muet. Et, quand le démon fut parti, le muet parla; et tout le peuple était dans l'admiration. Mais quelques-uns dirent aussitôt : C'est par Béelzébub, prince des démons, qu'il chasse les démons *. »
« D'autres, pour le tenter, ne cessaient, continue saint Luc, de lui demander un signe dans le ciel*. »> Ils l'avaient déjà demandé à Dalmanutha, et Jésus avait énergiquement refusé de donner dans le piège. Ils y reviennent ici avec tant de vivacité, d'insistance et de mauvaise foi, que Jésus éclate : « Cette génération *nauvaise et adultère veut un signe. Il ne lui en sera point donné d'autre que celui de Jonas le prophète. Comme Jonas fut trois jours et trois nuits dans le ventre de la baleine, ainsi le Fils de l'homme sera dans le sein de la terre trois jours et trois nuits, et il en sortira vivant. »
C'est là, en effet, le grand signe de sa divinité, annoncé déjà dans le temple de Jérusalem, et qu'il va accentuer à mesure que nous approe lierons du dernier terme. La résurrection du Sauveur est sa suprême auréole. S'il a vaincu la mort qui triomphe de tout , s'il l'a vaincue pour
1 Luc. xi, 14.
' Ibid.
Jésus-christ 401
lui-même, il la vaincra pour noue. Et dès lors, comment ne serait-il pas « le Sauveur attendu » ?
Après ce premier mot, ému de l'insensibilité des pharisiens qui l'entouraient, Jésus continua avec un accent plein d'autorité et de tristesse : « Les hommes de Ninive se lèveront, au jour du jugement, contre cette génération et la condamneront , parce qu'ils firent pénitence sur la prédication de Jonas. Or il y a ici plus que Jonas. La reine du Midi se lèvera, au jugement, contre cette génération et la condamnera; car elle est venue des contins de la terre entendre la sagesse de Salomon. Or il y a ici plus que Salomon. »
« Comme il disait ces choses , une femme élevant la voix du milieu de la foule dit : Heureuses les entrailles qui vous ont porté et les mamelles que vous avez sucées 1 Mais Jésus reprit : Plus heureux ceux qui écoutent la parole de Dieu et la mettent en pratique '. »
Après cette scène pénible , Jésus laissa les pharisiens , et, abandonnant ces discussions inutiles, il s'en alla guérir des malades. « Mais il leur recommandait vivement de ne point le faire connaître; afin, dit saint Matthieu, que fût accomplie cette parole d'isaïe : Voici mon serviteur que j'ai choisi , mon bien-aimé en qui se complaît mon amour. Je poserai mon esprit sur lui , et il annoncera la justice aux nations. Il ne contestera point, on n'entendra point sa voix dans les places publiques; il n'achèvera pas le roseau brisé; et il n'éteindra pas la mèche qui fume encore, jusqu'au jour où il répandra sur le monde sa justice triomphante; et c'est en lui que les peuples espéreront ». »
* Luc. xi, 27.
* Matth. xn , 27.
402 jÉsus-cmusT
Voilà bien Je portrait du Fils de l'homme, son sublimp et surnaturel caractère, tel qu'il se déploie à mesure que nous avançons. Il a, à la fois, toutes les grandeurs et toutes les tendresses. Il est le Fils de l'homme, au sens le plus élevé du mot; « plus grand que Salomon; » « plus sacré que le temple ; » « maître de tout, même du sabbat. » Mais dans cette grandeur dont il a conscience et qu'il proclame, ce qui émeut le plus, c'est sa modestie, sa touchante bonté. Il n'achève pas le roseau à demi brisé. Il n'éteint pas la mèche qui fume encore. Ces pharisiens, que son bon sens , sa haute lumière , sa logique vengeresse exaspèrent, il les laisse, et s'en va se reposer de ces tristes luttes en guérissant des malades. Et pour que ces guérisons nouvelles n'achèvent pas d'irriter les pharisiens, par une de ces délicatesses qui sont ce qu'il y a de plus exquis dans l'amour, il impose silence aux malades. Ainsi il porte dans la sereine lumière de son grand esprit toutes nos faiblesses , et , sans les excuser, en les démasquant même avec énergie pour mieux nous en guérir, il enveloppe tous ceux qui en souffrent dans l'indulgence, la douceur, la patience et la bonté.
Il faudrait connaître à fond l'incomparable sensibilité de Jésus, cette nature délicate entre les plus délicates, pour savoir ce qu'il souffrait au milieu de toutes ces luttes. Il souffrait en pensant à ceux qui altéraient et défiguraient ainsi la Religion. Mais il souffrait bien plus encore en pensantà cette foule d'âmes qui, n'ayant plus sousles yeux qu'un fantôme de religion ridicule et odieuse, étaient exposées à rejeter toute religion. « Gardez- vous, leur disait-il sans cesse, du levain des pharisiens.» Et, pour les prémunir contre ce danger, il multipliait ces admirables paroles, ces peintures vivantes du pharisaïsme que le monde n'a jamais oubliées,
et qui se sont gravées en lettres de feu dans la mémoire de tous, à l'éternelle honle de ceux qui exploitent la Religion ou qui la déshonorent.
« Un jour, leur disait-il, deux hommes montèrent au temple pour prier, l'un pharisien, l'autre publicain.
« Le pharisien, debout, priait ainsi en lui-même : 0 Dieu , je vous rends grâces de ce que je ne suis pas comme les autres hommes, comme ce publicain, par exemple : voleur, injuste, adultère. Je jeûne deux fois par semaine, je paye la dîme de tout ce que je possède.
« Le publicain, au contraire, se tenait éloigné, n'osant lever les yeux au ciel. Mais il se frappait la poitrine, disant : Mon Dieu, ayez pitié de moi qui suis un pécheur.
« Je vous le déclare, celui-ci s'en retourna justifié dans sa maison, mais non l'autre 1. »
Sur ces entrefaites , un pharisien vint prier Jésus à dîner. Il fallait toute la bonté du Sauveur pour répondre à une pareille invitation , d'autant plus que le pharisien ne l'avait faite que dans l'intention la plus malveillante. A peine, en effet, Jésus est entré, qu'on commence à l'épier. Et comme il ne fait pas les ablutions multipliées, on s'indigne, on l'accuse. Jésus répond d'abord avec fermeté : « Vous autres pharisiens, vous nettoyez le dehors de la coupe , et au dedans vous êtes pleins de rapine et d'injustice. Insensés ! celui qui a fait le dehors n'a-t-il pas fait le dedans? » Puis il ajoute avec douceur : « Toutefois, donnez de vos biens aux pauvres, et tout sera pur pour vous. »
Mais les pharisiens n'écoutent rien. Toute la Religion pour eux est dans ces ablutions. Ils ne contiennent plus leur rage. Alors, à la vue de cette obstination, de cette
1 Luc. xvin, 10.
hypocrisie, du péril qu'ils font courir aux âmes, le cœur de Jésus bondit d'indignation. Il les marque d'un fer rouge.
a Malheur à vous, pharisiens, qui payez la dîme de la menthe et de. la rue et de toutes les herbes, et qui n'avez nul souci de la justice et de la charité. Ces choses , il les fallait faire, et ne point omettre les autres.
« Malheur à vous, pharisiens, qui aimez les premières places dans les synagogues et qu'on vous salue sur les places publiques. Malheur, parce que vous ressemblez à ces sépulcres qui ne paraissent point, et sur lesquels les hommes marchent sans le savoir.
« Un docteur de la loi lui dit : Maître, en disant cela, vous nous outragez aussi. Et Jésus lui repartit : Et à vous aussi, docteurs de la loi, malheur, parce que vous chargez les hommes de fardeaux qu'ils ne peuvent porter et que vous ne touchez pas même du doigt.
« Malheur à vous , scribes et pharisiens hypocrites , qui fermez aux hommes le royaume du ciel; car vous n'y entrez pas vous-mêmes, et vous arrêtez ceux qui veulent y entrer 1. »
Ah ! que je comprends bien cette colère -là ! Je la comprends et je l'adore. La Religion n'a pas de plus grands ennemis que les pharisiens. Ou ils la rendent impossible, ou ils la rendent odieuse. Ils en font un hibou sur les toits. Comment Jésus n'aurait-il pas bondi , lui qui disait si suavement : « Venez à moi, vous tous qui êtes chargés, et je vous soulagerai. Prenez mon joug, il est doux, et mon fardeau est léger. »
Cependant les pharisiens ne se possédaient plus. « Comme
1 Luc. xj , 42.
Jésus disait ces choses, les pharisiens et les docteurs de la loi vinrent le presser. Ils multipliaient les questions. Ils lui dressaient des pièges. Ils cherchaient dans ses paroles de quoi l'accuser K » Ils voulaient en finir.
Cette scène , la plus violente que nous ayons encore rencontrée dans la vie de Jésus, paraît avoir eu au dehors un grand retentissement. Un attroupement considérable s'était formé autour de la tente. « Le peuple, dit saint Luc, s'était assemblé par milliers, tellement qu'ils marchaient les uns sur les autres *. » Cette foule était menaçante : on pouvait craindre des excès. Les disciples étaient émus. Jésus sentit le besoin de les rassurer. Il les tira à part. « Gardez- vous du levain des pharisiens, qui est l'hypocrisie; » puis il ajouta : « N'ayez pas peur. » Et alors, avec un mélange singulier de fermeté et de tendresse, employant pour la première fois ce mot d'amis qu'il devait reprendre, plus tendrement encore, dans les dernières angoisses du jeudi saint, il leur dit : « Je vous le dis à vous tous, qui êtes mes amis: ceux qu'il faut craindre, ce ne sont pas ceux qui tuent le corps et après cela n'ont rien de plus à faire. Ecoutez qui vous devez craindre : c'est celui qui , après vous avoir tué , a le pouvoir de vous jeter au feu éternel. Oui, je vous le dis, craignez celui-là. » Et, revenant à la pensée des pharisiens et de leurs projets hostiles contre lui et ses disciples : « Quiconque, leur dit-il, m'aura confessé devant les hommes, le Fils de l'homme le confessera devant les anges de Dieu. » C'est le cri : Courage , en avant! poussé par le chef, au milieu de la bataille, avec la promesse de la victoire.
Cependant Jésus continuait à remonter lentement du
1 Luc. xi , 53 , 54.
1 Ibid., xii, 1.
406 JÉSUS-CHRTST
sud au nord, et se rapprochait à petites journées du lac de Génésareth, et par conséquent de Tibériade. Les pharisiens voyaient avec inquiétude ce mouvement de retour, et, craignant qu'il ne remontât jusqu'à Caphamaùm, ils résolurent de l'arrêter. « Quelques-uns des pharisiens vinrent donc le trouver, et lui dirent : Retirez-vous d'ici et éloignezvous, parce qu'Hérode veut vous faire mourir. » Hérode, sur la conscience duquel pesait déjà le meurtre d'un prophète et qui en avait conservé de tels remords, ne se souciait probablement pas d'en commettre un second; mais il ne désirait pas non plus voir se prolonger indéfiniment ce ministère public de Jésus dont ses Etats étaient le théâtre, et l'agitation populaire qui l'accompagnait. Il avait donc permis aux pharisiens de se servir de son nom; autrement Jésus n'aurait pas manqué de démasquer leur hypocrisie. Au lieu de cela, Jésus, pénétrant l'intrigue, adresse sa réponse à Hérode lui-même. Il l'appelle renard, parce qu'au lieu d'agir en roi , il s'abaisse au métier d'intrigant : « Allez, et dites à ce renard : Voici que je chasse les démons et guéris les malades aujourd'hui et demain, et au troisième jour viendra ma fin. Aujourd'hui donc et demain, et après-demain je marche. 11 ne sied pas d'ailleurs, ajouta-t-il avec une sorte de douce ironie, qu'un prophète périsse hors de Jérusalem 1 . »
En d'autres termes : mes jours sont comptés. En dépit d'Hérode, j'en épuiserai le nombre. Après quoi, j'irai à Jérusalem , qu'il ne faut pas priver de la victime qu'elle attend.
A ce mot de Jérusalem, s'oubliant lui-même, ne pensant qu'à la ville coupable , sa douleur éclate. C'est comme
1 Luc. xni, 31.
jÉsus-cnuiST 407
le prélude des larmes du jour des Rameaux : « Jérusalem, Jérusalem, qui tues les prophètes et lapides ceux qui te sont envoyés, combien de fois ai-je voulu rassembler tes enfants comme un oiseau rassemble sa couvée sous ses ailes, et tu ne l'as pas voulu 1 Maintenant tu ne me verras plus désormais jusqu'au jour où tu diras : Béni soit Celui qui vient au nom du Seigneur \. » N
Cependant Jésus continuait son voyage. L'hostilité des pharisiens, ses adorables réponses, les bienfaits qui coulaient de ses mains, ses mots attendris ou sublimes, avaient groupé autour de lui des foules immenses. « De grandes troupes le suivaient, dit saint Luc, pendant qu'il allait ainsi, enseignant dans les villes et dans les villages, marchant vers Jérusalem *. » De temps en temps Jésus se retournait. Il s'asseyait, faisait asseoir la foule, et lui parlait du royaume de Dieu. Tantôt prenant occasion des nouvelles du jour, des Galiléens égorgés par Pilate ou écrasés par la tour de Siîoé , il les exhortait à la pénitence 3. Tantôt interrogé sur des règlements d'affaires, il leur apprenait la prudence, la probité, la loyauté, et sous la forme de charmantes paraboles : le constructeur imprévoyant 4, l'économe infidèle 5, le mauvais riche 6, il leur enseignait à traiter honnêtement des choses du temps. Quelquefois même, assis à un repas, il leur apprenait la vraie politesse, qui n'est que la vraie charité 7. Le plus souvent, il leur parlait de la prière, de la foi, de l'amour de Dieu,
1 Luc. xni, 34.
« Ibid., 22; xiv, 25.
; Ibid., xin, 1 -5.
* Ibid., xiv, 28.
8 Ibid., xvi, 1.
« Ibid., 19.
7 Ibid., xiv, 7.
du mépris des choses qui passent. Saint Luc place ici, et découpe, pour ainsi dire, à chaque localité où elles au" raient été dites, les principales parties du discours sur la montagne; soit que saint Matthieu ait, en effet, remis en un les enseignements donnés en différents temps; soit qu'il ait plu au Sauveur, les ayant donnés une fois dans son ensemble, d'en répéter différentes parties selon les occasions.
On arrive ainsi au bord du Jourdain. Jésus le passa un peu au-dessous du lac de Génésareth, et entra dans la Péréc. Là, soit que les pharisiens ne se sentissent plus soutenus par Hérode, soit qu'ils se vissent arrivés à leur but, qui était d'amener Jésus à Jérusalem, après une ou deux questions insidieuses, que nous allons voir, ils disparaissent, et Jésus, entouré de ses apôtres, suivi par une foulé sympathique, continue sa marche en parlant du royaume de Dieu. Mais son ton s'élève. En devenant plus intime, sa parole devient encore plus belle.
Jusque-là, dans cette lutte féconde avec les pharisiens i Jésus s'était attaché à dégager la vraie Religion de la chrysalide humaine qui avait fini par l'envelopper et la déshonorer. Son principal soin avait été de leur faire comprendre que la vraie Religion est essentiellement l'amour réciproque de Dieu et de l'homme ; que le reste n'est rien , en ce sens que toutes les pratiques religieuses sont vides, vaines, misérables, si l'amour de Dieu ne les vivifie; que l'absence des pratiques, si par extraordinaire elles n'existaient pas, car elles en découlent nécessairement, n'est rien non plus quand l'amour divin remplit le cœur; et qu'ainsi entre Dieu et l'homme tout se réduit, en définitive, à une question d'amour. Mais en même temps qu'il exposait ainsi la vraie nature de la Religion, Jésus était amené, tantôt par une question captieuse de ses adversaires , tantôt par
une interrogation naïve de ses disciples , à monter plus haut encore, et à en dire les sublimités futures.
Car supposez que, les ténèbres se dissipant, Je monde admette cette grande notion de l'amour réciproque de Dieu et de l'homme et qu'une foule d'âmes commencent à en vivre, est-ce qu'il n'y en aura pas quelques-unes, au moins les plus élevées, les plus pures, et aussi les plus tendres, et en même temps les plus fortes, qui seront soulevées audessus d'elles-mêmes par un tel amour? L'amour fait de grandes choses ; et quand cet "ouvrier céleste sera reçu dans certains cœurs, est-ce qu'on n'y verra pas des merveilles ?
Une question insidieuse amena Jésus à exposer la première de toutes ces merveilles.
« Un jour des pharisiens s'approchèrent de lui pour le tenter : « Maître, lui dirent-ils, est-il permis à l'homme de renvoyer son épouse pour quelque raison que ce soit?» Jésus leur répondit : « N'avez-vous pas lu que celui qui a créé l'homme l'a fait homme et femme ; et qu'il a dit : A cause de cela , l'homme quittera son père et sa mère et s'attachera à son épouse, et ils seront deux dans une même chair? Ainsi ils ne sont pas deux, mais un. Que l'homme ne sépare donc point ce que Dieu a fait un 1 . »
Voilà le type divin de la famille , tel que Dieu l'a voulu, et que le cœur le conçoit. Deux en un , sous tous les rapports , à tous lès points de vue. Unité de deux vies qui se donnent l'une à l'autre à jamais , avec leurs courtes joies et leurs longues douleurs. Et pour porter ce double fardeau, unité de deux cœurs, qui s'aiment tendrement, purement, éternellement. Et pour soutenir ces deux cœurs, les em-
* Luc. xvi, 18; Matth. xix, 3.
pêcher de chanceler clans leurs affections, unité plus hante, tout à fait divine, de deux âmes qui se savent immortelles. Et pour être le lien de ces deux âmes, Dieu vivant en chacune d'elles et projetant de Tune à l'autre un rayon d'éternelle heauté : voilà le mariage, tel qu'il est sorti du cœur de Dieu. Ainsi conçu et, avec la grâce de Dieu, réalisé, ce mariage est nécessairement indissoluble, non seulement en droit, mais en fait. Car par où la division pourrait-elle s'introduire? Seulement, un tel mariage, si haut et si pur, où est-il? Et surtout où était-il alors?
Aussi les pharisiens insistent. « Si cela est, pourquoi donc Moïse permet- il de renvoyer sa femme en lui donnant un titre de séparation?
« C'est, reprit Jésus, à cause de la dureté de vos cœurs. Mais il n'en était pas ainsi au commencement. »
Alors ses disciples lui dirent : « Si on ne peut épouser une femme qu'à cette condition, il vaut mieux ne pas se marier 1 . »
La dureté des cœurs! voilà , en effet , ce qui , dans l'antiquité, rompait le mariage, ce qui le rendait impossible, ce qui avait produit le divorce, et arraché à Moïse luimême l'humiliante concession du libellum repudii. Et voilà ce que l'amour de Dieu allait faire disparaître. Il allait attendrir les cœurs, les rendre capables d'aimer. Après tant de tristes choses qui avaient abaissé, corrompu et presque détruit la famille humaine, on allait voir apparaître le mariage dans toute sa beauté : cette charmante union de la chasteté et de l'amour, ce respect dans la tendresse, cette fidélité dans le dévouement, cette délicatesse et cette pureté du lien conjugal, cette paix du foyer domestique,
1 Luc. xvi, 18; Matth. xix, 3.
toutes ces choses exquises qui allaient être l'honneur des peuples chrétiens , et la première révélation du feu nouveau, descendu sur la terre.
Au soir de ce bel entretien , Jésus rentra dans sa demeure. Alors se trouvant seul avec ses disciples, après ce premier effet de l'amour de Dieu qui allait être de relever, sanctifier et consacrer de nouveau la famille humaine, déshonorée et foulée aux pieds de tous côtés, Jésus essaya de leur révéler un second effet de ce grand amour, plus haut, plus rare, tout à fait divin, et qui allait marquer la vraie Religion d'un signe réservé et incommunicable. « Oh I leur dit-il, qui de vous comprendra cette parole? Il y a des hommes qui naissent sans virilité. Et il y en a d'autres qui la perdent de la main des hommes. Et il y en a qui la sacrifient librement, et qui se font eux-mêmes vierges à cause du royaume de Dieu. Que celui qui sait entendre entende 1 ! »
La parole que nous citions tout à l'heure a créé le mariage chrétien; celle-ci a créé la virginité. L'une a fait la génération des âmes pures qui , dans l'unité , l'indissolubilité et la tendresse de leur union, travaillent à multiplier le genre humain et à donner des enfants à Dieu; l'autre a fait la génération des vierges, qui, au lieu de multiplier les enfants de Dieu, se consacrent, par le sacerdoce ou la vie religieuse, à les élever et à les sanctifier. La première est vénérable et sainte; mais que dire de la seconde? Et que dire surtout de celui qui l'a faite? J'adore Dieu, qui, d'une seule parole, a créé tous les astres. De même aussi, j'adore Jésus, qui, d'un seul mot, a créé toutes les vierges.
Comme il prononçait ce mot, ce fiât souverain , « on lui
» Matth. xix, 12.
amena des enfants pour qu'il leur imposât les mains et priât pour eux. Mais ses disciples les repoussaient. Jésus leur dit : Laissez venir à moi les petits enfants; car c'est à ceux qui leur ressemblent qu'appartient le royaume des cieux. Et, cela dit, il leur imposa les mains1. » Parole ineffable aussi et qui achevait dignement les deux autres. Ressembler toute sa vie, soit dans le mariage, soit dans la virginité, à l'enfant; lui ressembler dans sa pureté, son innocence, sa candeur, sa simplicité, son amabilité; que ce serait beau si on parvenait à le réaliser ! Et comment à de telles âmes n'appartiendrait pas, même en ce triste monde, « le royaume des cieux » 1
Mais ce n'était pas la dernière des merveilles que la vraie religion renouvelée allait voir fleurir, et l'occasion d'en expliquer une autre paraît s'être offerte à Jésus sur la fin de ce voyage, fécond en de si grands enseignements.
Un jeune homme vint trouver Jésus. Son arrivée est dramatiquement peinte par saint Marc. « Etant accouru et s'étant mis à genoux, il lui dit : Bon maître, que ferai-je pour avoir la vie éternelle1? »
Jésus lui dit d'abord, comme pour le sonder : « En quel sens me dis-tu bon? Il n'y a que Dieu de bon. Est-ce en ce sens que tu le dis? Puis il ajouta : Si tu veux avoir la vie éternelle, garde les commandements, — Lesquels? dit-il. — Jésus reprit : Vous ne tuerez point; vous ne commettrez point d'adultère ; vous ne déroberez point , vous ne "rendrez point de faux témoignages. Honorez votre père et votre mère, et aimez votre prochain comme vousmême.
« Le jeune homme lui dit : J'ai gardé tous ces com-
1 Matth. xix, 13; Marc, x, 13; Luc. xvm, 15.
' Marc, x, 17.
mandements depuis mon enfance. Que me manque-t-il encore? »
Ici se place un trait inimitable de saint Marc. « Jésus, Payant regardé, l'aima. » Le voyant si sincère, si naïf, si pur, il essaya de l'élever plus haut que cette vertu ordinaire, au delà du simple précepte, jusqu'au conseil. « Veux-tu être parfait? lui dit-il ; va, vends ce que tu as, et le donne aux pauvres, et tu auras des trésors dans le ciel. Puis viens , et suis-moi. »
Supposez que ce jeune homme, dont le nom est inconnu, eût écouté Jésus , il aurait été probablement un second saint Jean, un autre « disciple bien-aimé ». Mais il avait I de grands biens. La parole de Jésus le rendit tout triste. 1 Saint Marc a peint cela d'une manière saisissante. « Ayant poussé un profond soupir, il se retira. » — « Oh! disait Jésus à cette occasion, qu'il est difficile à un riche d'entrer dans le royaume du ciel ! En vérité, je vous le dis , il est plus facile à un chameau de passer par le trou d'une aiguille qu'à un riche d'entrer dans le royaume du ciel. Ses disciples, entendant cela, s'étonnaient grandement et disaient : Qui pourra donc être sauvé? Et Jésus leur dit : Cela est impossible aux hommes, mais tout est possible à Dieu. »
Pierre alors prit la parole : « Maître, nous avons, nous, tout quitté pour vous suivre. Que nous sera-t-il donc donné? »
Jésus répondit : « Je vous le dis en vérité, vous, qui m'avez suivi, lorsqu'au temps de la régénération le Fils de l'homme sera assis sur son trône, vous serez assis sur douze trônes pour juger les douze tribus d'Israël. Et quiconque laissera sa maison , ou ses frères , ou ses sœurs , ou son père , ou sa mère, \x sa femme , ou ses fils , ou
ses champs, à cause de moïi nom , recevra le centuple et possédera la vie éternelle1. »
Voilà la réponse de Jésus, d'après saint Matthieu. 11 y manque un mot caractéristique que nous a conservé saint Luc: « Recevra le centuple maintenant, dès cette vie2, ;> in hoc tempore; c'est-à-dire que la réoompense ne sera pas renvoyée par delà la tombe. Dès cette vie, ceux qui auront tout quitté pour Dieu trouveront dans une paternité sainte, dans une fraternité divine, et dans les mystérieuses fiançailles de l'âme avec Dieu, le dédommagement de toutes les joies qu'ils auront sacrifiées.
Et cependant, si belle qu'elle soit, ce n'est pas là encore toute la réponse de Jésus à saint Pierre. Si on veut l'avoir au complet, il faut la demander à saint Pierre luimême , ou plutôt à saint Marc , son interprète. La voici : « Celui qui aura tout quitté pour moi, maison, frères, sœurs, et son père, et sa mère, et sa femme, et ses (ils, et ses champs , celui-là recevra, maintenant, en ce temps même, cent fois autant, et de frères, et de sœurs, et de mères, et de fils, et de champs, avec des persécutions, et dans le siècle futur la vie éternelle 3. »
Avec des persécutions/ Voilà le mot que saint Pierre n'oublie pas, et qu'il redit à saint Marc. C'est-à-dire que ceux qui quitteront tout pour Jésus-Christ auront à la fois tous les amours doublés , centuplés , et toutes les joies ; mais aussi toutes les haines et toutes les persécutions, afin qu'ils ressemblent complètement au Maître. Trois fois heureux, et de tant donner , et du tant recevoir, et de tant
1 Matth. xix, 28.
5 Luc. xvin, 30.
8 Marc, x, 31.
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souffrir, et de tant contribuer de toutes manières à l'avancement du règne de Dieu ici-bas.
Mais ce n'est pas tout de quitter son père et sa mère, son épouse, ses enfants pour Jésus-Christ; il faut se quitter soi-même, il faut être prêt à quitter sa vie. Voilà ce que Jésus demandait encore à ses disciples, ce dont il les entretenait sans cesse. Il voulait achever par là leur éducation, u Personne, disait-il, ne donne une plus grande marque d'amour que de sacrifier sa vie pour ceux qu'il aime. » — « On vous chassera des synagogues, disait-il encore, et l'heure viendra où en vous tuant on croira rendre un culte à Dieu. Si le monde vous hait, sachez qu'il m'a haï le premier. Souvenez-vous de la parole que je vous ai dite : Le serviteur n'est pas plus que le maître. S'ils m'ont persécuté , ils vous persécuteront. » — « Vous croyez peutêtre, disait-il un autre jour, que je suis venu apporter la paix sur la terre ; non , je suis venu apporter la guerre. Dans la maison de cinq personnes, trois seront contre deux, et deux contre trois. Je suis venu mettre la division entre le fils et le père , entre la fille et la mère , entre la bru et la belle-mère. Désormais les ennemis de chacun seront dans sa maison 1 . »
Aussi s'efforçait-il d'élever ses disciples plus haut que toutes les affections de la terre. Il les voulait détachés de tout, prêts au sacrifice, prêts au martyre. « Celui qui aime son père ou sa mère plus que moi n'est pas digne de moi. Celui qui aime son fils ou sa fille plus que moi n'est pas digne de moi. Tenir à sa vie, c'est la perdre. Sacrifier sa vie pour moi, c'est la sauver * ». •
Du reste, dans cette voie, Jésus laissait assez entendre
1 Matth. x, 34-36; Luc. xn, 51-53.
« Luc. xiv, 26.
à ses disciples qu'il les précéderait. 11 faisait plus que pressentir sa mort, il la voyait. Il en parlait avec une simplicité sublime, avec une sainte impatience. C'était à ses yeux un vrai sacrifice qui allait racheter le monde. Il s'en réjouissait pour l'humanité, qui serait régénérée par l'effusion de son sang. Il s'en réjouissait pour lui-même, qui allait trouver dans cette mort la fécondité divine et le couronnement de sa vie. «Quand j'aurai été élevé de terre, disait-il, j'attirerai tout à moi. » — « Il y a un baptême dans lequel je dois être plongé, et combien le temps m'en dure 1 ! — Je suis venu apporter le feu sur la terre, et que puis-je désirer , sinon qu'il s'allume ■ ? »
A chaque instant, c'étaient des mots pareils, révélations incomplètes du feu divin qui remplissait et consumait son cœur.
C'est dans ces sentiments que Jésus acheva son voyage et prit congé de la Galilée, qu'il ne devait plus revoir. Huit mois le séparaient à peine du dénouement fatal. Et ces huit mois , il avait résolu de les passer à Jérusalem , et de les employer à y donner de sa divinité et de son amour pour les hommes une révélation dont tout ce qui avait précédé n'était qu'un prélude et une ombre.
Entrons avec lui à Jérusalem, et tâchons d'élever nos esprits et nos cœurs à la hauteur des scènes qui se préparent. L'humanité ne les a vues qu'une fois.
1 Luc. xn , 50.
* Ibid., 49.