DE JÉSUS - CHRIST ', COMMENCEMENT DE LA
La fête des Tabernacles tombait cette année le 22 septembre. Jésus arriva à Jérusalem pour ce moment-là. Mais il ne voulait pas y entrer avec l'éclat qui avait entouré son voyage, et encore moins avec la solennité que désiraient ceux qui l'avaient accompagné. « Puisque tu fais de telles choses , lui disaient les siens , manifeste-toi donc au monde1. » Mais il répondait : « Mon heure n'est pas encore venue, » l'heure de faire à Jérusalem son entrée royale. Il se déroba donc à la foule qui l'entourait, la laissa entrer à Jérusalem , et presque seul gagna le petit bourg de Béthanie. Il est situé presque à la porte de la ville, à l'est, du côté de la montagne des Oliviers. Descol-
i Joan. vu, 3.
lines ombragées l'entourent et en font un asile de paix et de silence. Là d'ailleurs, nous le savons, habitait une famille amie, des cœurs délicats et dévoués qui connaissaient le sien : Marie Madeleine, Marthe sa sœur, leur frère Lazare, auprès desquels nous allons voir Jésus revenir chaque soir se reposer des tristesses du présent et des douloureuses perspectives de l'avenir.
Un trait, qui est resté célèbre, peint au vif la joie des deux sœurs à l'arrivée de Jésus et la différence de leurs âmes dans la manifestation de cette joie : Marthe empressée et s'eni pressant pour faire à Jésus une réception qui répondît à son affection ; Marie oubliant tout dans le bonheur de le revoir. Mais on ne traduit pas de pareilles scènes, il faut les lire dans le sobre mais ineffable récit de saint Luc.
« Or il arriva qu'étant en voyage Jésus entra dans un certain bourg, et une femme appelée Marthe le reçut dans sa maison.
« Elle avait une sœur appelée Marie, qui, elle, se tenait aux pieds du Seigneur et écoutait sa parole. Pendant ce temps, Marthe s'empressait à toutes sortes de choses de service. Et, s'étant arrêtée debout devant le Seigneur, elle lui dit : Seigneur, est-ce que vous ne vous inquiétez pas de voir que ma sœur me laisse servir toute seule? Dites-lui donc qu'elle m'aide.
« Et le Seigneur, répondant, lui dit : Marthe, Marthe, vous vous préoccupez de bien des choses ; cependant il n'y en a qu'une de nécessaire ; Marie a choisi la meilleure part, et elle ne lui sera point ôtée '. »
On a ici sous les yeux, dans les choses de la terre comme
* Luc. x , 38.
dans les choses du ciel, les deux élans divins du cœur de l'homme : Je vous aime, et mon amour est si grand que je ne pense qu'à vous, à votre fatigue, à vos pieds poudreux, à la sueur qui coule de votre visage. Je jouirai de vous plus tard , du bonheur de vous écouter, de m'entretenir avec vous, quand vous vous serez reposé. Ou bien : Je vous aime, et tel est cet amour, que dès que vous apparaissez j'oublie tout, même que vous êtes épuisé, fatigué, même que vous avez faim et soif. Mon cœur est si saisi, qu'il demeure incapable de tout autre acte que de vous voir. Je vous regarde et j'oublie tout le reste. De ces deux formes divines de l'amour, Jésus nous apprend à préférer l'une; mais il ne blâme pas l'autre. Toutes les deux sont sacrées. I
Après avoir séjourné un instant à Béthanie , Jésus se rendit à la fête qui était déjà commencée. Toutes les rues étaient remplies de tentes, faites avec des branchages verts, sous lesquels les Juifs logeaient, en souvenir de la vie errante du peuple de Dieu dans le désert. Ils ne devaient pas coucher dans les maisons pendant les sept jours que durait la solennité; et plusieurs fois par jour ils montaient au temple avec des palmes dans la main. C'était une des plus grandes et des plus aimables fêtes des Juifs.
Au milieu de ce repos religieux, dans les groupes et les processions de pèlerins se rendant au temple, on s'entretenait beaucoup de Jésus. On l'avait cherché en vain dans les caravanes galiléennes arrivées depuis deux jours; on le demandait partout. L'attente était très vive, sa personne très discutée. « Les uns disaient : 11 est bon. Les autres : Non, il égare la multitude !. » Mais ceux qui en disaient
1 Joan. vu, 11.
du bien osaient à peine le faire, de peur des Juifs. Le souvenir de la guérison accomplie à Bethzaïda l'année précédente, et des paroles qu'il avait prononcées à cette occasion, était vivant comme au premier jour. Aussi l'émotion fut portée au comble, quand tout à coup onle vit apparaître.
On n'a pas conservé les premières paroles qu'il adressa à la foule. On sait seulement qu'elles étaient empreintes d'une telle autorité, d'une si grande profondeur de doctrine, que la foule y répondit par un cri d'étonnement. Jésus entra dans le temple et se mit à parler. Et les Juifs l'admiraient, disant : « Comment cet homme sait- il à ce degré les Ecritures , n'étant point un homme qui ait étudié 1 ? »
Mais il s'agissait bien ici de science humaine , apprise dans les écoles. « Mon enseignement, répondit Jésus, n'est pas de moi , mais de celui qui m'a envoyé. » Aussi , comme cette doctrine vient directement de Dieu, il n'est pas nécessaire d'avoir étudié pour la reconnaître vraie. L'intuition d'un cœur pur suffit. « Si quelqu'un essaye de faire la volonté de Dieu , il saura bientôt si cet enseignement vient de Dieu ou si je parle de mon chef. »
Puis, après avoir posé cette grande loi morale, allant brusquement au fait , à la pensée des pharisiens et des scribes qui l'entouraient : « Pourquoi , leur dit-il y cherchez-vous à me faire mourir *? »
Cette brusque interrogation saisit le peuple, qui n'était pas dans le complot : « Tu es possédé du démon, lui criat-on de la foule. Qui songe à te faire mourir? »
Jésus, qui savait à qui s'adressaient ces paroles, reprit: « J'ai fait une œuvre le jour du sabbat, et vous voilà
1 Joan. vu, 14, 15.
* lbid., 20.
criant au scandale, à cause de cette seule œuvre. Cependant, le jour du sabbat, vous n'hésitez pas à pratiquer la circoncision que vous a donnée Moïse. Si donc, pour que la loi de Moïse ne soit pas violée, vous circoncisez (vous purifiez partiellement) un homme le jour du sabbat, pouvez-vous vous étonner que ce même jour je le guérisse tout entier ? »
On le voit, cette guérison opérée à Jérusalem le jour du sabbat était la base du procès qu'ils préparaient contre Jésus, ou plutôt c'en était le prétexte. Jésus avait fait trois choses qui les embarrassaient et qui les irritaient : il avait fait un grand miracle en présence du peuple. Il l'avait fait le jour du sabbat, pour montrer qu'il était le maître, même du sabbat. Et enfin il s'était dit le Fils de Dieu , égal au Père. Il fallait donc l'adorer, lui obéir, ou le tuer. Le dilemme devenait pressant. L'émotion était immense.
Les paroles de Jésus augmentaient encore cette émotion. Il parlait de plus en plus haut de sa mission et de sa nature divine. Les pharisiens et les princes des prêtres frémissaient d'indignation , et, vaincus par l'évidence, ne sachant rien répliquer, «ils cherchaient à se saisir de lui1.»
Différents mots échappés à la foule, et recueillis par saint Jean, allaient hâter îe dénouement.
« Les uns disaient : Celui-ci, nous savons d'où il est. Et cependant, lorsque le Christ viendra , personne ne saura d'où il est*.
« A la bonne heure, disaient les autres, mais lorsque le Christ viendra, fera-t-il de plus grandes œuvres que celui-ci 3 ? »
1 Joan. vu, 30.
2 Ibid., 27.
3 Ibid., 31.
Enfin, de ce qu'il n'était pas encore arrêté, beaucoup concluaient que peut-être les princes des prêtres l'av;iient reconnu pour le Messie. « Quelques-uns des habitants de Jérusalem disaient : N'est-ce pas ici celui qu'ils cherchent à faire mourir? Et voyez, i) parle avec liberté, et ils ne lui disent rien. Les chefs auraient-ils vraiment reconnu qu'il est le Christ 1 ? »
Devant une pareille impression qui pouvait se répandre, il fallait se hâter. « Les pharisiens, entendam ces propos qui circulaient dans la foule, se concertèrent avec les grands sacrificateurs, et envoyèrent des gardes pour le saisir 2. »
Pourquoi l'arrestation n'eut-elle pas lieu ce jour-là? On l'ignore. Saint Jean se contente de ce mot : « Personne ne mit la âïiain sur lui, parce que son heure n'était pas encore venue. »
Telle fut, à la fête des Tabernacles, la première apparition de Jésus dans le temple, suivie immédiatement d'un premier mandat d'amener, lequel , sans qu'on sache précisément pourcruoi , ne fut pas exécuté ce jour- là.
Un peu après, Jésus reparut dans le temple, et y prononça un second discours, encore plus beau que le premier, qui ravit la foule, désarma les soldats, et obligea les prêtres à renoncera leurs projets d'arrestation. On n'a de ce discours que quelques mots, il est vrai ineffables; mais on a au vif la scène qui suivit, et l'émotion du peuple, et la foule enthousiasmée, et les prêtres déconcertés. Tout cela est saisi et vivant.
C'était le dernier jour de la grande fête. Un prêtre descendait de la montagne sainte, un vase d'or à la main. Il
i Joan., vu, 25, 26.
a Ibid.,32.
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venait puiser de l'eau à la fontaine de Siloé, au pied du mont Moria, et il remontait au milieu d'un grand concours de peuple : souvenir de cette eau vive qui avait jailli du rocher sous la verge de Moïse. Jésus profite , selon son usage, de cette circonstance pour parler au peuple. « Au dernier jour, qui est le plus solennel de la fête, Jésus, debout, éleva la voix et dit : Si quelqu'un a soif, qu'il vienne à moi et qu'il boive. Qui croit en moi, de son sein, comme dit l'Ecriture, couleront des fleuves d'eau vive », »
Voilà tout ce qu'on a de ce discours. C'est le texte seulement, et le sujet. Mais voici l'impression. « Ayant entendu ces paroles, les uns disaient : Celui-ci est vraiment prophète. D'autres disaient : C'est le Christ. Mais plusieurs répliquaient : Est-ce que le Christ viendra de Galilée? L'Ecriture ne dit-elle pas que c'est du sang de David et du village de Bethléhem, d'où était David, que viendra le Christ? Il s'éleva donc des discussions dans le peuple à cause de lui. Quelques-uns d'entre eux le voulaient prendre; mais aucun ne mit la main sur lui. Les gardes revinrent vers les pontifes et les pharisiens, qui leur dirent : Pourquoi ne l'avez-vous pas amené? Et les gardes répondirent : Jamais homme ne parla comme cet homme. A quoi les pharisiens répliquèrent : Vous a-t-il séduits, vous aussi? D'entre les princes des prêtres ou d'entre les pharisiens, en est-il un qui ait cru en lui? Quant à cette populace, qui ne connaît pas la loi, c'est une populace maudite'. »
On sent, dans ce dernier mot, l'orgueil et toute la colère des pharisiens. Ils étaient en séance, attendant qu'on
1 Joan., vu, 37.
» Ibid., 40-49.
leur amenât l'agitateur importun qui troublait leur paix. Et les soldats leur revenaient, désarmés par la sublime beauté de sa parole. Sublime , en effet ! car qui a jamais parlé comme lui? qui a jamais dit à l'humanité : Si quelqu'un a soif, qu'il vienne à moi et qu'il boive? Quelle parole, quand on connaît le fond desséché de notre être ! Qui n'a pas soif, ou de lumière, ou de consolation, ou de force, ou de repentir, ou de sainteté? Et comment la foule n'aurait-elle pas acclamé celui qui disait : Venez à moi , vous tous qui avez soif, et je vous désaltérerai? » Nul avant lui n'avait osé prononcer une telle parole, et nul ne l'a répétée depuis. Ces petits, ces pauvres, ces malheureux qui entouraient Jésus , ne pouvaient pas discuter les titres du Messie. Mais cette parole les avait touchés jusqu'aux entrailles , et ils revenaient, en disant: « Nul homme n'a jamais parlé comme celui-là. »
Nicodème, ce Juif savant qui avait visité Jésus pendant la nuit, et qui avait conservé de sa parole une si profonde impression, se trouvait au sanhédrin lorsque les huissiers y revinrent, émus de ce qu'ils avaient entendu. Gela réveilla en lui le souvenir de l'entretien qu'il avait eu autrefois avec Jésus, et lui donna du courage. Il prit la parole : « Est-ce que notre loi, dit-il, peut condamner un homme sans l'entendre, et sans prendre connaissance de ce qu'il a fait 1 ? »
C'était là le cri de la justice la plus élémentaire. Il n'eut qu'une réponse aigre. « Ils répliquèrent et lui dirent : Es-tu donc, toi aussi, Galiléen? Scrute les Ecritures, et reconnais que de la Galilée il ne sort point de prophète ? Et ils s'en retournèrent chacun dans sa maison ». »
1 Joan., vu , 50.
* Ibid.,52,53.
On aurait pu discuter la valeur de cette réponse; car Elie, Nahum, Osée, Jonas, étaient Galiléens. Mais la question n'était pas là. Du moins, par son intervention courageuse, Nicodème venait d'ajourner de plusieurs mois l'exécution des desseins criminel des pharisiens.
On ignore où Jésus se retirait chacun des soirs de cette grande semaine. C'était probablement à Béthanie. Mais ce soir-là , l'évangéliste note expressément qu'il se retira sur le mont des Oliviers \ Il y passa la nuit dans la prière, et dès le lendemain, de grand matin, il était dans le temple.
La foule l'ayant reconnu, et se pressant autour de lui, il commençait à enseigner, lorsqu'on vit arriver un groupe où l'on distinguait des scribes, des pharisiens, traînant au temple une femme qui venait d'être prise en adultère. Pendant les huit jours que durait la fête, les Juifs ne pouvaient rentrer dans leurs maisons. On devait habiter sous des tentes élevées au milieu des places publiques , dans les rues, au penchant des collines qui avoisinent la ville. Il en résultait quelques désordres. C'est de l'un d'eux que les pharisiens, cherchant un prétexte pour accuser Jésus, avaient résolu de se servir.
« Ils lui amenèrent donc cette femme, et , l'ayant mise au milieu de l'assemblée, ils lui dirent : Maître, cette femme vient d'être surprise en adultère. Or Moïse, dans la loi, nous a ordonné de lapider les adultères. Vous donc, que dites-vous2? »
Si la question était si claire , tranchée absolument par Moïse, pourquoi demandaient-iis l'avis de Jésus? L'évangéliste le dit : « Ils lui faisaient cette question pour lui
i Joan., vin, 1.
• Ibid.,4,5.
tendre un piège, afin de pouvoir l'accuser 1. » Ou il dira : Renvoyez cette femme ; et il viole la loi, il contredit Moïse; on le traduit devant le sanhédrin. Ou il dit : Condamnez, lapidez cette femme; et alors il perd son auréole de douceur et de bonté; et comme les Romains se sont réservé le jus gladii, qui sait s'il n'y aura pas moyen de le déférer à Pilate?
On le voit, le coup était bien monté. Que va faire Jésus? « Il se baissa, dit saint Jean, et se mit à écrire sur la terre avec le doigt. » On a dit qu'il écrivait leurs péchés, leurs adultères. Quoi qu'il en soit, les pharisiens continuant à le presser, Jésus se redresse bientôt dans sa majestueuse douceur, et dit un mot, un seul : « Que celui d'entre vous qui est sans péché lui jette la première pierre ! » C'était là une parole divinement audacieuse. Car que savait-on si quelques-uns de ces pharisiens, qui abondaient et surabondaient dans leur propre justice, n'allaient pas ramasser une pierre? La pauvre pécheresse dut se croire perdue. Mais cette parole, Jésus la prononce avec une fermeté tranquille; et, « se baissant de nouveau » pour leur épargner l'humiliation de son regard, « il se remit à écrire à terre. » Il semblait dire : Voulez-vous que je vous dise quelque chose de plus précis ? « Mais eux , ayant ouï cette parole, sortirent l'un après l'autre, les plus vieux d'abord; et Jésus demeura seul avec la femme qui était debout'. »
Jésus avait commencé son ministère en bénissant l'amour virginal de deux jeunes époux. Il s'était assis à leur table et avait souri à leur bonheur. Plus tard il avait ren-
1 Joan., vin, 6.
* Ibid., 8,9.
contré sur sa route le divorce, le honteux divorce, la tentation, quand on est deux, de se séparer; au lieu de porter dans l'amour le mutuel fardeau, de le déposer dans la lassitude et le découragement. Il avait flétri le divorce, maintenu l'unité, l'indissolubilité du mariage, et révélé au monde la force divine qui allait relever, consacrer et sanctifier la lamille. Aujourd'hui il rencontre , au soir de sa vie, l'adultère, la double faiblesse du cœur et des sens; la femme délaissée, méprisée, trahie, tyrannisée peut-être par son mari , et qui , au lieu de porter noblement sa solitude et sa douleur, va chercher, loin de Dieu et du devoir, un impossible bonheur et une fausse consolation. Que fait Jésus? Désespère-t-il de l'amour, même profané? Oh! non, il compatit, il pardonne, il réhabilite. « Jésus, se relevant , dit à la femme : Quelqu'un vous a-t-il condamnée? — Personne, Seigneur. — Ni moi non plus je ne vous condamnerai. » Voilà le cri du cœur divinement pur, et à cause de cela divinement bon. Puis il ajoute : a Allez, ne péchez plus. » Voilà la réprobation du mal et le repentir qui l'efface. C'est par des mots pareils que l'âme de Jésus a retenti et retentira éternellement, comme une espérance, comme un sublime amour, au fond d'une foule d'âmes, ou coupables, ou troublées, ou tristes, condamnées quelquefois et flétries par le monde, et qui aimeront d'autant plus le cher refuge où elles se sentiront comprises, amnistiées et aimées.
Nous avons dit qu'on était au dernier jour de la fête des Tabernacles. Or c'était l'usage de terminer la fête par une illumination splendide de la façade du temple. On y employait surtout deux immenses candélabres, deux gigantesques gerbes de feu, dont la lumière, au dire des rabbins, resplendissait sur la ville entière. Jésus en prit
occasion pour révéler aux Juifs, sous une nouvelle forme, sa divinité; il commença ainsi :
« Je suis la lumière du monde, celui qui me suit ne marchera pas dans les ténèbres; il aura la lumière de la vie1. »
Mais dès les premiers mots il fut interrompu par les pharisiens : « Vous vous rendez témoignage à vous-même; quelle valeur peut avoir ce témoignage? »
« Il est vrai, reprit Jésus, je me rends témoignage à moi-même. Et cependant ce témoignage ne laisse pas que d'être véritable, parce que c'est moi qui le donne, moi qui sais d'où je viens et où je vais. »
Il y a, en effet, des choses qui n'ont pas besoin d'être prouvées. Les dire, c'est assez. Etre capable de les dire, ne pas périr de ridicule en les disant, les réaliser après les avoir dites, voilà la plus haute de toutes les preuves. Un fou peut dire : Je suis la lumière du monde; mais c'est un fou. Jésus-Christ est Jésus-Christ. Un imposteur peut dire: Celui qui me suit ne marche pas dans les ténèbres; mais, au lieu de les dissiper, il les augmente. Jésus-Christ seul a fait ce qu'il a dit : il a éclairé le monde.
a Et d'ailleurs, continue Jésus-Christ, je ne suis pas seul. Mon Père qui m'a envoyé est avec moi. Or il est écrit dans votre loi que le témoignage de deux personnes suffit. Eh bien, je rends témoignage de moi, et mon Père qui m'a envoyé rend également témoignage de moi. »
« Us lui demandèrent : Où est votre Père?
« Jésus répondit : Vous ne connaissez ni moi ni mon Père. Si vous me connaissiez, vous connaîtriez aussi mon Père. »
1 Joan., vin, 12.
« Ces paroles- là, » dit saint Jean, ou, pour mieux traduire, « de telles paroles, » Jésus les prononça dans le temple, près de la trésorerie. Saint Jean n'a pas oublié le lieu même où elles ont été dites, et il le note : A la trésorerie, c'est-à-dire en plein temple de Jérusalem! « Et pourtant, ajoute-t-il, personne ne mit la main sur lui, » quoique ce fût facile ; car il était là , le soir , sous la main et comme à la merci de ses ennemis. « Mais son heure n'était pas encore venue 1 . »
Jésus leur dit encore : « Je m'en vais , et vous me chercherez , et vous mourrez dans votre pèche , car là où je vais vous ne pouvez venir. » Et comme les Juifs tordaient ces paroles pour y trouver une menace de suicide, se disant entre eux : « Se va-t-il tuer? » Jésus leur jeta ces magnifiques paroles : « Vous êtes d'en bas; et moi, je suis d'en haut. Vous êtes de ce monde; et moi, je n'en suis pas.
« Qui êtes-vous donc? crièrent les Juifs.
« Je suis le Principe, moi qui vous parle l » Et, voyait leur étonnement et qu'ils ne comprenaient pas la portée de ces paroles , il ajouta , opposant à l'inintelligence actuelle de ses auditeurs le plein jour qui se fera bientôt, à la suite du grand crime qu'ils sont sur le point de commettre : « Lorsque vous aurez élevé le Fils de l'homme, alors vous connaîtrez qui je suis *. »
Il y eut alors un revirement, non pas dans le groupe des pharisiens, mais dans la foule. « Beaucoup crurent en lui , » dit saint Jean.
Jésus, s'adressant à ceux-là. leur dit: « Si vous demeurez fermes dans ma parole, vous serez vraiment mes dis-
i Joan , vin, 20.
» Ibid.,22.
ciples; et vous connaîtrez la vérité, et la vérité vous fera libres. »
C'était heurter de front l'immense orgueil des Juifs. Aussi un cri sort de la foule : « Nous sommes la postérité d'Abraham, et nous n'avons jamais été esclaves de personne. Gomment donc dites-vous : Vous serez libres? »
Jésus leur répondit : « En vérité, en vérité je vous le dis, celui qui fait le mal est esclave du mal. Or l'esclave ne demeure pas toujours dans la maison (il peut en être chassé). Le fils seul y demeure à toujours. Il faut donc que le Fils vous affranchisse, pour que vous soyez vraiment libres. »
Il ajouta : « Je sais que vous êtes fils d'Abraham. Et cependant vous cherchez à me faire mourir, parce que ma parole ne parvient pas à entrer en vous. Pour moi, en parlant ainsi, je dis ce que j'ai vu dans mon Père. Et vous, vous faites ce que vous avez vu dans votre père. »
« Notre père, c'est Abraham, crièrent les Juifs.
«Alors, si vous êtes fils d'Abraham, faites donc les œuvres d'Abraham. Mais maintenant vous cherchez à me tuer, moi qui vous ai dit la vérité que j'ai entendue de Dieu. Cela, Abraham ne l'eût point fait. Vous voyez bien que vous faites les œuvres de votre père. »
Les Juifs sentent la pointe de l'aiguillon. Jésus ne conteste pas leur filiation d'Abraham selon la chair; mais il insinue que dans le domaine spirituel ils ont un tout autre père , et qu'on le voit bien à leurs actes.
C'est à cela qu'ils répondent en affirmant Jeur filiation divine : « Nous ne sommes pas des enfants nés dans le péché. Nous n'avons qu'un père, qui est Dieu. »
Jésus écarte cette filiation divine, comme il avait déjà
écarté la filiation d'Abraham, en en appelant à leurs œuvres : « Si Dieu était votre père, certes vous m'aimeriez; car c'est de Dieu que je suis sorti. Et je ne suis pas venu de mon chef, c'est lui qui m'a envoyé. Comment donc ne me reconnaissez- vous pas à mon langage? »
C'est-à-dire ma génération est divine, ma mission et mon langage sont saints ; comment donc n'y comprenezvous rien, si vous venez de Dieu? Mais vous n'en venez pas. Jésus prononce alors le dernier mot , préparé par tout ce qui précède :
« Vous avez le démon pour père, et les désirs de votre père, vous vous disposez aies accomplir. Il a été homicide dès le commencement, et il n'est point demeuré dans la vérité, et la vérité n'est point en lui. Lorsqu'il parle de son propre fonds, il dit le mensonge; car il est menteur et père du mensonge. Moi, au contraire, je dis la vérité, et vous ne me croyez pas. Qui de vous me convaincra de péché? Si je dis la vérité, pourquoi ne me croyez- vous pas? Qui est de Dieu entend la parole de Dieu. Vous ne l'entendez point, parce que vous n'êtes pas de Dieu. »
Rarement Jésus avait affirmé avec plus de netteté et d'autorité sa génération éternelle, le caractère divin de sa mission, sa parfaite "sainteté, exempte de tout péché, sa parole, qui est celle même de Dieu, et la raison pour laquelle ce peuple juif, esclave du mal, ne voulait pas le recevoir. La colère commence à s'emparer des pharisiens.
<c Nous voyons bien, lui dirent-ils, que tu es un Samaritain , un possédé du démon. »
« Le démon n'est pas en moi , répond Jésus avec douceur; mais j'honore mon Père, et vous, vous m'injuriez. Je ne cherche point ma gloire. Il est quelqu'un qui la recherchera et s'en fera le juge. En vérité, en vérité je
vous le dis , si quelqu'un garde ma parole , il ne verra jamais la mort. »
Ah! maintenant, reprirent les Juifs, voilà bien la preuve que tu es possédé du démon. Abraham est mort, et les prophètes, et tu dis : Si quelqu'un garde ma parole, il ne goûtera pas la mort. Es-tu plus grand que notre père A braham qui est mort ? et les prophètes aussi sont morts. Qui prétends-tu donc être? »
« Jésus reprit : Abraham votre père a désiré ardemment voir mon jour. Il l'a vu, et il a tressailli de joie.
« Les Juifs lui dirent : Tu n'as pas cinquante ans, et tu as vu Abraham!
« Et Jésus leur dit : En vérité , en vérité je vous le dis, avant qu'Abraham fût, je SUIS.
« Là-dessus ils prirent des pierres pour le lapider. Mais Jésus se cacha et sortit du temple 1 . »
Je le demande à tout homme de bonne foi, Jésus-Christ pouvait-il parler plus haut et plus clair, et mieux révéler sa divinité ? Que de paroles déjà étaient sorties de ses lèvres! « Je suis la lumière du monde. Celui qui vient après moi ne marche pas dans les ténèbres. » « Je suis la vérité. » « Moi, la lumière, je suis venu dans le monde. » « Si quelqu'un a soif, qu'il vienne à moi et qu'il boive. » « Je suis la sainteté. Qui de vous me convaincra de péché? » « Je suis le Principe. » « Avant qu'Abraham fût, je suis. » « Vous êtes d'en bas, je suis d'en haut. » « Dieu a 1ant aimé le monde, qu'il a envoyé son Fils unique pour le sauver. » « Moi et mon Père , nous ne sommes qu'un. » Et une foule d'autres mots, sublimes, étranges, qui seraient ridicules s'ils n'étaient pas divins , qui sortaient à
1 Joan., vin, 48-59.
chaque instant de ses lèvres, et dont on ne riait pas; car si, dans ses discours, il se disait le Fils de Dieu, par ses actes il prouvait qu'il l'était.
On en eut le jour même, ou peut-être le lendemain, une preuve éclatante. Pour soutenir à Jérusalem la première affirmation de sa divinité, il avait guéri le paralytique de Bethzaïda, et cette guérison merveilleuse, en allumant la fureur des pharisiens, avait amené un commencement d'enquête : pour soutenir cette nouvelle et plus puissante révélation de sa divinité, Jésus résolut de faire un nouveau miracle, plus grand encore, et il résolut de le faire un jour de sabbat, afin de provoquer une seconde enquête, si complète qu'il n'y eût plus d'excuses possibles en ceux qui ne voudraient pas voir.
Lisons avec attention ce récit. Voilà un miracle, fait -comme la critique moderne en désire un, et sous un regard et un contrôle qui ne permettent pas l'ombre d'un doute.
« Jésus aperçut, en passant, un homme qui était aveugle de naissance. Ses disciples l'interrogèrent en disant : Maître , qui a péché , celui-ci ou ses parents , pour qu'il soit né aveugle? Jésus répondit : Ni lui ni ses parents n'ont péché , mais c'est pour que les œuvres de Dieu soient manifestées en lui.
« Ayant dit cela, il cracha à terre, fit de la boue avec sa salive, et il enduisit de cette boue les yeux de l'aveugle. Puis il lui dit : Va, et lave-toi au bain de Siloé. Il s'en alla en effet, se lava, et revint voyant. De sorte que ses voisins et ceux qui le voyaient auparavant mendier disaient : N'est-ce pas là celui qui était assis et mendiait ? Les uns disaient : C'est lui. D'autres : Non, mais il lui ressemble. Mais lui disait : C'est bien moi. Sur quoi ils répliquaient : Comment tes yeux ont-ils été ouverts?
« Il leur répondit : Un homme appelé Jésus a fait de la boue et en a oint mes yeux, et m'a dit : Va à l'étang de Siloé et te lave. J'y suis allé, je m'y suis lavé, et je vois. Ils lui dirent alors : Où donc est cet homme? Il répondit : Je ne sais.
« Or, quand Jésus fit de la boue et ouvrit les yeux, c'était le jour du sabbat.
« Alors ils amenèrent aux pharisiens cet homme jadis aveugle, et ceux-ci lui demandèrent à leur tour comment il avait recouvré la vue.
« Il leur dit : Cet homme a appliqué de la boue sur mes yeux, et je me suis lavé, et je vois. Là-dessus, quelquesuns des pharisiens disaient : Cet homme n'est pas de Dieu, puisqu'il n'observe pas le sabbat. Mais d'autres disaient : Comment un pécheur peut-il faire de tels miracles? Et ils étaient divisés entre eux.
« Ils dirent donc encore à l'aveugle : Et toi, que dis-tu de celui qui t'a ouvert les yeux? Il dit : C'est un prophète.
« Les Juifs ne crurent point cependant qu'il eût été aveugle et qu'il eût recouvré la vue, jusqu'à ce qu'ils eussent appelé les parents de celui qui voyait. Et ils les interrogèrent disant : Est-ce là votre fils, que vous dites être né aveugle? Comment donc voit-il à cette heure?
« Les parents répondirent : Nous savons que c'est là notre fils et qu'il est né aveugle. Comment il voit maintenant, et qui lui a ouvert les yeux, nous ne le savons pas. Il a de l'âge, interrogez-le; qu'il parle lui-même. Ses parents dirent cela, parce qu'ils craignaient les Juifs; car déjà les Juifs étaient convenus ensemble que quiconque confesserait que Jésus est le Christ serait excommunié de la synagogue.
« Ils appelèrent donc une seconde fois l'homme qui avait été aveugle et lui dirent : Donne gloire à Dieu. Nous savons que cet homme est un pécheur.
« Lui répondit : Si c'est un pécheur, je ne sais; je sais seulement que j'étais aveugle et que je vols.
« Ils lui dirent de nouveau : Mais que t a-t-il donc fait? Comment t'a -t -il donc ouvert les yeux? 11 répondit : Je vous l'ai déjà dit, et vous l'avez entendu Pourquoi voulezvous l'entendre de nouveau? Est-ce que vous voulez, vous aussi, devenir ses disciples?
« Alors ils le maudirent en disant : Sois son disciple, toi; nous sommes disciples de Moïse. Pjur Moïse, nous savons que Dieu lui a parlé; mais celui-ci,* nous ne savons d'où il est. Cet homme leur répondit : C'est bien étrange que vous ne sachiez d'où il est. Il a cependant ouvert mes ^eux. Or on sait que Dieu n'écoute pas les pécheurs. Il n'exauce que celui qui l'honore et fait sa volonté. A-t-on jamais ouï dire que personne ait ouvert les yeux d'un aveugle-né? Si celui-ci n'était pas de Dieu, il ne pourrait rien faire de pareil. Ils répliquèrent et lui dirent : Tu es né tout entier dans le péché, et tu nous enseignes I Et ils l'excommunièrent. »
Voilà cette page de saint Jean où la vérité éclate à chaque ligne. On dirait qu'à mesure qu'on avance, Jésus donne à ses actes plus de relief, à l'affirmation de sa divinité plus de vivacité. Quelle figure que celle de cet aveugle-né, pleine à la fois de naïveté et de bon sens, de fine et douce raillerie! Et quelle repartie piquante que celle de ses parents 1 Mais quelle astuce que celle des phar.siens! Et quelle curieuse enquête! On interroge l'aveugle; on fait venir ses parents ; on rappelle l'aveugle. Ces pauvres pharisiens ne savent comment se tirer de ce mauvais pas.
La colère l'emporte, et le tout se termine, comme dans les mauvaises causes, par un coup de violence.
Il fallait une parole de Jésus pour clore cette enquête d'une manière magistrale. Elle ne se fit pas attendre.
« Jésus apprit qu'ils avaient excommunié l'aveugle-né; et, l'ayant rencontré, il lui dit : Crois-tu au Fils de Dieu?
« Il répondit : Qui est-il, Seigneur, afin que je croie en lui?
a Jésus lui dit : Tu l'as vu. Celui qui te parle, c'est lui?
« Il répondit : Je crois, Seigneur, et, se prosternant, il l'adora 1 . »
C'est à la suite de cette scène, où l'hypocrisie des pharisiens s'était si complètement démasquée, et où il était clair qu'ayant pu voir, ils ne l'avaient pas voulu; c'est, dis-je, à la suite de cette scène que le cœur de Jésus, ému à la vue des périls que courait ce pauvre peuple livré à de tels pasteurs, s'entr'ouvrit et laissa échapper la pénétrante parabole du bon Pasteur : « En vérité, en vérité je vous le dis, celui qui n'entre point par la porte dans l'enclos des brebis, mais y monte par ailleurs, est un voleur et un brigand. Celui-là seul est le pasteur des brebis qui entre par la porte. A celui-ci le portier ouvre, et les brebis entendent sa voix; et il les appelle par leur propre nom, et quand il les a fait sortir, il marche devant elles, et elles le suivent parce qu'elles connaissent sa voix *. »
On a pensé que les images employées ici par Jésus devaient être empruntées au spectacle qu'il avait sous les yeux en ce moment. C'était le soir, Jésus sortait de Jérusalem; on était à l'heure où les bergers ramenaient leurs
1 Joan. ix, 1 -41.
* lbid., x, 1.
troupeaux de la campagne. Et Jésus passait peut-être sous la*porte des brebis.
Tout cela est possible, quoique la source d'où a jailli ce chant suave soit bien autrement profonde. Jésus vient de voir l'aveugle-né excommunié par la Synagogue , excommunié parce qu'il l'a guéri. Il contemple à cette occasion cette Synagogue envahie par les voleurs, troublée par les loups. Il y compare dans sa pensée son Eglise , cette humble et petite bergerie, dont il est le pasteur, qu'il n'abandonnera jamais , pour laquelle il va mourir. Il en chante la beauté. C'est le même mouvement que nous avons déjà saisi dans l'âme de Jésus lors de l'élection des soixante-douze, et lors de la confession de saint Pierre, au désert de Césarée ; mais moins vif ici, moins joyeux surtout, avec quelque chose d'ineffablement tendre et d'un peu triste comme les événements qui vont venir. « En vérité je vous le dis , c'est moi qui suis la porte des brebis. Quiconque entre par moi sera sauvé. Il entrera, il sortira , et il trouvera des pâturages. Le voleur ne vient que pour dérober, et tuer, et perdre; moi je suis venu pour qu'elles aient la vie , et une vie plus abondante.
« Je suis le bon Pasteur ; le bon pasteur donne sa vie pour ses brebis. Le mercenaire, qui n'est pas pasteur, et à qui n'appartiennent pas les brebis, voit venir le loup, et abandonne les brebis et s'enfuit; et le loup les ravit et disperse le troupeau. Pour moi, je suis le bon Pasteur, et je connais mes brebis , et elles me connaissent , comme je connais mon Père, et comme mon Père me connaît, et je donne ma vie pour mes brebis. »
Quelle tendresse en face de l'obstination des pharisiens! Et quelle paix au milieu d'une telle émotion! Avec quelle ardeur il aime ses brebis ! Il tressaille à la pensée de mou-
rir pour elles. Et comme si cette pensée de sa mort eût élargi soudain l'horizon devant ses yeux, à peine il a parlé de son sacrifice, qu'il voit s'abaisser les barrières d'Israël. 11 contemple ses autres brebis de toute nation qui appartiendront plus tard à son bercail, ces nations païennes, exploitées par des mercenaires ou des voleurs, qui languissent dans la vague attente de Celui qui les mènera aux vrais pâturages.
« J'ai encore d'autres brebis qui ne sont point de cette bergerie. 11 faut que je les amène; et elles entendront ma voix, et il n'y aura plus qu'un bercail et un Pasteur. »
. Voilà l'avenir qu'il contemple, pendant qu'autour do lui les injures se multiplient, qu'on l'appelle fou, Samaritain, possédé du démon , et qu'on cherche des pierres pour le lapider. Il voit que les hommes n'y pourront rien, et que ni obstination ni violence ne l'empêcheront d'accomplir sa grande œuvre : in seul troupeau et un seul pasteur !
De telles parole» étaient faites pour désarmer des bêtes féroces. « Il y eut cependant encore, dit saint Jean, une scission parmi les Juifs à cause de ses discours. Plusieurs d'entre eux disaient : Il est possédé du démon, et il déraisonne; pourquoi l'écoutez-vous? Mais d'autres disaient : Ce ne sont point là les discours d'un possédé. Est-ce que le démon peut ouvrir les yeux aux aveugles 1 ? »
La fête de la Dédicace, qui suivit de près celle des Tabernacles, vit se renouveler les mêmes scènes, avec plus de violence encore de la part des pharisiens. Il y avait à la partie orientale du temple un portique couvert, orné de colonnes, le seul reste de l'ancien temple de Salomon. Comme il était exposé au midi, on s'y tenait volontiers en
1 Joan. x, 21.
cette saison assez rigoureuse, même à Jérusalem. Jésus s'y promenait souvent1. Or, le soir de la fête de la Dédicace, il venait d'y paraître, quand tout à coup une foule considérable se presse autour de lui. On était arrivé à ce moment où l'anxiété publique , au sujet du Christ, était au comble. On ne pouvait plus rester dans le doute. « Les Juifs l'entourèrent et lui dirent : Jusques à quand tiendrezvous notre esprit en suspens? Si vous êtes le Christ, ditesle donc ouvertement *. »
A une question pareille, vingt fois résolue par les paroles les plus nettes , par les miracles les plus éclatants , Jésus ne répond qu'un mot, le vrai et dernier mot de tout le débat : « Je vous parle, et vous ne me croyez pas. » A quoi bon alors de nouveaux discours? « Les œuvres que je fais au nom de mon Père rendent témoignage de moi. » Et, tout plein encore des suaves images qui peu auparavant remplissaient son esprit, il ajouta : « Vous ne me croyez pas, parce que vous n'êtes pas de mes brebis. Mes brebis écoutent ma voix; je les connais, et elles me connaissent. Et je leur donne la vie éternelle, et elles ne périront jamais, et nul ne les ravira de ma main. Mon Père, qui ma les a données, est plus grand que vous, et personne ne peut les ravir de la main de mon Père. Moi et le Père nous sommes un. »
A ce dernier mot, si éclatant en lui-même, encore plus éclatant pour les Juifs, dont Jésus parlait ici la langue traditionnelle et sacrée, les Juifs prirent des pierres pour le lapider.
« Jésus leur dit : J'ai fait devant vous plusieurs œuvres
1 Joan. x, 24.
* lbid.,25.
émanées de mon Père; pour laquelle de ces œuvres me voulez- vous lapider?
« Les Juifs répondirent : Nous ne te lapidons pour aucune bonne œuvre; mais pour ton blasphème, parce qu'étant HOMME TU TE FAIS DlEU < . »
Ainsi, chaque conversation entre Jésus et les Juifs se terminait de son côté par une affirmation de sa divinité ; de l'autre, par des menaces de mort. Sous peine de périr violemment dans un tumulte populaire, il était humainement impossible que Jésus demeurât plus longtemps à Jérusalem. Il se résolut donc à en sortir, et se retira en Pérée sur le bord du Jourdain. C'était à la fin de janvier 782 , cinq semaines avant sa mort.
* Joan. x, 33. « Quia tu homo cuh bis, facis teipsum Deum. »