‹ Le christianisme et les temps présentsChapitre 40 sur 47 · L'ENTRÉE TRIOMPHALE A JÉRUSALEM · texte numérisé non relu

L'ENTRÉE TRIOMPHALE A JÉRUSALEM

(SAMEDI ET DIMANCHE 8 ET 9 DE nisan; 12 ET 13 MARS 782. « A NI DE JÉSUS-CHRIST, 34.)

Aux approches de la fête, Jésus partit, en effet, pour se rendre à Jérusalem. Son heure était venue. Il ne l'avait pas évitée jusque-là, il l'avait attendue. Maintenant qu'elle se présentait, il allait simplement et courageusement audevant d'elle, prenant ses mesures pour arriver à Jérusalem quelques jours avant la Pâque, afin d'avoir le temps d'y frapper un dernier coup.

Pendant la route, Jésus paraissait plus recueilli que d'habitude. Souvent il marchait seul, en avant de ses disciples. Ceux-ci le suivaient effrayés, n'osant ni l'aborder ni l'interroger1. Quelquefois il s'arrêtait, se retournait vers eux, et leur parlait de ses souffrances prochaines. Il avait l'esprit tout plein de sa mort : « Voilà <]iie nous mon-

i Matth. x, 32.

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tons à Jérusalem , et tout ce qui a été prédit par les prophètes s'y accomplira. Le Fils de l'homme sera livré aux gentils, exposé aux opprobres; il sera fouetté. On lui crachera au visage. Après l'avoir fouetté, ils le feront mourir, et trois jours après il ressuscitera. Mais ils n'y comprenaient rien , et tout ce discours était obscur pour eux1. »

Et comment y auraient- ils compris quelque chose? Ils venaient de voir Jésus ressuscitant un mort de quatre jours : comment donc imaginer qu'on pourrait attenter à la vie de celui qui avait si manifestement dans les mains les clefs de la vie et de la mort? Ils se persuadaient, au contraire, que son règne arrivait; que plus la haine des ennemis de Jésus était à son comble, plus son triomphe serait éclatant; et déjà ils se disputaient entre eux la préséance dans le royaume. Ce fut, dit-on, le moment que choisit Salomé pour demander en faveur de ses deux fils les deux sièges à droite et à gauche du Fils de l'homme. On connaît la belle réponse du Sauveur : « Pouvez-vous boire le calice que je boirai? » Et comme les jeunes gens, dans un noble élan de cœur, avaient répondu : « Nous le pouvons, » Jésus reprit: « Oui, vous le boirez; mais d'être assis à ma droite ou à ma gauche, ce n'est pas à moi à vous le donner. C'est chose réservée à mon Père V »

On atteignit ainsi Béthanie. C'était le vendredi soir. 7 de nisan (11 mars). Jésus avait résolu d'y passer la journée du samedi dans un pieux repos. Il descendit, selon son habitude, dans la maison de Lazare, de Marthe et de Marie. « Là, dit saint Jean, à Béthanie, où était Lazare,

* Luc. xvm, 31.

* Matth. xx, 22-28.

le mort qu'il avait ressuscité, on lui fit un festin1. » Qui lui fit ce festin? Probablement tout le pays, dans la personne de ses principaux citoyens. Ils avaient senti le besoin de reconnaître ainsi le grand miracle par lequel il avait honoré leur ville, et d'autant plus que ce miracle avait amené sur la tête de Jésus les foudres du sanhédrin et provoqué son expulsion. Ce n'était donc pas un repas intime et de famille; et aussi n'eut- il pas lieu dans la maison de Lazare, où Jésus était comme chez lui. C'était un banquet solennel, offert par la reconnaissance publique au noble proscrit qui avait souffert pour eux , en même temps qu'une réponse énergique à l'édit du sanhédrin.

Pour mieux accentuer le caractère de ce banquet, on avait invité Lazare , et on l'avait mis au premier rang des convives. D'autre part, chacun de ceux qui devaient davantage à Jésus avait voulu remplir un rôle dans cette fête. Simon le lépreux, sans doute un malade que Jésus avait guéri, prêta sa maison, celle même qui, il y a trois ans, avait vu couler les larmes de la Madeleine. Marthe servait, quoique dans une maison étrangère. Quant à Marie , elle s'était réservé un office qui allait révéler à tous ce que ces trois années avaient amassé de reconnaissance et d'amour dans son cœur.

C'était l'usage, au commencement du repas, de laver les pieds de ses hôtes dans une eau parfumée. Madeleine avait gardé ce ministère pour elle. Seulement, éclairée par sa tendresse , sentant qu'on touchait à d'extrêmes événements, et qu'en dépit de son apparence triomphale ce banquet était le repas des adieux, elle avait résolu de transformer l'humble office qu'elle s'était réservé en un

1 Joan. xii, 2, 3; Matth. xxvi, 6.

dernier et incomparable hommage. Elle prit donc, dans un vase d'albâtre, un parfum précieux que saint Jean dit avoir été du nard pur, et elle entra dans la salle du repas. a Ce n'était plus cette femme en qui la jeunesse et la beauté déguisaient mal l'opprobre du vice, et qui s'approchait timidement des pieds de Jésus, comme une servante, pour y répandre et y essuyer des pleurs. Trois années de grâce avaient passé sur son front, et maintenant la sainteté enveloppait toute sa personne d'une auréole divine. Elle entra donc, et, brisant l'albâtre qu'elle tenait dans ses mains, elle en répandit le parfum sur la tête du Sauveur. Madeleine brise l'albâtre, parce qu'elle comprend que tout est consommé, et que jamais plus le Seigneur ne recevra de la piété des hommes un semblable hommage. Ce mouvement d'un désespoir et d'un amour prophétique accompli , Marie se rappelle sa bassesse première, et, courant aux pieds de Jésus, elle y verse avec un débris du vase un reste de parfum qu'elle essuie de ses cheveux. Mais l'Evangile ne nomme plus ses larmes. Elle devait en répandre une dernière fois dans un autre temps et dans un autre lieu. Ici la force et la sérénité convenaient : on n'était plus à l'heure du pardon, et l'on n'était pas encore à l'heure du tombeau1. »

Les grands actes ne sont pas toujours compris. La première fois que Marie Madeleine était venue pleurer sur les pieds de Jésus, Simon s'était récrié, et il s'était pris à douter du Maître parce qu'il le voyait si doux pour une pécheresse. Maintenant ce sont les disciples qui se scandalisent. « À quoi bon, se disaient-ils entre eux, la perte d'un tel parlum? on pouvait le vendre plus de deux cents

1 Lacordaire, Marie Madeleine, p. 104.

deniers et les donner aux pauvres ». » Parmi ceux qui protestèrent ainsi, saint Jean nomme expressément Judas. En cette occasion, comme en plusieurs autres, il joua le rôle du levain qui fait fermenter la pâte. Jésus ne s'offense ni de leur peu de foi, ni de leur peu d'intelligence. Il leur dit avec bonté: « Laissez-la; pourquoi la chagrinez-vous? C'est une bonne œuvre qu'elle a accomplie en moi. Vous aurez toujours des pauvres avec vous, et, quand vous le voudrez, vous pourrez leur faire du bien. Mais moi, vous ne m'aurez pas toujours. Cette femme a bien employé ce qu'elle avait, elle a embaumé par avance mon corps pour la sépulture. En vérité je vous le dis, partout où cet Evangile sera prêché, dans tout le monde, on racontera d'elle, à sa gloire, ce qu'elle vient de faire2. »

On sent dans ces paroles un accent de tristesse; mais l'on y voit aussi la royale et sereine grandeur du Fils de Dieu. A la veille de tels événements, quelle ferme assurance a ne son Evangile remplira le monde 1 Quelle majestueuse promesse d'un souvenir impérissable! Et combien merveilleux en a été l'accomplissement I Promise à une éternelle mémoire, cette humble femme est montée, en effet, sur tous les autels de la terre. Elle est devenue dans tous les cœurs l'objet d'un culte chaste el saint. Elle est toute belle, toute pure, respectée à l'égal des vierges; et « partout où l'on prêche l'Evangile, dans le monde entier », on raconte d'elle, à sa gloire, les larmes qu'elle a versées sur les pieds de Jésus, les parfums dont elle a embaumé. sou saint corps, et ce pur et grand amour où elle a comme noyé ses fautes et renouvelé sa vie.

Nous avons dit que ce banquet de Bélhanie était le ban-

1 Joan. xii, 4-6.

* Matlh. xxu, 12; Marc, xiv, 8; Joan. xu,9-H.

quel de la reconnaissance; il se termina par la trahison. A peine le Sauveur avait- il achevé ces belles paroles où il promettait au cœur reconnaissant de la Madeleine de si ineffables récompenses, que l'Evangile ajoute : « Alors Judas de Kérioth, l'un des douze, alla trouver les princes des prêtres et leur dit : Que voulez -vous me donner pour que je vous le livre? Et ils convinrent avec lui de trente pièces d'argent «. »

Ainsi se creusait l'abîme dans lequel allait s'ensevelir Judas. Il y descendait par secousses successives et violentes, dont la gradation est étrange. A chacun des actes où le cœur de Jésus se révélait davantage, la haine de Judas faisait un pas en avant : la première fois, au désert de Bethzaïda, quand Jésus promit la sainte Eucharistie; la seconde fois, au festin de Béthanie , quand Jésus exalta le cœur reconnaissant de la Madeleine ; la troisième fois , nous Talions voir, à la Cène.

Le lendemain, dimanche, 9 de nisan, 13 mars 782, Jésus descendit de Béthanie et se rendit à Jérusalem. C'était le jour où, d'après la loi, on allait chercher l'agneau qui devait être immolé pour la Pâque. Cette année, il n'était pas nécessaire d'aller le chercher. Il venait, doux et humble, se présenter de lui-même.

Nous verrons tout à l'heure quelles étaient les pensées de Jésus se rendant à Jérusalem. Celles des apôtres étaient tout autres. Ils ne contenaient plus leur enthousiasme. Ce qu'ils avaient tant désiré, ce que les pharisiens redoutaient, je veux dire un mouvement irrésistible du peuple en faveur de Jésus, semblait déjà commencé. Toute la veille au soir, on avait été assiégé par une foule de curieux,

« Matth. xxvi, 1 », 15.

venus de Jérusalem, les uns pour voir Jésus, d'autres pour voir Lazare, tous pour visiter la maison, la grotte, le tombeau1. On ne parlait que de ce fait prodigieux, et tout annonçait que Jésus ne pourrait pas paraître à Jérusalem sans y être l'objet d'une ovation.

La route se fit d'abord assez tranquillement. On suit , pour aller de Béthanie à Jérusalem, un sentier assez étroit qui serpente entre des collines boisées, puis tourne brusquement à droite, et rejoint les pentes orientales du mont des Oliviers. Arrivé là, l'horizon s'élargit, et la triste Jérusalem, alors si brillante, apparaît couchée sur la montagne. C'était le matin; les lames d'argent qui couvraient les portiques du temple étincelaient au soleil levant. Jésus s'arrêta un instant devant ce spectacle, et bientôt des larmes apparurent dans ses yeux. « Lorsqu'il fut près et qu'il aperçut la ville, dit saint Luc, il pleura sur elle, en disant: Oh! si tu connaissais, du moins en ce jour, ce qui pourrait te procurer la paix! Mais, à l'heure qu'il est, ces •choses sont cachées à tes yeux. Des jours vont venir sur toi, où tes ennemis t'environneront de tranchées, et t'enfermeront, et te serreront de toutes parts, et te jetteront à terre, toi et tes enfants, et ils ne te laisseront pas pierre sur pierre, parce que tu n'as point connu le temps où tu as élé visitée '. »

C'était la seconde fois que Jésus pleurait publiquement sur Jérusalem. La première fois, ce n'avait été qu'un soupir, ou, si l'on veut, un cri, à la vue des infidélités de la ville ingrate3. Maintenant il apercevait le châtiment, et

1 Joan. xn, 2.

2 Luc. xix , 41.

3 lbid., xiii , 34.

son cœur gémissait avec plus d'angoisse, en pensant qu'elle pouvait encore l'éviter, et qu'elle ne le voulait pas.

Le mont des Oliviers touchait presque à Jérusalem. Les dernières maisons des faubourgs venaient expirer à ses pieds. Et déjà le peuple commençait à se porter à la rencontre du Sauveur. Jésus, qui avait toujours fui les ovations populaires , consentit à se prêter à celle-là , dont sa tendresse allait faire comme un dernier appel au peuple juif. Arrivé donc au bas de la montagne des Oliviers, à quelques pas de la ville, il indiqua du doigt à ses disciples un groupe de maisons qu'on appelait Bethphagé, à cause sans doute des mûriers qui les enveloppaient. « Allez, dit-il à deux d'entre eux, au village qui est là devant. En y entrant vous y trouverez un ânon attaché, sur lequel aucun homme ne s'est encore assis. Déliez-le et me l'amenez1. » Les Juifs, si versés dans les prophéties, pouvaient déjà reconnaître ce modeste triomphe dont avait parlé Isaïe : « Dites à la fille de Sion : Ne crains pas. Voici ton roi qui vient, plein de douceur, monté sur le petit d'une ânesse*. » Mais les disciples ne pensèrent à cela que plus tard. Tout au bonheur de voir enfin arriver le triomphe, ils se dépouillent de leurs manteaux, les jettent en guise de housse royale sur l'ânon que Jésus va monter. La foule les imite et étend ses vêtements sur la route, à la manière orientale. Le Cédron coulait près de là sous un berceau de saules et de palmiers. On coupe les branches, et le cortège se met en route , grossi à chaque instant par le flot des pèlerins qui se rendaient à Jérusalem. On entendait retentir tous les cris célèbres de l'histoire du peuple de Dieu : « Hosanna! béni soit celui qui vient au nom du

1 Luc. xix, 30; Matth. xxi, 2.

* Joan. xn, 15

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Seigneur, le roi d'Israël1 !» — « Voici revenu le règne de David notre père. Hosanna au fils de David * ! » Le souffle des anciens prophètes semblait avoir passé sur toute cette multitude; et, pour une heure du moins, elle eut, dans son enthousiasme et dans sa reconnaissance, l'intuition de la vérité.

A chaque pas que l'on faisait, on rencontrait de nouvelles troupes; et ces rencontres successives provoquaient de nouvelles explosions de joie. Les étrangers disaient : « Qui est celui-ci? » Et les foules qui l'accompagnaient répondaient: « C'est Jésus, le prophète de Nazareth en Galilée ». »

Les pharisiens suivaient le cortège , la rage au cœur, cherchant quelques moyens de faire avorter ce triomphe. « Comme" on chantait: Béni soit le Roi qui vient au nom du Seigneur, quelques pharisiens qui étaient parmi le peuple lui dirent : Maître, faites donc taire vos disciples. » La réponse de Jésus est d'une majesté foudroyante : « Quand je ferais taire toutes ces bouches , il y aurait des acclamations dans les pierres * l »

Ces cris et ces chants, se prolongeant de rue en rue, arrivèrent jusqu'au temple, et lorsque Jésus apparut sur les degrés, il fut salué par les cris des enfants qu'on y élevait. « Des enfants dans le temple criaient : Hosanna au fils de David. » Pour le coup, c'en était trop, a Maître, lui dirent les pharisiens avec indignation, entendez-vous ce qu'ils disent*? » On peut croire que cette parole était accompagnée d'un regard anxieux sur la citadelle Antonia,

1 Malth. xxi, 9.

5 Marc, xi, 10.

a Matth. xxi f 10.

4 Luc. xix, 39, 40.

» Matth. xxi, 16.

qui dominait le temple, et où était la garnison romaine. Comme s'ils lui eussent dit : Vous voulez donc nous perdre 1

Jésus se contenta de répondre avec douceur : « N'avezvous jamais lu cette parole : Vous avez mis la louange dans la bouche des enfants et de ceux qui sont encore à la mamelle1? » Après quoi, il entra dans le temple; et des aveugles et des boiteux s'étant approchés de lui , il les guérit. .

Il était encore dans le temple, probablement dans le vaste parvis des gentils, lorsque plusieurs Grecs qui étaient venus à la fête demandèrent à lui parler. « Ils s'adressèrent à Philippe de Bethzaïda et lui dirent : Nous voudrions bien voir Jésus *. » Ils ne voulaient pas seulement voir sa physionomie ; car autrement ils n'avaient pas besoin de recourir pour cela à Philippe. Ils voulaient s'entretenir avec lui. Peut-être qu'en présence de l'obstination des pharisiens, prévoyant une catastrophe, ils venaient proposer à Jésus de laisser là les Juifs et de se tourner vers les païens. Certains critiques ont même pensé que ces Grecs étaient des envoyés du roi Abgar, lequel souffrant et ayant entendu parler des guénsons miraculeuses de Jésus , le faisait prier de venir le guérir, et lui offrait un asile dans sa petite principauté. Les princes des prêtres auraient donné les mains à ce projet, qui les tirait d'embarras, en faisant écouler Jésus du côté de la Mésopotamie 3.

1 Malth. xxi, 17.

2 Joan. xn, 20.

3 La lettre du roi Abgar à Jésus est certainement inauthentique. Toute la critique la rejette. Mais il n'en est pas de même des rapports de ce prince avec Notre -Seigneur. Eusèbe nous a conservé le souvenir d'une ambassade envoyée à Jésus par le roi d'Edesse en Syrie, pour le prier de venir fixer sa demeure près de lui (Ilist. eccl. I, xm). C'est peut-être celle-là.

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Quoi qu'il en soit, cette visite des païens, à un moment pareil, semble avoir produit sur Jésus une impression profonde. Ces Grecs lui apparaissent comme l'avant-garde des nations qu'il va attirer à lui. Ils sont au pied de la croix ce que les Mages out été à la crèche. C'est la seconde aurore du christianisme. Jésus en est ému. Mais, au moment où il salue en eux les prémices de la nouvelle humanité, il se rappelle ce que celle-ci lui coûtera. Le mystère de la Rédemption se dresse, sanglant, devant sa pensée, et lui arrache un cri où la joie et la douleur se mêlent étrangement.

Jésus, leur répondant, dit. « L'heure est venue où le Fils de l'homme doit être glorifié. En vérité, en vérité je vous le dis, si le grain de froment, tombant sur la terre, ne meurt, il demeure seul; mais s'il meurt, il porte beaucoup de fruits. Qui aime sa vie, la perdra; et qui hait sa vie en ce monde, la garde pour la vie éternelle 1. »

Il s'arrêta ici , et l'angoisse le prit. Il était homme ; et la vue de ce qui l'attendait le fait frémir. « Maintenant mon âme est troublée. Et que dirai -je? Père, délivrezmoi de cette heure... Mais n'est-ce pas pour cette heure que je suis venu? Mon Père, glorifiez votre nom*. »

Par ce dernier mot, Jésus refusait l'asile des Grecs et acceptait la mort. Cinq jours avant le jardin des Olives, au milieu des acclamations du peuple, il voyait la croix, et il disait : Fiat.

Qu'on se rappelle la manière encore sereine dont Jésus parlait de ses souffrances , soit au désert de Césarée*, soit

i Joan. xn, 23-25.

2 Ibid., 27.

3 Luc. ix, 22; Marc, vin, 31

au Thabor1; qu'on y joigne par la pensée le cri déjà, si ému qu'il poussa un peu plus tard en Pérée : Il y a un baptême dans lequel je dois être plongé, et que je souffre en ï 'attendant-! puis cette vive angoisse en présence des Grecs 3 ; et enfin l'accablement et la sueur de sang du jardin des Olives4; on aura sous les yeux, dans une poignante gradation, le spectacle de l'émotion croissante avec laquelle Jésus s'est approché de la croix.

Il achevait à peine de se vouer ainsi au sacrifice, lorsqu'une voix vint du ciel : « Je l'ai glorifié et je le glorifierai encore. » — « La foule qui était là , et qui entendait, disait : C'est le tonnerre ; d'autres disaient : Un ange lui a parlé. »

Pour lui, raffermi par cette voix d'en haut, son esprit s'élance dans l'avenir. Il embrasse d'un regard plein d'amour sa vraie mission. Au lieu d'être un sage heureux, comme on le lui offre, il rachètera le monde par son sang. Déjà il voit cette rédemption accomplie, il la salue dans une sorte d'enthousiasme : « C'est maintenant la grande révolution du monde. Maintenant le prince de ce monde va être jeté dehors. Et moi, quand j'aurai été élevé de terre, j'attirerai tout à moi 5. »

Et après ce cri où la joie a dominé la douleur, se tour-

1 Luc. ix, 35.

* Ibid., xii, 49, 50.

3 Joan. xii, 27.

4 Luc. xxn, 44.

8 Joau. xii, 33. On remarquera la répétition de ce mot vOv, maintenant. Maintenant est l'heure de la grande révolution sociale; l'heure du jugement du monde; l'heure de l'expulsion de son ancien maître (v, 31); l'heure de l'avènement de son nouveau roi (v, 32). Le moment est solennel, décisif pour l'humanité. Jésus le voit, le sait, le dit.

nant vers la foule, il ajouta avec tendresse : « La lumière n'est plus que pour un peu de temps avec vous. Croyez donc à la lumière, pendant que vous l'avez encore, afin que vous deveniez enfants de lumière. »

« Cela dit, Jésus s'en alla1. »

Il en était temps; car les pharisiens ne contenaient plus leur colère. Personne cependant n'osa mettre la main sur lui; mais il était facile de prévoir de prochains et tristes événements. « Vous voyez, disaient les pharisiens, que nous ne gagnons rien. Tout le monde court après lui. Et ils complotaient ensemble sur le moyen de se défaire de lui en secret. »

Pendant ce temps, Jésus redescendait de Jérusalem avec ses disciples, et, selon sa coutume, il alla passer la nuit à son cher village de Béthanie.

1 Joan. xu , 36.

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