CHAPITRE DIX-HUITIEME
LA DERNIERE CENE — INSTITUTION DE LA SAINTE EUCHARISTIE — ADIEUX DE JÉSUS A SES DISCIPLES
(mercredi et jeudi de la dernière semaine; 12 et 13 de nisan; 16 ET 17 MARS 782.)
Le mercredi, Jésus .n'alla pas à Jérusalem. Il passa la journée entière à Béthanie. Au lendemain de si tristes discussions, à la veille de telles douleurs, il avait besoin de paix. Comment s'écoula cette journée? Dans quels entretiens de la part de Jésus? Dans quelles inquiétudes de la part de Lazare, de Marthe, de Madeleine? On ne le sait pas. Bien peu s'en est fallu que nous ne connussions pas même les adieux, d'un intérêt si général pourtant, de Jésus à ses apôtres. Les Évangiles synoptiques n'en avaient rien dit. Ce n'est qu'à la fin du siècle apostolique, grâce à des circonstances exceptionnelles, que Jean se décida à en mettre quelque chose par écrit. En général, les apôtres semblent s'être attachés à ne nous révéler, de la vie et des paroles du Sauveur, que ce qui avait un caractère public. Ce foyer de Béthanie en particulier, dont Jésus avait consenti à faire le sien, était envisagé par eux comme un
sanctuaire enveloppé d'un voile qu'une pieuse réserve ne leur permettait pas de soulever1. Saint Jean, seul, y pénètre un peu. Et encore ne le fait-il qu'avec la plus grande discrétion : sa délicatesse ne lui permet de dire que le nécessaire. Comment donc se passa cette dernière journée? Quels furent, avec les grands et solennels adieux à ses apôtres , les adieux plus intimes de Jésus à Lazare , à Marthe, à Madeleine? Par quelles paroles, à la veille de mourir, éleva-t-il leurs cœurs à la hauteur du sien? Que dit- il à sa mère en la quittant? Il faut renoncer à le savoir; ce sont là de si sublimes choses, qu'on ne peut pas même les soupçonner.
Cependant les ennemis de Jésus ne perdaient pas leur temps. Blessés par les vives et triomphantes discussions de la veille, ils provoquèrent un grand conseil qui se tint le mercredi même, non pas dans le temple, mais, pour plus de secret, dans la demeure du grand prêtre Caïphe 2. Là il fut décidé qu'au lieu de s'emparer de Jésus par force , ce qui n'était plus possible après l'ovation du dimanche et les succès du lundi et du mardi, on se saisirait de lui par ruse et qu'on le ferait mourir immédiatement3. Seulement, ajoutèrent-ils, il ne faut pas que ce soit pendant la fête, de peur qu'il ne s'élève quelque tumulte dans le peuple*. »
4 Si saint Luc, par exemple, parle des deux sœurs Marthe et Marie, et les désigne par leurs noms, il a soin d'omettre le nom du pays qu'elles habitaient (en un certain bourg, Luc. x, 38). En revanche, saint Matthieu (xxvi, 6) et saint Marc (xiv, 3) nomment Béthanie. Mais alors ils cachent le nom des deux sœurs {une femme vint). Tous les trois se taisent sur le miracle de la résurrection de Lazare, qui leur semblait trop lié à la vie intime du Sauveur.
2 Marc, xiv, 1.
8 Luc. xxii, 2.
* Matth. xxvi, 4, 5.
Ainsi se passa, do part et d'autre, la journée du mercredi. Ce fut comme une haite silencieuse à la veille des grandes émotions du jeudi.
La fête de Pâque tombait cette année le samedi (15 nisan, 19 mars). Jésus, qui savait que les Juifs n'attendraient pas ce jour- là pour le faire mourir, et que, dans les desseins éternels, il devait être mis à mort le vendredi 14 nisan, 18 mars), à l'heure où l'on immolait l'agneau pour le repas de la pâque, résolut d'avancer d'un jour, pour lui et ses disciples, la grande solennité pascale. Dès le matin du jeudi, il envoya à Jérusalem deux de ses disciples, Pierre et Jean, pour préparer ce qui était nécessaire1. Le soir venu, il quitta Béthanie, qu'il ne devait plus revoir, et, pour ne pas donner l'éveil à ses ennemis, il se glissa sans bruit dans la ville. Une salle, grande et belle, garnie de tapis et de divans sur lesquels on pouvait se coucher à demi pour prendre son repas , reçut Jésus et ses disciples.
Tout semblait se réunir pour donner à ce dernier souper un cachet de surnaturelle grandeur et de tendresse inaccoutumée. Au dehors, les ennemis de Jésus achevaient dans l'ombre leurs derniers préparatifs; il ne pouvait plus sortir de cette salle sans être arrêté. Au dedans, Jésus voyait ses disciples groupés pour la dernière fois autour de lui. Le traître était au milieu d'eux. Son marché était conclu. Il n'attendait plus que l'occasion. C'était donc l'heure des adieux. Ils allaient être dignes du Dieu qui les donnait et de l'humanité qui allait les recevoir.
Toutes les cérémonies du repas pascal avaient été fixées par la loi avec cette solennité simple et grandiose que l'on
1 Luc. xxii, 8-10.
remarque dans toutes les choses de l'ancien Testament. La pâque était un repas d'action de grâces pour la délivrance du peuple de Dieu, symbole elle-même d'une délivrance plus haute que devait opérer le Messie. On faisait d'abord passer des herbes amères , en souvenir de ce pain de la servitude que leurs aïeux avaient mangé en Egypte. Puis, pour rappeler les larmes versées pendant l'esclavage, on approchait de ses lèvres quelques gouttes d'une eau salée mêlée de vinaigre. Venait ensuite une sorte de mélange de figues , de pommes , d'amandes , cuites dans du vin , en mémoire des beaux fruits, des grappes superbes, des figuiers et des amandiers fleuris que le peuple, échappé au désert, avait trouvés dans la terre promise. Et à chacun de ces mets c'étaient des chants, des récits, des actions de grâces pour le grand bienfait qui avait donné au peuple juif une nationalité et une patrie. Ainsi préparés, on distribuait l'agneau pascal à tous les convives, et on le mangeait avec des pains sans levain. De temps en temps circulait une coupe de vin mêlé d'eau ; tous les convives devaient y tremper leurs lèvres, en signe d'union des cœurs; et chaque fois qu'elle passait de mains en mains, on chantait un psaume. La première coupe était envoyée aux convives par le père de famille, avec un mot qui témoignait de sa vive joie de célébrer la pâque avec eux; et la dernière coupe, circulant avec plus de solennité , s'appelait la coupe de bénédiction, parce qu'on chantait l'hymne pendant qu'elle passait de mains en mains.
On ne peut guère douter que Jésus n'ait accompli ces différentes prescriptions; mais les évangélistes les ont omises pour ne nous raconter que ce que Jésus y avait ajouté de nouveau et de plus haut. On les retrouve cependant, on les sent à travers le récit des évangélistes; il n'y
a même que cette vue qui permette de se reconnaître au milieu des détails trop brefs, et, à cause de cela, un peu obscurs, de la narration évangélique.
Le repas commence donc. Les apôtres sont debout autour de la table. Jésus prend la place du père de famille, et il est probable que c'est en envoyant à ses disciples la première coupe que lui échappa ce cri : « J'ai désiré d'un grand désir de manger cette pâque avec vous avant de souffrir; car je vous déclare que je ne la mangerai plus, jusqu'à ce qu'elle soit accomplie dans le royaume de Dieu1. » Soit que cette parole signifiât: Je ne ferai plus la pâque avec vous, jusqu'à ce que je célèbre une pâque meilleure dans le ciel; soit plutôt que, faisant allusion aux merveilles que préparait son amour, il voulût dire : Ceci est la dernière pâque figurative : je ne la célébrerai plus, jusqu'à cette pâque réelle et plus haute que nous allons célébrer ensemble à la fin du repas.
Pendant que cette première coupe circulait de mains en mains , on était debout. On ne s'asseyait que quand elle avait achevé le tour de la table. A ce moment, cette première partie du repas ayant probablement dissipé les préoccupations tristes des apôtres, et leur vieille nature reprenant le dessus, des contestations s'élevèrent parmi eux sur les places qu'ils allaient occuper. C'était l'usage dans l'antiquité d'être à table, non pas assis comme aujourd'hui, mais à demi couché, le bras gauche appuyé sur un coussin de manière à soutenir la tête, pendant que le bras droit restait libre pour manger. Les pieds étaient étendus en arrière. Chacun de ces lits de festin recevait trois convives, et c'est à cause de cette disposition qu'on les appelait tricli-
1 Lur. xxii , 15.
nia. Sur le lit où Jésus prit place au milieu, il avait donc un voisin à droite et un voisin à gauche. C'étaient ces deux places que se disputaient les apôtres, moitié par tendresse, moitié par ambition. Soit que Pierre et Jean s'en fussent emparés, soit que Jésus, pour terminer le différend , les leur eût données , il est certain que Pierre était à droite de Notre-Seigneur, et Jean à gauche. Jésus prit la parole pour les rappeler tous au sentiment de la vraie grandeur : « Les rois des nations, leur dit-il, dominent sur elles , et ceux qui les accablent se font appeler bienfaiteurs. Qu'il n'en soit pas ainsi parmi vous. Mais que^celui de vous qui est le plus grand soit comme le moindre, et celui qui vous gouverne , comme celui qui sert. Car quel est le plus grand , celui qui est assis à table ou celui qui sert? N'est-ce pas celui qui est assis à table? Or, moi, je suis au milieu de vous comme celui qui sert \ »
Il leur dit encore : « Vous êtes, vous, demeurés avec moi dans mes épreuves. Aussi vais -je vous préparer un royaume semblable à celui que mon Père m'a préparé. Là vous mangerez et vous boirez à ma table , et vous siégerez sur des trônes pour juger les douze tribus d'Israël ».»
Le repas continuait ainsi parmi ces pieux épanchements. Déjà l'agneau pascal était mangé. Les apôtres pouvaient croire que la Pàque était finie. Dans la pensée de Notre- Seigneur, elle n'était pas commencée. Ecoutons saint Jean. Au souvenir de ce dont il a été témoin à la fin de ce souper, son ton s'élève. Il prend une beauté, une tendresse nouvelles, une solennité inaccoutumée.
« Jésus, sachant que son heure était venue de passer de ce monde à son Père, comme il avait aimé les siens qui
1 Luc. xxn, 25.
» Ibid.,28.
étaient dans le monde, les aima jusqu'à la lin, » ou plutôt, selon la force de l'original, « jusqu'à l'excès, » jusqu'à ce dernier degré de l'amour où , quand on a épuisé tous les dons, il ne reste qu'une ressource, qui est de se donner soi-même.
Saint Jean continue : « Jésus, sachant aussi que le Père avait tout remis entre ses mains, qu'il était sorti de Dieu et qu'il retournait à Dieu , se leva de table , ôta ses vêtements, et, ayant pris un linge, il se ceignit; ensuite il mit de l'eau dans un bassin , et commença à laver les pieds de ses disciples avec le linge dont il était ceint'. » C'était la cérémonie qui d'habitude précédait le repas; car, comme on marchait pieds nus, il fallait les laver, afin de ne pas souiller les divans sur lesquels on était couché. Peut-être que , dans leur orgueil , nul des disciples n'avait voulu rendre ce service à ses frères. Peut-être aussi que Jésus l'avait réservée exprès, afin de préparer ses apôtres à la grandeur de la pâque nouvelle qu'il allait leur faire célébrer. Saint Jean a tout vu. On n'imagine pas un récit à la fois plus simple et plus dramatique.
« Il vint donc à Simon-Pierre, et Pierre lui dit : Quoi! Seigneur, vous me laveriez les pieds!
« Jésus lui répondit : Ce que je fais, tu ne le comprends pas maintenant : tu le sauras plus tard.
« Pierre lui dit : Non , jamais vous ne me laverez les pieds!
« Jésus lui répondit : Si je ne te lave, tu n'auras point de part avec moi.
« Simon-Pierre lui dit : Alors, Seigneur, non seulement les pieds, mais les mains et la tête. »
1 Joan. xiu, 4.
On retrouve ici, en saint Jean, ce Pierre que nous avons déjà vu en saint Matthieu , en saint Marc et en saint Luc : si mobile, sujet à de si étranges retours; qui s'élance sur les flots, et crie l'instant d'après : Je péris; qui frappe de l'épée, et s'enfuit; qui jure de mourir plutôt que d'abandonner son maître, et qui le renie. Sa vive et impressionnable physionomie , observée par les quatre évangélistes, et partout si semblable à elle-même, suffirait à attester leur sincérité.
« Jésus lui dit : Celui qui est lavé n'a besoin que de laver ses pieds; car il est d'ailleurs tout pur. Or vous êtes purs; mais non pas tous. Il savait qui le trahirait, et c'est pourquoi il ajouta : Vous n'êtes pas tous purs. » Mais ce mot énigmatique, que saint Jean comprit plus tard, paraît n'avoir fait, à ce moment, aucune impression sur l'esprit des apôtres.
« Après cela, Jésus reprit ses vêtements, se remit à table et leur dit : Savez- vous ce que je viens de faire? Vous m'appelez Maître et Seigneur, et vous dites bien , car je le suis. Si donc je vous ai lavé les pieds , moi Maître et Seigneur, vous devez vous laver les pieds les uns aux autres; car je vous ai donné l'exemple, afin que, comme j'ai fait, vous fassiez aussi. »
Puis, l'esprit rempli de la pensée du traître qui était là, dont il venait de laver les pieds, il ajouta, mais toujours à mots couverts , pour que ses apôtres ne comprissent pas encore, et que sa parole n'allât qu'à Judas, comme un glaive d'amour d'autant plus pénétrant qu'il était plus discret : « Je ne dis pas cela de tous : je sais qui je choisis; mais il faut que cette parole de l'Ecriture s'accomplisse : Celui qui mange avec moi le pain lèvera le pied contre moi. »
C'est après avoir ainsi préparé ses apôtres pal* ce grand acte d'humilité, après avoir réveillé en eux l'idée delà pureté , de la charité mutuelle , que Jésus institua le sacrement de la sainte Eucharistie. La formule sacrée en fut insérée dès l'origine dans l'Evangile de saint Matthieu, et certainement d'après le texte conservé par les apôtres *. Saint Marc la copie exactement*. Saint Luc y ajoute deux ou trois mots relatifs à des circonstances accessoires '. Quant à saint Jean , qui entre dans de si beaux détails sur la promesse de l'Eucharistie et sur les merveilleux entretiens qui accompagnèrent son institution, il n'en reproduit pas la formule. Tout le monde avoue, et saint Paul en est le témoin *, que, longtemps avant qu'il écrivît son Evangile, cette formule se répétait chaque jour sur tous les autels du monde.
Voici cette formule sacrée :
« Pendant qu'ils soupaient, Jésus prit du pain, et (ayant rendu grâces, Luc. xxn, 19) il le bénit, le rompit et le donna à ses disciples en disant : Prenez et mangez : ceci est mon corps (Matth. xxvi , 26 ; Marc, xiv, 22), qui est donné pour vous. Faites ceci en mémoire de moi (Luc. xxn, 19).
« De même , prenant la coupe ( après qu'il eut soupe , Luc. XXII, 20), il rendit grâces, et il la leur donna en disant : « Buvez-en tous: ceci est mon sang, le sang du Testament nouveau, qui sera répandu pour plusieurs (pour vous, Luc. XXH, 20), en rémission des péchés
1 Matth. xxvi, 26.
2 Marc, xiv, 22.
3 Luc. xxn, 19.
* I Cor. xi, 23.
(Matth. xxi, 27, 28; Marc, xiv, 23; Luc. xxu , 20); et ils burent tous de ce qui était dans la coupe1. »
Ceci est mon corps ! Ceci est mon sang ! Déjà précédemment il avait dit : Le pain que je donnerai, c'est ma chair que je dois donner pour le salut du monde. Celui qui mange ma chair et boit mon sang a la vie en lui. Car ma chair est vraiment une nourriture, et mon sang est vraiment un breuvage ". Or ce qu'il avait promis au désert, il l'exécute. « Ceci est mon corps, qui est donné et, selon la force de l'original, rompu pour vous. Ceci est mon sang, qui est répandu pour vous.»
Au premier coup d'œil, ce don paraît étrange. Mais au fond Jésus ne donne que ce que l'homme désire; il ne fait ici que ce que l'homme fait lui-même. L'homme aussi nourrit l'homme. Il le nourrit de son esprit; il le nourrit de sa chair; il le nourrit de son sang; il le nourrit de son amour. L'homme ne vivrait pas si quelque autre homme , ou plus grand ou plus tendre, ne le nourrissait de sa substance. A la lettre, la mère nourrit son enfant de son corps et de son sang, sous la forme divine du lait. Pourquoi Dieu ne pourrait-il pas faire ce que fait la mère? Pourquoi ne trouverait-il pas une forme , accommodée à notre nature, par laquelle il nous communiquerait sa substance, pour être l'aliment de nos âmes? Chaque jour à table,
1 Cœnantibus autem eis, accepit Jésus panem (et gratiasegit, — Luc. xxu, 19), et benedixit ac fregit, deditque discipulis suis, et ait : Accipite et comcdite; hoc est corpus meum (Matth. xxvi, 26).
Hoc est corpus meum, quod pro vobis datur. Hoc facite in meam commemoratîonem (Luc. xxu, 19).
Similiter et accipiens calicem (poslquam cœnavit, — Luc. xxu, 20), gratias egit, et dédit illis, dicens : Bibite ex hoc omnes; hic est enim sanguis meus, novi Testamenti, qui pro multis effundeiur, in remissionem peccatorum (Matth, xxvi, 27-28).
Et biberunt ex illo omnes (Marc, xiv, 23).
* Joan. vi.
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nous prenons im aliment terrestre, qui entretient la partie fragile de notre être, nous soutient pour un temps, et retarde l'arrivée de la mort. Quelle répugnance donc à ce qu'il y ait un aliment immortel, un pain céleste qui nourrisse la partie immortelle de notre être, et nous aide à traverser la mort? Est-ce qu'il n'y a pas du divin en nous? Est-ce que Dieu n'est pas la faim, la soif éternelle de notre âme? Pourquoi alors n'en serait-il pas l'aliment? Et puisqu'il est invisible , impalpable, pourquoi ne se donnerait-il pas à nous sous une forme qui ne serait autre chose que le signe visible, l'avertissement public de son invisible présence? Là s'achève l'éternelle Religion. Là Dieu descend vraiment jusqu'à l'homme, et l'homme monte vraiment jusqu'à Dieu. Là Dieu et l'homme se rencontrent dans une union où tous les rêves de l'humanité sont dépassés, et où toutes les tendresses de Dieu sont satisfaites.
Cependant le cœur de Jésus souffrait. Après le don qu'il venait de faire à ses disciples et au monde, il débordait d'amour et avait besoin de s'épancher; mais un Judas le gênait. Il n'y a d'abandon possible qu'à la condition de la pleine union des cœurs, dans la simplicité d'une confiance mutuelle. Or tel n'était pas Judas: cœur fermé, et, plus que fermé, cœur hostile. Il fallait donc ou que l'amour l'ouvrît et que le repentir le transformât, ou que Judas sortît de l'assemblée. Jésus essaya un nouvel effort pout ramener à lui le disciple coupable. « Après cela, dit l'Evangéliste , Jésus fut troublé 1 : » troublé comme l'est une more quand elle voit son enfant sur le bord d'un abime; troublé comme l'est un cœur pur à la pensée d'un crime
1 Juan, xiu, 21.
JÉSUS-CÏTRIST 501
horrible; et il laissa échapper ce cri : « En vérité, en vérité je vous le dis, un de vous va. me trahir1. »
On imagine l'émotion des apôtres à ce mot. Tous se lèvent, et quittent leurs places. Ils entourent Jésus. Et chacun de lui dire avec effroi: « Est-ce moi, Seigneur? est-ce moi? » Sous peine de se faire connaître en restant silencieux, il faut que Judas s'approche. « Est-ce moi, Seigneur? dit-il. — Oui, reprend Jésus1, » mais à voix basse, discrètement et délicatement, de manière à n'être entendu de personne.
Cependant on reprend ses places. Mais la tristesse plane sur la petite assemblée. Simon -Pierre veut en avoir son cœur net. « L'un des disciples, celui que Jésus aimait, était à ce moment couché sur son sein. » Peut-être, en entendant ce mot douloureux, avait -il laissé tomber sa tête plus tendrement sur le cœur de son Maître chéri. Peut-être, ravi de la communion qu'il vient de faire, y achève-t-il son action de grâces dans un recueillement extatique qui le laisse étranger à ce qui se passe autour de lui. Quoi qu'il en soit, c'est à ce disciple que Pierre s'adresse. « Simon-Pierre lui fait signe de demander à Jésus de qui il avait voulu parler. Ce disciple donc étant couché sur le sein de Jésus , lui dit : Seigneur, qui estce? Jésus lui répondit : C'est celui à qui je vais envoyer un morceau de pain trempé dans le plat3. » Dans l'antiquité, il arrivait souvent qu'au milieu du repas le Maître trempait ainsi un morceau de pain , et l'envoyait à un de ses hôtes en signe d'honneur et de particulière affection. C'était donc un dernier effort de la part de Jésus, et le
i Luc. xit, 22.
2 Matth. xxvi, 22; Marc, xiv, 19.
3 Joan. xin, 23-30.
regard dont il accompagna cet acte dut être ineffable. Si le cœur de Judas se fût brisé , il pouvait encore obtenir grâce. S'il résistait, c'était à jamais fini. Aussi l'Evangéliste ajoute : « Sitôt que Judas eut pris ce morceau , Satan entra en lui. Alors Jésus lui dit: Ce que tu fais, fais-le promptement. Mais nul de ceux qui étaient à table ne comprit ces mots. Et plusieurs même pensaient que, comme Judas avait la bourse, Jésus voulait lui dire : Va acheter ce qui est nécessaire pour la fête, ou donne quelque chose aux pauvres. Quant à Judas, après qu'il eut pris ce morceau, il sortit aussitôt. Or il était nuit1. »
Ce départ rendit au cœur de Jésus toute sa liberté, jusque-là comprimée par la vue du traître. Le voilà seul avec ses disciples. La nuit vient; c'est sa dernière nuit. Les apôtres , attendris par tout ce qui s'est passé , se pressent autour de lui. Son cœur s'épanche, et, dans un incomparable entretien, qui est bien ce que la terre a jamais entendu de plus sublime, de plus bienfaisant et de plus tendre, il leur fait ses dernières recommandations et ses adieux.
Son premier mot est comme un cri de joie, à la pensée du traître qui disparaît, et dont la trahison, comme toutes .«yrf trahisons , toutes les lâchetés et toutes les infamies t ne servira qu'à la gloire de Dieu et de celui qui est trahi, a Ohl maintenant, voilà que le Fils de l'homme est glorifié et que Dieu aussi est glorifié en lui ; et Dieu le glorifiera encore, et ce sera bientôt*. »
Après ce cri, Jésus se tourne vers ses disciples. II les regarde avec tendresse , en pensant à la séparation qui est si prochaine. « Mes petits enfants, je ne suis plus que pour
1 Joan. xni , 27.
s Ibid., 31, 32.
un peu de temps encore avec vous. Vous me chercherez, et ce que j'ai dit aux Juifs : Où je vais, vous ne pouvez venir, je vous le dis à vous-mêmes. Je vous donne un commandement nouveau : Aimez-vous les uns les autres, comme je vous ai aimés. C'est à cela que le monde connaîtra que vous êtes mes disciples , si vous vous aimez les uns les autres. » Jésus ne s'était pas encore servi de ce mot : Mes petits enfants. Mais au moment de quitter ceux qu'on aime , la langue s'attendrit avec le cœur.
Cependant les apôtres ne pouvaient se faire à l'idée de cette séparation , et encore moins l'accepter. Pierre prend vivement la parole, a Alors Simon-Pierre lui dit : Seigneur, où est-ce que vous allez? Jésus lui dit : Où je vais, vous ne pouvez venir maintenant; vous viendrez plus tard. Pierre reprit; Pourquoi ne puis-je vous suivre maintenant? Je donnerais ma vie pour vous! » En d'autres termes, ne nous séparons pas. S'il faut mourir, mourons ensemble, pour demeurer toujours ensemble. C'est le cri de tous ceux qui aiment.
a Jésus reprit : Tu donnerais ta vie pour moi I En vérité, en vérité je te le dis, le coq ne chantera point que tu ne m'aies renié trois fois1. » Triste parole, où l'on voit ce qu'est la pauvre nature humaine, même, hélas! dans les meilleurs, et qui atteste la clairvoyance divine de Jésus. Elle fut comme un coup de foudre pour Pierre; il en fut atterré , et depuis ce moment il ne reprend plus la parole jusqu'à la fin de ce discours.
Cependant ce mot de Pierre avait attendri le cœur de Jésus. Après tout, Pierre avait raison : quand on s'aime, il ne faut pas se séparer. C'est ce que Jésus va leur dire. Il rentre dans la pensée de Pierre avec une tendresse in-
i Joan. xin, 31-38,
504 Jésus- cniusT
finie: « Que votre cœur ne se trouble pus : vous croyez en Dieu, croyez aussi en moi. Il y a plusieurs demeures dans la maison de mon Père. Je vais vous y préparer un lieu. Puis je reviendrai et je vous prendrai avec moi , afin que là où je suis, vous y soyez aussi.
« Mais du reste, ajouta-t-il, comme pour provoquer de nouvelles questions, vous savez où je vais et vous en savez le chemin. »
Pierre se tait. Saint Jean repose sur la poitrine du Maître et comprend tout, mais ne dit rien. Cette fois, c'est Thomas qui prend la parole. « Thomas lui dit: Nous ne savons point où vous allez. Comment donc en saurions-nous le chemin? »
Jésus reprend. Il a affirmé tout à l'heure la certitude et la joie d'une réunion finale. Tous se retrouveront dans la maison de son Père. Maintenant il fait un pas de plus. Ils se retrouveront en son Père : car le Père n'est pas dans le ciel; c'est le ciel qui est dans le Père. Et pour arriver au Père, il n'y a qu'un chemin , c'est le Fils. « Et Jésus leur dit : Je suis la voie , la vérité et la vie. Nul ne vient au Père que par moi. Si vous me connaissiez, vous connaîtriez aussi mon Père. Mais vous le connaîtrez bientôt, et déjà vous l'avez vu. »
C'est le tour de Philippe de prendre la parole. Contemplatif et aimant, il laisse échapper un cri : « Seigneur, montrez-nous le Père, et ce sera assez. Jésus lui dit : Quoi 1 depuis si longtemps je suis avec vous, et vous ne connaissez pas qui je suis! Philippe, qui me voit, voit aussi le Père. Comment dis-tu donc: Montrez-nous le Père? Ne croyez-vous pas que je suis en mon Père, et que mon Père est en moi? Croyez-!-} du moins à cause des œuvres que je fais. »
C'est-à-dire ne vous effrayez pas de la séparation : elle aura un terme. Croyez seulement en moi, à ma divinité que j'affirme, à mes œuvres qui la prouvent, et si vous me restez unis par la foi, nous nous retrouverons un jour dans mon Père. Du reste, cette séparation qui vous afflige ne sera qu'apparente. Vous ne me verrez plus , mais je ne vous quitterai pas. Je vous ai choisis pour une grande mission, et afin que vous soyez capables de l'accomplir, voilà que je vais demeurer en vous.
« Je ne vous laisserai point orphelins; je viendrai à vous encore un peu de temps, et le monde ne me verra plus; mais vous, vous me verrez toujours, parce que je vivrai, et vous vivrez aussi. En ce jour-là vous connaîtrez que je suis dans le Père , et que vous êtes en moi , et que je suis en vous. Celui qui a reçu mes commandements, et qui les garde, c'est celui-là qui m'aime; et celui qui m'aime, mon Père l'aimera, et je l'aimerai aussi, et je me révélerai à lui. »
Judas, non l'Iscariote, prit alors la parole. Ils attendaient un règne visible, extérieur, une descente de Dieu éclatante sur la terre. Et voilà qu'on ne parle plus que d'un royaume intime, invisible. Tous les plans sont donc modifiés. Pourquoi cela? « Judas lui dit : Seigneur, que veut dire que vous vous révélerez à nous et pas au monde? » Jésus continue comme s'il n'avait rien entendu. Il affirme de nouveau le caractère intime de ce royaume, dont l'amour divin sera à la fois l'architecte et le ciment : « Celui qui m'aime gardera ma parole, et mon Père l'aimera, et nous viendrons en lui, et nous demeurerons en lui. »
Il ajouta: « Voilà tout ce que je voulais vous dire avant de me séparer de vous. Mais le Paraclet, l'Esprit-Saint que
le Père vous enverra en mon nom, vous enseignera tout, et il vous fera souvenir de ce que je vous ai dit. »
Et, son cœur s'attendrissant avec ce dernier mot, il dit encore : « Je vous laisse ma paix; je vous donne ma paix. Je vous la donne, non comme le monde donne la sienne. Que votre cœur ne se trouble pas ; qu'il ne craigne rien. Vous avez entendu ce que je vous ai dit : Je m'en vais, et je reviendrai à vous. Si vous m'aimiez, vous vous réjouiriez de ce que le Fils de l'homme s'en va au Père, qui est plus grand que lui. Je ne vous parlerai plus guère; car le prince de ce monde vient. Il n'a aucun droit sur moi; mais afin que le monde connaisse que j'aime mon Père, je vais accomplir ce qu'il m'a commandé. Levez-vous, sortons d'ici. »
On eût dit que Jésus avait senti l'approehe de son invisible ennemi. Et peut-être qu'en effet Judas , qui savait où il était, se préparait à venir l'y arrêter. Jésus ne veut pas que la salle de son amour soit profanée; et d'ailleurs il a besoin de quelques heures encore avant de commencer son sacrifice. 11 se lève donc, et ses disciples le suivent. Ils traversent silencieusement les rues de Jérusalem, et gagnent quelque endroit retiré, sur une des pentes couvertes de vignes qui descendent dans la vallée de Cédron. Là Jésus s'assied et fait asseoir ses disciples autour de lui. Sa pensée s'étend avec son regard. La triste Jérusalem est là sous ses yeux, image de l'humanité et du monde. Il pense à ses apôtres qui vont y porter sa parole. Dans quelle union ne faudra-t-il pas qu'ils demeurent avec lui pour accomplir une pareille œuvre? Les vignes qu'il vient de traverser, au milieu desquelles il est assis , lui fournissent une comparaison. Selon son habitude il la saisit, et c'est par là qu'il reprend son discours.
« Je suis la vigne, et mon Père est le vigneron. Toute branche qui ne porte point de fruit en moi , il la retranchera; et toutes celles qui portent du fruit, il les taillera, pour qu'elles en portent davantage. Quant à vous , vous êtes purs déjà, comme je vous l'ai dit; mais demeurez en moi, et moi en vous. Comme la branche ne saurait porter de fruit d'elle-même et si elle ne demeure attachée au cep, ainsi de vous, si vous ne demeurez en moi. »
Mais comment faire pour être uni à Jésus aussi intimement que le sarment l'est au cep? Il y en a un moyen , c'est l'amour. « Comme mon Père m'a aimé, ainsi je vous ai aimés; demeurez dans mon amour. Il n'y a point de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis.
« Vous êtes mes amis, si vous faites tout ce que je vous ai dit. Je ne vous appellerez plus mes serviteurs, car le serviteur ne sait pas ce que fait son maître ; mais je vous appellerai mes amis , parce que tout ce que mon Père m'a appris, je vous l'ai fait connaître.
a Ce n'est pas vous qui m'avez choisi; c'est moi qui vous ai choisis, et qui vous ai établis, afin que vous alliez, et que votre fruit demeure.
« Je vous recommande encore ceci , c'est que vous vous aimiez les uns les autres *. »
Ainsi, et de plus en plus, tout se réduit à l'amour. Tout part de l'amour et tout y retourne. Tout cédera, s'ils le veulent , à la sublime contagion de l'amour.
Il est vrai qu'en face de ce royaume de la charité, il y en a un autre, dont le principe est tout opposé, et qui va lui déclarer une guerre acharnée. Mais que pourra-t-il, en définitive? Jésus en peint l'hostilité sous les plus vives couleurs, et en même temps il annonce le secours.
1 Joaa sv, 1-17.
« Si le monde vous hait, sachez qu'il m'a haï le premier. Si vous eussiez été du monde, le monde eût aimé ce qui était à lui; mais parce que vous n'êtes point du monde, et que je vous ai choisis du milieu du monde, à cause de cela le monde vous hait. Souvenez-vous de ce que je vous ai dit : Le serviteur n'est pas plus grand que son maître. Si donc ils m'ont persécuté, ils vous persécuteront aussi. Si je n'étais pas venu , si je ne leur eusse point parlé, si je n'avais pas fait parmi eux des œuvres que nul n'a faites, ils n'auraient point de péché. Mais maintenant ils ont vu ces œuvres, et ils n'en ont pas moins haï moi et mon Père. Aussi ils n'ont point d'excuse de leur péché.
« Je vous dis ceci afin que vous ne vous scandalisiez point. Ils vous chasseront hors des synagogues, et le temps approche où quiconque vous fera mourir s'imaginera rendre gloire à Dieu. Je ne vous ai pas dit ces choses dès le commencement , parce que j'étais avec vous. Je vous les dis aujourd'hui, afin que, quand elles arriveront, vous vous souveniez que je vous les ai prédites. »
C'est à ce moment probablement, après avoir annoncé aux siens les haines, les persécutions, la mort même, que "Jésus arrêta ses regards sur Pierre « : Simon, Simon, lui dit-il, voilà que Satan a demandé à vous cribler, comme on crible le froment; mais j'ai prié pour toi, afin que ta foi ne défaille point. Toi donc, quand tu seras converti un jour, affermis tes frères1. »
C'est-à-dire que tout pourra défaillir en Pierre, excepté la foi. Il pourra trembler sous les menaces des ennemis, s'agiter et tomber sous les orages des passions. Il pourra perdre la vertu, puisqu'il est homme; jamais la vé. tl
i Luc. xxn, 31-34.
JÙSUS-CHKIST 509
faut bien que, dans l'incertitude des choses, à travers les brouillards qui couvriront la terre, il y ait toujours un point lumineux, une étoile fixe, un phare qui ne défaille pas, une parole et un enseignement infaillibles. Voilà ce que Jésus promet à son Eglise par le ministère de Pierre et de ses successeurs. Mais il indique délicatement à Pierre que l'heure de ce sublime privilège n'est pas encore venue pour lui. Il faut qu'il traverse de tristes ombres; qu'il apprenne , par la chute que lui a annoncée Jésus, à se défier de lui-même, et qu'il se prépare, par le repentir, à devenir le chef infaillible d'une Église immortelle.
Après ce mot adressé à saint Pierre , Jésus regarde ses autres apôtres : « Quand je vous ai envoyés, leur dit-il, sans bâton, sans besace et sans chaussure, quelque chose vous a-t-il manqué? — Rien, » répondirent-ils. Il reprit : « Mais maintenant, quiconque a une bourse, qu'il la prenne; et que celui qui n'en a point vende sa tunique et achète une épée ; car je vous le dis , il faut que cette parole de l'Ecriture s'accomplisse en moi : Il a été mis au rang des scélérats. » Les apôtres ne comprenant pas bien le sens de cette parole : « Que celui qui n'a pas d'argent vende sa tunique et achète une épée, » lui dirent : « Seigneur, il y a ici deux glaives, les voici. » Jésus répondit : « C'est assez.»
Cependant Jésus s'était levé sur ce dernier mot, et remis en marche. Il suivait le chemin qui va de Jérusalem à Gethsémani, l'esprit de plus en plus livré à la grande pensée du moment, celle de son départ, Il reprit ainsi son discours : « Encore un peu de temps, et vous ne me verrez plus; puis un peu de temps encore, et vous me verrez, parce que je m'en vais à mon Père. Sur quoi, quelques-uns de ses disciples se dirent entre eux : Que signifie ce qu'il nous dit? Que veut-il dire par cette parole:
Encore un peu de temps ? et cette autre : Parce que je vais au Père? Nous ne comprenons pas ce mot qu'il nous dit. »
Cette espèce d'aparté montre bien que les apôtres n'étaient plus groupés et assis autour de Jésus, mais qu'on s'était remis en marche. Jésus se retourne vers ceux qui , le suivant à distance, s'entretenaient ainsi, et il leur donne une nouvelle preuve de sa clairvoyance toute divine. « Vous discutez entre vous sur ce que j'ai dit ■ Encore un peu de temps, et vous ne me verrez plus, et encore un peu de temps, et vous me verrez. En vérité, en vérité je vous le dis, vous pleurerez et vous vous lamenterez , et le monde se réjouira , et vous serez plongés dans la tristesse ; mais votre tristesse sera changée en joie. Quand une femme enfante, elle est dans la douleur, parce que son heure est venue; mais dès qu'elle a mis au monde un fils, dans sa joie elle ne se souvient plus de ses angoisses, parce qu'un homme est né. Vous donc aussi , vous avez maintenant de la tristesse; mais vous me verrez, et votre cœur se réjouira, et nul ne vous ravira votre joie. En ce jour-là vous ne me ferez plus aucune question.
« Tout cela , je vous l'ai dit souvent, mais en paraboles. Voici l'heure de vous parler ouvertement :
« Je suis sorti du Père, et je suis venu en ce monde; maintenant je quitte le monde, et je m'en retourne à mon Père1. »
A ce mot, résumé simple et net de tous les mystères de son existence passée , présente et future , les apôtres sont comme enveloppés d'une clarté subite; un cri unanime et spontané sort de leur cœur. « Ses disciples lui dirent : Voilà qu'en effet vous parlez ouvertement et sans parnbole.
1 Joan. xvi, 23-32.
Nous voyons bien à présent que vous savez toutes choses , et qu'il n'est pas besoin qu'on vous interroge. Nous croyons donc que vous êtes issu de Dieu.
« Jésus reprit : Vous croyez maintenant. C'est bien; car voici, l'heure vient, et elle est déjà venue, où vous serez dispersés, chacun de votre côté, et vous me laisserez seul; ou plutôt non, je ne suis jamais seul, car mon Père est avec moi. Je vous ai dit tout cela, afin que vous mettiez votre paix dans votre foi en moi. Vous aurez bien à souffrir; mais ayez confiance, j'ai vaincu le monde. »
C'est par ce mot, à la fois tendre et triomphal, que Jésus met fin à cet entretien. Ses apôtres croient en lui. Son œuvre est donc finie. Il ne lui reste plus qu'à remercier Dieu, qu'à lui confier ses disciples. Jésus s'arrête, lève les yeux au ciel, et épanche une dernière fois son cœur dans une incomparable prière. Saint Jean seul nous a gardé le souvenir de ce moment solennel *.
« Alors Jésus , ayant fini son discours, leva les yeux au ciel , et dit :
« Mon Père, l'heure est venue; glorifiez votre Fils pour que votre Fils vous glorifie. Vous lui avez donné pouvoir sur tous les hommes afin qu'à tous il donne la vie éternelle, cette vie qui consiste à vous connaître, vous qui êtes le seul vrai Dieu, et celui que vous avez envoyé, Jésus-Christ.
« Je vous ai glorifié sur la terre; j'ai achevé l'œuvre dont vous m'avez chargé; et maintenant, vous, ô mon Père, glorifiez-moi en vous-même de cette gloire QUE j'ai eue en vous avant que le monde fut.
« J'ai fait connaître votre nom aux hommes que vous
* Joan. xvu, 1 -26.
512 JÉStJS-CHRIST
m'avez donnés d'au milieu du monde; ils étaient à vous, et vous me les avez donnés, et ils ont gardé votre parole. Ils savent maintenant que je suis sorti de vous, et ils croient que vous m'avez envoyé.
a C'est pour eux que je prie.
« Je ne prie point pour le monde , mais pour ceux que vous m'avez donnés, et qui étaient à vous.
« Tout ce qui est à moi est à vous, et tout ce qui est à vous est à moi; et je suis glorifié en eux.
« Déjà je ne suis plus dans le monde ; je m'en vais à vous, mais eux ils restent dans le monde. Père saint, conservez-les en votre nom, eux que vous m'avez donnés, afin qu'ils soient un, comme nous.
« Lorsque j'étais avec eux, je les gardais en votre nom. Je les ai tous gardés, et nul n'a péri , hors le fils de perdition , afin que l'Ecriture fût accomplie. Mais maintenant je viens à vous, et je dis ces choses, étant encore dans le monde, afin qu'ils aient en eux la plénitude de ma joie.
« Je leur ai donné votre parole, et le monde les a eus en haine, parce qu'ils ne sont point du monde, comme moi non plus je ne suis pas du monde. Toutefois je ne vous demande pas de les ôter du monde, mais de les préserver du mal.
« Sanctifiez-les dans la vérité : votre parole est vérité.
« Comme vous m'avez envoyé dans le monde, moi aussi, je les envoie dans le monde. Et pour eux je me sanctifie moi-même, afin qu'ils soient sanctifiés dans la vérité.
« Je ne prie pas pour eux seulement; je prie pour tous ceux qui, par leur parole, croiront en moi. Qu'ils soient tous un, comme vous, mon Père, vous êtes en moi, et moi en vous. Qu'ainsi ils soient en nous, et que par là le monde croie que vous m'avez envoyé.
« Je leur ai donné la gloire que vous m'avez donnée, afin qu'ils soient un, comme nous sommes un. Je suis en eux, et vous en moi, pour qu'ils soient consommés dans l'unité, et que le monde connaisse que vous m'avez envoyé, et que vous les avez aimés comme vous m'aimez moi-même.
« Mon Père, là où je suis, je veux que ceux que vous m'avez donnés y soient aussi avec moi, pour qu'ils voient la gloire que vous m'avez donnée , vous qui m'avez aimé avant que le monde fût.
« Père juste, le monde ne vous a point connu ; mais moi, je vous ai connu, et ceux-ci à leur tour ont connu que vous m'avez envoyé. Et je leur ai fait connaître votre nom, et je le leur ferai connaître , afin que vous les aimiez de l'amour dont vous m'avez aimé, et que je sois en eux moi-même! »
Voilà ces pages où respirent la tendresse de l'homme , la mélancolie du mourant, la sérénité du ] ieu. Rien n'y est apprêté. Tout y est simple. On y sent même une sorte de décousu, comme dans les propos interrompus d'un repas. Mais à traversées répétitions, ce va-et-vient d'un entretien familier, éclate, comme elle ne l'avait pas encore fait, l'adorable beauté du Fils de l'homme. On dirait qu'elle grandit avec les approches de la mort. Qu'on se rappelle le sermon sur la montagne, ce suave début du ministère de Jésus en Galilée : c'est la même élévation morale, la même doctrine, mais plus chaude ici, plus tendre, plus aimante; il y a là des accents que nous n'avons pas encore entendus. Et avec cela un calme surnaturel, un courage qui semble devenir, lui aussi, plus lumineux, plus ardent, plus fort, plus tranquille, à proportion du danger. 11 voit la mort, il en parle simplement, ou plutôt
sachant qui il est, quel bien sa mort apportera à l'humanité, il va au-devant d'elle dans une sorte de tressaillement magnanime. Cette joie, d'un ordre si élevé, se mêle à la douleur des adieux , et leur fait un caractère unique, à la fois humain et divin , triste comme la terre, paisible et serein comme le ciel. Et,* parce que le trait suprême de toute beauté devait nécessairement se trouver dans, une chose si belle, une tendresse divine enveloppe tout ce discours; il est, pour ainsi dire, baigné dans un amour qui déborde. De telles pages ne se discutent pas ; elles portent leur authenticité avec elles. On les lit à genoux; on les mouille de ses larmes; et on ferme le livre avec la conviction qu'un Dieu seul a pu penser, sentir et aimer ainsi 1