LE JUGEMENT DE JESUS ET SA CONDAMNATION A MORT
(jeudi soir et vendredi de la deunière semaine; 13 et 14 de nisan; 17 et 18 mars 782)
En sortant de Jérusalem, après avoir traversé le Cédron, on rencontrait, un peu sur la droite, une villa qu'on appelait la villa de Gethsémané 1. Un vaste jardin entourait la maison et en faisait, aux portes de la ville, une solitude profonde. A l'extrémité du jardin était un massif de grands oliviers. Jésus avait l'habitude d'y venir avec Bes disciples, et iî n'est pas douteux que cette villa n'ait appartenu à l'un d'eux. Quoi qu'il en soit, c'est là qu'il se dirigea après avoir achevé sa prière*. Il laissa ses apôtres à la maison, à l'exception de trois, Pierre, Jacques et Jean, qu'il emmena avec lui sous le massif d'oliviers 3. Il était arrivé à cette heure suprême où l'on a besoin d'être entouré de ceux qu'on aime le mieux, a Tout à coup, dit
1 Geth-Sémané. Pressoir d'huile, parce que sans doute il y avait là un pressoir à olives.
2 Joan. xvm, 1 , 2.
» Marc, xiv, 83.
516 JÉSUS-CHKIST
l'Evangéliste, il commença à trembler, et à être pris d'angoisse, et à s'attrister, et à tomber dans l'accablement. Et il leur dit : Mon âme est triste jusqu'à la mort, attendez ici et veillez avec moi 1 . »
Quelques critiques s'étonnent d'une crise aussi violente après le calme auguste des derniers discours. C'est cependant l'histoire de toute âme dans les grandes épreuves. De loin, on a de la force; et cette force, on la retrouve ensuite quand le mallieur est venu. Mais entre ces deux moments, il y en a un où l'âme se sent comme submergée dans la douleur. Les plus forts sont près de défaillir. Jésus, précisément parce que son âme était d'une pureté parfaite, avait une sensibilité exquise. Il était accessible, comme ne l'a jamais été aucun homme, à toute émotion légitime. Celle-ci fut effroyable.
« Tout à coup, comme il achevait ces mots, il fut comme emporté par l'angoisse, à la distance d'environ un jet de pierre. Là il tomba la face contre terre, priant et disant : Mon Père, s'il est possible, que ce calice s'éloigne de moi!... Cependant non pas ce que je veux, mais ce que vous voulez' I »
Quelque temps après, sentant que la douleur l'accable, il se lève, et revient vers 6es apôtres. 0 douceur de l'amitié l même les plus saints, les plus forts, ne peuvent se passer de son secours. Mais, ô tristesse du cœur de l'homme, qui fait toujours défaut quand on en a le plus besoin ! « Il vint donc à ses apôtres, et il les trouva qui dormaient, et il dit à Pierre : Simon , tu dors , tu n'as pu veiller une heure avec moi 3 1 »
i Matth. xxvi , 37, 38.
2 Luc. xxii, 41.
:î Marc, xi v, 32.
Après ce mot d'une si inexprimable angoisse , il s'éloigna une seconde fois, et comme l'agonie continuait et redoublait d'intensité, il se mit à prier plus ardemment, et il disait : « Abbal mon Père, toutes choses vous sont possibles! que ce calice passe loin de moil... Toutefois non pas ce que je veux , mais ce que vous voulez ' ! »
Comme s'il eût dit : Je ne renonce pas à racheter l'humanité. Mais la croix, une telle croix, est-elle donc le seul moyen? l\e pourrait-on pas trouver quelque autre mode de réconciliation? Père, toutes choses vous sont possibles l C'est comme un cri , un suprême appel à tout ce qu'il y a d'amour et de puissance en son Père.
Accablé de ces pensées, il se lève une seconde fois. Il revient à ses disciples. Mais, hélas! « il les trouva qui dormaient encore; leurs yeux étaient appesantis, et ils ne savaient que lui répondre *. »
Ce spectacle acheva de le briser. Il les laisse, revient à la même place, et tombe de nouveau à genoux. Mais il était à i)out de forces. « Et voilà, dit l'Évangéliste, qu'une sueur abondante, comme des grumeaux de sang, commença à couler jusqu'à terre 3. » La souffrance morale était devenue si intense, qu'il en résultait une sorte de désorganisation physique. Et comme les amis de la terre le délaissaient, « un ange du ciel apparut et vint le fortifier *. » Eternelle leçon pour ceux qui devraient consoler, et qui s'éloignent à l'heure de l'épreuve ; et pour ceux aussi qui souffrent, et qui, voyant inutiles et absentes les
1 Malth. xxvi, 42.
* Ibid., 43; Marc, xiv, 35.
3 Luc. xxn, 43.
* Ibid., 43.
consolations de la terre, devraient compter sur « l'ange du ciel » qui ne manque jamais.
Telle fut la scène douloureuse du jardin des Olives. On y entrevoit comme trois étapes, trois abîmes plus profonds les uns que les autres, où Jésus descend successivement , jusqu'à ce que la sueur de sang et l'arrivée de l'ange nous apprennent qu'il a touché le fond. Et ce n'est là que la forme extérieure de l'épreuve! Qui dira sous quelles pensées s'affaissa ainsi Jésus? quels sentiments firent éclater ce cœur si fort, et couchèrent la victime, toute sanglante, sous les oliviers? quelles vues du présent et de l'avenir? Du moins, là encore, il resta le modèle éternel de l'humanité. Trois fois il dit : Fiat ! Après quoi il se releva en possession de la force céleste et du calme profond qu'apporte toujours le sacrifice accepté. « Levez-vous , dit-il à ses apôtres, voici l'heure : le Fils de l'homme va être livré aux mains des méchants. Marchons, celui qui doit me trahir est là *. »
Judas, en effet, arrivait. Il est probable qu'il le cherchait depuis quelque temps déjà. Peut-être avait-il été frapper à la porte du cénacle , et , n'y trouvant plus Jésus , il avait fouillé les environs de Jérusalem, les lieux où Jésus allait de préférence; et il avait fini par se rendre à la villa de Gethsémané, où il savait que Jésus se retirait souvent'. Au besoin, s'il ne l'eût pas rencontré là, il aurait été jusqu'à Béthanie ; mais , par délicatesse , Jésus ne s'y était pas rendu, voulant épargner à Lazare, à Marthe et à Madeleine une semblable douleur. Judas avait pris avec lui les huissiers du temple, les valets d'Anne et de Caïphe, armés de bâtons; et, comme c'était un article de la légis-
1 Marr. xiv, 42.
* Joan. xvin, 2-
lation des provinces qu'aucune arrestation ne pût avoir lieu sans l'intervention des Romains, il avait requis une patrouille de soldats armés d'épées 1. Judas leur avait donné un signe pour le reconnaître. « Celui que j'embrasserai, leur avait-il dit, c'est celui-là; prenez-le '. »
On arriva ainsi à la villa , Judas marchant devant. Jésus, qui les sentait venir, s'avance seul au-devant d'eux. « Qui cherchez- vous " ? » leur dit-il. Les huissiers et les valets du grand prêtre hésitaient; les soldats romains ne le connaissaient pas. Judas alors prend les devants. « Salut, maître, » lui dil-il ; et il l'embrasse. « Mon ami, lui dit Jésus, dans quel but venez-vous ici4? » C'est la tendre parole que saint Matthieu met sur les lèvres de Jésus. Saint Luc en a une autre qui est plus poignante : « Judas , tu trahis le Fils de l'homme par un baiser 5 1 »
Cela dit, Jésus se retourne vers les soldats. « Qui cherchez-vous?— Jésus de Nazareth. — C'est moi. » Comment fut dit ce mot? avec quelle dignité ? quel accent? Ce qui est certain , c'est que les soldats en furent renversés , soit par une action miraculeuse, soit par cette simple apparition de la grandeur et de la majesté qui renverse aussi.
Une seconde fois Jésus leur pose la question , afin de leur faire bien dire que c'est lui , et lui seul qu'ils ont mission d'arrêter. Il ne veut se livrer qu'en réservant la liberté de ses disciples : « Qui cherchez-vous? — Jésus
1 Joan. xvin, 3.
? Marc, xiv, 44.
3 Joan. xvin, 4.
* Matth.xvi, 49, 50.
5 Luc. xxn, 48.
de Nazareth. — Je vous ai dit que c'est moi.. Puis donc que c'est moi que vous cherchez, laissez aller ceux-ci. » Et en disant ces mots il se livre à eux.
C'est alors que l'impétueux Simon, les voyant mettre la main sur son maître, ne se contient plus. 11 tire son épée, en frappe un des valets du grand prêtre, nommé Malchus, et lui abat l'oreille droite. C'était bien mal comprendre l'idéale beauté dont Jésus voulait marquer ses derniers moments; et il ne fallut rien moins que la guérison immédiate du blessé pour rétablir la situation morale du Sauveur compromise par cette faute. « Jésus dit à son disciple : Arrête-toi. Puis il toucha l'oreille de ce valet, et le guérit1. » Alors regardant Pierre, il lui dit avec fermeté : « Remets ton glaive dans le fourreau; car tous ceux qui se servent du glaive périront par le glaive. Penses-tu que je ne puisse pas prier mon Père, et il m'enverrait aussitôt douze légions d'anges. Mais alors je ne boirais donc pas la coupe que mon Père m'a préparée *1 »
En même temps il dit aux huissiers du temple : « Vous êtes venus à moi comme à un voleur, avec des épées et des bâtons. Cependant j'étais tous les jours au milieu de vous dans le temple, et vous ne m'avez pas pris. Il est vrai que mon heure n'était pas venue. Mais la voici. Voici votre heure et celle de la puissance des ténèbres. » A ces mots, tous les apôtres, l'abandonnant, s'enfuirent.
Saint Marc raconte qu'un jeune disciple qui habitait Gethsémané, réveillé en sursaut par le passage de la troupe armée , se leva , s'enveloppa seulement de son drap, et accourut pour voir ce qui allait arriver. Mais, saisi par les soldats, il s'échappa, laissant son léger vête-
1 Luc. xxn , 32.
* Matth. xxvi, 52; Joan. xvm, 11.
ment aux mains de ceux qui croyaient le tenir1. La certitude que Ja mère de saint Marc habitait alors Jérusalem , dans une maison située à l'écart, puisque les chrétiens s'y réunissaient au temps de persécution; la jeunesse de saint Marc; son titre de disciple; la complaisance avec laquelle est traité cet épisode, de si peu d'importance en soi, ont fait croire à l'antiquité que ce disciple n'était autre que saint Marc lui-même. Il aurait de la sorte mis discrètement sa signature au coin de son tableau.
Cependant le cortège s'était mis en marche. Il pouvait être minuit, une heure au plus. Jésus traverse captif les rues de Jérusalem encore silencieuses, et arrive chez Anne, beau-père du grand prêtre actuel. Sa maison , placée sur le mont Sion, était attenante à celle de Caiphe, avec une cour commune. Là on voulait avoir une première réunion, non officielle, où l'on entendrait Jésus et où l'on tâcherait d'obtenir de lui un mot qui pût le perdre, un aveu qui permît au sanhédrin de le condamner à mort. On comptait, pour obtenir cet aveu, sur l'habileté célèbre et l'astuce bien connue d'Anne, déposé alors du souverain pontificat, mais beau- père de Gaïphe, et l'âme de tout. Après quoi il n'y aurait plus qu'à faire ratifier la sentence par le procurateur romain. Ce qui semblait ne pas devoir présenter de difficultés.
Anne prit la chose de loin et commença à interroger Jésus « sur ses disciples et sa doctrine " », afin de le convaincre, par ses propres aveux, de conjuration et d'attentat contre la religion nationale. Jésus refusa d'entrer dans aucune explication. En un mot, plein de douceur et de dignité, il écarta toute idée de conciliabule secret et s'en
» Marc, xiv, 51, 52.
* Joan. xviu, 19.
référa à son enseignement, qui avait été public. « J'ai parlé publiquement au monde. J'ai toujours enseigné dans la synagogue et dans le temple où tous les Juifs s'assemblent, et je n'ai rien dit en secret. Pourquoi m'interrogezvous? Interrogez ceux qui m'ont entendu. Ceux-là savent ce que j'ai dit. »
Sur cette réponse, un des huissiers du temple lui donna un soufflet, disant : « Est-ce ainsi que tu réponds au grand prêtre? » Jésus lui dit : « Si j'ai mal parlé, montrez en quoi. Mais si j'ai bien parlé, pourquoi me frappez-vous ' ? »
Telle fut, d'après le résumé donné par saint Jean, cette première séance de nuit. Ce résumé, très court, mais très net, montre que, malgré son astuce, Anne ne put rien obtenir. On se décida donc, après avoir fait garrotter de nouveau Jésus , car il avait été délié pendant son audience, à l'envoyer officiellement au sanhédrin, qui avait été convoqué en toute hâte, et que devait présider le grand prêtre en exercice, Gaïphe.
Cependant ni Pierre ni Jean n'avaient pu se décider à abandonner leur maître. Jean, plus tendre, le suivit de plus près, et, comme il était connu du grand prêtre et des gens de sa maison, il entra facilement avec la troupe. Pierre suivait d'un peu plus loin, guère moins ardent cependant, profondément ému, mais ne connaissant personne, et ne sachant comment se présenter. Jean le vit, revint sur ses pas, et dit un mot à la portière, qui le laissa entrer ». La salle où Jésus allait subir l'interrogatoire du pontife était précédée d'un atrium, où les gardes se chauffaient autour d'un brasier. Pierre, qui voulait garder l'in-
1 Joan. xvm, 19.
cognito, crut que le plus simple était de payer d'audace, et il se mêla résolument à cette troupe. Il y était depuis quelque temps, se chauffant avec eux, lorsque la portière vint pour causer et avoir des nouvelles. A la lueur de la flamme, elle crut le reconnaître, et à voix basse elle dit aux gardes : « En voici un qui était avec lui. » Puis , l'ayant mieux examiné, et ne doutant plus, elle l'apostrophe directement: « Et toi, n'es-tu pas aussi des disciples de cet homme? » Cette vive et brève interpellation prend Pierre au dépourvu et lui fait perdre toute contenance. Il répond timidement : « Je ne sais pas ce que vous dites. » À ce moment le coq chanta; mais troublé de ce qu'il vient de dire , sentant tous les yeux arrêtés sur lui , Pierre ne l'entend pas. Il se trouve mal à l'aise au milieu de ce groupe. Ce grand feu donne trop de lumière. Ces yeux curieux l'embarrassent. Il attend un peu, et dès qu'il peut le faire sans éveiller l'attention , il s'éloigne et va se cacher un peu plus loin , dans l'ombre du vestibule «,
Cependant on avait convoqué les princes des prêtres, les anciens et les scribes chez Caïphe , et on y avait conduit Jésus. Mais l'embarras était grand. Avec toute sa ruse , Anne n'avait pu lui arracher un seul mot qui pût servir de base à une accusation capitale. Et comme Jésus s'en était référé à son enseignement public, on n'avait eu d'autre ressource que de chercher en toute hâte des témoins. On en avait fait comparaître plusieurs dont les dépositions augmentaient encore l'embarras, car elles ne concordaient pas entre elles. Enfin, on en avait trouvé deux dont les dépositions , relatives à un mot de Jésus , se rapprochaient assez l'une de l'autre : a Nous lui avons
1 Marc, xiv, 68.
entendu dire : Je puis détruire ie temple de Dieu et le rebâtir en trois jours1. » « Je détruirai ce temple bâti par la main des hommes; et dans trois jours j'en rebâtirai un autre qui ne sera pas fait de la main des hommes a.» Jésus n'avait pas dit cela'. Mais même en tordant la parole qu'il avait dite, pour en tirer un projet de révolte contre la loi et de menace contre le temple , il n'y avait pas de quoi le faire condamner à mort. Jésus d'ailleurs se taisait, et toutes les instances du président pour le faire s'expliquer sur ce mot n'avaient pu lui arracher une parole.
Il fallait donc arriver à la vraie question, qui était dans tous les esprits, mais qu'on hésitait à poser, à cause de sa gravité même. Le grand prêtre le tit avec une solennité toute religieuse ; il se leva au milieu du conseil , et lui dit: « Je t'adjure, au nom du Dieu vivant, de nous dire si tu es le Christ , le Fils de Dieu *. »
Jusque-là, Jésus s'était tu. Il avait attendu qu'on fût au sanhédrin, devant l'autorité religieuse compétente, en présence des princes des prêtres, des anciens, des scribes, et que la vraie question fût posée ; et bien qu'il sût que sa réponse allait lui coûter la vie, il parla. Le mot simple et court qu'il prononça est, dit un critique, la plus grande parole qui ait été prononcée sur la terre.
« Oui , dit-il , je le suis! Ego sum 5. »
Puis il ajouta : « Un jour voua verrez le Fils de l'homme
i Matth. xxve, 60.
s Marc, xiv, 58.
3 Cf. Joan. ii, 19. Solvite templum hoc, et in tribus diebus excitabo illud. Jésus Savait, pas dit : Je détruirai ce temple, mais : Détruisez-le, et je le rèédijxerai ; ce qui est bien différent.
4 Matth. xxvi, 63.
* Ibid., 64; Marc, xiv, 62.
assis à la droite de Dieu et venant sur les nuées du ciel. »
Les princes des prêtres osent à peine en croire leurs oreilles. Ils le lui font répéter : « Tu es donc le Fils de Dieu? »
« Oui, vous l'avez dit, je le suis. »
Alors le grand prêtre déchira ses vêtements en disant : a II a blasphémé. Qu'avons -nous encore besoin de témoins? Vous avez entendu le blasphème. Que vous en semble? »
Et tous de répéter : « II n'y a plus besoin de témoignages; nous l'avons de sa propre bouche. »
Le grand prêtre posa ensuite la question du châtiment , « Que faut -il faire? » Us répondirent : « Il mérite la mort. » Et tous le condamnèrent à mort 1.
Voilà la sentence du tribunal religieux. Il n'y a rien de plus clair. Jésus est condamné à mort, « comme blasphémateur, pour avoir affirmé qu'il était le Fils de Dieu. »
La sentence rendue, on entraîne Jésus du sanhédrin à la prison qui était sous le palais, de l'autre côté de la cour; et pendant le reste de la nuit, ce même titre de blasphémateur lui attire les plus cruels affronts. « Quelques-uns lui crachent au visage; d'autres le frappent de coups de poing à la face. Ceux-ci lui bandent les yeux et, lui donnant des soufflets, lui disent: & Devine, Christ, qui t'a trappe*. »
C'est en sortant du sanhédrin et en traversant la cour que Jésus aperçut Pierre. Après s'être éloigné un instant, à la suite de son premier reniement, inquiet de ce qui se passait, Pierre était revenu se mêler aux curieux qui étaient dans V atrium, cherchant à se perdre dans cette
i Matth. xxvi, 63-66.
^ lbid., 67; Marc, xiv, 65.
foule, et attendant anxieusement le dénouement. Mais la portière, qui l'avait introduit à la demande de saint Jean, l'avait trahi auprès d'une autre servante; et celle-ci vint le montrer aux domestiques : « Vous voyez bien celui-là ; il était aussi avec Jésus de Nazareth. » Ou plus dédaigneusement encore, comme le rapporte saint Marc : « Celui-ci est de ces gens-là 1 . » Mais il nia une seconde fois , et même avec serment , et dit : « Non , je ne connais pas cet homme * ! »
•Sur ces entrefaites survient un parent de Malchus, qui engage un entretien avec Pierre. Son accent le fait reconnaître: « En voilà encore un, dit -il aux autres, qui était avec lui, car il est Galiléen. » Puis, s'adressant directement à Pierre : « Ne t'aurais-je pas vu par hasard dans le jardin avec lui8? » Ce mot confirme les soupçons. Tous prennent la parole : « Certainement, toi aussi, tu es de ces gens-là. Tu es Galiléen. Ton accent te trahit. » Pierre est pris. Une simple affirmation ne suffit plus. « Alors, dit saint Marc, il se mit à jurer avec exécration et anathème , disant : Je vous jure que je ne connais pas cet homme *. »
A ce moment, Jésus traversait la cour pour gagner la prison. Il entend ce mot et se retourne. Pierre lève les yeux et rencontre le regard de son maître ; le coq chante pour la seconde fois. Pierre n'y peut tenir, et, a se précipitant dehors, il pleura amèrement. »
Il y avait sans doute du reproche dans ce regard de Jésus , mais il y avait encore plus de tendresse. La parole
1 Marc, xiv, 69.
2 Matth. xxvi, 58.
3 Joan. xviii , 26.
4 Marc, xiv, 71.
n'est rien à côté du regard. Celui-ci, en s'enfoncant comme une flèche d'amour dans le cœur de saint Pierre, y fit revivre mille choses qu'il avait oubliées. Il se rappela la prophétie de son maître. Il sentit à quel point celui dont il venait de dire « qu'il ne le connaissait pas » le connaissait, lui, Pierre, et l'aimait encore, quoiqu'il le connût si bien. C'en était trop pour un cœur comme celui de Pierre. Des flots de larmes tombent de ses yeux. Et, quittant la cour du tribunal , il s'enfuit au loin pour pleurer à son aise et sans témoins. S'il fallait dire où il alla, j'imagine que -ce fut à Gethsémané, sous le massif d'oliviers, arrosant de ses larmes la place que Jésus avait baignée de son sang. Nous ne le verrons plus pendant toute la Passion; mais ce fut moins la peur des Juifs qui le tint éloigné que la crainte de rencontrer de nouveau pareil regard. Il n'aurait pu le supporter.
Le lendemain, « dès le matin1, » « aussitôt qu'il fut jour*, » le sanhédrin se réunit de nouveau, cette fois au complet et dans son local officiel , près du temple. Peutêtre que le jugement ayant été prononcé de nuit , ce qui était contraire à une loi rabbinique , et hors du local officiel, devait être confirmé dans une séance régulière. En tout cas il restait à le faire ratifier par le procurateur romain , et il était nécessaire de se concerter sur la marche à suivre. C'est dans cette séance du matin que le plan fut conçu et arrêté. Saint Matthieu dit expressément qu'ils tinrent conseil « sur le plan à suivre pour le faire mourir8 ». Ce qui, nous l'allons voir, n'était pas facile, et fut au moment d'échouer.
1 Matth. xxvn, 1; Marc xv, 1.
* Luc. xxn, 66.
3 Matth. xxvn, 1.
Un incident dramatique marqua la fin de cette séance.
Les princes des prêtres étaient encore en délibération , lorsque Judas apparut. A quoi donc avait pensé ce malheureux en livrant son maître? quelle avait été son idée? Toujours est- il que la condamnation de Jésus l'avait jeté dans le désespoir. « Voyant donc que Jésus était condamné, » il apparut dans le conseil des prêtres et des anciens. Il tenait dans sa main les trente pièces d'argent, prix de sa trahison , et il leur dit : « J'ai péché en livrant le sang du juste. Mais eux lui dirent : — C'est ton affaire. Que nous importe? — Alors il jeta l'argent au milieu du tribunal , sortit et s'alla pendre i. »
Depuis que la Judée avait été réduite en province romaine, elle avait perdu le jus yladii, c'est-à-dire le droit de condamner à mort. Mais les Juifs l'entendaient en ce sens que, s'ils ne pouvaient plus les exécuter, ils pouvaient toujours, au moins dans les choses religieuses, porter des sentences capitales, ce dont ne convenaient pas, il s'en fallait bien, les procurateurs romains. Toute l'habileté du plan conçu, dans cette séance du matin, par les princes des prêtres, était d'amener Pilate à approuver leur sentence sans l'examiner, et à la faire exécuter de suite.
Pilate passait pour un homme distingué. Il était versé dans la science des lois , plein de bon sens et d'une certaine droiture d'âme, mais faible et ambitieux. Déplus, il était sceptique , comme tous les Romains de ce temps , et attachait une très médiocre importance à toutes ces discussions religieuses qui passionnaient les Juifs. Enfin il vivait sous le règne de Tibère, prince soupçonneux et
1 Matth. xxvn, 3-5.
cruel, dont la colère était redoutable, et auquel les Juifs l'avaient déjà dénoncé plusieurs fois. Pour toutes ces raisons, il se souciait peu d'être mêlé à cetk> affaire.
On était à la veille de Pâquë (vendredi 14 nisan, 18 mars), lorsque Jésus fut amené, les mains liées, au milieu d'un flot de peuple en tumulte. Pour ce motif, les Juifs, qui se seraient souillés légalement en entrant dans le prétoire , et qui le lendemain n'auraient pas pu manger l'agneau pascal, restèrent dehors. En conséquence , Pilate monta au Bima, ou tribunal situé en plein air, à l'endroit qu'on nommait Gabbatha ou en grec Lithostrotos , à cause du carrelage qui revêtait le sol '.
La première parole de Pilate est celle d'un Romain qui n'entend pas n'être appelé qu'à ratifier une sentence rendue par un tribunal régulier. « Quelle accusation portez-vous contre cet homme? — Si ce n'était pas un malfaiteur, répondirent les Juifs, nous ne te l'aurions pas amené. — Alors, reprit Pilate, prenez-le vous-mêmes et jugez-le selon votre droit. » Le sanhédrin avait le droit d'excommunier, de mettre en prison, de condamner aux verges. Pilate, charmé de trouver le moyen de se débarrasser de cette affaire, les engage à user de ce moyen. Ils le peuvent sans recourir à lui. Mais ce n'était pas le compte des Juifs, qui voulaient une condamnation capitale : « Vous savez bien, lui dirent-ils, qu'il ne nous est plus permis de mettre un homme à mort, et celui-ci a mérité la mort*. »
Dès les premiers mots, les Juifs se voyaient donc obligés à changer de plan. Ils avaient espéré que Pilate accepterait purement et -simplement leur sentence, et la ferait exécuter. Maintenant il fallait un procès en règle devant
1 Joan. xvni, 28, * Ibid., 30.
530 JÉSUS-CTTTUST
le gouverneur romain. Et comme ils sentaient bien que Pilate serait peu touché des griefs religieux articulés contre Jésus, ils se retournent aussitôt et intentent contre lui une accusation politique. C'est leur seconde manœuvre.
« Nous l'avons trouvé , lui dirent-ils , qui pervertissait notre nation , défendant de payer le tribut à César, et se disant le Christ, c'est-à-dire le Roi 1. »
Ainsi , de juges qu'ils prétendaient être , les Juifs devenaient simples accusateurs , et, reconnaissant leur dépendance, concédaient à Pilate sa vraie position. Et comme le fait articulé était un fait politique, et celui-là même par lequel on pouvait le mieux exciter les ombrages de la politique romaine, Pilate, malgré l'ennui que lui causait cette affaire, ne pouvait plus l'écarter. Il rentre donc dans le prétoire, s'assied sur son tribunal et commence le procès. Jésus est debout devant lui. Il l'interroge : « Est-il vrai que tu sois le roi des Juifs * ? »
Il y avait ici une distinction à faire. De quelle royauté s'agissait-il? D'une royauté politique ou d'une royauté religieuse? Jésus lui répondit donc: « Dites -vous cela de vous-même? (parlez -vous en Romain) ou n'êtes -vous que l'écho des Juifs ? »
Pilate s'impatiente : « Suis-je Juif, moi! ta nation et tes prêtres t'ont livré à moi; qu'as-tu fait? Est-il vrai que tu te dises roi? »
Jésus reprend la question au point où il l'a amenée. Au sens romain, il n'est pas roi; il l'est au sens juif, d'une royauté purement spirituelle et religieuse : « Mon royaume n'nst pas de ce monde; si mon royaume était de ce mondev certes les miens combattraient pour que je ne fusse point
1 Luc. xxin, 2.
* Joan. xviii, 33.
livré aux Juifs; mais mon royaume, quanta présent, n'est pas de ce monde. » Là-dessus Pilate,. abandonnant l'idée de royauté au sens romain , et n'écoutant plus que sa curiosité, presse Jésus d'expliquer sa pensée.
« Ainsi donc tu es roi 1 ? »
« Jésus répliqua : Oui , vous le dites, je suis roi. Je ne suis né et ne suis venu dans le monde que pour rendre témoignage à la vérité. Quiconque est du parti de la vérité entend ma parole.
« Pilate lui dit : Qu'est-ce que la vérité? Et, sans attendre la réponse, il sortit pour aller trouver les Juifs *. »
On entrevoit sur les lèvres de Pilate comme un sourire à ce mot. Le personnage qu'il a devant lui peut être un rêveur, un poète, un prophète, comme disent les Juifs; mais assurément ce n'est pas un rival bien redoutable pour César. D'autre part, la dignité, la modestie de Jésus éveillent en lui le sentiment de l'équité romaine. Il sort du prétoire, monte sur le Bima et dit aux Juifs : « Je ne trouve rien de criminel en cet homme. »
L'affaire semblait finie, mais les Juifs insistent. Ils allèguent en preuve ces mouvements populaires qui avaient commencé en Galilée, et qui venaient, le jour des Rameaux , de se propager jusqu'à Jérusalem : « Il soulève le peuple par la doctrine qu'il répand dans toute la Judée, depuis la Galilée , où il a commencé, jusqu'ici. »
Pilate regarda Jésus : « N'entends-tu pas combien de témoignages ils accumulent contre toi? Ne réponds-tu pas quelque chose? » Mais Jésus ne proféra plus une seule parole, en sorte que le gouverneur était dans un grand étonnement.
1 Joan. xviii, 37.
» Ibid., 38.
532 jésus-cïîïust
Grand étonnement et grand embarras l Pilate ne savait plus que faire. Il cherche un expédient pour concilier ses propres sentiments avec les exigences de ce peuple fanatique, dont il a déjà expérimenté la pression. Il en trouve un qui ne manquait pas d'habileté. Il vient d'entendre dire que Jésus est de Galilée. Il saisit le mot au vol , et comme Hérode était précisément en ce moment à Jérusalem, il le lui envoie. Par là, l'habile Romain atteignait deux buts à la fois. Il se débarrassait d'une affaire qui commençait à lui peser. Et comme il était brouillé avec Hérode , et quand on est ambitieux ce n'est pas bon d'être brouillé avec les grands, il faisait un premier pas pour se réconcilier avec lui.
Saint Luc seul nous a raconté cet épisode 1 Nous avons déjà vu qu'il connaissait plusieurs personnes de la cour d'Hérode; c'est par eux qu'il a pu apprendre les détails de cet incident, traité du reste par lui avec une sobriété et une profondeur merveilleuses. Hérode était un homme d'un tout autre caractère que Pilate. C'était un libertin bel esprit. Un instant troublé après le meurtre de Jean-Baptiste et inquiet de l'apparition de Jésus , il s'était promptement remis, et il achevait maintenant dans la paix une vie abominable. Il avait étouffé tout remords. Il ne se souvenait ni de ses adultères , ni de ses incestes, ni de cette tête sanglante qui lui avait été apportée sur un plat. Riant de tout, ne croyant à rien, voluptueux, cherchant des distractions, entouré d'une cour licencieuse et blasée , il éprouva un vif sentiment de joie en apprenant que Jésus lui était envoyé par Pilate. C'était une belle occasion de montrer son esprit, en luttant avec ce personnage extraordinaire dont il
1 Luc. xxin, 8 et suiv.
avait tant entendu parler! Et puis, en considération d'un roi tel que lui, Jésus consentirait sans doute à opérer quelque miracle. Ce serait une distraction.
Que va faire Jésus ? Va-t-il , comme Jean-Baptiste , lui reprocher hautement ses crimes? Non, tout autre est sa conduite. Hérode l'interroge, le presse de questions. Jésus le regarde et ne répond rien. Pas un mot, pas un signe. « Hérode, dit saint Luc, commença à l'interroger avec une grande abondance de paroles. Mais Jésus ne répondit quoi que ce soit. »
C'est le seul de ses juges que Jésus ait traité ainsi. Il a parlé à Caïphe, à son beau-père Anne, même aux valets qui le souffletaient. Il a parlé à Pilate. Il n'y a qu'Hérode à qui il n'a pas parlé. Rien, pas un mot, malgré la multiplicité et la persistance de ses interrogatoires. Il se tait et le regarde.
La blessure fut profonde au cœur d'Hérode. « Hérode avec toute sa cour, dit saint Luc, fut piqué d'un tel silence. Il le traita avec mépris , le fit revêtir par moquerie d'une robe blanche et le renvoya à Pilate. Et depuis lors Hérode et Pilate devinrent amis, car auparavant ils étaient ennemis l'un de l'autre * . »
Le cortège se remet en marche ; la foule , grossie par l'émotion de ce voyage et de cette scène , se presse de nouveau autour du tribunal romain , et , malgré sa répugnance, Pilate est obligé d'y reparaître. Il avait imaginé, pour se tirer d'embarras, un expédient qui était 1res habile; il en imagine aussitôt un second qui ne l'est pas moins. C'était l'usage que tous les ans, à la fête de Pàque, on élargissait un condamné. Or il y avait dans la prison un
1 Luc. xxin, 8.
534 Jésus-christ
meurtrier nommé Barabbas , que rien ne recommandait à la pitié du peuple. Pilate proposa au peuple le choix entre Jésus et Barabbas. A ses yeux , le choix n'est pas douteux ; le peuple n'hésitera pas entre deux hommes si dissemblables , et l'alïaire est arrangée. Il remonte donc sur le Bima, et dit à la foule : « Qui voulez- vous que j'élargisse, Barabbas ou le roi des Juifs? » A ce mot, les princes des prêtres sentent que leur proie va leur échapper. Ils se répandent dans les groupes et les excitent vivement à choisir Barabbas. Animée donc par eux, toute la foule se mit à crier : « Pas lui, pas lui, mais Barabbas I A mort Jésus ! Remettez-nous Jésus I »
C'est à ce moment que la femme de Pilate, inquiète de tout ce bruit, lui envoya un message pour le conjurer de ne plus se mêler de cette affaire. Peut-être avait-elle aperçu précédemment, dans les rues de Jérusalem, la pure et douce physionomie de Jésus. Peut-être, avec cette intuition qu'ont les femmes quand il s'agit de ceux qu'elles aiment, entrevoyait-elle les malheurs que ce sang versé ferait retomber sur la tête de son mari, a Ne vous mêlez pas, lui écrivait-elle, de l'affaire de ce juste. J'ai été étrangement tourmentée en songe cette nuit à ce sujet *. »
Cependant, ce second expédient n'ayant pas mieu réussi que le premier, Pilate est plus embarrassé que jamais. Il ne sait plus que devenir. Il apostrophe de nouveau les Juifs : « Que voulez-vous alors que je fasse de Jésus, qu'on appelle le Christ2? » Son innocence commence à lui peser. Il le voudrait coupable; cela le mettrait à l'aise.
Il imagine un troisième expédient. Le premier était Jé-
i Matth. xxvn, 19.
* Luc. xxiii, 12.
loyal, mais habile; le second, beaucoup moins habile, et déjà coupable. Il fait un troisième pas. Pour désarmer le peuple, il essaye de l'attendrir; pour l'attendrir, il fait flageller Jésus. Ce n'était pas dans sa pensée un commencement de supplice , c'était au contraire le moyen de l'éviter. L'habile Romain pensait à l'axiome juridique : Non bis in idem, et que, quand Jésus aurait été flagellé, il ne pouvait plus être mis à mort. Il ne voyait pas que cette concession inique révélait à tous sa faiblesse, et le livrait d'avance à des adversaires plus résolus que lui.
Les pharisiens comprennent le plan de Pilate ; une seconde fois ils voient leur proie leur échapper. Ils redoublent d'audace. Ce n'est plus qu'un cri dans la foule : Cruci fiez-le l crucifiez-le 1
Pilate essaye de résister. Sa réponse respire l'indignation. Il leur dit pour la troisième fois : « Quel mal a-t-il donc fait? Je ne trouve rien en lui qui mérite la mort. Je vais le faire flageller, et puis je le renverrai. » Et quoiqu'ils insistassent et criassent à haute voix qu'il fût crucifié, et qu'ils redoublassent leurs cris, Pilate donna ordre d'exécuter la sentence.
La flagellation, telle qu'elle se pratiquait chez les Romains, était une peine si cruelle, que bien souvent le condamné y succombait. Le fouet était formé de lanières dont l'extrémité était armée de morceaux d'os ou de plomb. Le condamné recevait les coups, attaché à un petit poteau, de manière à avoir le dos courbé et la peau tendue. Des scènes révoltantes se joignirent à cet affreux supplice. Des soldats lui mirent sur le dos une casaque rouge , sur la tête une couronne faite avec des épines , et à la main un roseau. On l'amena ainsi affublé sur la tribune, en face du peuple. Les soldats défilaient devant lui , le souffletaient
tour à tour, et disaient : « Salut , roi des Juifs * . » Dans ta prison , les Juifs avaient persiflé son titre de prophète ; maintenant, dans le prétoire, les Romains parodiaient son titre de roi. Pilate laissait faire. Il avait son plan et comptait sur son habileté. Nule doute que, par de telles scènes, il n'arrivât à attendrir le peuple, à faire fondre en pleurs les femmes, à désarmer les plus violents, et à se délivrer ainsi de cette affaire, sans se brouiller ni avec le peuple ni avec César.
Cela fait, Pilate sortit <le nouveau du prétoire, et dit au peuple ' « Voici que je vous l'amène. Sachez que je ne trouve en lai aucun crime. »
« Jésus parut donc, portant la couronne dlépines et le manteau de pourpre; et Pilate leur dit : Voilà l'homme 2. »
Comme s'il eût dit : « Je vous le remets. 11 a été châtié. C'est fini. » Mais les prêtres et leurs satellites crièrent de plus belle: « Crucitiez-lel crucifiez-le! »
Pilate reprit : « Crucifiez-le vous-mêmes; car moi je ne trouve pas de crime en lui. »
Les Juifs lui dirent : « Nous avons une loi ; et selon cette loi il doit mourir , parce qu'il s'est dit le Fils de Dieu. »
Ainsi, vaincus sur la question politique, n'ayant pas pu convaincre Pilate que Jésus était un agitateur politique, un rebelle, un séditieux, comme ils l'avaient affirmé, il faut qu'ils en reviennent à la vraie question, à savoir : la prétention, émise publiquement par Jésus, d'être le Fils de Dieu.
Pilate était à la fois, comme les Romains de l'empire, sceptique et superstitieux. Ce mot de Fils de Dieu lui fait
1 Marc^Vv, 16; Matth. xxvn, 23.
2 Joan. xix, 4, 5.
dresser l'oreille et lui semble mériter une seconde enquête, non plus du magistrat, de l'homme politique, mais du philosophe, du curieux. Il descend de son tribunal, rentre dans le prétoire, y fait venir Jésus, et lui pose la question qui pique sa curiosité : « D'où es-tu ? »
Il savait bien qu'il était de Galilée. Aussi sa question avait une tout autre portée : « D'où es-tu? Du ciel ou de la terre? Es-tu vraiment le Fils de Dieu? »
Mais Jésus ne* lui répondit rien. D'une part, PiLate n'était pas compétent pour lui poser une pareille question. Et de l'autre n'en sait-il pas assez sur son innocence pour agir ?
Etonné et blessé de son silence, Pilate reprit : « Tu refuses de me répondre. Ignores-tu donc que je puis à mon gré te faire mettre en croix ou en liberté ? » Jésus lui dit : « Vous n'auriez sur moi aucun pouvoir, s'il ne vous avait été donné d'en haut. » Ce mot lit sur Pilate une vive impression. Et « à partir de ce moment », remarque saint Jean, soit crainte religieuse, soit conviction de son innocence, a Pilate cherchait encore plus à le délivrer *. »
Cependant la foule commençait à s'exalter. Il devenait évident que tant de faiblesse l'avait enhardie et qu'elle ne consentirait plus à laisser échapper sa proie. D'autre part, les princes des prêtres sentaient que le moment était venu de faire le dernier effort. Tout à coup, sous leur impulsion, un cri sortit de la foule : « Si tu le délivres, tu n'es pas ami de César ; car quiconque se fait roi s'élève contre César *. » C'était le coup de massue. Aussi les princes des prêtres l'avaient gardé pour le dernier. Pilate
« Joan. xix, 9-12.
5 Ibid., 12.
ne répliqua pas. L'image de Tibère passa devant ses yeux. Il baissa la tête. « A l'ouïe de cette parole, dit saint Jean, qui décrit avec une profondeur inspirée tous les mouvements de ce drame, Pilate fit sortir Jésus hors du prétoire et s'assit sur son tribunal. Puis il dit aux Juifs : « Voici votre roi. » Mais eux criaient : a A bas! à bas! Crucifiez-le ! » Avant de céder , et pour se venger de la bassesse à laquelle on le condamne, Pilate retourne encore une fois le poignard dans la plaie : « Crucifierai -je votre roi? » Et eux, oubliant tout dans leur fureur : « Nous n'avons point d'autre roi que César. » Alors, à bout d'expédients, Pilate leur livre Jésus pour être crucifié. Puis, par je ne sais quel retour de conscience, il se fait apporter de l'eau, se lave les mains devant le peuple, et crie tout haut : « Je suis innocent du sang de ce juste. C'est à vous d'en répondre *. »
Et tout le peuple se jette sur Jésus, s'en empare pour le traîner au supplice, et, en se mettant en marche pour le Calvaire, on n'entend qu'un cri dans la foule : « Que son sang retombe sur nous et sur nos enfants * I »
Ainsi se termina ce drame, le plus grand qui ait jamais existé! Ainsi succomba l'auguste victime! Nous voilà bien loin des bords charmants de Génésareth, des foules ravies qui se suspendaient à ses lèvres, des troupes de malades qui lui faisaient de si beaux cortèges. Où sont tous ceux qu'il a guéris? A peine s'il restera tout à l'heure, auprès de lui , un groupe de quelques femmes en pleurs. Il a versé à pleines mains la lumière, la charité, la compassion; il a fait lever derrière lui le soupçon, la calomnie, la trahison, l'ingratitude. Bienfaiteur infatigable, il périra
1 Joan. xixF 24.
* lbid.,25.
écrasé sous le poids même de son bienfait. Saint, ayant pratiqué la vertu comme nul homme ne la pratiquera jamais, il voit se dresser contre lui la conjuration de toutes les passions. C'est justice. Qu'il monte donc au Calvaire, dans sa douce et calme majesté, escorté par l'hypocrisie des uns, la lâcheté des autres, la cruauté de ceux-ci, l'abandon de tous. N'a pas un lel cortège qui veut. Platon y aurait reconnu son juste, et l'humanité y a acclamé son Dieu.