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MORT DE JÉSUS

(vendredi, 14 nisan; 18 mars 782 >)

Les Juifs n'avaient attendu que ce mot de Pilate pour se saisir de Jésus et le traîner au lieu du supplice. C'était une petite colline, située aux portes de la ville, et appelée Calvarium (place du Crâne), et en hébreu, Golgotha, soit

1 Nous regardons comme absolument certain que Jésus-Christ est mort, non seulement le vendredi après midi (ceci n'est pas en discussion) , mais le 14 nisan, c'est-à-dire la veille du jour de Pâques, qui tombait cette année le samedi. 11 est vrai que les trois synoptiques semblent le faire mourir le 15 nisan, c'est-à-dire le jour de Pâques même, qui, dans cette hypothèse, serait tombé le vendredi. Je dis : semblent; car si, d'une part, il y a dans les synoptiques des textes difficiles à expliquer, d'autre part il est absolument impossible d'admettre que tout ce qu'ils racontent se soit passé un jour de grand et solennel repos comme le jour de Pâques. Simon revient des champs, portant du bois (Mure, xv, 21; Luc. xxm, 26). Joseph achète un linceul (Marc, xv, 46). Les femmes préparent des aromates (Luc. xxm, 56). Toute la nuit il y a des séances de tribunaux, etc. EL enfin on voit tout le monde, amis et ennemis, se hâter de tout achever pour la fin de ce jour, et avant que commence le sabbat, où l'on doit se reposer selon la loi (Luc. xxm, 56). Sommes-nous donc au grand jour de Pâques? Et en admettant que le jour de Pâques

à cause de l'aspect arrondi et de la forme nue de la montagne, soit parce que les exécutions capitales se faisaient en cet endroit.

Le chemin qui du prétoire se rendait au lieu du supplice était assez long. Le triste cortège descendit la colline du Temple, traversa la vallée de Tyropéon et se dirigea vers le nord-ouest, en suivant une route que l'humanité a depuis mouillée de ses larmes et usée sous ses baisers. Ce cortège se composait des soldats de la cohorte romaine, des huissiers du temple, des scribes et d'une foule innombrable de peuple. En tête un agent subalterne du prétoire portait Técriteau en bois blanc qui devait être attaché à la croix ', et sur lequel Pilate, pour se venger de la con-

fût tombé un vendredi, comprendrait- on qu'on se préparât si religieusement à se reposer le samedi, et qu'on travaillât ainsi toute la journée du jour de Pâques?

Ce qui a tout obscurci, c'est que Jésus ayant célébré la pâque le jeudi soir, on en a conclu que la fête de Pâques était nécessairement le lendemain, vendredi. Mais la conséquence n'est pas exacte; Jésus, sachant que son heure était proche et qu'il serait mis à mort avant la fête, avait bien pu devancer d'un jour la célébration de la pâque.

C'esl la grande lumière que saint Jean a jetée sur ce point comme sur tant d'autres, et qui fait le prix inestimable de son Evangile.

Du reste, les textes des trois autres évangélistes, si peu soucieux des dates et à cause de cela un peu obscurs, s'y ramènent tous; et la tradition unanime de l'Eglise grecque comme de l'Église latine s'accorde, même avec léTalmud, pour confirmer la chronologie de saint Jean sur ce point capital, à savoir que Jésus est réellement mort le vendredi, 14 nisan, dans l'aprèsmidi, à l'heure où l'on immolait l'agneau dans le temple, c'està-dire la veille du jour de Pâques, qui tombait cette année le samedi.

1 Cet écriteau (litulus : ti'tXoç, sTuypacpTi) devait renfermer l'indication du crime, et être fixé au sommet de la croix, laquelle avait la forme d'un T.

trainte que lui faisait subir ce peuple opiniâtre, avait écrit : Jésus Nazarenus, rex Judœorum*. Arrière raillerie dont les princes des prêtres s'étaient montrés blessés. Mais à toutes leurs réclamations il avait répondu avec la hauteur d'un homme qui , le danger passé, retrouve toute sa fermeté : « Ce que j'ai écrit est écrit1. » Saint Jean et saint Luc remarquent que cette inscription était en trois langues : en hébreu, en grec et en latin. Jésus, au plus profond de ses abaissements, se trouvait proclamé roi dans la langue des trois plus grands peuples du monde. Deux criminels, oubliés dans les prisons du prétoire, et amenés là pour achever de déshonorer Jésus en le confondant avec de vils scélérats, marchaient les premiers en portant leur croix. Jésus venait ensuite. On lui avait mis sur les épaules, en sortant du prétoire, l'instrument de son supplice. La loi le voulait ainsi. Mais la délicatesse de sa constitution, la nuit d'angoisses qu'il avait traversée, les mauvais traitements et l'odieuse flagellation qu'il avait subis, peut-être l'agonie où son âme était plongée en pensant, non à sa mort, mais aux crimes de toute sorte qui allaient la causer, ne lui permettaient pas de supporter un tel poids. Il chancelait sous le fardeau. Une tradition non consignée dans l'Evangile, mais qu'il est difficile de mettre en doute, veut qu'il soit tombé trois fois, épuisé et accablé. Les soldats durent s'arrêter et requérir un aide. Un homme traversait en ce moment la rue, revenant des champs. Ils l'arrêtèrent et lui imposèrent la corvée d'aider Jésus à porter sa croix. Il se nommait Siméon , et était de Cyrène, capitale de la Libye. Ce dont il fut témoin pendant le trajet, ce calme saint, cette tendre compassion, cet oubli de soi et cet

1 '0 [5aatXaOç, avec l'article.

* Joan. xix, 19-23.

ardent amour empreint sur le front de Jésus, l'attachèrent irrévocablement à lui. Il devint célèbre, dans l'Eglise primitive, par l'ardeur de sa foi.

On s'est demandé où étaient les apôtres, Pierre, Jean, les disciples , les saintes femmes, Marthe, Marie, Madeleine, pendant ces scènes, où ils n'apparaissent pas. Pour Jean d'abord , il est vrai qu'on ne le voit plus depuis son entrée dans l'atrium de Caïphe , le jeudi soir ; mais comment douter que, perdu dans la foule, il n'ait suivi, d'un œil et d'un cœur consternés , toutes ces scènes qui se succèdent si vite et qu'il a peintes avec la lucidité, la profondeur, la vivacité émue d'un témoin oculaire ? Il a noté les moindres traits, les plus légers incidents. L'astuce des Juifs, la méchanceté raffinée du sanhédrin; cette lutte qui se livre dans le cœur de Pilate entre l'admiration, la foi naissante, la peur, et, au milieu de ce peuple en fureur, en face de la faiblesse de Pilate, la calme majesté de Jésus; tout ce tableau, d'une grandeur dramatique et d'une vérité psychologique admirable, ce chef-d'œuvre de saint Jean serait humainement inexplicable si l'apôtre bien-aimé n'avait pas été ta.

Quant aux autres, à Marie, mère de Jésus, à Marthe, à Madeleine, aux disciples, la tradition a toujours cru qu'aussitôt après l'arrestation de Jésus, dès le vendredi matin, ils avaient quitté Béthanie et s'étaient réunis à Jérusalem, dans une maison qu'on ne nomme pas, et où ils recevaient d'heure en heure les nouvelles successives du procès. C'est de là, d'une fenêtre de la maison, qu'ils auraient vu passer le funèbre cortège , en attendant l'heure où ils pourraient le rejoindre. Un grand peintre, pas assez grand toutefois pour une telle œuvre, s'est emparé de cette donnée vraisemblable, et a essayé de la fixer sur la toile.

Au fond d'une vaste salle, celle peut-être où avait eu lieu la dernière Gène, on aperçoit un groupe de femmes en pleurs , de jeunes gens dans toutes les attitudes de l'émotion la plus vive. Par la fenêtre, largement ouverte sur la rue , on voit passer les piques , les enseignes romaines , l'extrémité de l'instrument du supplice; on entend monter tout le bruit d'une prochaine exécution. Dans la salle, au premier plan, agenouillée, couverte d'un voile, les yeux, les mains tendus vers l'auguste victime, une femme apparaît plongée dans une inconsolable douleur. C'est la mère, c'est Marie! Un peu plus loin, dans une douleur moins forte, moins divine, plus humaine, une jeune femme, les cheveux épars, ces longs cheveux qui ont essuyé les pieds du Sauveur, les yeux en larmes, prosternée dans la poussière : c'est Madeleine. Au-dessus d'elle, debout près de la fenêtre, deux disciples. Le premier est Pierre; il regarde la foule avec un air indigné ; d'une main, il fait un geste de colère contre les bourreaux, contre lui-même peutêtre ; de l'autre , il arrête le mouvement d'un jeune homme .qui veut se précipiter sur le chemin de la croix. Ce jeune homme est saint Jean. « Il a reconnu son Maître, et il étend ses bras vers lui. On sent que rien ne le retiendra, et que dans un instant il sera au Calvaire 1.»

Cependant le cortège approchait du lieu du supplice. Autour de Jésus, la foule se pressait de plus en plus nombreuse, cette foule hideuse et impitoyable que l'on trouve autour de toutes les exécutions. La pitié cependant n'était pas absente. Un groupe de femmes suivaient le Sauveur et compatissaient à ses souffrances. L'une d'elles parvint hardiment jusqu'à lui, et essuya sa face baignée de sueur

1 Baunard, Vie de saint Jean, p. Vil.

et de sang. Toutes pleuraient. Jésus en fut touché. Il se retourna vers elles, et leur dit : « Ne pleurez pas sur moi, mais pleurez sur vous et sur vos enfants; car il va venir un temps où l'on dira : Heureuses les femmes qui n'ont pas d'enfants, et celles qui n'ont point allaité ' ! »

Quelques-unes de ces pieuses femmes portaient avec elles un breuvage amer, il est vrai, mais qui devait, en endormant les sens du supplicié, adoucir ses dernières douleurs. C'est un vin auquel on mêlait du fiel (Matthieu) et de la myrrhe (Marc), et qui agissait sur l'esprit à la manière de l'opium. La loi avait autorisé cette invention de la charité , et les dames juives de la plus haute condition tenaient à honneur de composer ce breuvage assoupissant, et de le porter elles-mêmes aux condamnés.

Dès que Jésus fut arrivé au sommet du Golgotha, on lui présenta une coupe pleine de ce mélange de vin et de myrrhe. Jésus y porta les lèvres pour ne pas contrister les pieuses mains qui le lui offraient; mais il n'en voulut pas boire, afin que rien ne vînt adoucir la durée et l'horreur de son supplice.

Ce supplice, nous l'avons dit, n'était ni la lapidation prescrite dans la loi pour les crimes religieux, ni le glaive, comme le droit romain l'avait réglé pour les crimes d'Etat. Contrairement à toute justice, les pharisiens avaient obtenu de Pilate que ce serait la croix, supplice ignoble et affreux, réservé aux criminels de bas étage. Il voulaient déshonorer la victime avant de la tuer.

Dieu avait permis qu'un peu avant le Golgotha , le plus grand des orateurs émût le monde entier en peignant les horreurs <Je ce supplice, l'infamie qui s'y attachait, et

* Luc. xxm, 27-28.

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l'impossibilité d'abaisser jusque-là un citoyen romain i. La croix avait la forme d'un T. Le crucifié y était attacha nu. D'ordinaire on le soulevait avec des cordes jusqu'à la hauteur de la traverse. Là on lui clouait les mains; les pieds étaient cloués ensuite; après quoi on retirait les cordes. Un petit billot, adhérent à la colonne, et sur lequel le patient était à cheval, soutenait le corps entier. La tension des muscles, l'inflammation des plaies des pieds et des mains, la congestion du sang à la tête, aux poumons et au cœur, l'angoisse inexprimable résultant d'une position contre nature, une fièvre intense sur un pareil lit , et une soif ardente , torturaient le condamné sans le tuer. C'était une sorte d'épouvantable pilori où l'on avait le temps d'épuiser toute l'amertume de la mort. Plusieurs ne mouraient que de faim, au bout de trois à quatre jours, et quelquefois davantage II fallait la plupart du temps les achever en leur brisant les genoux. C'est même pour cela que dans les derniers temps on avait supprimé le billot qui soutenait le corps, afin que, suspendu sur quatre plaies, le supplicié mourût plus vite. La mort, en effet, était devenue plus rapide, mais l'agonie était plus douloureuse. La loi n'y perdait rien.

Aucune des ignominies et des douleurs de cet affreux supplice ne fut épargné à Jésus. On lui arracha ses vêtements , et on l'étendit nu sur la croix. Peiné inexprimable pour une nature aussi délicate , aussi idéalement pure que celle-là. D'après un usage nouveau, qui était résulté de la suppression du billot i on le cloua couché sur la croix, et on la releva ensuite. On ficha l'écriteau au-dessus de sa

1 Cicer. In Verr. « Crudelissirnum , teterrimurnque suppliuium. »

jÉsus-cnnisT 547

tête , et c'est en cet état qu'il fut abandonné sur le gibet jusqu'à ce qu'il y mourût de ses blessures.

Les vêtements du supplicié appartenaient, d'après la loi romaine, aux exécuteurs *. Ils se les partagèrent, excepté la tunique , qui était sans couture , comme le vêtement des prêtres, et qu'ils furent obligés de tirer au sort, accomplissant ainsi, sans s'en douter, une des prophéties qui regardaient le Messie *. Après quoi ils se retirèrent, à l'exception du centurion et d'un poste de soldats , qui devaient rester là jusqu'à la mort, pour contenir la foule et garder le cadavre.

La foule, en effet, était considérable, et, la cohorte romaine partie , elle commença à s'approcher de la croix , qui était peu élevée , et à défiler devant elle. Partout la foule est sans pitié , surtout celle qui se presse autour des échafauds. Toutes les nuances de la curiosité malsaine, du mépris, de la haine, de la raillerie cruelle y apparaissaient tour à tour. « Ceux qui passaient, dit saint Matthieu, blasphémaient contre lui, en branlant la tête et en disant : 0 destructeur du temple de Dieu, qui le rebâtis en trois jours, sauve-toi toi-même et descends de la croix s ! »

« Les princes des prêtres , les anciens et les scribes se moquaient aussi de lui, et disaient entre eux : Tl a sauvé les autres, et il ne peut se sauver lui-même. Que ce Christ , roi d'Israël , descende maintenant de la croix , et nous croirons en lui * ! »

« Ceux qui étaient crucifiés avec lui lui disaient également des injures 5. » — Il n'y avait pas jusqu'aux soldats

1 Cf. la loi romaine de bonis damnatorum. a Joan. xix, 24.

2 Malth. xxvn, 39.

* Ibid., 41-42.

8 Luc. xxiii , 36.

qui ne le raillassent, et, s'approchant de lui, ne lui dissent : Si tu es le roi des Juifs, sauve-toi toi-même i ! »

Jésus regardait cette foule , entendait ces cris , ces insultes, cette dérision cruelle de l'homme qui va mourir, et ne répondait rien. A la tin cependant il ouvrit les lèvres : « Mon Père, dit-il, pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu'ils font ! »

Ce fut là la première des paroles de Jésus pendant son agonie. L'humanité les a comptées. Il y en a sept, marquées au coin d'une élévation, d'une force, d'une tendresse, d'une douceur infinies. Ces sept paroles terminent la vie de Jésus, comme les huit béatitudes l'avaient ouverte, par la révélation d'une grandeur qui n'est pas de la terre. Seulement il y a ici quelque chose de plus beau, de navrant, de poignant, de plus divin. Les sept dernières paroles sont comme la traduction sanglante des huit béatitudes. Jésus avait commencé par les enseigner au monde, il meurt en les pratiquant. Pour élever nos âmes jusqu'à cette hauteur , il y monte le premier. Il pose les lèvres sur ce calice de douleur et d'amour; il en épuise le charme amer usqu'à la lie.

A droite et à gauche de Jésus étaient les deux voleurs , rucitiés en même temps que lui. On voit, d'après le récit des synoptiques, que tous deux l'avaient d'abord injurié, comme la foule. Mais bientôt il y en eut un que tant de patience attendrit et éclaira. H reprit son compagnon : « Ne crains-tu point Dieu, non plus que ceux-ci, toi qui es condamné au même supplice? Pour nous, c'est avec justice que nous soutirons , car nous l'avons mérité par nos crimes. Mais celui-là n'a commis aucun mal ». »

1 Matth. xxvn, 36.

* Ibid., 27-40.

Puis , s'adressant à Jésus , il ajouta : « Seigneur, souvenez-vous de moi lorsque vous serez dans votre royaume. » Ce mot arracha à Jésus sa seconde parole, d'une ineffable sérénité royale : « En vérité je te le dis, aujourd'hui même tu seras avec moi en paradis * ! »

Cependant Marie et le groupe des saintes femmes n'avaient pu résister au besoin de venir au Calvaire. Selon une tradition qui n'est pas consignée dans l'Évangile , Marie n'aurait même pas attendu ce moment. Elle aurait été hardiment au-devant de Jésus, pendant qu'il montait, pâle et sanglant , la route du Golgotha , et les bourreaux auraient été obligés de s'arrêter, respectueux et presque émus, devant les embrassements de la mère et du fils. Dans la hauteur toute divine de leur récit, les Évangélistes, toujours si discrets quand il s'agit du côté humain de la vie de leur Maître, ont omis cette circonstance; mais l'humanité y a toujours cru, et dix-huit siècles de bouleversements et de ruines n'ont pu effacer à Jérusalem le souvenir du lieu où Marie attendait son divin fils et lui donna un dernier embrassement.

Arrivées au Calvaire, pendant les tristes et cruels préparatifs du crucifiement, Marie et les saintes femmes demeurèrent à certaine distance, regardant Jésus, ne le quittant pas des yeux. Elles purent s'approcher ensuite de la croix , et consoler son agonie par le spectacle d'un amour fidèle.

Ecoutons saint Jean; il va nous dire la troisième, la plus ineffable peut-être des dernières paroles de Jésus expirant : « Il y avait debout, près de la croix, Marie mère de Jésus, Marie femme de Cléophas, et Marie Madeleine. Jésus donc, ayant vu sa mère, et auprès d'elle le disciple qu'il aimait,

1 Matth. xxvn, 43.

dit à Marie : Femme, voilà votre fils. Puis il dit au disciple : Voilà votre mère. »

Plus tard, la piété méditant ce mot y vit la parole magnifique d'un Dieu donnant une mère à l'humanité représentée par saint Jean ; mais ce fut , avant tout , à cette heure les adieux suprêmes , la tendre parole du fils et de l'ami. Le premier miracle de Jésus avait été pour sa mère; sa dernière pensée est pour elle. Qui veillera sur Marie? qui en prendra soin ? Il regarde saint Jean , et il la lui confie, sûr que le cœur d'un tel ami ne manquera jamais à sa mère. En même temps, par un de ces retours de délicatesse dont il avait le secret, il lègue saint Jean à Marie, encore plus sûr qu'une telle mère ne manquera jamais à son ami.

Ce double mot , plein de tendresse , qui dut achever de briser le cœur de Marie et celui de saint Jean, fut, du reste, le seul mot relatif aux affections du cœur. Jésus ne dit rien aux autres disciples, ni aux saintes femmes, pas même à Marie Madeleine. Il la laissa achever de se purifier dans les larmes. Il se réservait de lui donner bientôt une consolation égale à sa douleur. Quant à Pierre, on le cherche au pied de la croix, et on ne le trouve pas. Peut-être ne s'en estimait-il pas digne? En tout cas, on peut être sûr que si la lâcheté ou quelque motif indigne l'en avait éloigné, nous le saurions par saint Marc.

Cependant l'agonie arrivait avec toutes ses angoisses. Elle allait être affreuse : d'abord à cause de la sensibilité exceptionnelle de cette nature exquise ; ensuite par la volonté supérieure de Dieu , qui avait réglé qu'aucune des amertumes humaines ne lui serait épargnée. Une soif horrible le dévorait ; c'est le grand supplice de la croix. Certes , Jésus était assez fort pour comprimer en lui et

cacher à tous les regards cette sensation douloureuse; tant d'hommes l'ont fait, par fierté ou par force d'âme! Mais simple dans la douleur, décidé à boire jusqu'à la lie le calice des humiliations, il dit : « J'ai soif1 ! »

11 y avait là un soldat qui portait dans son bidon ce mélange de vinaigre et d'eau, appelé posca, que les soldats devaient toujours avoir avec eux. Il trempa une ép3nge dans ce breuvage, la mit au bout d'une tige d'hysope, et la porta aux lèvres de Jésus, qui en prit un peu. Un instant après, on l'entendit qui criait : Eli, Eli, lamma sabacthani? ce qui veut dire : Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'avez- vous abandonné ? » C'est le premier verset du psaume xxi , où David chante à la fois les douleurs et les gloires du Messie. Jésus en commençait-il simplement le récit, et se consolait-il en pensant à l'accomplissement prédit par David de sa grande mission? ou bien était-ce un cri de détresse, l'annonce que l'inexprimable angoisse qui brisait ses membres, qui brûlait ses lèvres, venait de faire irruption dans son âme? Descendait-il une seconde fois dans ces abîmes d'obscurité et de souffrance où il était descendu au jardin des Olives, et où un ange était venu le soutenir? Dieu, qui voulait que toutes les douleurs fussent sur son front, lui accordait- il , à ce dernier moment, la grâce d'une douleur plus poignante que toutes les douleurs, et égale à son amour? Quoi qu'il en soit, son âme ne défaillit pas plus là qu'elle n'avait défailli au jardin des Olives. Il but le calice jusqu'à la lie; et, résigné à la volonté de ce Dieu qu'il appelait son Dieu, il sortit de ce nouvel abîme, comme de celui de Gethsémané, plus fort et serein.

1 Joan. xix, 28.

Quelques-uns de ceux qui entouraient la croix, peutêtre ses disciples, croyant qu'il parlait d'Elie, se reprirent à une sorte d'espérance. « Voilà qu'il appelle Elie, » direntils. Et les autres : « Attendons si Elie viendra le délivrer. » Pour lui, il n'attendait aucune délivrance. Sa délivrance, c'était de mourir pour l'humanité, de mourir d'amour pour ceux qui le crucifient, de se donner au monde dans un ensemble de douleurs, de bonté, de courage, qui l'attendrît éternellement. Il repasse dans son esprit toutes les prophéties, pour voir s'il ne lui reste rien à ajouter, et alors il dit : « Tout est consommé. »

Puis il jette un grand cri : « Mon Père, je remets mon âme entre vos mains. » Et en proférant cette dernière parole, sa tète s'incline sur sa poitrine, et il expire.

Il était environ trois heures de l'après-midi, selon notre manière de compter. Les Romains laissaient le cadavre sur la croix pour devenir la pâture des oiseaux de proie. Mais la loi juive exigeait que les cadavres disparussent la veille des fêtes, afin que la souillure légale, résultant de la vue d'un tel objet, ne créât pas pour les passants une impossibilité de, célébrer la fête1. Ce motif était d'autant plus pressant, que le lendemain était la grande solennité de Pâque, qui tombait cette année-là un samedi. Ils vinrent donc demander à l'autorité romaine de faire rompre les jambes aux condamnés , car le temps pressait , et de les faire enlever de là; ce à quoi Pilate acquiesça sans difficulté.

« En conséquence, dit saint Jean, les soldats brisèrent d'abord les jambes du premier, puis de l'autre qui avait été crucifié avec lui. Quand ils en vinrent à Jésus, voyant

1 Deut. xxvi, 23. Jos. x, 26. Joseph. De Dell. Jud. îv, 5, 2.

qu'il était déjà mort, ils ne lui brisèrent pas les jambes. Mais l'un des soldats lui perça le côté avec sa lance, et il en sortit du sang avec de l'eau. Et celui qui en rend ici témoignage l'a vu, et son témoignage est vrai. Et il sait •[u'il dit la vérité, afin qu'aussi vous croyiez i. »

Saint Jean note avec soin et affirme avec une solennité religieuse cette blessure du cœur. Elle consommait, en effet, tous les mystères. Elle achevait la beauté sublime et touchante de ce Christ que l'humanité ne devait plus cesser de conlempler : les bras étendus pour embrasser le monde, la tête couronnée de douleur et d'amour, le corps vêtu de la seule pourpre de son sang, les pieds et les mains percés, et le cœur entr'ouvert.

Cependant les ténèbres se répandirent partout. La terre trembla. Les rochers se fendirent. Le voile du temple f'it déchiré en deux, du haut jusqu'en bas. La foule s'en retourna, frappant sa poitrine. Et on entendit le centurion romain s'écrier :

« Vraiment Celui-ci était le Fils de Dieu '. »

i Joan. xix, 32-34.

,J Matth. xxvu, 54; Marc, xv, 39.

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