UNE LUMIÈRE NOUVELLE ET DÉCISIVE
Commençons par bien constater les résultats obtenus par l'ancienne apologétique, et où en était, au commencement du XIXe siècle, la controverse. Nous verrons ensuite les précieuses découvertes qui, de nos jours, y ont mis lin.
ÉTAT DE LA CONTROVERSE AU COMMENCEMENT DU XIXe SIÈCLE. RÉSULTATS ACQUIS PAR l'aNCIENNE APOLOGÉTIQUE
Quand l'ancienne apologétique voulait établir l'authenticité des livres saints, voici la marche qu'elle suivait.
Elle partait de ce fait incontestable qu'en 312, au moment où l'Église sortait des catacombes, elle portait dans ses mains les quatre Evangiles reconnus par tous
comme l'œuvre authentique des apôtres. Eusèbe l'affirme, et tous ses contemporains avec lui !. Et ce qui est plus décisif encore que ce témoignage , c'est l'ordre donné à ce même moment par Constantin de revoir avec soin le texte des quatre Evangiles sur les plus anciens manuscrits, et d'en faire cinquante exemplaires magnifiques, destinés aux cinquante Eglises les plus célèbres du monde. Fait capital , non seulement dans l'histoire de la paléographie biblique, puisqu'il a donné naissance à ce groupe célèbre des manuscrits byzantins qui joue un si grand rôle dans l'étude des manuscrits grecs du Nouveau Testament1; mais surtout dans l'histoire de la théologie, car il prouve qu'en 312 les Evangiles étaient en possession de la même réputation d'authenticité que de nos jours.
Cependant Constantin et Eusèbe vivaient en 312, c'està-dire plus de deux cents ans après saint Jean , près de deux cent cinquante ans après saint Matthieu ; c'étaient des témoins sérieux, mais trop éloignés; et, bien qu'on entendît en eux la voix de toute l'Eglise, il était nécessaire de l'entendre sur des lèvres plus jeunes. On chercha donc, et on trouva un siècle auparavant, de 185 à 254 , un personnage plus grand qu'Eusèbe par la science comme par le génie, Origène. Avait- il entre les mains les Evangiles? Les possédait-il tous les quatre? Les croyait-il vrais, sincères, contemporains des apôtres? Ici encore, aucun doute n'était possible. Origène connaissait les Evangiles. Il affirme, au commencement de son commentaire sur saint Matthieu, qu'il a appris par la. tradition qu'il y a quatre Evangiles qui sont seuls reçus sans contestation dans
1 Hist. eccl. lib. III, cap. xxv.
2 Berger de Xivrey, Etude sui' le texte et le style du Nouveau Testament , p. lOi.
toute l'Église de Dieu qui est sous le ciel. Quœ sola in universa Dei Ecclesia quœ sub cœlo est extra controversiam admittuntur * . Et il ne se contente pas d'en nommer les auteurs: Matthieu, Marc, Luc et Jean, ni d'en citer une foule de textes, il entreprend de les commenter dans toute leur suite historique et logique. Il a écrit un commentaire en vingt-cinq livres sur saint Matthieu1; un commentaire, malheureusement perdu , sur saint Marc»; un autre, en cinq livres, sur saint Luc4; et enfin un dernier, plus vaste, en trente-neuf livres, sur saint Jean *, sans compter une foule d'homélies sur chacun des évangélistes. Une partie de ces travaux gigantesques a disparu; mais il en subsiste d'immenses débris et des parties entières; ce qui n'a jamais permis à personne de mettre en doute qu'en 245, au milieu du me siècle, nos quatre Evangiles fussent aux mains d'Origène. Mais s'il les connaissait , aucun de ses contemporains ne devait les ignorer. Aussi l'ancienne apologétique, accumulant ici les textes, montrait nos Evangiles aux mains de Clément d'Alexandrie, d'Ammonius, de saint Grégoire le Thaumaturge, de saint Gyprien , de saint Hippolyte, et d'une foule d'autres «, sur lesquels il est inutile d'insister, puisque l'existence des Evangiles, cités,
1 Comment, in Matth., p. 203.
2 Euseb. Hist. eccl. lib. VI, cap. xxxvi. Hieron. Proœm. in comment, sup. Matth.
3 Origen. Tract, xxxv in Matth.
u Hieron. Epist. evi, ad Paulam et Eustochium.
5 Saint Jérôme connaissait cet ouvrage dans son intégrité ; mais Eusèbe n'en a vu que vingt-deux livres. Nous possédons encore, en original, les livres I, II, IV, X, XIII, XIX, XX, XXVIII et XXXII.
6 Voir tous ces textes et beaucoup d'autres dans le très savant et très consciencieux ouvrage de M. Wallon: De la Croyance due à l Evangile , 1 vol. iu-8°.
JiiSDS-CHRlST 19
commentés, discutés partout au IIIe siècle, n'est contestée par personne.
Jusqu'ici on était en pleine - lumière ; mais il ne fallait pas s'arrêter là. Il fallait remonter plus haut que 245 , approcher davantage des temps apostoliques , et poser au il6 siècle , dans la personne de ses plus éminents écrivains, la question que nous posions tout à l'heure au m® : Connaissiez-vous les Evangiles? Les aviez-vous entre les mains , et en usiez-vous comme de livres vrais , sincères , parlant de Jésus- Christ avec un accent qui ne permet pas le doute? Or ici , pour qui n'est pas absolument étranger aux antiquités ecclésiastiques, il y a deux hommes qui résument la dernière partie du IIe siècle, qui ont toute la sève des premiers temps, l'un dans la plus inimitable éloquence , l'autre dans une science approfondie : Tertullien et saint Irénée.
Voici ce qu'écrivait le premier en 207 :
« L'autorité des Evangiles nous est garantie par les Eglises que les apôtres ont fondées et qui nous les ont transmis. Je parle surtout ici des Evangiles de Matthieu et de Jean; mais je pourrais aussi citer Marc, puisque sa narration est attribuée à Pierre, dont il était le secrétaire, et aussi celle de Luc, qui est attribuée à Paul1. »
Et encore : a Nous affirmons et nous prouvons que l'Evangile vient des apôtres, auxquels le Seigneur lui-même a confié la charge de faire connaître la bonne nouvelle. Si des apostoliques y ont mis la main, ils n'étaient point seuls, mais ils marchaient avec les apôtres et après eux... D'entre les apôtres , Jean et Matthieu nous insinuent la foi ;
1 Tertull. contr. Marc. lib. IV, n, v.
d'entre les apostoliques, Luc et Marc nous la confirment 1 . »
Quoi de plus net? Et non seulement Tertullien connaît les quatre Evangiles, non seulement il en cite des centaines de passages , nous le verrons ; non seulement les érudits savent qu'il n'y a pas un chapitre de saint Matthieu, de saint Marc, de saint Luc et de saint Jean, auquel il n'ait emprunté des citations; mais ces Evangiles, il les cite comme des monuments antiques , comme des monuments sacrés, des monuments qui ont les apôtres pour auteurs, des monuments dont les Eglises apostoliques conservent encore avec le plus profond respect les originaux'. Voilà ce que dit Tertullien. Or il était né en 160, soixante ans seulement après la mort de Saint Jean. Si les Evangiles étaient nés pendant ces soixante ans , sans père ni mère , par une incubation sourde , par le lent travail et les remaniements successifs de tous , son génie encore plus que son âge le mettait en état de le connaître exactement.
Saint Irénée, qui fut le disciple de saint Polycarpe, disciple lui-même de saint Jean , ne devait pas moins le savoir. Ecoutons-le : « Telle est, dit-il, la certitude de nos Evangiles , que les hérétiques leur rendent témoignage et en empruntent l'autorité pour confirmer leurs doctrines. Les Ebionites, qui se servent du seul Évangile selon saint Matthieu, peuvent être convaincus par ce même Evangile qu'ils ont des sentiments erronés sur Notre -Seigneur. Marcion, qui retranche plusieurs choses de Y Évangile selon saint Luc, peut être réfuté par les endroits mêmes qu'il a conservés. Ceux qui distinguent Jésus d'avec le Christ pour-
1 Tertull. contr. Marc. lib. XIV, il.
* Tertull. de Prxscript. cap. xxxvi. — Contra Marc. cap. iv, v, et passim. De Cultu fœmin. cap. m.
raient se corriger s'ils lisaient avec amour de la vérité V Évangile de saint Marc, qu'ils admettent. Les disciples de Valentin reçoivent V Évangile de saint Jean dans toute son intégrité. Il est donc facile de leur prouver qu'ils se trompent. Or, puisque ceux qui nous contredisent rendent témoignage aux Evangiles et s'en servent, la preuve que nous en tirons contre eux est certaine et invincible '. »
Et remarquez la manière dont saint Irénée parle de ces Evangiles qu'il connaît ; dont il nomme les quatre auteurs ; dont il cite, lui aussi, environ quatre cents passages: quatre-vingt-quatorze tirés de saint Jean. Il en parle non pas comme d'une chose récente, ni surtout comme d'une chose humaine. Il célèbre le quadrige divin, le char à quatre chevaux de feu. Comme il y a quatre vents qui parcourent le globe et y entretiennent la salubrité, il y a quatre souffles divins qui traversent l'Eglise et y mettent la vie. Comme il y avait quatre figures de chérubins planant sur l'arche, il y a quatre nouveaux chérubins qui couvrent de lumière toute l'Eglise1. Quelles expressions! Parlerait-on ainsi d'une chose qui viendrait de naître du temps de saint Irénée, nuitamment, à la sourdine? L'Evangile a quatre figures, comme il dit, l'Evangile tétramorphe ou quadriforme rayonne évidemment depuis longtemps. Et n'oubliez pas que nous sommes en 178. Entre saint Irénée, né en 140, et saint Jean, mort en 100, combien y a-t-il de générations? Une. Combien d'hommes? Un seul. Et cet homme n'est pas anonyme; il a un nom célèbre : c'est saint Polycarpe. D'une main il touche à saint Jean, dont il est le disciple, et de l'autre à saint Irénée, dont il est le maître.
1 S. Iren. Hseres. lib. III, cap. n.
s Hxres. lib. III, cap, i et n, 8.
Ainsi manifestement , dans la seconde partie du l\c siècle, et, si Ton veut, sur sa fin, les Evangiles sont aux mains de tous, mais ils y sont comme une chose antique et sacrée. Il n'y a pas à discuter. Nous continuons à être en pleine lumière.
Arrivée là , l'ancienne apologétique essayait un pas de plus, difficile mais nécessaire, qui devait lai faire franchir la distance qui sépare saint Irénée de saint Jean , c'est-à-dire les soixante premières années au il8 oïècle. Dans ce but elle avisait un autre grand esprit qui te roGiplit tout entier : éloquent, savant, philosophe, martyr, et de plus converti au christianisme en 133, dans la trentième année de son âge; né par conséquent en 103, trois ans après la composition du quatrième Evangile; né à Naplouse, en Samarie, à deux pas de Jérusalem, ayant parcouru plusieurs fois l'Orient et l'Occident, et mort à Rome. Saint Justin a-t-il connu les Evangiles? Les a-t-il cités, commentés? Ce recueil, si précieux, pouvons-nous l'entrevoir dans ses mains? Voilà la question. L'ancienne apologétique estimait que la résoudre affirmativement, c'était clore le débat.
Elle avait raison; mais la thèse offrait de vraies difficultés. Saint Justin, en effet, ne se sert pas des Evangiles comme Origène ni même comme Tertullien. Sa vie se passe à lutter contre les païens et contre les Juifs : ceux-ci qui ne connaissaient pas les Evangiles et qui en souriaient, ceux-là qui les rejettent. Aussi il ne nomme ni saint Matthieu, ni saint Marc, ni saint Luc, ni saint Jean, ces auteurs inconnus dont les noms n'auraient rien dit aux oreilles romaines, et révolté les oreilles juives. Il évite même ce mot d'Evangile qu'ils auraient trouvé barbare; et quand il cite, c'est de souvenir et sans s'astreindre à
JÉSUS-CHTUST 23
une exactitude littérale qui, dans la controverse qu'il soutenait, n'avait aucune importance, et eût peut-être été un embarras. Et néanmoins, en dépit de toutes ces difficultés, l'ancienne apologétique établissait solidement, à mon sens, que saint Justin avait nos Evangiles dans la main.
Écrivant , en effet , aux païens , dans sa première apologie, voici comment saint Justin leur décrit le culte simple et les fêtes touchantes des premiers chrétiens : « Le jour du soleil (le dimanche), comme on l'appelle, tous ceux qui habitent les villes ou les campagnes se réunissent dans un même lieu, et or lit les Mémoires des apôtres1 ou les écrits des prophètes, selon le temps dont on peut disposer. Quand le lecteur a fini, celui qui préside fait un discours pour exhorter à l'imitation de ces sublimes enseignements. » Quels sont ces Mémoires des apôtres qui, dès l'an 138, trente- huit ans après saint Jean, ont le même rang que les prophètes, se lisent dans toutes les assemblées chrétiennes, au fond des catacombes, au milieu du saint sacrifice, et que saint Justin, un homme si savant, qualifie, au même tifre que les prophéties inspirées de Dieu, de sublimes enseignements? Lui-même le dit: « Les apôtres dans leurs Mémoires que nous appelons Évangiles, etc. '. » Pourquoi les nomme- t-il Mémoires? D'abord parce que c'est leur nom et certainement leur nature. Ensuite parce qu'il parle à des païens, à des lecteurs des Mémoires de Xénophon , qui n'auraient rien compris au mot d'Evangile. Il ne laisse pas d'ailleurs d'équivoque. « Dans ces Mémoires que j'affirme avoir été composés par les dis—
1 'A7rofxvY){i.ov£ufxaTa twv àwHmSXtov. {Apol. I, lxvii.)
2 0\ yàp octtoctÔXoi èv toÎç ysvo[iivotç vn auxfov à7tO[JivY]|AOV£Ufjio<o-iv « xa^stToa sOayylXia, otfxttx; irap^owxxv. {À'pol, I, lxvi.)
2'l JÉSUS-CHRIBT
ciples du Christ et par leurs comparions1. » Les disciples? Évidemment saint Matthieu et saint Jean. Leurs compagnons? saint Marc et saint Luc. Et, en effet, il cite de longs fragments de ces Mémoires pour leur en faire admirer la beauté. Or d'où sont tirés ces fragments? de saint Matthieu , de saint Marc , de saint Luc et de saint Jean. On a regardé de près; on a compté ces fragments, quelquefois très longs , cités par saint Justin. Il y en a quarante tirés de saint Matthieu; onze de saint Luc; trois de saint Marc, et en le citant il le désigne; et enfin, deux de saint Jean. Et je n'indique, remarquez-le bien, que les textes cités littéralement. Je laisse, pour ne pas compliquer le débat, cette foule de passages cités inexactement, de mémoire, ou fondus dans son style, mais reconnaissablés à l'œil exercé: ces manifestes et évidentes allusions aux Evangiles qui remplissent tous ses écrits. Je ne crois pas qu'un homme de bonne foi puisse les étudier sérieusement sans arriver à la conviction non seulement que saint Justin avait entre les mains nos Evangiles : il ne faut que quelques heures pour s'en assurer; mais à la conviction que, dès cette époque, en 140, ces Evangiles étaient reconnus par l'Eglise et lus publiquement dans les assemblées des chrétiens, ce qui prouve évidemment que cet usage remontait plus haut, et par conséquent qu'il s'était établi dans le 1er siècle, c'est-à-dire sous les yeux et par les mains des apôtres.
11 faut bien reconnaître cependant que nous ne sommes plus ici , comme quand il s'agissait d'Origène et même de Tertullien, en pleine lumière. Déjà l'obscurité commence. Une partie de la question des Evangiles , en ce qui re-
1 Dial. cum Tryph., 103.
garde saint Justin, plonge dans l'ombre, du moins dans un demi-jour où l'on entrevoit plus qu'on ne voit. Les Evangiles, qu'il avait dans ses mains, avaient-ils vraiment pour auteurs saint Matthieu, saint Marc, saint Luc et saint Jean? Etaient- ils au nombre de quatre? Sont- ce bien ceux que nous possédons ? Connaissait-il saint Jean? Réduits au seul saint Justin, il serait bien difficile de résoudre complètement ces questions.
C'était là, d'ailleurs, pour l'ancienne apologétique, le terme extrême de ses recherches et sa position la plus avancée dans la direction du Ier siècle. Au delà de saint Justin elle ne trouvait plus rien. Quelques textes vagues; des citations inexactes; nulle part les Evangiles nommés; à peine quelques pâles lueurs dans la nuit.
Il est vrai que saint Justin a écrit en l'an 167, et que saint Jean a écrit en l'an 100. Ce n'est donc qu'une cinquantaine d'années d'intervalle, un peu moins de l'espace qui nous sépare du Génie du Christianisme; et il paraissait bien difficile qu'en si peu de temps, ou par voie d'incubation sourde ou par voie de remaniements successifs, on eût créé et répandu dans l'Église universelle , sous le nom supposé des apôtres et de leurs disciples, quatre Evangiles inconnus du Ier siècle. Il n'en était pas moins vrai qu'il y avait là une lacune fâcheuse. Pendant cinquante ans, on avait à peine cité les Evangiles; et si on l'avait fait, comment conclure de ces citations vagues , inexactes , concordant mal avec nos textes , que les Évangiles qu'on avait alors entre les mains étaient les mêmes que les nôtres ? L'exégèse rationaliste se voyait acculée sans doute dans un espace très resserré. Elle n'était pas vaincue. Elle avait pour se mouvoir les cinquantes premières années du IIe siècle. Aussi est-ce dans cette pâle époque, mal étudiée jus-
qu'ici , dans ces jours obscurs qui vont de l'an 100 à Pan 160, que la science rationaliste cachait ses systèmes, ses lentes incubations, ses remaniements successifs, comme dans des broussailles. Il est curieux de voir de quelle manière la critique moderne les en a débusqués, quelle lumière elle a jetée sur ces temps lointains, et comment, aux arguments de l'ancienne apologétique qu'elle a perfectionnés, elle en a ajouté de nouveaux qui sont irrésistibles.