RECONNAISSANCE AUTHENTIQUE DES ÉVANGILES
AU COMMENCEMENT DU IIe SIÈCLE (150-100)
C'était donc entre l'an 100 et Fan 150 ou 160 qu'il fallait concentrer toute l'attention et les recherches, si on voulait faire avancer le débat. Là était l'ombre, ou, si l'on aime mieux, le jour incomplet qui devait disparaître.
Une première découverte, des plus intéressantes, commença à jeter sur ce point important une lumière inattendue.
Nos lecteurs savent ce qu'on appelle une Concordance ou une Harmonie des Évangiles. C'est un ouvrage où l'on essaye de fondre les quatre récits évangéliques en un, afin d'avoir au complet et dans sa suite historique la vie de Jésus-Christ. Chaque siècle a tenté plusieurs essais , et de nos jours ils se sont multipliés. Or dès le IIe siècle, avant 170, nous en trouvons déjà deux. Le premier, entrepris
par Théophile, évêque d'Antioche en Syrie; le second, par Tatien , disciple de saint Justin; tous deux, mais surtout le second , ayant eu une grande popularité. Saint Jérôme dit, en parlant de la Concordance de saint Théophile , que « c'était une combinaison des quatre Evangiles en un seul tout * » ; Tatien avait appelé la sienne : AtaTewjapwv, l'Evangile formé des quatre*. Ces deux faits, rapprochés de ce que dit Tertullien , « qu'il y a quatre Evangiles et qu'il ne peut y en avoir que quatre, » et de ce qu'enseigne saint Irénée sur « le quadrige divin », avait fait soupçonner que, dès le IIe siècle, il avait dû y avoir une inscription officielle des quatre Evangiles au canon romain. Pour obtenir, au milieu de la foule des Evangiles apocryphes qui avaient paru au iep siècle, une affirmation si unanime des Quatre , ni la tradition ni l'évidence ne paraissaient suffire. Il fallait un acte d'autorité. Voilà ce qu'on soupçonnait, mais sans pouvoir le prouver, lorsque eut lieu la découverte à laquelle je viens de faire allusion.
En fouillant une riche bibliothèque d'Italie, au couvent de Bobbio, le savant Muratori mit la main sur un vieux manuscrit, à moitié rongé par les vers, écrit en grandes lettres onciales du vue siècle, et si criblé de fautes que Muratori le publia uniquement pour donner au monde un spécimen de l'ineptie des copistes du moyen âge. L'ineptie, en effet, était visible et risible, et le xviii6 siècle (on était en 1749) se contenta de sourire. Mais quand, au XIXe, ce texte, si étrangement copié, tomba sous le regard d'hommes tels que le Dr Wieseler, le Dr Hertz, le Dr Credner, M. Bun- 6en, les choses prirent une autre tournure. Sous ce latin
1 Theophilus... qui quatuor evangelistarum in unum optfs dicta compingens, etc. [Ad Algasiam. Ep. cxxi.)
* Euseb. Hist, ecci. TX, xxix. — Epiphan. Huer. XLVI, \,
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étrange, on aperçut d'abord un texte grec, bizarrement traduit et remontant à la plus haute antiquité. Ce qu'on vit ensuite, c'est que ce texte, d'une valeur inestimable, n'est rien moins que le catalogue des livres canoniques reçus au IIe siècle par l'Eglise; catalogue dont le savant Gredner ne craint pas de rétablir ainsi le titre : De libris quos Ecclesia catholica recipit. Les Evangiles y sont à leur rang. Il est vrai que les premières pages, rongées par les vers, ne permettent plus de lire les noms de saint Matthieu et de saint Marc; mais la troisième place qui est assignée à saint Luc et la quatrième à saint Jean ne laissent aucun doute sur celles qu'occupaient nos deux premiers évangélistes. Voici du reste ce texte mutilé : « ... auxquelles il a assisté et qu'il a ainsi consignées. Le troisième est l'Évangile selon saint Luc. Saint Luc est ce médecin..., etc. Le quatrième est celui de saint Jean, l'un des disciples..., etc. C'est pourquoi, bien que chaque livre des évangélistes contienne des documents différents, il n'y a aucune dissidence dans la foi de ceux qui croient, puisque c'est par V inspiration d'un seul et même Esprit que chacun des auteurs a raconté dans son livre tout ce qui touche à la nativité, à la passion, à la résurrection et au double avènement du Sauveur... 1 »
1 Voici le texte latin avec ses incorrections :
« Tertio (um) Evangelii librum secundo («m) Lucam. Lucas iste medicus post Ascensum Çhristi, cum eo (ewm) Paulus ad- j sumsisset, numeni [nomine) suo ex opinione conscrisit (conscripsit...).
« Quarti (um) Evangeliorum, Joannes ex decipulis (discipulis). Cohortantibus condiscipulis et episcopis suis dixit : Conjejunate mihi hodie triduo et quid cuique fuerit revelatum, alterutrum nobis enarremus. Eadem nocle revelatum Andréas ex apostolis, ut recognoscentibus cuntis (cunctis) Joannis (es) suo nomine cuncta describeret.
« Et ideo, ljcit (et) varia singulis Evangeliorum libris prin-
Rien n'est plus éclatant qu'un pareil témoignage. Il prouve que sous le pontificat de Pie Ier, en 142, car ce document a sa date f , il y avait dans l'Eglise quatre Evangiles; que ces Évangiles se lisaient dans le même ordre qu'aujourd'hui, qu'il n'y en avait que quatre, et que l'Eglise les croyait inspirés de Dieu, ayant été écrits par l'inspiration d'un seul et même Esprit ( uno ac principali Spi • ritu declarata). Voilà ce que prouve ce document précieux. Et encore n'était-ce là qu'une première lumière, car d'autres découvertes montreront bientôt que cette inscription des Evangiles au canon romain est probablement antérieure, même à l'an 142.
Quoi qu'il en soit pour le moment de ce point spécial , et sans insister sur la date précise de cette reconnaissance canonique, voilà nos Évangiles existant certainement en 142. Continuons nos recherches en nous dirigeant vers l'an 100, et, dans cet espace parfaitement circonscrit, tâchons de remonter aussi haut et de voir aussi clair que possible.
Je n'ai pas besoin de le dire , plus on remonte , plus la difficulté devient grande. D'une part, les documents sont rares. On écrit peu, et le peu qu'on écrit se perd. Que sont devenus cette foule d'ouvrages dont parlent Eusèbe, saint Jérôme, qu'ils cataloguent, dont ils donnent les titres? Perdus! Et combien avaient déjà disparu de leur temps, et dont ils n'ont qu'un vague souvenir? D'autre part, si on
cipia doceantur, nihil lamen differt credentium fidei, cum uno ac principali Spiritu declarata sint in omnibus, omnia de nativitate, passione, resurrectione, de gemino ejus adventu... »
1 « Pastorem vero nuperrime, lemporibus nostris in urbe RomaHermas conscripsit, sedente cathedra urbis Romse Ecclesiae Pio Episcopo fratre ejus. » Or, d'après les calculs de Tillemont, Pie Ier fut évêque de Rome de 142 à 157.
écrit peu, en écrivant on cite moins encore. Saint Jean vient à peine de mourir. On Ta connu; on l'a vu. On est tout plein de la parole vivante de Jésus -Christ. On y t'ait mille allusions; on en nourrit son style. On ne la cite presque jamais textuellement, intégralement. Voilà les deux difficultés où se heurte celui qui, dans les raies pages écrites de l'an 100 à l'an 140 ou 150, cherche les preuves de l'existence des quatre Evangiles.
Regardons cependant de près. En remontant de saint Justin (an 145) à saint Jean (an 100), et même à saint Matthieu (an 50), il n'y a que quelques ouvrages très courts : l'épître de saint Barnabe , celle de saint Clément pape, l'admirable épître à Diognète, le Past eur d'Hermas, les sept lettres de saint Ignace, celle de saint Polycarpe, et le fragment de Papias. En tout neuf ou dix ouvrages de quelques pages, d'une authenticité incontestable, et dont il est important de bien remarquer les dates. Tandis que les évangélistes descendent l'échelle des temps à peu près en cet ordre: saint Matthieu vers l'an 40; saint Marc en 50; saint Luc vers l'an 70 ou 80; saint Jean vers 100 les écrivains dont je parle la remontent à peu près ainsi Papias vers 120; saint Ignace et saint Polycarpe en 107 l'épître à Diognète de 98 à 110; l'épître de saint Barnabe de 7*2 à 100; Hermas et saint Clément vers l'an 70 selon les uns, 96 selon les autres. C'est-à-dire que les évangélistes et les auteurs dont je parle sont absolument contemporains. Leurs écrits s'entre -croisent. L'épître à Diognète s'écrit en même temps que l'Evangile de saint Jean ; et celle de saint Clément est presque de la même année que l'Evangile de saint Luc : or, en lisant avec soin ces documents si anciens, tout pleins de la sève apostolique et, pour ainsi dire, de la parole vivante de Jésus -Christ, où,
comme je l'ai dit, je ne m'étonnerais pas, pour cette raison même, de ne pas rencontrer trace de sa parole écrite, voici ce que je trouve : %
L'épître à Diognèie ne contient aucun texte.
L'épître attribuée à saint Barnabe en contient trois, tous de saint Maltbieu.
L'épître de saint Clément cite six fois les Evangiles : trois fois saint Matthieu, une fois saint Marc, deux fois saint Luc.
Hermas contient douze citations : dix de saint Matthieu , une de saint Luc et une de saint Marc.
Les sept épîtres de saint Ignace et celle de saint Polycarpe présentent treize textes tirés des Evangiles : onze de saint Matthieu et deux de saint Luc.
En tout, dans ces cinq ou six ouvrages si courts, écrits entre l'an 70 et l'an 120, il y a trente-six textes du Nouveau Testament. Et remarquez que j'écarte tous les monuments dont l'authenticité n'est pas absolument incontestable et qui en fourniraient d'autres.
Voici maintenant comment je raisonne. Supposez que vous trouviez dans Voltaire, Rousseau, Diderot, d'Alembert, trente-six passages tirés mot à mot de l' Esprit des lois, sans parler d'une foule d'allusions manifestes à des chapitres de cet ouvrage , quand même ni le nom de Montesquieu ni le nom de V Esprit des lois ne seraient prononcés dans les œuvres de Voltaire , de Rousseau, de Diderot, de d'Alembert, est-ce que vous n'en concluriez paa que ces auteurs avaient en mains V Esprit des lois ?
Mais ce n'est pas tout. Remarquez la manière solennelle dont se font ces citations. Dans l'épître de saint Barnabe, un monument si antique et d'une si haute autorité, la citation de saint Matthieu : Multi vocati, pauci vero electi, est
précédée de ces mots : Sicut scriptum est. — a 11 est écrit.» M^7tot£, wç Y^YPa7CTat ' IIoXXoi x)t|to1 , oXtyoi 8s £xXexxo(. Jusqu'ici le texte grec connu ne commençait qu'une vingtaine de lignes plus loin que ce passage. Il en résultait que, n'en ayant qu'une traduction latine, le mot sicut scriptum est n'avait pas grande valeur. On le tenait généralement pour une glose introduite dans le texte par un copiste. Mais la découverte du Codex Sinaiticus, dans lequel le texte grec entier de l'épître de saint Barnabe se trouve à la suite du fameux manuscrit du Nouveau Testament , a rendu à ce mot solennel toute sa valeur. En citant une parole tirée de l'Évangile de saint Matthieu , en le faisant précéder de la formule: sicut scriptum est, il indique que dès ce moment, en l'an 100, et peut-être 72, l'Evangile de saint Matthieu est tenu pour un livre sacré.
Même remarque pour l'épître de saint Clément. Voici comment les citations y sont annoncées , Recordamini verborum Jesu Domini nostri. Dixit enim 1 . . .
Et ailleurs : Prœcipue memores ser.monum Domini Jesd quos locutus est dicens * . . .
Sermonum Domini Jesu (AOrON XTPIOT IIISOY)! Mais voilà le nom même, le nom primitif que, selon la critique moderne, portait l'Evangile l « Ce que nous connaissons sous le nom d'Evangile , dit le Dr Reithmayr, les apôtres l'appellent tantôt : 6 Xoyoç rou Kupt'ou , ou simplement : 6 Xcfyoç ». » Et comme cette parole du Seigneur est plus parti-
1 S. Clemcntis Papae Epist. ad Connthios , cap. xlvi. Mv^aO^xe rtbv Xôytov T/jaoO toO Kupîou.
1 S. démentis Papae Epist. ad Corinth. cap. xm. MâXtaxa [ie|«.vin{iivoi tôov Xôywv toO Kuptou 'Iy]<to0.
3 Heilhmayr, Introduction aux livres canoniques du Nouveau Testament, 11° partie, ch. r, p. 1.
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culièrement contenue dans l'Evangile de saint Matthieu, on a plus spécialement appelé son Evangile : Les Xoyia du Seigneur Jésus. Nous avons donc à la fois, dans ces monuments primitifs, et les textes de l'Évangile, et son nom. Et afin que rien ne manquât, voilà Papias qui, dès 120, nous nomme les auteurs. Il avait écrit un grand ouvrage intitulé précisément: Explication des Xcfyia du Seigneur Jésus (Xoywv Kuptaxoiv £^y^(T£tç). Il ne reste de cet ouvrage qu'une citation de dix lignes. Or, dans ces dix lignes, sur lesquelles nous reviendrons, à cause de leur importance, il nomme deux des évangélistes , saint Matthieu et saint Marc, et il indique en un trait le vrai caractère et l'origne de leurs écrits.
Ainsi de l'an 120 à 80, à cette époque reculée où les Evangiles sont à peine écrits, où les apôtres vivent encore, où on ne peut pas les traiter comme des ancêtres , où la parole vivante de Jésus-Christ dispense plus facilement de recourir à la parole écrite, dans ce très petit nombre de monuments si courts , il n'y en a pas un seul où ne se trouve quelque citation textuelle des quatre Evangiles; pas un où l'Évangile ne soit cité comme une chose sacrée : Scriptum est; — Il est écrit; comme le recueil où sont les Xcfytoc du Seigneur Jésus; et des quatre évangélistes qui ont recueilli ces Xcfyia, Papias, en dix lignes, les seules qui nous restent de son grand ouvrage, en nomme deux. Ne sommesnous pas en pleine lumière? Et y a-t-il, dans la littérature grecque ou romaine, un seul ouvrage qui pourrait supporter une pareille épreuve?
Mais il ne faut pas s'arrêter ici. Il faut soumettre à une investigation plus pénétrante encore cette époque obscure de la fin du Ier siècle et du commencement du IIe, sur laquelle on a glissé trop légèrement, et où , je le répète, à
cause de cette obscurité même, les inventeurs de systèmes s<^ sont cachés comme dans des broussailles. Essayons.
UNE CURIEUSE INTUITION DE LA CRITIQUE MODERNE LES ÉVANGILES RETROUVÉS DANS LES OUVRAGES DES PÈRES COMME LES FOSSILES DANS LES TERRAINS GÉOLOGIQUES
Ici se place une de ces intuitions de la critique qui illuminent une question et lui font faire un pas décisif, en substituant, à des raisonnements sur lesquels on peut discuter toujours, des faits indiscutables. On avait beau remonter la chaîne des témoignages jusqu'au 1er siècle et montrer les Evangiles aux mains des disciples et des contemporains des apôtres, restait toujours une grande question. Ces Evangiles qu'ils nomment, dont ils citent des fragments, pas toujours concordants, sont -ce bien ceux que neus possédons aujourd'hui? Pour répondre à cette importante question, on eut l'idée de recueillir, dans les Pères du Ier et du 11e siècle, tous les textes des Evangiles cités par eux. Il se passa quelque chose de semblable au spectacle que nous a donné la géologie. De même que, dans ces couches profondes du globe terrestre, la géologie a découvert des terrains superposés, primitif, moyen , tertiaire, etc. , et dans chaque terrain des coquillages, des plantes, des ossements, des débris de toutes sortes qui lui ont permis de ressusciter des mondes évanouis, et de les ressusciter avec une telle précision qu'on peut dire, à l'inspection des terrains, à quel moment une vie pins liante
a apparu sur le globe, de même, dans cette couche profonde des écrits du Ier et du 11e siècle, la critique a retrouvé nos Evangiles. Là un texte, un fragment; ailleurs un autre; mais en si grand nombre qu'en les rapprochant et en les rejoignant, on a eu bientôt l'ouvrage entier. Et ce qui est curieux, on les a retrouvés, enfouis dans les écrits des Pères, selon l'ordre même de leur publication. D'abord saint Matthieu, le plus ancien de tous; puis saint Marc, saint Luc; et enfin, mais plus tard, saint Jean. Dans les Pères les plus anciens, dans les primitifs, on ne voit presque apparaître que saint Matthieu.
Ainsi en saint Barnabe il y a trois textes , tous trois de saint Matthieu.
En saint Clément, six textes : trois de saint Matthieu; un de saint Marc; deux de saint Luc; point de saint Jean.
Dans les sept épîtres de sairît Ignace, six textes : cinq de saint Matthieu; un de saint Luc.
Dans l'épître de saint Polycarpe, sept textes; six de saint Matthieu; un de saint Luc.
Dans Hermas, avec moins de netteté et plus sous la forme d'allusions, douze textes : dix de saint Matthieu; un de saint Luc; un de saint Jean.
Sentez -vous les couches géologiques? A mesure qu'on avance, les textes de saint Jean commencent à apparaître, à se mêler à ceux des évangélistes plus anciens.
Dans saint Justin il y a soixante-cinq textes : quarante-neuf de saint Matthieu; onze de saint Luc; trois de saint ^Vlarc; deux de saint Jean.
Dans saint Irénée , quatre cent soixante-neuf textes : deux sent trente-quatre de saint Matthieu; dix-huit de saint Marc; cent vingt-cinq de saint Luc; quatre-vingt-quatorze de saint Jean.
Dans Tertullien, neuf cent vingt-cinq textes t*oi$ cent dix de saint Matthieu; trente et un de saint Marc; quatre cent sept de saint Luc , cent soixante-dix-sept de saint Jean.
Mais c'est tout l'Evangile! Unissez les neuf cent vingtcinq textes cités par Tertullien , les quatre cent soixanteneuf textes de saint Irénée, les soixante-cinq textes de saint Justin, les quarante textes des Pères apostoliques, vous reconstituerez l'Evangile en entier ; car une foule de ces textes supposent nécessairement ceux qui précèdent et conduisent à ceux qui suivent : à la manière de ces divines statues de l'art grec, l'Hercule Farnèse, l'Apollon du Belvédère, qui sont sorties de terre, fragmentées, mais presque complètes, et où les parties qui manquent ne font que mieux ressortir l'inimitable beauté de ce qui reste.
Chose admirable l ce travail, qui consiste à extraire l'Evangile des écrits des premiers Pères, est terminé depuis deux siècles, et personne ne l'avait vu, pas même ceux qui l'ont fait. Je me préparais à l'entreprendre, lorsqu'il est tombé, achevé et parfait, sous mes yeux. Dans ces merveilleuses éditions des Pères, données par les bénédictins au xvne siècle , où l'érudition , la patience , le soin et quelquefois la divination sont portés jusqu'au génie, après la table de» matières on a eu lieu de dresser une table spéciale de tous les textes de l'Ancien et du Nouveau Testament cités dans le volume. Allez voir cette magnifique table du Nouveau Testament dans les œuvres de Tertullien. Voilà tout l'Evangile. Joignez-y la table d'Irénée, celle de saint Justin, celle des Pères apostoliques, et vous admirerez cette précieuse découverte, née, connue presque toutes les découvertes, du hasard, au moment où on y pensait le moins.
Mais comme tous ne pourraient pas y recourir, pas plus
qu'il n'est possible à tous d'aller à Florence voir la Vierge à la chaise ou le Laocoon à Rome , je vais mettre sous les yeux de ces derniers quelques fragments qui leur permettront de juger du tout.
Je prends au hasard un chapitre de saint Matthieu, le VIe par exemple. Je le cite tout entier, tel que nous le lisons, et je mets en italiques les versets extraits des écrivains du Ier et du 11e siècle i .
1. Prenez garde de ne pas faire vos œuvres de justice devant les hommes (Tertull. ad Ux. n), afin d'en être regardés ; autrement vous ne serez pas récompensés de votre Père qui est dans le ciel. (S. Justin. Apolog. I, xv.)
2. Lors donc que vous donnez l'aumône, ne faites pas sonner la trompette devant vous, comme font les hypocrites dans les synagogues et dans les rues pour être honorés des hommes. Je vous dis en vérité qu'ils ont déjà reçu leur récompense. (S. Iren. contra Hxres., p. 390. Tertull. de Orat. i.)
3. Mais lorsque vous donnez l'aumône, que votre main gauche ne sache pas ce que fait la droite. (S. Theophil. ad Autolyc. ni, 14. S. Iren. contra Hœres., lib. IV, cap. xx.)
4. Afin que votre aumône soit secrète; alors votre Père, qui voit dans le secret, vous le rendra.
5. De même, lorsque vous priez, n'imitez pas les hypocrites qui se plaisent à faire leurs prières en se tenant debout dans les assemblées et au coin des rues, afin d'être vus des hommes. En vérité ils ont déjà reçu leur récompense.
6. Mais vous, quand vous priez, entrez dans votre cabinet, fermez la porte; priez votre Père qui est dans le secret, et votre Père, qui voit ce qui se passe dans le secret, vous en rendra la récompense. (Tertull. de Orat. i.)