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CHAPITRE III

LA SPIRITUALITÉ CHRÉTIENNE ET LA SPIRITUALITÉ DU SIÈCLE, AU POINT DE VUE DU CULTE.

. « Deus spiritos est... »

Jésus-Ghrivt.

Telle Eglise, tel culte.

Eglise matérialiste, culte matérialiste ; Eglise spirituelle, culte spirituel. Quel est le culte qiii répond le mieux à l'esprit moderne ? Est-ce celui qui éblouit Timagination, ou celui qui éclaire l'intelligence? Celui qui se présente tout paré , avec grand appareil de brillants décors et une pompeuse içiise en scène,ou celui qui n'est paré que de sa propre spiritualité, et n'est fort que du sentiment religieux qui le pénètre ? Philosophiquement, quel rapport y a-t-il entre un culte qui est tout matière et le Dieu qui est esprit ? .

Cependant, il faut le reconnaître, un culte purement spirituel ne peut pas convenir à tous les développements de l'humanité. Ainsi, par exemple, l'appareil du culte hébraïque s'adaptait parfaitement au peuple, grossier encore, pour lequel il fut institué. Ce culte devait avoir quelque chose d'imposant, de terrible même. Figurez-

VOUS, dans le temple majestueux de Jérusalem, Israël rassemblé. L'encens fume ; le sang coule au milieu des cris des victimes. L'image de la mort s'offre de toutes parts : « Intentant omnia mortem, » Israël se frappe la poitrine et entonne le cantique de la pénitence à la vue de cette mort que son péché a méritée. Tout à coup le temple resplendit; le nuage lumineux descend. L'Eternel est dans la nue (dans cette forme mobile et insaisissable qui déjoue si bien l'idolâtrie). La propitiation est faite. Le sacrifice accepté. Le pardon octroyé. Quelle émotion ! Quelle solennité ! Quelle édification mêlée de terreur I

11 faut le reconnaître : il y a aussi de la solennité dans le culte catholique. Je ne parle pas seulement des ogives gothiques, des flèches élancées, des vitraux peints, des tableaux parlants, des prêtres étincelants, de l'encens qui fume, des cierges enflammés dans Tombre, des cloches bourdonnantes, de l'orgue qui gémit ; je parle du centre même du culte, de l'élévation de l'hostie, qui, à un moment donné, devient Dieu. — Pouvoir se dire : Dieu, Dieu est là, en personne. Entendez-vous bien ? Dieu lui-même : « Deusf ecce Deusf » L'Etemel-, l'Etre absolu, à la voix du prêtre, est descendu ; il çst passé, vivant et tout entier, dans l'hostie qu'on vous présente et dont vous pouvez vous nourrir. — Pour qui croit au mystère, il y a là certainement une puissance inouïe de terreur et d'édification. Ce phénomène prodigieux est tout à fait analogue à celui que nous venons de décrire chez les Juifs. Pour les juifs avant Jésus-Christ et pour les chrétiens du moyen âge, ces deux formes de culte convenaient. L'une et l'autre avaient quelque chose de saisissant, qui devait s'emparer de l'imagination, et, par elle, dé tout l'homme,

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à ces époques où l'homme était tout imagination.

Au reste, cette idée, dans ce qu'elle a d'essentiel, est vraie : Dieu présent, c'est le fonds de tout culte. Qu'est-ce, en effet, qu'un culte où Dieu n'est pas? Tous les cultes, même les cultes idolâtres, ont éprouvé le besoin d'un Dieu présent. Et ce qui distingue les idolâtries de la religion spirituelle, c'est que celles-là ont toujoiurs demandé un Dieu, non-seulement présent, mais visible. « Faites- <f nous des dieux qui marchent devant nous! » Voilà leur réclamation. Un Dieu qui se voie, qui se* palpe, qui se mange; voilà le besoin religieux des peuples encore étrangers au vrai spiritualisme chrétien. C'est ce besoin pieux et grossier de faire intervenir Dieu dans le culte, sous une forme matérielle et tangible,» qui a inventé la transsubstantiation.

Or, le culte chrétien, pur et bien compris, c'est le culte juif, dépouillé de ce qu'il avait d'inférieur et de transitoire, et complété par un élément spîritualiste ; c'est le culte catholique, dépouillé de son réalisme matérialiste ; c'est le culte des Eglises primitives; c'est celui de la Chambre haute, à Jérusalem ; c'est cehii d€S Catacombes, à Rome. C'est là que, sans appareil, sans ornement, le Christ présent, mais invisible ; invisible, mais présent, animait, pénétrait, embrasait levâmes de ses divines ardeurs, transformant les lieux les plus horribles, les plus dépouillés, en sublimes basiliques, et remplissant du ciel, ces adorateurs voisins des cirques et des chevalets. Cette présence de Dieu, intérieure, sentie, indiscutable, triomphante, était le seul mystère, la seule transsubstantiation, et faisait de ce culte dédaigné, un culte à rendre jaloux les anges.

Ce culte, perdu dans la nuit du moyen âge, fut retrouvé

à l'époque de la RéformatioD. Les protestants ont eu aussi leurs catacombes. Ces chrétiens émancipés de Rome, étaient assez fortement spirituels pour se passer d'un Dieu enfermé dans la matière, « Là où deux ou trois sont » assemblés en mon nom,/e me trouve au milieu d'eux, » avait dit le Christ. Les néo-chrétiens le prirent au mot. Voilà la présence réelle protestante. Que si quelque artiste, peintre, poëte, architecte, n'importe, vient le distraire de sa religieuse extase, pour lui faire admirer la beauté des basiliques et leurs saintes parures, l'adorateur chrétien lui répondra presque scandalisé , ce que Jésus répondit à ses disciples, qui lui proposaient d'admirer les pierres du Temple : « EsUce là ce que vous regardez? » Que de gens qui, semblables aux apôtres non encore baptisésdu Saint-Esprit, s'oublient à contempler les sculptures et les peintures, et oublient de contempler Jésus! La beauté du temple les distrait dé la beauté du Dieu.

M. Auguste Nicolas est un de ces artistes qui, épris d'un amour presque délirant pour les églises des Goths, vientgourmândernotre admiration trop rassise,etentonne, avec un enthousiasme dithyrambique, l'hymne inspiré des cathédrales. Que n^y voit-il pas et que n'y lit-il pas, dans ces poëmes de pierres? Encore, si ce n'était qu'une odyssée, si ce n'était qu'un catéchisme; mais (a cathédrale, c'est tout ce qu'on voudra ; c'est un cours sur toutes les sciences, et qui peut dispenser de tous les livres de l'Institut. Quel Champollion et quel hiérophante que M. Auguste Nicolas I 11 faut le voir, en extase, perché sur quelque flèche aérienne ; comme il jette, de ces sublimes hauteurs, de magnifiques dédains sur le pauvre temple huguenot !

« Les temples vides et nus du protestantisme, s'écrie

» notre honorable auteur, ne présentant qu'un livre pour D toute signification, sont Texpression fidèle du vide » qu'ils ont fait dans le temple intellectuel de la raison » humaine, d'où ils ont exclu pareillement toute lumière, » tout autre élément d'activité que l'Ecriture. Si le pro- » testantisme avait eu le dessus, le monde serait comme » un temple protestant. »

Voilà une phrase, une image, des mots, flatiis vocis.

Entrez dans un temple protestant; vous n'y trouverez, en effet, ni images, ni statues, ni cierges allumés, ni saints enchâssés, ni vierges ruisselantes de dentelles, etc., etc. Vous n'y trouverez qu'un hvre, c'est vrai; mais ce livre, c'est le livre de Dieu : quel symbole * ! Entrez dans le temple de la justice, vous n'y trouverez qu'un livre, aussi ; mais ce livre, c'est le code, c'est le livre de la loi : quel symbole encore !

Je ne suis pas chargé de faire le panégyrique du temple des huguenots ; ces braves adorateurs du désert, nous ont apporté en pleine cité et en plein xix« siècle, les rigueurs un peu trop iconoclastes de leur culte des cavernes; toutefois, j'inviterai volontiers l'honorable M. Nicolas à se découvrir avec respect devant ces saintes austérités. Après tout, le temple de Dieu est un édifice où l'on se rend non pour admirer, mais pour adorer. Ce ne sont pas des artistes qu'on y convoque, ce sont des fidèles. Ce n'est pas un musée qu'on leur ouvre, c'est un sanctuaire. Eh î quoi, la plus humble chambre haute où retentit une fervente prière, où circule le souffle- frémissant de l'Esprit de Dieu, n'est-elle pas, pour les yeux qui savent voir

* L'homme et tout ce qui est de Thomme s'est retiré, afin de laisser à Dieu toute la place. N'avez-vous pas compris pourquoi ce temple est nu ? C'est pour que Dieu seul le remplisse !

m LE CHRISTIANISME

la vraie beauté, plus belle que la plus riche cathédrale, où se rend, indifférente et distraite, la mondanité la plus somptueuse ?

Quoi qu'il en soit du temple, Timportant, c'est ce qui s'y passe. Etudions-le; nous y retrouverons l'esprit antique, (et moderne aussi !), du Christianisme primitif.

Après avoir rompu avec Rome, qu'ils accusaient d'idolâtrie et de matérialisme, les néo-chrétiens durent se donner une liturgie aussi simple et aussi spiritualiste que possible. Et en effet, tout est disposé dans leur culte pour des hommes sérieux et intelligents. Rien pour les sens, tout pour Fâme. Il faut le reconnaître : M. Nicolas a raison, quand il accuse les protestants de n'avoir que la Bible dans leur temple ; c'est elle en effet, ou plutôt son contenu qui forme le substratum du culte réformé. Or, comme ce contenu, c'est le christianisme môme, on ne comprend pas trop ce qu^il y a à redire, quand il s'agit d'un culte chrétien.

Le culte protestant ^ se compose de deux parties, l'une mobile, l'autre immobile. La première a pour effet de laisser au ministre officiant le jeu de sa liberté individuelle, et à l'Esprit de Dieu sa liberté d'action sur lui *; la seconde a

* Nous noos permettons d'entrer dans quelques détails au aj^ei du €ulte protestant, parce que nous croyons que si le siècle, dont les besoins religieux semblent se réveiller^ se sent poussé à les satisfaire, il pourra trouver, dans le culte évangélique, de précieux éléments dont il y aurait à tirer parti. A l'inverse de M. A. Nicolas, nous croyons qu'eu présence de ce débordement de la%e et de mise en scène qui envahit de plus en plus les cérémonies caXholiques , il est utile de relever la haute spiritualité et la simplicité tout évangéliquesd'uA culte trop méconnu et, à notre avis, injustement dédaigné.

^ Rencontre admirable! L'homme n'est Jamais plus libre que

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pour but de garder, dans toutes les Eglises de même confession, une fraternelle uniformité. Inutile sans doute de faire observer que la seule langue admise est te langue vulgaire. A défaut de saint Paul, qui Fexige ex^essément, le bon sens, le besoin d'édification, eussent appris aux protestants que quelques paroles comprises valent mieux qu'une infinité de paroles inintelligibles. Le fidèle écoute pour comprendre ; le pasteur parle pour être compris ; donc il ne parle pas latin.

Une solennelle invocation ouvre le culte au nom du Dieu trois fois saint et le place sous sa protection. Tout ce qui se fait au nom de Dieu est digne du respect des hommes. La Bible est lue. Les récits, choisis parmi les plus solennelles des scènes bibliques et surtout parmi les plus touchantes des scènes évangéliques, passent sous les yeux des auditeurs recueillis. Tantôt c'est le divin Prédicateur de la montagne qui répète ses béatitudes"; tantôt ce sont ses apôtres qui proclament sa miséricorde. Les hymnes sacrées du royal poêle ou de simples cantiques, plus pénétrés encore de TEsprit chrétien, interrompent les saintes lectures et soutiennent l'édification. Puis, la loi est proclamée ; cette même loi que la grâce n'a pas abolie, que Dieu lui-même édicta parmi les foudres, et qu^il écrivit au fond de toute conscience d'homme, du même doigt qui la burina sur les tables *de pierre du Sinaï. Le peuple écoute, debout, avec recueillement, l'énoncé de ces commandements tous inviolables et tous violés, dans

quaiDd son propre esprit et TEsprit de Dieu se rencontrent et s'unissent. Quoi d'étonnant ! L'homme n'a-t-il pas été fait pour être uni à Dieu? Et, pour un être libre, se rapprocher de son but, n'est-ce pœ la vraie lU)erté.^

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Tesprit ou daqç la lettre, et dont chacun transperce la conscieace comme uneépée. Voilà le premier acte du culte.

Tandis que ce troupeau de pécheurs est encore comme courbé sous la malédiction de la loi — arrive le ministre de la nouvelle alliance, qui vient promulguer la grâce. Le pasteur, au nom de ses compagnons de péché, offre à Dieu cette admirable prière que composa Théodore de Bèze, et qu'il rérita au colloque de Poissy ; prière si pleine d'humbles confessions, de larmes pénitentes, d'ineffables soupirs, de fortes espérances, de divins pardons; prière si éloquente et si pénétrante, que Fhistoire .raconte qu'à Poissy, toute Fassistance en fut émue, même Catherine de Médicis, elle qui ne le fut jamais! Oui, nous osons le dire, pour en avoir éprouvé le saint frémissement, il y a, pour une âme religieuse et impartiale, dans le spectacle de cette foule humble et recueillie qui déclare et confesse son péché, dans ce niveau de condaomation, posé sur tous les fronts prosternés, dans la voix ordinairement pénétrée du pasteur, dans la douleur qui passeàtravers les cœurs pieux, dans cet ardent recours à la miséricorde céleste ;— et puis, dans la divine amnistie accordée, dans l'alliance de grâce renouvelée, dans les fronts relevés et comme purifiés par l'attouchement d'une main invisible; il y a là une puissance indicible d'édiûcation pour les âmes religieuses * de toute communion. Jamais le sentiment religieux ne trouva un langage plus digne de lui.

Après la prière liturgique et le chant d'une hymne sacrée, suit la prière spontanée du pasteur, prière non réci-

^ 3e répète à dessein ces termes, parce que pour les autres, tout culte est une scène. Pour les âmes non religieuses, je suis i>ien sûr

tée, non composée, non rituelle, mais épanchement libre d'une âme chrétienne. La vraie prière^ ce n'est pas la prière apprise» la prière débitée; ce n'est pas la prière machinale, la prière infligée, dite, redite, incomprise, la prière latine; 4a vraie prière, faut-il le répéter? c'est celle qui jaillit à flots confiants et pressés, emportant avec elle l'empreinte, la physionomie morale de Tâme dont elle sort, et la disant à Dieu. Les catholiques romains, habitués à la prière rituelle, qui semble n'avoir été inventée que pour dispenser de prier, se font diflicilement une idée de la puissance religieuse et saintement contagieuse d'une âme qui répand, devant Dieu et devant ses frères, la brûlante effusion de sa repentance, de sa foi, de sa joie reconnaissante. J'ai vu toute une assemblée éclater en sanglots à l'ouïe de telîes prières; il n'y a pas d'éloquence qui remue aussi directement ni aussi profondément l'âme humaine*. Le pajsteur priant, parlant à Dieu de l'assemblée avant de parler à l'assemblée de Dieu, apportant à Dieu et lui confessant les péchés de tous, personnifie le troupeau, parce que le troupeau se personnifie librement en lui. Malgré les différents états d'âme de chacun, il représente au fond toutes les âmes sérieuses. C'est là sa vraie fonction sacerdotale. Le pasteur, portant toutes ces âmes sur son coeur, pour ainsi dire, comme le grand prêtre

qu'elles ne me comprendront pas, et aussi elles ne le peuvent : • Eomo animal non inteUigU spiritum. •

2 Ni Bossuet, ni Massillon, ni Lacordaire, n'ont jamais produit ni pu produire bien certainement une impression religieuse aussi profonde, aussi décisive, que telle prière que j'ai entendue et qui sortait comme une lave d'un cœur embrasé par le Saint-Esprit. C'est ici la véritable langue de feu.

portait sur sa poitrine les douze pierres précieuses qui représentaient lesdouzetribusJesconduitàDieu;.il les introduit avec lui dans leSaint des Saints dont le voile a disparu.

Il parle à Dieu, comme si Dieu était là. Mais qu'ai-je dit ? N'est-il pas présent en effet ? Sa présence ne se sentelle pas dans la bénédiction qui l'accompagne? Oui, pour le chrétien, sentir Dieu présent dans son cœur par la douce bénédiction qu'il y apporte, n'est-ce pas là la véritable présence réelle. Pour être soi-disant matérielle dans un autre culte, en est-elle plus réelle? Et pour n'être que spirituelle ici, en esUelle moins réelle?

Dans ce culte fait pour l'homme moderne, qui aime à se rendre compte de tout, même de sa religion, la prédication occupe une place importante. Cela tient à la nature même de l'idée protestante, qui est une idée d'examen. Il faut donc qu'il y ait dans un culte qui part du principe de l'examen, une portion considérable consacrée à l'examen. Le protestant avait besoin, surtout aux origines de la réforme, de rendre compte au catholique de sa séparation et de se rendre compte à lui-môme de sa foi. La prédication protestante, en même temps qu'elle a pour but l'édification, doit donc être une justification continuelle de la vérité chrétienne au point de vue de la raison et de la conscience; elle doit révéler les harmonies secrètes qui régnent entre l'âme et le Christ , et c'est là qu'est la vraie apologétique et la solide édification. Il est certain que la prédication vaut ce que vaut le prédicateur; mais, dans le plus humble des prédicateurs, s'il est vraiment chrétien, il y a quelque chose de vivant, de senti, de personnel qui va à l'âme. — Il ne faudrait pas croire en effet que la prédication protestante soit exalusivement

didactique et par suite froide, sèche, tout intellectuelle. Nous croyons au contraire que le trait qui la caractérise, c'est qu'elle est exhortative et pousse à Faction. Son but est encore moins d'instruire que desecauer, de réveiller le pécheur, de produire en lui ce grand ébranlement moral qui fait écrouler l'homme dans l'homme, pour y substituer Dieu.

La prédication est suivie d'une prière liturgique d'actions de grâces, qui bénit Dieu et qui l'implore pour les pouvoirs établis, pour les libertés publiques, pour les églises sœurs, pour les tefortunes de tout ordre, pour les œuvres missionnaires, pour l'avènement de la lumière universelle et de l'universelle paix.

Un chant final d'adoration se fait entendre; le pasteur étend ses mains et congédie l'assemblée inclinée sous les paroles sacrées de la bénédiction. Il invoque l'amour du Dieu qui est amour, la grâce de Jésus le Sauveur, les effusions du Saint-Esprit, et les répand de la part de Dieu même, sur le troupeau qui se disperse. — L'intelligence a été nourrie, le cœur touché, la conscience alarmée et apaisée, la volonté fortifiée : l'âme se sent plus heureuse et plus voisine de Dieu. Etant donné le Christianisme, étant bien compris le caractère de simplicité et de spiritualité de son divin Fondateur , il me semble que ce culte est frappant de venté. Quoi de plus rationnel et de plus pathétique? Qu'y a-t-il qui ne soit digne de Thomme et de Dieu? Qu'y a-t-il qui puisse distraire de Dieu par les sens ou l'apparat? C^est le culte primitif, c'est le culte des catacombes, c'est le culte du désert, c'est le culte esprit et vérité.

Nous nous sommes un peu arrêté à cette étude ,

ItO LIE CHRISTIANISME

convaincu que si l'homme vent rendre un culte public à Dieu, il faudra toujours qu'il aille puiser à l'idée première qui a inspiré le culte évangélique, pour lui emprunter ses féconds éléments.

Le culte protestant a aussi ses actes extraordinaires. L'homme, quoique esprit avant tout, n'est pas pur esprit. Le Christ ne Ta pas traité comme tel. 11 lui a laissé une institution visible et sacrée, qui est comme le signe et le témoignage permanent de sa présence dans son Eglise. Nous voulons parler de l'Eucharistie, que les protestants appellent la sainte Cène.

Selon les ordres respectés du divin Fondateur, cette fête chrétienne est ici célébrée dans la forme même où le Christ la célébra. Les symboles dont leChrist s'est servi, ont été pieusement rétablis. Selon la pratique de l'ancienne Eglise qui s'est prolongée bien avant dans les siècles, la sainte Eucharistie est servie sous les deux espèces, et ainsi, le caractère emblématique en est bien plus clair et plus saisissant Le pain rompu devant l'assemblée représente excellemment le corps déchiré de Jésus-Christ; le vin répandu dans le saint calice figure bien le sang répandu du Crucifié ; la participation de tous les fidèles au même pain et à la même coupe, depuis le roi jusqu'au prolétaire, indique bien la communion des fi'ères au sang du Christ et leur conmiune rédemption. Mais pas de magie, pas de transformation matérielle, pas de bouleversement de la nature; en vérité c'est inutile. Je ne vois pas ce que le Deus ex machina, intervenant pour une semblable métamorphose, ajouterait à Feffet produit. Mon âme, en recevant les riches symboles de la Cène, se nourrit de Jésus. Voilà ce qui importe. A supposer que ce pain fût transsubstantié, ce serait mon corps, ce ne .^rait

pas mon âme qui pourrait s'en nourrir ; mon âme ne se nourrit pas de matière. Et quand même mon corps pourrait se nourrir en effet de cette matière transsubstantiée, je ne comprends pas ce que mon âme y gagnerait. Mais, je me trompe, il y a ici plus que des symboles ; il y a en réalité transsubstantiation. De même que le pain et le vin ordinaires, par un miracle continuel et inaperçu, se transsubslanlient en notre corps et en notre sang, de même Tàme de Jésus, si j'ose le dire, cette âme faite d'amour et de sainteté, se transsubstantie en l'âme du communiant par la sainteté et l'amour qu'il lui communique. Là se trouve un côté mystique qui défie toute analyse, qui s'échappe dans l'infini et que la foi seule peut saisir... Et cependant l'analogie humaine ne peut-elle pas nous aider à comprendre ce mystère de la grâce? Est-ce que deux âmes qui s'aiment ne s'étreignent pas, ne se pénètrent pas, ne s'assimilent pas, ne communient pas ensemble, môme dans nos imparfaites amours de la terre? N'y a-t-il pas, en deux âmes qu'unit un amour ardent, comme une espèce de transsubstantiation qui fait qu'elles vivent Tune dans l'autre, l'une par l'autre; de telle sorte qu'elles se modifient et se communiquent l^une à l'autre en quelque sorte leur substance immatérielle, sans perdre de leur personnalité? Si l'on craint que, par une terrestre comparaison, nous profanions le saint mystèrede la transsubstantiation chrétienne, qu'on veuille bien distraire de cette comparaison tout ce qu'elle contient de terrestre, et la purifier en y ajoutant le ciel. Oui, la vraie communion, du moins pour quiconque n'est pas matérialiste, ne consiste pas dans la manducation de particules transsubstantiées, mais dans l'assimilation spirituelle du Sau-

veur introduit par la foi, et non par la bouche, dans rame du croyant. L'idée malérialiste est fort dangereuse. Le catholique romain croit avoir communié par le fait qu'il a reçu Thostie ; pernicieuse illusion ! il a communié, s'il a communié avec l'âme ; mais la transsubstantiation n'y est pour rien, qu^elle ait eu lieu ou non. De même bien des protestants, non moins formalistes, s'imaginent avoir communié par le fait matériel de leur participation aux espèces consacrées; ils ont communié s'ils ont communié avec l'âme, sinon le pain et le vin sacrés sont pour eux profanes. Combien faudra-t-il de temps encore pour apprendre aux plus intelligents les choses les plus simples et jusques à quand la matière obstruera-t-elle l'esprit *? Pour le protestantisme, Vordination n'est pas un sacrement. Ce n'en est pas moins une de ses cérémonies religieuses les plus imposantes. Elle convoque la foule recueillie; elle convie de nombreux pasteurs, qui viennent solennellement^ dans leur sévère costiune de serge noire, reconnaître au nom de l'Eglise, comme un de ses futurs conducteurs, le jeune frère que des études préalables et des aptitudes spéciales ont désigné comme candidat. Selon l'usage apostolique, ils lui imposent les mains, non pour lui transférer des pouvoirs surnaturels, mais pour lui conférer une charge, pour le reconnaître ofiiciellement comiae ministre^ pour le recommander à l'Bglisé, lui faire contracter, la main sur les Evangiles, les plus solennels engagements, et le couvrir de leurs prières comme du manteau d'Elie. Ceci n'est pas une ordination^ c'est une consécration; les mots ont leur phi<-

^ Nous avons déjà parlé da baptême, qui n'est pas, à proprement parler, un des éléments du culte.

losophie. Ici encore rien de magique, rien de surnaturel, de mystérieux ; mais, si la prière vaut quelque chose, si le sentiment religieux n'est pas une illusion, si les saintes émotions de T Esprit de Dieu dans les âmes ne sont pas un leurre, certainement les canaux des cieux se sont ouverts et des vertus en sont descendues !

Le mariage n'est pas non plus un sacrement pour le protestantisme ; mais la cérémonie par laquelle il unit les époux n'en est pas moins sacro-sainte. Voici deux époux qui viennent déclarer leur union devant l'Eglise. Ils sont là, prosternés, au pied de l'autel. La Bible s'ouvre. C'est au Dieu créateur qui institua le mariage monogame ; c'est au Christ législateur qui sanctionna de son autorité cette ^ indissoluble institution, que le ministre emprunte des paroles toutes pleines de divinité. Il lit l'abrégé historique de cette institution, fondée pour le bien de la société et <ies mœurs. 11 rappelle à l'homme et à la femme leurs devoifs réciproques. Il appelle les époux a prononcer devant Dieu et devant l'Eglise le serment de fidélité. Ce serment prononcé, le pasteur consacre et bénit, au nom de Dieu, celte association désormais sanctifiée, de deux âmes mises^n commun, pour travailler ensemble à deux grands intérêts communs, celui de la vie présente et celui de rétemité. Quelle association solennelle et douce que celle dedeux créatures morales, sympathiques, faites pour s'akeer, dont le devoir et le bonheur vont être confondus; qui de deux vies ne vont faire qu'une vie ; qui vont s'appliquer à échapper toutes deux, et l'une par Tautre, à la c^Tuption du présent siècle, à se faire ensemble leur éternité! Voilà le mariage, tel que le Christ l'a easeigoé au monde, et tel que le pasteur cherche à l'enseigner

m LE CHRISTIANISME

aux nouveaux époux. Rien de plus saint qu'une onion à laquelle le Christ lui-même a voulu comparer ses rapports avec son Eglise, dont il. s'appelle le céleste Epoux. Comme cette union, ainsi comprise, agrandit la vie, solennise les rapports communs, domine les petits intérêts, réprime les petits amours propres, purifie Tamour, et digniûe les deux âmes qu'elle lie !

V extrême-onction n'est pas non plus un sacrement pour le protestantisme. Il aime mieux s'occuper des vivants, s'adresser à des âmes maîtresses de leurs facultés, que d'oindre des cadavres ou de les asperger d'eau bénite. Ce sont donc les vivants, mais surtout les malades en possession de leur intelligence, qui ont part à la sollicitude pastorale. Il sied toujours à la religion d'avoir un représentant au chevet de la douleur. C'est là surtout qu'elle est écoutée. C'est au jour où les espérances terrestres défaillent que les célestes espoirs deviennent d'autant plus précieux. C'est quand le soc de la douleur a creusé son sillon dans l'àme, que la semence de l'éternité y germe plus facilement. Aussi le pasteur, l'ambassadeur du monde spirituel est là : à genoux, il prie ; debout, il lève le doigt en haut pour indiquer le ciel. 11 promet, avec l'infaillible autorité du Dieu qui ne ment point, amnistie plénière à quiconque s'humilie et s'abandonne à son incommensurable amour. Il n'applique pas un crucifix de métal ou d'ivoire sur les lèvres refroidies de l'agonisant : c'est qu^il préfère appeler le Dieu de la croix dans son cœur.

Quoique la foi protestante ne permette pas à ses ministres de suivre l'homme au delà des mystères de la tombe, elle a ses cérémonies funèbres. Le pasteur ac-

compagne au champ du repos le corps du défunt, encore sacré, parce qu'il fut le temple de l'âme et qu'il a dû être le temple de Dieu. Et, avant que la poudre disparaisse dans la poudre, debout sur la pierre des tombeaux, au milieu de ces souvenirs évoqués par tant de signes de deuil, le pasteur, servant de voix à toutes ces voix muettes, exhorte, presse, parle de l'avenir d'outre-tombe, et profite de l'éloquence des circonstances, pour précipiter dans des préoccupations célestes ces âmes, que rongent et dévorent les soucis ou les joies du temps présent. Je ne dis rien des litanies, des chants mortuaires, des cierges allumés, du goupillon imbibé d'eau bénite, sinon que tout cela me paraît matérialiste, monotone et froid, comparé à la cérémonie simple, mais grave et saisissante, du culte réformé.

Nous livrons au bon sens public, à la conscience publique, au sens religieux moderne, cette exposition toute simple du culte tel que l'Eglise réformée l'a réorganisé, selon Tesprit des premiers temps. Nous savons bien que notre siècle est beaucoup plus préoccupé d'autres questions, (qui touchent à celle-là plus qu'il ne s'en doute), mais nous le prenons pour arbitre. Ce culte chrétien épuré n est-il pas le plus en harmonie avec l'âme humaine et le Dieu-Esprit? Et, si le siècle actuel avait à organiser à nouveau un système d'adoration publique, sur quel modèle et dans quel esprit le ferait-il ? — Nous ajoutons cette remarque : l'homme peut-il se dispenser indéfiniment d'adorer Dieu?

Comme tout dans la religion , dogme, église, culte, aboutit à la morale, nous allons étudier la morale chrétienne, qui n'est pas précisément celle de saint Ignace, ni même celle du P. Félix.

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