‹ Le christianisme et lʾesprit moderneChapitre 9 sur 22 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

LA SPiniTOALITÉ GHRÉTICNNE ET LA SPIRITUALITÉ DO SIÈCLE AU POINT DE VUE DE l'ÉGLISE.

«( Ubi Spiritus, ibi Ecclesia. »

Ctpriex.

Et nofi : Ubi Ecclesia, ibi Spiritus.

La tendance du génie romain, incurablement réaliste, a été de matérialiser l'idée et de pétrifier Tesprit : son chef-d'œuvre a été de bâtir l'Eglise. Or le spiritualisme contemporain, encore ici, proteste.

Mais que parlé-je de la spiritualité du siècle sur la question de TEglise ? Le siècle en prend-il soin ? Le siècle s'est-il fait théologien? N'a-t-il pas d'autres pensées au front ? Et n'est-ce pas un autre courant qui le porte? — - Ehî quoi donc? Ne voit-on pas que c'est Ja question ecclésiastique qui est au fond de nos débats, et que si elle était résolue, sur cette solution la paix de l'Europe serait assise ? Ne sent-on pas que cette question n'aurait même jamais été posée, si la notion d'Eglise avait gardé, dans l'esprit des hommes, son originaire spiritualité? Nous venons offrir ici la solution chrétienne, le plus exactement opposée à la solution romaine, le plus enharmonie avec le génie contemporain.

Celle même conceplion tout extérieure du Christianisme, telle que nous Tavons saisie dans la notion du dogme et des sacrements catholiques, se trouve encore, par voie de conséquence, dans la manière dont le génie romain comprend TEglise. — Pour lui, FEglise est une espèce de terre sainte, de céleste empire, enclos d*impénétrables murailles, dans lequel coulent, sous forme de sacrements, les canaux qui seuls apportent la fertilité et la vie. En dehors de cette enceinte, le fleuve sacré ne coule pas et par conséquent, la vie s'arrête. Hors de l'Eglise point de salut. Et cette façon exclusive d'envisager l'Eglise amène à cette conséquence , qu'il n'y a ni vertu chrétienne ni vie chrétienne hors de son sein.

Pour Rome, l'Eglise chrétienne, c'est l'Eglise romaine. Il n'y a pas deux soleils au ciel. 11 n'y a pas deux vicaires de Jésus-Christ. 11 n'y a pas deux Eglises, l'Eglise est une : Unus Dominus.unafideSy unaEcclesia; et l'Eglise romaine est celle-là. Elle seule a les caractères de la vraie Eglise : antiquité, perpétuité, etc.; elle seule possède la vérité absolue dans l'ordre religieux ; elle seule a les sacrements; elle seule porte les clefs, lie et délie. Ce n'est pas sans intention qu'elle s'appelle catholique, ce qui veut dire : universelle. Or ce mot n'a pas de sens, ou il veut dire qu'elle renferme l'universalité des chrétiens ; qu'elle est, à elleseule, toute l'Eglise, et c[u'il n'en existe pas d'autres. Ainsi l'Eglise grecque, TEglise anglicane, les Eglises Luthériennes, les Eglises réformées , les Eglises libres de France, d'Angleterre et d'Amérique, n'existent pas.

Eh ! bien, nous croyons, nous, que Jésus-Christ est plus catholique que le pape.

Nous crpyons que, pour Jésus-Christ, l'^'j/we renferme

toutes les Églises, toutes les communautés religieuses, grandes ou petites, où Jésus-Christ est cru, prêché, aimé, obéi, toutes, y comprise TÉgiise romaine.

Nous croyons que la chrétienté n'est pas une monarchie absolue^ mais une confédération.

Nous nous représentons la chrétienté; comme un vaste ensemble, vo de Diea seul, dont personne ne peut £iire la statistique ni délimiter la frontière, et renfermant toiifes les âmes religieuses qui, sous toutes les formes, dans toutes les communions, vivent de Dieu et pour Dieu, selon l'Esprit de Jésus^^Christ* Nous y enregistrons saint Vincent de Paul à côté d'Oberlin, et sainte Thérèse h côté de miss Nightingale. Notre idée de TÉgiise catholique est vraiment catholique ; celle de TÉglise romaine ntest que romaine.

Nous croyons que l'Église catholique renferme beau» coup d'impies et les Eglises protestantes beaucoup de chrétiens; et réciproquement, que l'Eglise catholique renferme beaucoup de chrétiens et les Eglises protestantes beaucoup d'impies. Donc, le fait d'appartenir à telle Eglise n'emporte pas qu'on soit chrétien, et le faitqu'on est chrétien n'implique pas qu'on doive appartenir à telle Eglise. Dès lors, que vient-on parier d'une Eglise catho» lique? A nos yeux une Eglise qui se lève sur le monde chrétien et qui dit : « La chrétienté , c'est mol, je suis « l'Eglise universelle! » cette Eglise est coupable d'exclusivisme, d'intolérance et d'usurpation.

L'Eglise d'Innoéent III n'était certes pas dans la tête de saint Pierre. L'idée ecclésiastique catholique ne piouvait monter dansl'espritd'aucunchrétidndesEglisesprimitives. Les apôtres, lesévangéUstes, les simples chrétiens allaient

par le monde, passaient, prêchaient, rendaient témoignage queJésus-Ghrist était le fils de Dieu, Desâmesse convertissaient; des groupes religieux se formaient; ces petit escommunautés, semées par le monde païen, se choisissaient des Tzftç^t^oi (des anciens, des vieillards), qui avaient une vocation spéciale pour la cure d'âmes; des l:ctçxo7rot (survdillaDts),quiétaientmieux qualifiés pour l'administratioD. C'était tout simple, aussi simple que si vous alliez chez les Hottentots , que vous leur parlassiez de Jésus ; que vous réussissiez à en convertir des centaines, à les réunir pour les exhorter, pour célébrer avec eux le repas chrétien. Ainsi on se réunissait^ on priait, on chantait S on rompait le pain, on se distribuait le Saiat*Calice ; on s'aimait, on aimait Jésus, le prophète de l'amour, le Dieu ressuscité. Ces Eglises avaient sans doute quelques petits fonds à distribuer, quelque ordre à établir dans la célébration du culte; elles s'organisèrent comme elles l'entendirent; elles étaient sœurs, elles étaient indépendantes ; il y avait des Eglises, il n'y avait pas d'Eglise «. Aucuna supériorité, aucune prinaauté. Des conseils, des exhortations de la part des apôtres, voilà tout. Pas de crosse, pas de mitre, pas d'anneau, pas de pou- 'voir temporel, pas de bras séculier. On n'avait pas encore discuté sur ojiLwoufftoç et ôjxotouato; ; ni la théologie scolastique, ni la papauté n'étaient inventées, et la religion n'en allait pas plus mal. A Corinthe, il y en avait qui préféraient Paul à Pierre ; d'autres, Apollos à Paul, et

1 Pas la messe.

' Le mot Église n'est jamais, dans le Nouveau Testament, empîoyérau singulier, si ce n'est pour désigner une église locale ou l'Église i»titibl6.

JOO LE CHHISTIANISME

Pierre ne les excommuniait pas pour cela. Liberté, fraternité, autonomie, parité, simplicité, amour chrétien, aucune velléité de pouvoir temporel : telle était l'Eglise ou plutôt telles étaient les Eglises primitives.

Plus tard, quand les Eglises furent devenues plus nombreuses et moins vivantes, on sentit le besoin de s'organiser davantage. Tous les évoques, égaux entre eux, revendiquaient leur indépendance; mais peu à peu les évêques des grandes villes, qui avaient naturellement plus d'influence , plus de savoir, un plus grand prestige, s'en firent un titre. Ce furent des archevêques. Par suite de cette tendance à constituer l'autorité, les archevêques des capitales prétendirent, par rapport aux archevêques des villes de province, aune supériorité analogue à celle que les. évêques des grandes cités avaient revendiquée sur les évêques des petites villes. De là les patriarchats de Rome, de Constantinople, de Jérusalem, d'Antioche, d'Alexandrie. Par suite de la conquête, Antioche, Alexandrie, Jérusalem passèrent aux mahométans : il ne resta plus que Rome et Constantinople, qui partagèrent Tautorité dans les deux Eglises, l'Eglise grecque et l'Eglise latine. Le schisme éclata, par suite de l'esprit de rivalité entre l'Orient et l'Occident, et la prise de Constantinople par Mahomet II vint servir l'ambition du patriarche de Rome, en supprimant l'importance religieuse de Constantinople, devenue musulmane. Il ne resta plus que Rome. Cette force de centralisation, qui poussait les peuples du moyen âge à se mettre sous la protection d'un empereur, les poussa à se mettre sous la protection d'un pape. A mesure que le corps chrétien devenait plus vaste, et que la vie religieuse diôparaissait , il devenait plus nécessaire d'y

ET L'KSPKIT MODERiNE. 101

suppléer d'une manière factice par l'organisation. « La centralisation qui, comme l'a dit I^cordaire, est le grand principe d'unité monafchique, est le contraire de la liberté. » Ce fut le cas. Toute liberté religieuse disparut. Ce fut là le moyen âge.

On ne vit alors, sur la scène du monde religieux, qu'un homme. Cet homme pensait, ou, du moins, décrétait pour tous. En tous cas, il dispensait tous les autres de penser. Il décidait, dogmatisait^ tranchait, excommuniait; et répée des princep était à ses ordres. On s'accoutuma à voir en lui le représentant de l'autorité infaillible e t toute-puissanle, comme le Dieu de Sinaï. L'Eglise romaine se considéra comme unique au monde.

On supprima ainsi cinquante ou soixante millions de chrétiens grecs, qui avaient pourtant les mêmes origines, la même antiquité, les mêmes titres, les mêmes promesses, le même Sauveur et presque les mêmes dogmes que les Romains. Seulement ils voulaient garder leur patriarche comme les Occidentaux gardaient le leur. On se flétrit réciproquement de i'épithète de schismatiques. Il est certain quo les deux Eglises étaient schismatique^ l'une par rapport à l'autre. Néanmoins, pour les Romains, l'Eglise romaine fut la seule Eglise ; pour les Grecs, par la même raison, l'Eglise grecque fut la seule orthodoxe. Ce fut là, Vunité de l'Eglise.

Cette dualité, (pour dire le moins), durait depuis quelques siècles, quand la réforme éclata. Le tiers de l'Europe fut enlevé à Rome. L'Eglise romaine n'en tint pas compte. Elle n'en persista que plus fort à s'appeler la seule Eglise»

Cependant il se passa à cette époque un phénomène

religieux analogue à ce qui s'élait. passé aux origines du Chrislianisine* De même qu'aux origines du Christianisme, des prédicateurs chrétiens, ayant reçu vocation de leur zèle, s'en étaient allés parmi les populations païennes prêcher TEvangile, k travers les persécutions et les martyres, et fonder des Eglises chrétiennes ; de même les uéo-chrétieQs s'en allèrent parmi les populations catholiques, à travers non moins de périls, fonder des communautés évangéliques. Ainsi de petites congrégations religieuses se formèrent. Quelques hommes^ plus pieux, plus zélés, mieux doués, portèrent la parole : ce furent les exhortateurs^ les prédicateurs^ les pasteurs de ces Eglises. Leur vocation, d'où leur venait-elle? Du droit divin de leur piété, de leurs aptitudes personnelles, et du mandat des troupeaux qui les reconnaissaient pour leurs pasteurs.

Cela se fit aussi simplement, aussi spontanément et d'aussi hon droit que dans les Eglises primitives. Seulement, ces Eglises sœurs, fondées par la réforme, unies par une communauté de foi et de péril, songèrent vite à se grouper, à s'organiser, ce qui devenait urgent, pour présenter une masse plus compacte à l'hostilité catholique. De quel droit s'organisèrent-elles? De quel dr*oit se choisirent-elles des chefs? Du droit de toute société qui se fonde. Elles professèrent le principe du suffrage universel bien avant 1852. Pour ces représentants anticipés du libéralisme moderne, qui prirent au sérieux les paroles de Jésus, il y eut Eglise là où il y eut deux ou trois chrétiens rassemblés au nom de Jésus, car Jésus avait promis d'être au milieu d'eux. Ils n'eurent plus besoin désormais d'appareil extérieur, de transmission problématique de pou-

ET L'ESPRIT MODEENE. lOÎ

voirs problématiques, ni de pape, ni d'évêques, ni de prêtres consacrés. Là présence de Jésus les en dispensa ; ils sentirent qu'ils avaient la foi, la vie, l'Esprit de Christ, et ils lurent de l'avis de Cyprien : llbi Spiriius, ibi Eccleâiêt *; là oii est Tesprit chrétien, là est l'Eglise chrétienne. Oui, voilà le vrai spiritualisme ecclésiastique. Une congrégation religieuse quelconque, quelque pauvre, quelque flétrie qu'elle soit par l'opinion courante, qu'elle s'appelle vaudoise ou naéthodkîte, a le droit de s'appeler Eglise de Jésus-Christ, aussi Wen que l'Eglise roQiaiue, tout au moins. Cette prétention a l'air d'une énormité aux yeux de Sa Majesté l'Eglise catholique, et aux yeux de la chair, c'est une énormité; mais, aux yeux de l'esprit, c'est une magnificence.

Je sais que les préjugés de naissance sont les derniers qui s'en vont, et que les préjugés religieux sont les plus tenaces des préjugés de naissance, mais je voudrais faire appel aux hommes intelligents et dépréoccupés de toute idée préconçue. Qu'est-ce qui fait le chrétien? Est-ce la soumission passive à une hiérarchie sacerdotale? Est-ce la pratique machinale de certaines formalités religieuses? Est-ce l'acceptation vague et impersonnelle de certains dogmes qui restent sur le seiûi, |*tttôk (fn'ils n'entrent . dans )e cœur? Est-ce le fait é'itvoir reçu une goutte d'eau sur le front? Est-ce le fait d'être enclos dans les murailles de l'église? Ce qui constitue le chrétien, n'estce pas la foj, la vie chrétienne? Et si des communautés vivantes, plus vivantes que la grande masse dont çlles se

1 pour fonder la liberté helvéliquc fallait-it aux trois héros du Grùtly autre chose qu^ leurs grandes âmes avides de lib.Tlé?

détachent (en général c'est la vie qui se détache de la mort), se réclament du nom de Christ, le confessent, le prient, Tadorent; dites, ces communautés ne sontelles pas chrétiennes? Ne sont-elles pas des sociétés chrétiennes, des Eglises chrétiennes? Ce quaker, dont vous riez, a beau porter un collet droit, un costume risible, et tutoyer tout le monde, il est peut-être plus chrétien que vous, catholique romain qui me lisez, et partant, sa communauté religieuse composée de chrétiens, est une Eglise chrétienne*; sinon qu'est-elle? Le méthodiste a beau mettre une certaine méthode dans sa piété, avoir une certaine exaltation d'allures , il est peut-être plus chrétien que vous, et sa société est une société de chrétiens, c'est-à-dire une Eglise chrétienne. Ce qui nous fausse notre entendement à Fendroit ecclésiastique, c'est que nous avons toujours là,dans l'esprit, Tidée d'une Eglise unique, matérielle, arrangée, organisée, hiérarchisée, avec ses cathédrales et ses évêques, munie des pleinspouvoirs célestes; grande machine à rites, à confessions, à absolutions, produisant en gros par son jeu régulier, par ses sacrements et ses messes, le salut de ses adeptes à peu près sans eux.

Le point de vue ecclésiastique que nous exposons, nouveau à force d'avoir été oublié, nous semble prendre le Christianisme dans son essence, être le plus simple et le plus profond à la fois, et aussi le plus conforme à la largeur et à l'équité des temps modernes. Non, aucun esprit, digne de notre époque, n'admettra un système

^ \\ serait indigne d'un homme sérieux de permettre aux ridicules des quakers de voiler leurs vertus chrétiennes.

ET L'KSPHIT MOlJKÙiNi:. iO.")

d'Église qui exclut du Chrisliaiiisiiio Ja luoiLié de la chrétienté, et, nous osons le dire, la moitié la moins formai liste, la plus croyante et la plus vivante. L'œil moderne saura discerner la vraie unité morale, là où jusqu'ici, il n'avait vu que divergences, et vice versa, sous l'unité matériôlle, illusoire et accusatrice de l'Église romaine, peut-être trouvera-t-il matière à faire toute une histoire des Variations, plus volumineuse et plus concluante que celle de Bossuet. Sous les dénominations d'Églises presbytériennes, anglicanes, calvinistes, réformées ; sous les communautés sans noms des sectes américaines ; à traters des erreurs, des abus, des bizarreries, il reconnaîtra (et je souhaite qu'il soit assez sérieux pour le faire), la sincérité, la valeur toujours vénérable du sentiment religieux, et l'énergie d'une foi individuelle au Christ comme Sauveur. ' Qui donc, je ne dis pas quel fanatique (le fanatisme obscurcit l'esprit et étouffe le cœur) ; mais quel esprit droit, quel cœur bien fait, osera ôter, à l'une quelconque de ces communions, le droit de faire partie de la famille chrétienne à cause de quelques erreurs dogmatiques et ecclésiastiques? Est-ce un incrédule V Dans ce cas, je trouve le scrupule bien placé !... Est-ce un croyant? Dans ce cas je le renvoie à la pratique de saint Paul, dont le spiritualisme chrétien était certes bien loin du rigorisme matérialiste de nos orthodoxes catholiques.

11 y avait parmi les Églises composantla chrétienté des

' Est-il besoin de répéter ici que,. nous ne pouvons juger ces Églises.qa'eii général ; que chez elles, comme dans rÉglise romaine, il y a des incrédules et des croyants? Cependant il doit y avoir moins d'hypocrisie là où la foi est individuelle et libre.

premiers siècles, des Eglises récalcitrantes, des Eglises ignorantes, des Eglises démoralisées, des Eglises où l'on revenait à la circoncision, des Eglises divisées en trois ou quatre partis, des Eglises où Ton doutait de la résurrection des corps ; et cependant comme dans toutes' ces Eglises, on reconnaissait le Christ pour le Messie; saint Paul les reconnaissait toutes pour chrétiennes et les appelait toutes ses chères Eglises. Et si de nos jows encore le grand apôtre reparaissait, il est certain, d'après l'analogie de ses écrits et de son caractère vraiment catholiqve, qu'il accepterait joyeusement comme sœurs, toutes les Eglises qui arborent pour bannière la croix de Jésus- Christ.

En vérité, à voir la façon d'agir de l'Eglise romaine par rapport à toutes les autres Eglises de la chrétienté, on dirait que toute la lumière, toute la foi, toute la piété, tout le zèle chrétien^ toute l'activité chrétienne, toutes les vertus évangéliques, toute la charité, toute la sincérité, tout l'esprit de paix, de fraternité, de spiritualité, de sacrifice... en un mot tout Fesprit chrétien et tous ses fruits sont de son côté ; et qu'en dehors [d'elle, il n'y a rien. Qu'en dehors d'elle, il n'y a qu'incrédulité, impiété, immoralité, ténèbres, égoïsme, hypocrisie, e^rit diabolique de trouble, de matérialisme, de haine contre Jésus- Christ et contre les hommes. Cela devrait être ainsi en effet à son point de vue, puisque hors d'elle il n'y a pas de salut, et que toutes les grâces de Dieu doivent passer par ses mains. Mais en niant toute vie religieuse en dehors d'elle, elle ment à Tévidence et blasphème contre le Saint-Esprit lui même, dont elle nie les fruits les plus éclatants. De plus, elle montre chez elle l'esprit sectaire

ET L'KSPHIT MODERNE. t07

dans son essence. Chose étrange ! L'Eglise qui accuse toutes les autres d'être sectaires, est peut-être la seule à qui revienne à plein droit cette accusation.

L'esprit de secte, selon nous, consiste à se croire tout, quand on n'est qu'une partie : c'est là l'esprit catholique. L'esprit protestant a tout simplement la prétention de vouloir être quelque chose. Il laisse à l'Eglise romaine son titre d'Eglise. Il lui laissera même son titre d'Eglise supérieure quant au nombre, (quoiqu'il fallût réduire singulièrement ses prétentions pour être dans la vérité); mais ii ne lui reconnaîtra aucune supériorité quant à la foi. Encore moins ne la reconnaîtra-t-il point comme régulatrice de la foi. Encore moins comme la seule Eglise, car ce serait se nier.

L'Eglise romaine nous fait l'effet de traiter le reste de l'univers à peu près comme l'empereur de la Chine traite le reste du monde. Le fils du ciel est le roi de la terre. Tous les autres rois sont des barbares et d'ailleurs ses vassaux; seulement ces vassaux ne m'ont pas l'air de trop reconnaître leur vasseîage, ni de payer fort régulièrement leurs tributs. Décidément à Rome comme à Pékin on aime les fictions.

Je termine par la remarque suivante :

Il est un principe qui semble vouloir s'introduire dans le droit européen, je veux parler du principe des nationalités. On comprend qu'un peuple qui a sa langue, ses mœurs, ses traditions, son tempérament national, ait un certain droit à des lois, aune administration qui soient en rapport avec celte nationalité. Ces nationalités distinctes, c'est précisément ce qui forme le concert du monde civilisé. Pourquoi ce principe des nationalités ne serait-il pas

J(I8 LE CHHÏSTIANISME

appliqué au monde chrétien ? * Le silence du Christ sur les questions ecclésiastiques, semble laisser une sage latitude à la liberté, et ce silence, nous devons l'écouler autant que ses paroles ; il n'est pas moins sage. Après tout, la forme ecclésiastique n'est qu'un vêtement. Le Christ a permis que ce vêtement se prêtât à tous les développements de l'humanité. Il est de fait que la hiérarchie romaine, son rituel si compliqué, se sont formés par juxta position, selon les circonstances, les nécessités historiques, les âges de Thumanité ; et aussi, hélas! selon les ambitions personnelles. La forme ecclésiastique, congrégationaliste aux origines du Christianisme, épiscopale plus tard, monarchique ensuite; sans lien avec l'Etat, unie à l'Etat, dominant l'Etat, concordataire de nos jours; — cette forme n'a point été réglée par le Christ. C'est que sa divine sagesse prévoyait qu'elle serait mobile, locale, changeant suivant les latitudes et les siècles Que si la constitution monarchique absolue pouvait mieux convenir à un peuple en tutelle comme au moyen âge; lesystème épiscopal et aristocratique aux peuples aristocratiques gouvernés par des lords (Eglise anglicane) ; le mode presbytérien h une nation plus simple, amie de la représentation constitutionnelle ; la forme purement indépendante aux pays purement démocratiques (Etats-Unis) ; il fallait laisser à chaque peuple et* à chaque temps le soin de se choisir une organisation ecclésiastique suivant ses mœurs. Quant à nous, celte souplesse de foi^mes, qui laisse un jeu si libre aux institutions politiques et aux besoins des

' On serait au pôle opposé do notre pensée, si on la prenait dans ce seos, que chaque nalion doit avoir sa constitution ecclésiastique décrétée par TÉlal.

individus, et qui respecte toujours le fonds chrétien, nous la trouvons admirable et digne d'une religion vrai- ment catholique, je veux dire universelleet faite pour le genre humain.

Page 1