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CHAPITRE IV

LA SPIRITUALITÉ CHRÉTIENNE ET LA SPIRITUALITÉ DU SIÈCLE, AU POINT DE VUE MORAL.

« Ni s»int IffMee, ni le P. Félix, ni » M. Euffëne Pelletaii. »

Tel dogme, tel culte ; telle Eglise, telle morale.

Nous avons vu le matérialisme tout envahir jusqu'ici dans le christianisme romain ; la morale n'y a pas échappé. Elle est devenue la casuistique. Or, la casuistique, c'est le matérialisme dans la morale.

Comment voulez-vous qu'il ne passe pas dans la morale, quand le matérialisme est dans le dogme, dans le sacrement? L'efficacité magique attachée au sacrement ou au rite, tend à substituer le rite à la morale ellemême. Le fait est que, d'après ce système, le meilleur chrétien n'est pas le plus doux, le plus bienfaisant, le plus moral : c'est le dévot qui s'asperge le plus d'eau bénite, qui dévide le plus de chapelets, qui se confesse le plus souvent, qui communie le plus souvent. Tel ne manquerait pas une messe, qui volera son prochain. Tel ne mangerait pas gras le vendredi, qui s'enivrera le dimanche. Tel ne se fait faute ni de chômer un jour de fête,

ni de médire tout ce saint jour. Sa conscience s'en ar- . range comme elle peut ; mais, à ses yeux, Tun excuse l'autre. Ceci est, en petit, Louis XIV faisant bâtir la chapelle à côté du théâtre et rachetant ses adultères par ses dévotions*. On observe les- commandements de TEglise, et on se dispense des commandements de Dieu, Au fait, on le sait bien, l'Eglise sera contente. Cela suflTit. Elle se charge d'arranger nos affaires avec Dieu. Elle ne manquera pas, après confession, de nous absoudre. L'absolution juridique, octroyée par le prêtre, donne le change à la conscience. Le pénitent, (souvent très-peu repentant),* absous par le prêtre, ressemble au criminel acquitté par un jury, qui se sent bien encore coupable mais non plus punissable. Croire qu'on n'est plus punissable, quoique au fond on se sente aussi méchant qu'auparavant, c'est un état faux qui fausse le sens moral. Mais comme il est plus facile de se confesser que de se corriger, on se confesàe et l'on ne se corrige pas. Seulement, le fait qu'on a été absous est un leurre pour la conscience. Le cœur humain peut garder à ce métier tout son égoïsme et se figurer qu'il peut être en règle avec Dieu sans aimer Dieu. Ce qui importe, c'est de faire une liste de péchés pour les porter au confessionnal. On aura soin de dresser des catégories de péché; on s'ingéniera à examiner, à éplucher les

* Qu'on nous permette un trait de mœurs qui est toute une révélation. 11 y a quelques jours, dans notre voisinage, une femme a été accusée d'infanticide. On a trouvé le cadavre de l'enfant. 11 a été constaté qu'il a vécu. « Oh ! fait un paysan; il est bien possible que ce soit elle qui ait étouffé l'enfant, mais pour sûr, auparavant eUe l'aura baptisé! * Ceci n'est pas une ironie sanglante, ce n'est qu'une naïveté. Oh horreur! on attache plus d'importance au rite qu'à la morale !

us LE CHRISTIANISME

cas permis et les cas défendus. On discutera, on ergotera, on distinguera. On portera, dans les profondeurs de la conscience, le scalpel, je veux dire le poignard. Le casuiste connaît les péchés, il ne connaît pas le péché. Il n'a pas compris que le péché est un état général de Tâme qu'il faut changer, et non une succession d'actes prohibés, commis isolément. Aussi la confession sera, (( non pas un cri de rame, mais une énumération. » La casuistique est inventée pour marchander Thomme à Dieu, pour duper Dieu. Elle a mal compris la vie morale, qui est un produit organique et non une série d'actes. Aussi, elle en méconnaît Tunité, car elle en a manqué le centre qui est l'amour de Dieu et du prochain K -Une fois ce principe absent, la loi morale devient une poussière : elle est la casuistique.

Je ne traînerai pas mon lecteur dans les fanges honteuses de ce système trop fameux. Je ne prétends pas refaire les Provinciales ni répéter les pages indignées de MM. Michelet, Quinet, Génin. Cette morale immorale, qui finit par autoriser le vice au moyen de certains détours, a reçu ce qu'elle méritait : la réprobation

* La faUacieusc distinction entre péchés véniels et péchés mortels porte une grave atteinte à ce caractère absolu de la ioi morale et de la grâce divine : elle suppose qu'il y a des péchés qui ne sont pas mortels, (or tout péché mérite la mort, d'après l'Écriture); ou, qu'il y a des péchés qui ne peuvent pas être pardonnes, (ce qui limite la grâce de Dieu.) — La même observation s'applique à la théorie qui distingue entre la morale de conseil et la morale de précepte. Cette distinction abaisse le niveau de l'obligation ; elle enlève à la loi son caractère absolu; elle propose l'imperfection; elle efface le beau précepte de Jésus-Christ : Soyez parfaits; elle abaisse l'idéal chrétien; elle divise les hommes en deux classes, dont l'une est tenue à certains devoirs et l'autre pas.

ET L'ESPRIT MODERNE. îtd

de toutes les âmes honnêtes. Notre siècle n'est certes pas plus moral qu'il ne faut, mais au moins il n'ajoute pas à ses désordres les réticences mentales et les pratiques dévotes. Il peut avoir une morale relâchée, mais au moins il juge à leur valeur les procédés dialectiques par lesquels les dévots s'évertuent à se dispenser d'être honnêtes, avec la prétention d'être saints. La morale jésuitique porte avec son épithète sa flétrissure, et il n'est rien qui répugne davantage aux instincts de notre société moderne.

Il est, aux antipodes du système de morale de Loyola, une éthique qui n'a pas moins ses dangers et qui n'est pas moins antipathique aux idées modernes : je veux parler de rascétisme. Seulement cette dernière conception morale est la tentation des âmes élevées, tandis que la première est le piège des âmes basses.

Certains disciples du Christianisme ont voulu être plus rigoureux que le Christ. Ils se sont mis à raffiner. Le Christ est venu « mangeant et buvant^. » Eh! bien, je n'oserais pas alfirmer qu'il ne les ait pas un peu déçus, et que, s'ils osaient se l'avouer, ils ne trouvassent Jean- Baptiste, avec sa corde autour de ses reins, et sa nourriture de sauterelles, et son abstention de vin, et sa vie au désert, plus saint que Jésus prenant sa part de joie, convive du festin de Cana. Cela prouve que la sagesse du Christ est plus haute que la sagesse dès plus sages parmi les hommes : et l'un des sceaux les plus authentiques de divinité de la morale de Jésus-Christ, c'est qu'elle ait été une morale de réaction contre la corruption

1 Comme tout le monde. (Matth. xi, 19).

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païenne, et que pourtant elle ait été si mesurée. De nos jours aussi, d'ardents disciples du Christ veulent faire de la réaction et ils dépassent la mesure.

C'est que le Christ a compris l'homme, Thomme tout entier, l'homme corps et esprit, et il lui a donné une morale humaine, mais parfaite ; parfaite, mais humaine. Certaines gens ont voulu, qu'ils se le soient avoué ou non, dépasser Jésus-Christ. Ils ont ambitionné une morale angélique. Ils ont eu honte d'avoir un corps. Ils se sont mutilés. Ils ont voulu faire l'ange, et... je n'en dis pas davantage. Vous connaissez le mot de Pascal. Il faut toujours y prendre garde.

Il est parfaitement vrai que notre siècle ne pèche pas par les exagérations du P. Félix. Ce ne sont pas les écarts de l'ascétisme qui, pour lui, sont à craindre, il ne va pas au désert. Il ne se nourrit pas d'un pain trempé de larmes. Il ne se revêt pas d'ua sac. 11 ne s'assied pas sur la cendre. Il a peu goûté les austérités de la repentance. Ce ne sont pas les pointes ducilice, qui lui déchirent le flanc : ce sont bien plutôt les joies grossières qui le captivent, et les jouissances vengeresses du péché qui le tourmentent. — Nous avonsàcœur de faire entendre, à cette génération, égarée la voix si austère et pourtant si douce de la morale du Christ. Le noble et inaliénable sens du vrai et du bon que notre humanité porte en elle, ne lui arrachera-t-il pas, malgré qu'elle en ait, un hommage au Maître qu'elle ne suii pas ?

M. Eugène Pelletan *, qui est, il faut bien le reconnaître, un des représentants de la société moderne, a des pré-

* Voir ses débats avec le P. Félix, dans la Presse, année 18&9.

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occupations exactement inverses de celles du P. Félix. Pour celui-là, la préeccupation morale, proprement dite, semble la moindre : le luxe, Fart,' les jouissances intellectuelles et sensibles, voilà la splendeur de l'existence. La gloire souveraine de la beauté morale, qui n'apparaît qu'à ceux qui ont a les yeux de l'esprit et qui voient la sagesse, » semble ne s'être pas révélée à M. Eugène Pelletan. Ce n'est pas ici seulement la réhabilitation de la chair, c'en est la glorification. Superbes palais où se donnent rendez -vous les merveilles de l'industrie, galeries peuplées de tableaux et de statues, machines intelligentes fonctionnant sous la pression de la chaudière bouillonnante, triomphes éclatants de V esprit sur la matière, ascension de l'intelligence, richesse des connaissances acquises, affranchissement des vieux régimes, conquêtes toujours plus vastes de l'idée moderne — voilà les agrandissements de l'existence humaine, la poursuite de l'homme du xixe siècle. On a pu remarquer qu'il n'est nullement question ici de l'idée morale proprement dite^ Il est évident que cette morale, (si morale il y a), nous pousse en bas, vers les jouissances plus ou moins grossières ou subtiles de la matière.

C'est cette désastreuse tendance qui fait prendre peur au P. Félix. Il regarde dans cet éblouissant éclat du luxe, de l'invention et de l'idée,— il regarde— et il ne voit que la nuit. Et alors, emporté par sa sainte sollicitude envers la société qui se perd dans le luxe et la luxure, pour fortifier la chair amollie et corrompue, pour punir cette chair

* Nous aimons à penser que M. Pelletan s'eit exagéré lui-même, sans doute par le besoin de faire antitlièse au P. Félix.

rebelle et idolâtrée, le jésuite^ propose son remède à lui : « Vascéttsme. »

Il faut voir le fougueux enfant du xix^ siècle, (M. Eog.Pelletan), aux prises avec le révérend Père. Il faut voircomme le vénérable saint homme est mal mené , et avec quels airs d'assurance et de suffisance son spirituel antagoniste réclame les droits de la matière, la jouissance de la chair; tandis que le P. Félix, pour couper court à ce désir incessant et insatiable des passions insurgées, propose tout simplement de les mater. La concupiscence, (c'est le mot du P. Félix), est une hydre aux têtes renaissantes; elle est avide comme Tabîme. Elle s'excite en proportion des satisfactions qu'on lui accorde. Une passion inassouvie est un ouragan qui bouleverse l'âme. Cette passion assouvie en allume une plus dévorante et plus insatiable

encore. Un démon revient avec sept autres démons

Qui nous donnera l'Hercule de cette hydre? Qui coupera d'un seul coup ses têtes renaissantes ? Ce sera sans doute le P. Félix, qui va arriver pour accomplir cette mission glorieuse et redoutable? En effet, il arrive tout armé. EtM. Pelletan, de rire beaucoup de son arme de bataille. C'est au charretier voisin qu'il lui fait emprunter cet instrument par lequel notre Hercule vadélivrer l'humanité.. .Le R. Père se présente donc tenant, non une massue, mais— tm/bue^/ — Le xix«^ècle en personne doit se mettre à genoux devant le père jésuite, comme un méchant écolier devant son régent, et le P. Félix va le fustiger consciencieusement de manière à lui faire perdre le goût de la concupiscence.

. Quoi qu'il en soit de cette façon tant soit peu plaisante avec laquelle M. E. Pelletan traite l'honorable prédicateur.

il est probable que c'est bien là, au fond, raccueil fait par le siècle actuel aux doctrines ascétiques que le catholicisme lui propose pour le guérir.

Reconnaissons-le, les deux vaillants antagonistes ont du vrai, chacun à son point de vue. Mais, hâtons-nous de le déclarer, à l'honneur du P. Félix, nous trouvons chez lui une préoccupation morale qui fait défaut à son spirituel contradicteur. Cependant M. E. Pelletan, toutes réserves faites, a raison aussi. Si le but de la morale est le perfectionnement, l'accroissement de notre nature, c'est l'accroissement de toute notre nature. L'homme n'est pas seulement esprit, il est matière aussi. 11 n'a pas seulement des sentiments, il a aussi des sensations. Aussi M. Pelletan, ne voulant rien mutiler, demande pour l'humanité Taccroissement de la vie intellectuelle par plus de connaissances ; l'accroissement de la vie morale, par plus de sympathie • l'accroissement de la vie physique, par plus de jouissances*. C'est par l'accroissement de sa nature tout entière que l'homme remplit sa mission, et c'est là le but de toute la morale.

Il y a opposition absolue entre les deux tendances : l'une poursuit un accroissement de vie indéfini; l'autre un amoindrissement indéfini, et, comme le lui reproche trèscrûment son impitoyable contradicteur, l'idéaldu P. Félix, c'est le cadavre! —Et cependant, si le vertueux jésuite s'est senti ému d'indignation à la fois et de pitié, en voyant, du fond de sa cellule, les passions humaines s'agiter dans leur fange brillante et honteuse, qui oseraiten faire un crime

' Il est pour le moins étrange, — on le reconnaîtra, — de faire des jouissances physiques un chapitre de la morale.

à son âme honnête? Le vieil ange de la tentation a eu beau fairepasser devant lui les féeries de ses découvertes et le char triomphant du progrès matériel, l'homme de Dieu n'a pas été séduit. Il a préféré la bure et le cilice; il préférerait même l'abêtissement, pourvu que la morale fût sauve. Il leur a dit à toutes ces gloires, à toutes ces splendeurs, à toutes ces jouissances, à tous ces enivrements qui donnent le vertige à son adversaire : « Omnia fumusf »

Il y a quelque chose de beau dans cette protestation» en plein xix^ siècle, de Tesprit contre la matière, et ce spectacle n'est pas si ordinaire de nos jours qu'il doive passer inaperçu. Cependant, que le P. Félix le sache bien, il ne convertira pas son siècle. II lui propose un excès pour le guérir d'un autre. 11 lui conseille un procédé violent, il ne lui offre pas un sage remède.

Il y a du faux dans la morale catholique. Elle attache une valeur factice à l'ascétisme. Elle mutile le corps. Elle lui refuse ce qu'elle lui doit. Elle le maltraite, et puis lui fait un dangereux orgueil des privations qu'elle lui impose. Elle se plaît aux joues amaigries, aux teints blafards^ aux formes squelet tiques. Elle attache une vertu intrinsèque au célibat. Elle invente, pour ses prêtres et pour ses nonnes, une sainteté supérieure, sui j'enert^/inaccessible au vulgaire, inhérente à la virginité. L'état de mariage, qui est sacré entre tous d'après TEcriture, devient ainsi inférieur, grossier. Cette théorie étroite, rigoriste, part d'un point de vue faux. C'est l'imagination qui l'a créée, ce n'est pas la conscience. Un mysticisme mal entendu a orgueilleusement infligé à l'homme les supplices les plus téméraires, pour l'élever à une supériorité morale surhumaine. Illusion! illusion de moine! — Cha-

teaubriand, comparant Priam entouré de ses enfants à Platon vierge, a beau user son esprit à donner à ce dernier une supériorité morale, (lisez poétique), sur le premier; ni Priam, ni Platon n'ont rien à voir en cette affaire. Siméon le stylite, qui, non content de se priver du mariage, s'établit pendant vingt-cinq ans sur une colomie, ne prouve absolument rien non plus en faveur du célibat, ni du martyre infligé à la chair. — Quant à nous, notre point de vue moral est celui-ci : pas la moindre atteinte n'est portée à la loi morale dans la satisfaction des besoins légitimes que Dieu a mis en nous, quand même cette satisfaction serait une jouissance. Se priver d'aliments, se priver de la société de ses semblables, se priver d'un vêtement plus chaud ou d'une nourriture plus saine, ou même du mariage en vue d'une sainteté plus haute, c'est une morale mal entendue, et qui, en tout cas, n'est pas dans l'Evangile. Dans quelle page, dans quelle ligne de l'Evangile, le célibat a-t-il une valeur morale particulière? Où est-il question, dans l'Evangile, de deux saintetés. Tune pour le prêtre; l'autre pour le laïque? L'une pour la règle, l'autre pour l'exception *? J'aimerais à savoir sî, quand Jésus, prêchant à la foule suspendue aux flancs de la montagne, dit aux juifs : « Soyez parfaits I » il entend

* 11 y aufiût Vf aiment lieu de dire, mm {«s que Texc^tion cou firme, mais infirme la règle, car qu'est-ce qu'une règle morale à hiquelletotts neeontpas soumis? Sî saint Paul a dit qu'il vaut mieux ne pas se marier, â a soin de faire savoir à ses lecteurs que c'est poar les épargner qu'il parle ainsi, c'est-â-dlre pour leur épargner une augmentation de douleurs dans les temps de persécuUon. Ce passage peut se ra{^pfocher de celui de Jésus disant aux femmes juives, à propos de ia fuime de Jénualen : • Mslbeur à oelies qvà toroot enceintes en ces jours-là ! »

prêcher une morale d'exception? Et si le célibat est nécessaire pour la parfaite sainteté, j'aimerais à savoir s'il . entend faire de tou3 ces juifs, (de tous les hommes), des célibataires? Je voudrais bien qu'on me montrât, dans l'Evangile, le moindre signe d'infériorité attaché au mariage? Et en quoi Pierre, par exemple, était inférieur à Paul, parceque Pierre était marié? Non, il serait contradictoire en soi que Dieu nous eût faits nécessairement pour l'état conjugal, qu^il a béni et rendu indispensable à la société, et eût attaché à cet état une impureté, une infériorité, une imperfection quelconque. Ceci ne peut s'admettre. La raison et la nature protestent. Nous sommes ici en présence de vaines idées et de préjugés mystiques dont il ne aous faut pas être les dupes. En vérité, avec ces sottes idées et cette pruderie inintelligente, nous jouons, dans la société, à notre, insu, le rôle d'Armande dans les Femmes savantes.

11 nous semble que le protestantisme a bien mieux compris la nature humaine et l'esprit moderne, en supprimant le célibat pour son clei^é. Nous osons le dire, il a sauvé une grande question morale. L'état de célibat est une tentation continuelle et terrible pour le prêtre. Je ne connais pas de livre plus fort contre le célibat que Jocelyn. Impossible, quand il faut lutter contre toutes les forces de la nature soulevées, qu'il ne se fasse pas un grand trouble dans l'âme. Or, c'est du cœur que procèdent les sources de la vie, et c'est là qu'est l'impureté. Impossible dans cet état contre nature, qu'il ne se passe chez le jeune prêtre , condamné au célibat forcé, des drames mystérieux et profonds. Impossible que le cœur reste pur et Tâme sereine* La tentation est d'au-

tant plus forte que les fonctions délicates, les tête-à-tête intimes du prêtre lui font chaque jour des situations terribles, et que cette tentation est gratuitement affrontée. Or, Dieu ne se prête pas à garder qui que ce soit d'une tentation, qu'il n'a pas lui-même imposée. Nous pourrions ici déclamer contre les désordres de plusieurs membres du clergé. Nous pourrions évoquer une chronique scandaleuse, et conclure que l'homme a bien tort de vouloir faire l'ange. Nous ne le ferons pas. Mais aussi pourquoi se charger d'un joug qui a deux vices, celui d'être pour plusieurs, insupportable ; pour tous, arbitraire I

Serions-nous pour la réhabilitation de la chair? Prendrions-nous à tâche de reprodbire le vieux thème saintsimonien? Et le christianisme du P. Enfantin serait-il le nôtre ? Nous avons ici une explication à donner.

Si par réhabilitation de la chair, on entend les droits de nos corps et non la glorification des passions charnelles, nous croyons que, dans une certaine mesure, on a raison. ^

Le corps a ses droits, ainsi que l'âme.

Le corps est de Dieu, ainsi que l'âme.

Le corps humain a été glorifié par le Christ, quand il l'a revêtu.

11 en a fait le temple du Saint-Esprit.

•- Le corps est très-différent de la chair * ; l'Evangile ne les confond nullement, et^ dans ce débat^ on les confond à chaque moment.

La cfmir , ce n'est pas la matière. C'est une tendance

' Voir dans saint Paul la distinction entre >î o«pÇ et to owu.a. (Ep. aux Rom. et aux Galates}.

immatérielle chns son principe, qui porte fârae en bas, La chair, c'est l'orgueil, c'est la haine, c'est la convoitise. C'est l'âme s'abandonnant à ses instincts inférieurs. La chair n'entrera jamais dans le royaume des cieux : le corps glorifié y entrera. Il rfy a rien de charnel en Jésus- Christ, il y a un élément corporel. Jésus-Christ partit avec son corps pour le ciel, donc le corps peut entrer au ciel, donc il est pur en soi.

Je voudrais que l'on comprît notre pensée, et surtout qu'on voulût bien ne pas l'exagérer, car c'est sa mesure qui fait sa vérité. Nous combattons une morale factice, une morale manichéenne. Sous une apparence de ri^ gueur *, elle est au fond anti-sociale, anti-humaine. Le dernier mot de ce système serait la dissolution de la société, l'isolement, la dépopulation, le suicide. Ce serait la flagellation en permanence et le monachisme universel 2.

Le catholicisme a glorifié les teints pâles, les joues creuses, les membres décharnés, et il a dît au protestan* tisme ce que les Pharisiens disaient au Christ : a Tu es un mangeur et un buveur ! » Mais non. Pas plus que le P. Félix, le protestantisme n'approuve les saturnales du luxe et de la débauche du présent siècle; comme lui il

« Tim. IV, 3.

> Ceci rappelle les fakinde l'Inde. Qoe l'on compare cette tendance catholique avec la morale de Bouddha : « Il faut pousser te dévouement jusqu'à la folie. Le Bouddha... donne sa terre, ses élé« phants. ses esclaves, ses femmes, ses mains, ses yeux, sa langue, s» vie... Anéantir le moi,,, aller par la souffrance au renoncement de toute chose, c'est là tout le Bouddhisme. Quand le dernier souffle de la passion est tomhé, quand les dernières cendres sont éteintes, quand ce que nous appelons la vie a disparu... l'homme est devenu Bouddha... {^(^i là sa perfection. > (H. Lab(M;|l»ye^ Un Bouddhiste)^

condamne et flétrit les délicatesses efféminées et les énervantes voluptés. Non, il ne faut pas que le corps envahisse râme^ il ne faut pas que l'esclave insulte le maître * ; il ne faut pas que les rôles soient renversés. Entre la jouissance la plus séduisante et le devoir le plus petit, [s'il peut y avoir de petits devoirs), il ne faut pas que le moi hésite. Il faut que le soldat du Christ se tienne en garde contre les mollesses perfides d'une vie trop commode. 11 ne doit pas, même vainqueur, s^arrêter à Capoue. Sa vie est un combat, ce n'est pas un festin. Son symbole, une croix ; ce n'est pas un thyrse. Son maître, pour une fois qu'il s'assit à Cana, cent fois n'eut pas un lieu où reposer sa tête. Le disciple n'est pas plus que le maître. Le maître porte sa croix, le disciple doit la porter. Et quel est le disciple du Saint de Nazareth, qui oserait sacriûer les joies austères, peut-être douloureuses de la conscience, aux jouissances inquiètes du péché? Le vrai chrétien préfère, s'il le faut, non par choix, mais sur Tordre de Dieu, l'exil à la patrie, le dénuement à l'opulence, la galère à la liberté, la flétrissure aux applaudissements, le lit enflammé du bûcher aux délices d'une vie criminelle. Certes, le protestantisme a fait ses praives. Il revient du désert le front embelli de larges cicatrices. Qu'on ne l'accuse pas trop vite d'être un mangeur et un buveur. l.es prélats de cour y auraient mauvaise grâce.

Cependant le protestantisme, (qui nous semble avoir saisi la vraie mesure dans cette question), n'aime pas la

"* Pas •même per «xceptton. En morale il n'y a point, comme î Rome, de fête de Saturaie, de jour où FesclaTe ait le droit de man* foer de re^peot an maître*

douleur pour la douleur. Il ne préfère pas l'épine à la rose, par la seule raison que Tépine pique et que la rose est parfumée. Il ne mutile pas l'homme. Il n'assombrit pas à plaisir le soleil de Dieu. Il ne flétrit pas les joies pures de la vie. Le chrétien évangélique voit arriver la Reine des épouvantements comme une Messagère de bonne nouvelle *. 11 la reçoit avec calme, mais il ne se fait pas trappiste. Il ne hérisse pas de sombres appareils de mort les sentiers riants de la vie ; il ne répète pas le refrain sépulcral : aFrère, il faut mourir ! » Il ne creuse pas chaque jour sa fosse. Quoiqu'on Tait accusé d'être iconoclaste, il ne décore pas ses temples de crânes ou de tibias. Il croit que la sainteté la plus rigoureuse lui permet de respirer Tarome des fleurs , de savourer le goût exquis des fruits, de trouver la nature belle; douces, les caresses de ses enfants ; saintes, les joies de la famille.

Que de fois n'ai-je pas vu le pasteur protestant, te matin, après le culte domestique, se relevant de dessus ses genoux, embrasser ses enfants, et sourire à leur mère émue? Une sereine et pure joie, une joie venue de Dieu rayonnait sur ce groupe recueilli. La bénédiction invoquée était visiblement descendue. Il ne m'est jamais venu l'idée, que ce ministre fût un tant soit peu moins saint, que le plus intrépide flagellant que j'aurais vu sortir de son oratoire, les flancs ensanglantés... '

1 Expressions bibliques pour désigner la mort.^

* On m'a raconté que le R. P. LAcordaire avait jadis produit un grand effet oratoire à Notre-Dame, sur la jeunesse parisienne» en faisant un beau portrait de Luther, qu'il montrait jeune, ardent, plein de force et de génie.** puis, tout d'un coup l'habile dominf-

Je m'assure que M. Eugène Pelletan sera de mon avis et le xixe siècle avec lui.

cain fait voirie moine réforaiateur, assis au coin de son feu, à côté d'une femme, qui est sa femme, Catherine de Bpsa.

Décidément Lacordaire a voulu dépoétiser Luther, et il est certain que c'est très-prosaïque de montrer un grand homme ea robe de chambre et en ménage. Mais qu'aurait pen&é le brillant auditoire de Notre-Dame, si un prédicateur réformé avait pu monter en chaire à son tour, dessiner à grands traits la figure majestueuse de saint Pierre ; montrer ce bouillant apôtre, marchant, les clefs à la main, à la conquête du monde moral que ces clefs vont ouvrir au christianisme, et qu'il eût pris soin de placer à côté du saint missionnaire, une femme, sa femme, embarrassée peut-être du, noble fardeau de la famille? •

Illusion et vanité que cette poésie du célibat! Ni saint Pierre ni Luther, ni tant d'antres, ne sont moins grands ni moins saints pour avoir été mariés. Et combien d'antres qui ont failli dans la voie du devoir pour ne l'avoir pas été !

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