‹ Le christianisme et lʾesprit moderneChapitre 12 sur 22 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

L*ESPRIT GHRéTJ£N ET l'esprit MODERNE àU POINT DE VUC POLITIQOE. — DILEMME : CATHOLICISME 00 LIBERTÉ,

« Jamais État ne fut fondé que la religion » ne lui servit de base. »

Rooss£Ai]. Contrat êùcioi.

« Il est important que b religion protei- « tante soit dominante ilans un État : e*est « elle qui conTient le mieux ft tous les gou* « Temements ; son régime favorise le travail « et I* population... Il s'accommode mieui « aTec toutes les astres seetes. — Set mimstrea « iMt sans importance ; ils coûtent peu et « sont sans influence politique. »

Frédéric II de Prusse.

Toute oeligioD a une morale, et aussi une politique.

Mon royaume n'est pas de ce monde, a dit le Christ. C'est très-bien; en attendant, il a renversé la société païenne, bouleversé le monde, conquis le monde ^

Telle religion, telle politique : cela est certain. Si 1^

. * Sans doute le Christ a dit yrai. Il n'est pas venu fonder sur la terre un royaume terrestre à la manière des conquérants. Il est Tenu du ciel, porter à ia terre une idée céleste. Mais cette idée, qui en douterait? doit, par sa force propre, refaire à son image Thomme d'abord, le monde ensuite. Au reste Ifi Christ n'a pas dit absolument : Mon règne n'est pas de ce monde; il à dit : Maintenant, mon règne n'est pas de ce monde. Donc U avait V arrière-pensée d'y

pouvais connaître la religion de Tavenir, je me ferais fort de vous prophétiser la politique de l'avenir.

Eh ! quoi d'étonnant ? Qu'y a-t-il de plus intime au fond du cœur de Fhomme? N'est-ce pas sa foi? Qu'est-ce qui imprime à son esprit, à sa vie» son trait caractéristique et son impulsion? N'est-ce pas sa foi? Par conséquent, qu'est-ce qu'il y aura au fond le plus intime des sociétés qui ne sont qu'une colfectton d'hommes? Ce sera leur religion. C'est dans le saint des saints que Dieu réside. L'homme a beau faire, il a beau s'étourdir, il a beau se débattre, il porte en soi Fidée diB l'infini, et cette idée le gouverne. Cet infini, c'estDieu, c'est Jéhova, c'estOrmûtz, c'est Bouddha, c'est le Grand-Tout, ce sont les dieux, — n'importe, cette idée, l'idée religieuse, domine tout en lui et communique à sa vie son impulsion* Cette idée te dirige bien ou elle l'égaré ; mais , jusque daqs les monsti^ueux égarements où quelquefois, elle le jette, elle atteste sa souveraine grandeur. •— Exterminez un peuple, bien longtemps après qu'il aura perdu le sentiment de sa nationalité , dans la dernière fibre palpitante de son cœur, vous trouverez encore sa religion. Ce sont les religmsqui ont fait et qui feront toujours le plus de martyrs. Lesfous religieux sont, dit-on, réputés incurables. Cela prouve que la rtligion, c'est ce qui prend l'homme à l'endroit le plus profond. C'est là sa gloire, son péril parfois, son tourment aussi; mais Fhomme est un animal religieux. Il n'y a *rien qui le distingue essentiellement des autres ani-

régner plus tard, maia seulement par Tesprit. G*eat de ce glaive seul qa'il se sert et dans ce sens son royaume» même ici bas, ne sera jamais semblable à ceux de ce monde.

maux et qui fasse de lui un être à part dans la création, sinon le sentiment religieux K

Ce grand fait psychologique établi, on peut ajBfirmer d'un peuple que telle sera sa foi, telles seront ses mœurs ; et si, comme on Ta dit, les lois ne sont que les mœurs passées à Tétat de code, on peut conclure, à priori, que la législation d'un peuple, sa forme sociale , doivent exprimer l'état religieux de ce peuple , c'est-à-dire qu'on arrivera à cette formule : telle religion, telle politique.

Or, le témoignage unanime de l'histoire est une confirmation éclatante de notre raisonnement à priori.

Voulez-vous nous suivre, lecteur, dans une revue historique très-rapide du monde religieux? Nous constaterons, en passant devant chaque peuple, combien il est vrai que sa religion a déterminé sa politique '.

Panthéisme indien , Brahmanisme. L'univers est Brahma. Il vient de lui, il subsiste en lui, il retourne à lui. La divinité, en s'incamant dans l'humanité, tombe de chute en chute; à chaque chute correspond un enfantement. Les prêtres naissent de la bouche du dieu ; les guerriers, de ses bras, de ses jambes; de ses pieds •, sortent les classes infimes de la population.

* M. de Quatrefages vient de le démontrer scientifiquement dans de remarquables articles qui ont paru dans la Remie des Deux Mondes. Ce n'est ni sa nature physique, ni sa nature intellectaelle, ni sa nature aifectueuse, mais uniquement sa nature religieuse qui peut servir à classer la race humaine dans la création.

^ Dans la revue qni va suivre, ainsi que dans d'autres points de ce travail» nous avons profité de matériaux rassemblés par un modeste anonyme qui soiiiVrirait à voir son nom proclamé, mais qui acceptera en silence nos remercîments.

^ Dans le court aperçu qui va suivre, nous avons beaucoup empTonté à M. Quinetjdansle Génie des religions, '^ons nous plaisons à lui en témoigner notre reex^n naissance.

ET L'ESFRIT MODERNE. 145

Les conséquences sociales sont : V immobilisme indien. Brahma est incarné dans la société humaine ; la société est donc , en quelque sorte, divinisée et stéréotypée. L'individu est absorbé par la famille, la famille par le chef, le chef par la caste, la caste par le dieu. La polygamie est légitimée par les nombreuses épousailles de Brahma. Chaque caste correspond à chacune des chutes du dieu. Les prêtres sont ses organes puisqu'ils sont sortis de sa bouche; les guerriers, nés de ses bras, sont ses agents, etc. Mais, entre les castes, règne une muraille infranchissable : il est clair, en effet, que les pieds ne peuvent pas aspirer à devenir la bouche, etc. De plus, le roi, représentant du dieu qui est tout, est seul propriétaire du sol. — 11 n'y a pas de droit privé, il n'y a qu'un droit divin.

Dualisme persan, — Ici, deux principes eçi lutte : la lumière et les ténèbres, Ormûtz et Ahrimane : d'où, esprit de lutte, de conquête, à l'inverse de Vimmobilisme indien. La terre est sous l'influence d'Ahrimane ; il faut l'en délivrer : donc, encourager l'agriculture, etc. Mais voici un détail plus curieux : il y a sept archanges autour du roi de lumière. Cela suffit pour qu'il faille sept satrapes autour du monarque, sept castes dans la nation, sept murailles autour de la ville.

Polythéisme grec, — L'apothéose de la nature a produit les gouvernements théocratiques ; l'apothéose de l'homme va produire les gouvernements républicains. Ce n^est plus Dieu qui descend sur la terre, c'est l'homme qui monte sur l'Olympe et y boit le nectar. Aussi désormais sa volonté devient sa loi. « Après s'être couronné sur r Olympe, il ne peut pas chercher ailleurs la source de la puissance, de l'autorité, du droit. »

• Mais cette république , déduite de l'apothéose de rhomme, peut être aristocratique ou démocratique. Elle est aristocratique à Rome, tant que la religion accorde aux patriciens seuls le droit des auspices. L'aristocratie romaine existe tant qu'elle garde le droit des rites sacrés; elle périt dès qu'elle le concède. Aussi, avec quelle jalousie elle conserve ce droit ! a Le duumvir Tullius est cousu B dans un sac et plongé dans le Tibre, pour avoir dévoilé » les rites sacrés. » Les prolétaires n'osent pas s'insurger contre l'autorité de la noblesse : ce sont des familles de prêtres. Le comble de l'audace plébéienne est de se retirer sur le mont Aventin. L'aristocratie accorde tout à la sécession du peuple : tout, excepté la réforme religieuse. Eh ! je le crois bien ; dans un pays où rien ne peut se faire sans consulter les auspices, en réservant ce droit, elle réservait tout. Un jour enfin, P. Décius réclama et obtint l'égalité des droits religieux. Ce jour fut une date. M. Quinet le compare à celui où Luther brûla les bulles du pape. Dès ce j our , dit-il , le moyen âge religieux de Rome est passé. Lesfureursde Taristocratie sont vaines. La démocratie déborde. Les rapports sociaux sont changés.

Cependant une révolution en sens inverse allait s'opérer. Le philosophe Evhémère avait découvert que les dieux n'étaient que d'illustres conquérants, des souverains passés dieux. Cette découverte fut fatale à la liberté. Le peuple ne compta pour rien. La noblesse fut presque anéantie. On divinisa César. On divinisa Néron. L'absolutisme politique suivit.

Quant à l'esclavage, M. Quinet fait remarquer qu'il est essentiellement polythéiste. Les dieux ont des esclaves, pourquoi les hommes n'en auraient-ils pas? Les cyclopes

condamnés à un travail forcé, perpétuel . dans les prisons de TEtna, Prométhée enchaîné, le vieux Saturne enchaîné, les titans enchaînés, cela ne suffît-il pas pour autoriser la société humaine à se former sur le modèle de la société divine * ?

Le Mosaïsme a si bien imprimé son empreinte à la société hébraïque, qu^onnesaitpasen vérité y distinguer Tordre religieux de Tordre politique ; les deux hémisphères se rejoignent. Dieu est consulté pour tout. C'est lui qui ordonne la paix et la guerre. C*est de lui qu'émane Tautorité absolue du souverain élu, sacré ou rejeté par lui. C'est lui qui possède ce territoire qu'il donne en usufruit aux douze tribus, en renouvelant la répartition tous les sept ans* Au-reste, il proclame l'unité de race, partant la fraternité humaine. Ce système doux, humain, protecteur du faible, ennemi de Tesclavage, qui tolère mais éteindra la polygamie, est provisoire et fait pour un peuple mineur.

Christianisme. — La loi historique que nous constatons éclate surtout dans le Christianisme et les diverses phases par lesquelles il est passé.

* Ici pourrait se placer une objection qui ne manquera pas d'être faite. N'est- ce pas plutôt Tinverse qui s'est passé PCicéron ne l'a-t-il pas insinué quand il a dit: Humana transtulerunt ad deos?Si Dieu a fait l'homme à son image^ plus tard, l'homme dépravé n'a-t-il pas fait Dieu à la sienne? M. Quinet fait observer que non. « Le c christianisme, dit-il, existait dans Bethléem avant les institutions » modernes^ TËvangile avant la papauté, le Coran avant le Kalifat^ » le sacerdoce du Sinai avant la royauté de Jérusalem. > Et d'ailleurs à supposer qu'il n'en fût pas ainsi, lorsque l'homme aurait eu consacré son idée politique en la divinisant, il l'aurait ainsi d'autant plus enracinée, et il serait toujours vrai que cette idée, devenue religieuse, a dû réagir in uniment sur la société politique* Notre thèse serait toujours fondée en fait : telle religion, telle société. Et si la réforme politique s'opère quelque part, elle ne sera durable que quand la réforme religieuse y correspondra et Taura consacrée.

En proclamant Tunité de Dieu, l'unité de race, l'équité de Dieu, Tamour et le dévouement de Dieu, il a produit dans les mœurs et les lois un bouleversement complet. On peut dire, qu'en montrant à Phomme un Dieu parfait et humain, et en aspirant à faire de Thomme un être parfait aussi, il tend, du coup, àrevêtir la société politique de sa forme la plus parfaite ; à faire de la cité de la terre la cité des cieux. En attendant, une foule d'édits des empereurs révèlent l'heureuse invasion du Christianisme dans l'Etat. L'égalité humaine, la fraternité humaine, l'équité sociale, le respect des droits, la protection du faible, le soin du pauvre, l'affranchissement de l'esclave, la réhabilitation de la femme, le respect de l'enfance, l'amour de tous et le dévouement pour tous :^ voilà les germes inoculés au corps social. Mais l'Eglise, en s'immergeant dans le monde, au lieu de communiquer son sel purificateur au monde, reçoit de celui-ci une partie de sa corruption. De même que les Juifs n'avaient pas assez fidèlement exterminé les Cananéens avant de s'asseoir dans leur conquête, de môme TEglise n'extermina pas assez bien le polythéisme. Elle se fit, par complaisance, idolâtre. — Mahomet l'en châtia.

Mahométisme. Le Mahométisme est une théocratie comme le mosaïsme. En. proclamant l'unité de Dieu, il proclame aussi l'unité, c'est-à-dire l'égalité des citoyens ; aussi, pas de castes dans l'islam. La terre appartient à Dieu seul ; le grand visir , délégué de Dieu , donne et enlève à chacun, comme il lui plaît, ses domaines. Son pouvoir est divin, donc absolu. « Dieu » n'a pas de famille; la femme découronnée n'est plus » un objet d'idolâtrie , ni comme madone , ni comme

)) protectrice; elle ne sert qu'aux plaisirs de Thomme. » L'esclave qui devient croyant est affranchi. Mais )) Dieu est terrible pour l'idolâtrie; aussi malheur au » raya! * » La société civile et la société religieuse ne font qu'un.

M. Guizot, avec cette force de généralisation qu'on lui connaît, saisit, à travers l'histoire de la société religieuse, une série de transformations qui déterminent une série parallèle de transformations correspondantes dans la société civile. On ne saurait mieux confirmer la grande loi que nous cherchons à établir.

« La société chrétienne, dit le savant historien (His- » toire moderne, 12e leçon), a commencé par être une )) société parfaitement libre, formée uniquement au nom » d'une croyance commune, sans institutions, sans gou- )) vernement proprement dit, réglée seulement par des » pouvoirs moraux et mobiles, selon les besoins du mo- » ment. La société civile a commencé pareillement en » Europe, en partie du moins, par des bandes de bar- » bares, société parfaitement libre, où chacun restait » parce qu'il le voulait, sans lois ni pouvoirs institués. » Au sortir de cet état, qui ne pouvait se concilier avec j> un grand développement social, la société religieuse » se place sous un gouvernement essentiellement aristo- » cratique; c'est le corps du clergé, ce sont les évêques, » les conciles, Taristocratie ecclésiastique qui la gouver- » nent. Un fait de même nature arrive dans la société » civile, au sortir de la barbarie ; c'est également l'aris- » tocratie, la féodalité laïque qui s'empare de la domina-

* Voir M. Qoinet^ le Génie des Religions, dont nous avons ici en quelque sorte résumé les idées.

» tion. La société religieuse sort de la forme aristocra- » tique pour entrer dans celle de la monarchie pure; c'est » le sens du triomphe de la cour de Rome sur les con- » ciles et sur Taristocratie ecclésiastique européenne. La M même révolution s'accomplit dans la société civile; » c'est également par la destruction du pouvoir aristo- » cratique, que la royauté prévaut et prend possession » du monde européen. Au xvi* siècle, dans le sein de la » société religieuse, une insurrection éclate contre le sys- 9 tème de la monarchie pure, contre le pouvoir absolu » dans l'ordre spirituel. Celte révolution amène, con- » sacre, établit en Europe, le libre examen. De nos jours, » nous avons vu, dans l'ordre civil, un môme événement. 9 Le pouvoir absolu, temporel, est également attaqué, » vaincu. Vous le voyez , les deux sociétés ont traversé » les mêmes vicissitudes, ont subi les mêmes révolu- » tions , seulement la société religieuse a toujours été en 9 avant dans la carrière. »

Donc, telle religion, telle politique; la forme religieuse détermine la forme civile. Ce grand fait acquis, nous prétendons que le libérahsme bien entendu est la politique du vrai Christianisme.

Interrogez la carte, y a-t-il des nations qui soient libérales en dehors du Christianisme? Non, répondra-t-on, mais, dans le Christianisme il y a des nations qui ne le sont pas. Depuis que l'Eglise chrétienne s'est rendue maîtresse des affaires, sa politique n^a guère été qu'une politique de domination et de compression. Elle s'est appelée jadis Grégoire VU, Innocent III. Et lorsque de nos jours Técole catholique a voulu nous donner sa théorie politique, elle l'a résumée en deux mots. « Théo-

cratie absolue '; pape et bourreau. » Nous sommes loin du libéralisme. — Je dis pourtant que l'esprit du vrai Christianisme est un esprit de liberté. C'est au nom de la liberté religieuse qu'a été proclamée la réforme. Or, toutes les liberté»sont les anneaux d'une même chaîne; ou si vous le voulez, une joyeuse troupe de nobles sœurs qui se tiennent par la main d'une étreinte indissoluble, si bien que, quand l'une d'elles est conviée au festin de l'humanité, toutes les autres la suivent. Ainsi que le démontre M. Guizot, la liberté religieuse a amené la liberté civile ; 1517a enfanté 1 789.

Evidemment une religion , faite au nom de la liberté de conscience et de la liberté d'examen, est une religion libérale. Je sais bien que le Protestantisme, de prime abord, n'a pas vu toutes ses conséquences. 11 ne s'est pas oomplétement dépouillé des errements traditionnels. Mais la torche qui a allumé le bûcher de Servet avait emprunté sa flamme à l'inquisition. Le Protestantisme a mauvaise grâce à persécuter, aussi bien que le Catholicisme àfaire le libéral. S'il y a encore des restes d'absolutisme en Suède, en Prusse ou dans d'autres pays protestants, je ne crains pas pour l'avenir deces nations. Déjàlelibéralism6les entame. Aussi bien, ce qu'on reproche au Protestantisme, ce n'est pas d'être le complice des pouvoirs absolus; c'est le reproche inverse qu'on lui adresse plus volontiers. On ne nie pas que les libertés modernes n'aient germé de la réforme, mais on lui en fait un crime, bien loin de lui en faire honneur. Ce n'est pas seulement Tesprit de libertié, c'est

* Inutile de faire remarquer que la théocratie romaine a dû être et doit être nécessairement absolue [comme toute théocratie : c'est une loi historique que nous avons constatée. Une théocratie qui cesserait d'être absolue signerait son abdication.

l'esprit révolutionnaire, ce sont les fureurs de la licence, ce sont les horreurs de 93, les excès de /j8, c'est le socialisme et le communisme qui sont sortis du sein de ce monstre qui s'appelle Protestantisme.

Cette accusation est grave. Si une telle religion devait produire un tel état politique, il faudrait la proscrire par le fer et le feu dans l'intérêt de l'humanité.

On a pourtant osé lancer contre une portion respectable de TEglise chrétienne cette terrible accusation. Et cela, dans des temps d'orage politique. Un livre a paru, — une dénonciation, — qui pouvait faire frapper en pleine poitrine, non pas un système, mais des hommes. Nous allons faire comparaître ce monstre infernal qu'on accuse : MoYiFtrum horrendum, informe^ ingens.., et nous pouvons ajouter : Cui .lumen ademptum, car on a fait la nuit autour de lui, pour qu'il effrayât davantage. Il nous suffira de prouver qu'on a été dans le faux. Nous nous dispenserons de remarquer qu'on n'a pas été généreux.

Voici le réquisitoire : c'est M. Âug. Nicolas, qui a la parole >.

Le Protestantisme a protesté contre toute autorité divine. Il s'est révolté contre Dieu ; il s'est révolté contre le pape. 11 doit logiquement se révolter contre l'empereur. Protestantisme, rationalisme, panthéisme, athéisme, socialisme... Voilà une odieuse, mais inévitable génération ; voilà la procréation monstrueuse du mal social. L'esprit du Protestantisme est un esprit de révolte qu'il hérita de l'ange déchu. Il date de Satan, qui fut le premier protestant, quand il se révolta contre Dieu. 11 est sa postérité. H continue son œuvre perverse.

* Nous reproduisons, en la résumant, la pensée de Tauteur.

Après ce beau raisonnement et comme conclusion, il n*y a sans doute plus qu'à prendre les protestants en masse, à les enfermer dans une maison de force, ou plutôt à les reléguer dans quelque île maudite : Cayenne même n*y sulBrait pas. Et notez bien qu'il faudrait y envoyer la majorité des souverains régnants en Europe, qui ne sont pourtant pas précisément suspects de socialisme ; sans faire grâce au czar Alexandre lui-même, qui n'est pas catholique, et qui par conséquent est protestant.

J'avais cru jusqu'ici que, quand on se trouvait en présence d'une théorie purement hypothétique, et d'un ftut contradictoire à cette théorie, il fallait tenir compte du fait ; que c'était le fait qui emportait le raisonnement et non le raisonnement qui emportait le fait. Il paraît que je n'ai pas la tête assez philosophique pour avoir foi à la toute puissance de la logique, voire de la logique de M. Nicolas. — Cependant comme les faits embarrassent, quand ils sont trop gros, les logiciens les plus résolus ; comme, quand on rencontre sur le chemin d'un raisonnement un petit obstacle de la dimension de l'Angleterre ou des Etats-Unis, ce raisonnement, quelque bien lancé qu'il soit, fait un soubresaut et risque de chavirer, nos intrépides dénonciateurs ont dii être tant soit peu embarrassés pour leur principe ; car enfin, il est bien évident que ce n'est pas l'Angleterre qui a fait la révolution de 48 ; que ce ne sont pas les Etats-Unis qui ont fait les barricades de juin; que ce ne sont pas les protestants de Paris qui ont chassé M. Guizot et la duchesse d'Orléans. 11 n'est pas non plus à ma connaissance que M. Proudhon, ni M. Ledru-Rollin, ni M. Cabet soient sortis des écoles protestantes, ni qu'aucun des docteurs protestants a

professé l'aoarchie, et prêché le r^icide \ Je croyais moi... (M. Nicolas me pardonnera mes erreurs d'histoire et de logique], que ceux qui avaient liait les révolutions en France , c'étaient des Français , c'est-à-dire des catholiques ; et que ceux qui font encore des révolutions et se soulèvent contre le pape en Italie, à Rome, ce sont des Italiens, c'est-à-dire des catholiques. Voilà ce que j'avais cru.

Mais j'étaisdaosuneprofottdeerreur, M. Nicolas nous le démontre avec une rigueur qu'on ne réfute pas. Il reconnaît que les nations protestantes sont moins portées aux révolutions que les nations catholiques. Il convient que l'on trouve chez les protestants beaucoup plus de gens religieux * que chez les catholiques ; qu'il y a chez les protestants de grands caractères qui agissent bien, et avec de sérieuses convictions... mais... (Oh! écoutez ce mais; ce mais est charmant ; il surpasse le quoi qu^on die des Femmez savantes) ^ Mais, si ce sont des Français qui ont foit les révolutions en France, et des Italiens en Italie, — ce ne sont pourtant pas des catholiques! Vous vous récriez? C'est une preuve que votre esprit manque de profondeur. Si l'Angleterre s'est préservée de ces fléaux révolutionnaires, c'est qu'au fond elle est catholique ; si la France a été livrée à ces secousses volcaniques , c'est

* Qaant aux théologiens qui ont professé la révolte et le régicide ad majorem Dèi gloriam, on m'avait [fait croire quMls appartenaient à une autre école.

2 M. de Sacy, discutant Tassertion de M. Nicolas, qoe le protestantisme mène au communisme ou au socialisme, demande si ce reproche aiiressé au papisme ne serait pas plus fondé, (De Sacy^ Variétés, 83). Ce jugement d'un auteur aussi catholique, aussi Judicieux et aussi impartial que M. de Sacy, serait digne de faire rcfléchîr M. Nicolas et ses amis, scirenî si!

qu'ail fond elle est protestante. Si l'Amérique prospère à Tabri des révolutions* c'est que les Américains ne sont pas de vrais protestants. Vous en croirez vos yeux, lecteurs, si vous voulez bien feuilleter le gros volume de M. Aug. Nicolas, sur le Protestantisme, et vous arrêter aux pages 571 et 572 '. Nous trouvons cette manière de raisoimer neuve, originale et surtout irréfutable. Qui entreprendrait de réfuter des arguments pareils '!

Mais soyons sérieux, si nos adversaires ne le sont pas. Oui, le fait honorable, que nos ennemis les plus prévenus sont contraints à reconnaître, est indiscutable, flagrant; il s'impose. Les peuples protestants, M. Nicolas en fait l'aveu, sont moins agités, moins révolutionnaires, moins socialistes que les peuples catholiques. Toutefois, on n^en prétendra pas moins que le Protestantisme est le monstre qui enfante toutes les révolutions. Et, pour Phonnéur de la logique, on conclura que les peuples pro-

' « La France^ sous le nom de catholique, est donc par le fait, » protestante : c'est donc au Protestantisme, à &on influence di- » recte ou indirecte, qu'on doit attribuer les désordres de la société » française, et c'est lui, non le Catholicisme, qu'il faut en accuser... » 11 s'ensuit que c'est au Catholicisme qu'U faut faire remonter ce » qu'il y a de religieux dans les nations Protestantes et an Protes* » tanUsme ce qu'il y a d'impie dans les nations Catholiques. » (M.Â. Nicolas, page 572.)

^ M. Nicolas ne s'aperçoit pas qn*il ert dupe ici d'une Hlusion d'optique; il est incontestable que pour lui le Catholicisme c'est le vrai Christianisme. Or, en nous disant que l'Angleterre protestante est plus catholique que la France, et que la France catholique est plus Protestante que l'Angleterre, il constate, qu'il le sache ou non, que le Protestantisme anglais a conservé plus de vrai ChrisUanisme, (et plus de vrais chrétiens), que le Catholicisme français. Nous ne sommes pas fâchés d'enregistrer, au bénéfice de la réforme, ce beau témoignage échappé, dans un moment lucide, à l'un de ses adversaires les plus prévenus.

lestants ne sont pas protestants, et que les peuplés catholiques ne sont pas catholiques. Il est bien vrai que c'est un peu fort, mais il en doit être ainsi rationnellement. En effet, les protestants ont détruit l'autorité divine; donc, ils doivent tomber de chute en chute et d'abîme en abîme; donc ils doivent suivre cette effroyable progression : Protestantisme, rationalisme, panthéisme, athéisme, socialisme. Il faut qu'ils parcourent jusqu'au bout cette route ; la logique en a marqué les étapes. Mais dans le fait ce n'est pas ainsi ; eh bien ! c'est égal, tant pis pour les faits. Si les faits contrarient notre théorie, nous aurons toujours la ressource de dire que les peuples catholiques ne sont pas catholiques, et que les peuples protestants ne sont pas protestants ^ !

Maintenant, nous aussi nous ferons notre théorie ; mais ce sera après les faits et d'après les faits.

Je m'explique très-bien, quant à moi, ce phénomène politique si remarquable, et je vais tâcher d'en énumérer les causes à mes lecteurs.

Une première cause qui me fait comprendre pourquoi le Protestantisme est à la fois libéral et conservateur, c'est qu'il n'a nullement détruit l'autorité; il n'a fait que la déplacer. Le siège en était dans l'Eglise, il Ta placé dans un livre et dans la conscience du lecteur. Grandes réclamations, n'est-ce pas? Dès le moment que chacun interprète, l'autorité est illusoire ; elle est placée dans le moi qui interprète ; il n'y a plus de norme extérieure. —

^ Ce qui n'empêchera pas ces Messieurs (M. Nicolas et son école) de prétendre, au hesoin, que la France est catholique, qu'elle aune mission catholique, qu'elle est la ûlle aînée de TËglise^ qu'elle doit défendre le pape, etc. Ainsi toutes les questions ont deui profils.

Cette objection si spécieuse est une erreur néanmoins. Non, il n'est pas vrai de dire que, quand on reconnaît la Bible pour règle de foi, à condition de Tinterpréter, on n*ait d'autre règle que soi. Pas plus qu^il ne serait vrai de dire que, quand on reconnaît pour règle politique le Code Napoléon, à condition de l'interpréter, on récuse toute autorité civile *. 11 ne s'agit pas ici de sophistiquer. Il y a dans la Bible, comme dans le Code Napoléon, de ces grandes règles morales qui n'ont pas besoin d'être commentées; qui sont évidentes de leur évidence propre, et ces règles sont les plus importantes. Le respect de la propriété, de la liberté, de la vie, de Thonneur, des droiLs du prochain ; l'amour fraternel, le respect des pouvoirs et des lois ; toutes les vertus chrétiennes qui sont aussi des vertus sociales, sont tellement évidentes en soi, que, quand le protestant les trouve recommandées dans l'Ecriture sainte, certes, il ne songe pas à leur substituer son commentaire. Ces grands préceptes lui étaient déjà affirmés par sa conscience; mais, comme la Bible les lui impose aussi, ils revêtent, pour le protestant coii5cienc.îcwa?, un caractère divin. La Bible ne les crée pas sans doute, ces vérités de conscience, mais elle les élève à une puissance supérieure, et rend l'obli- .

* Il est bien certain que s'il y avait un code sans tribunal et qu'on s'en livrât à la cofiscience de chaque criminel pour Fexplicalion de la loi et Tapplication de la peine, il n'y aurait pas pour eux d'autorité effective. Mais le rapprochement ne peut être pousâé jusque-là. En religion, 11 ne peut pas y avoir d^autorité eoërcUive ; toute autorité doit être morale, et s'en tenir là. Par conséquent c'est dans la conscience qu'elle réside, et c'est du développement de la conscience individuelle que dépendra la seule autorité] possible en matière de religion.

gation de les pratiquer bien plus sacrée. Absolument comme ces mêmes préceptes deviennent plus clairs, plus obligatoires, et revêtent, pour le catholique consciencieux, un caractère divin, par le fait qu'ils sont promulgués et édictés par la bouche de TEglise. Tout ce grand procès, au fait, se réduit donc, pour le protestant comme pour le catholique à ce seul point : être consciencieux. Pour le protestant non consciencieux comme pour le catholique non consciencieux, Tautorité de la Bible et celle de TEglise se valent, c*est-à-dire qu'elles ne valent rien.

Donc toute autorité se ramène à la conscience, car la conscience est le seul lieu moral où Dieu tienne ses assises. Toute autorité extérieure passe nécessairement par là pour être accréditée et reconnue. D'où il résulte que nous pouvons traduire cette question : (x Quelle est. la religion qui protège le plus efficacement le vrai principe d'autorité? » — par cette proposition équivalente : « Quelle est la religion qui développe le plus la conscience? » Or nous n'hésitons pas à répondre que la religion qui développe le plus la conscience, c'est celle qui développe le plus l'individualité *. En effet, plus Tindivi* dualité est développée chez quelqu'un, plus le sentiment 'de sa responsabilité a grandi, et, à ce développement dans le sentiment de sa responsabilité, correspond un développement parallèle de sa conscience. Atténuez, effacez l'individu ; absorbez-le dans la masse : il obéira de plus en plus à des instincts, à des impulsions, et se rapprochera de plus en plus de la machine. Chargez-vous de

' Cette a9sertion pourra paraître paradoxale,— mais seulement aux esprits superlicieis. Voir le chap. précédent sur l'individualité.

ET L'ESPRIT MODERNK. 459

ses affaires, il deviendra de moins en moins apte à s'en occuper. Chargez-vous de son. salut'; que moyennant certaines redevances rituelles, quelques pratiques dévotes et une soumission implicite, il attende son salut du Teabsolvo sacerdotal, il s'en occupera peu. Il mettra son « âme en régie. » 11 se passera de plus en plus de son âme!— Ceci est immense, car la plus grande force niorale, pour chacun, gît dans la préoccupation de son salut, dans la recherche, l'appropriation personnelle des vérités et de la vie religieuse à laquelle ce salut est attaché. Mettez directement sur Thomme la responsabilité de son salut étemel, qu'il ne compte plus sur la magie vraiment par trop commode de Teau lustrale du baptême ou de l'hostie consacrée, et, en élevant sa responsabilité au plus haut degré, vous élevez sa personnalité morale au plus haut degré ; vous développez sa conscience ; — et voilà ce que je voulais démontrer. Voilà ce qui m'explique pourquoi les peuples protestants ont, pour la loi sociale, plus de respect que les peuples catholiques. Le montagnard écossais, suisse ou cévenol, sa Bible ouverte sur sa table, sous le poids de la responsabilité personnelle de son salut, préoccupé des âmes des siens parce qu'il l'est de la sienne, convoque sa famille autour du livre sacré, lit, exhorte, prie, se sent prêtre, se conduit en prêtre, et ne fait pas de révolutions ^

< Le jeune homme, devenu père de famille, devient plus moral, on Ta remarqué. Pourquoi? parce que le senUment de sa responsabilité est devenu plus grand et a développé celui du devoir. De même Tbomme qui, passé de l'état mineur à l'état de majorité^ prend lui-même la gestion de son âme. £t^ on a beau dire, tant que l'homme se fiera sur le prêtre, sur les prières^ les pratiques, le^

Une deuxième cause qui explique le respect des lois et de Tordre, plus grand chez les peuples protestants que chez les peuples catholiques, c'est que a // est resté plus de foi dans le Protestantisme que dans le Catholicisme. » C'est à M. Nicolas lui-même que revient l'honneur de cette remarque. Il est certain que la foi chrétienne est une garantie d'ordre social. Mais pourquoi est-il resté plus de foi chez les peuples protestants que chez les peuples catholiques'? Pourquoi^? Mais c'est parce que l'autorité qui a été substituée par le Protestantisme à celle du pape, est plus acceptable que celle du ps^e. On comprend que l'esprit français, par exemple, cet esr prit si clair, si plein de bon sens, n'ait pas pu s'accommoder de l'autorité du pape*. Or, comme c'est le seul système d'autorité religieuse qui lui ait été présenté, il Ta subi pour la forme et rejeté in petto pour le fonds; de sorte qu'en fait, il ne lui reste point d'autorité objective. Je sais bien que, pour moi, s'il m'eût fallu admettre le système papiste sous peine d'être incrédule, j'aurais été bien malheureux, mais je n'aurais pas pu être croyant. Aussi je bénis Dieu d'avoir pu choisir entre le pape, l'incrédulité et le Christianisme individuel. Grâce à cette liberté de choix et à Dieu qui me l'a faite, le Christianisme, je l'avoue, a j^it son entrée royale dans mon cœur et dans mon esprit, là où ^incrédulité ne pouvait suffire, ni le

messes^ les sacrements du prêtre pour son salut, 11 en prendra bien moins de soins par lui-même.

' Il vaut la peine de poser cette question que M. Nicolas ne pos pas, et à laquelle nous nous proposons de répondre.

* On connaît cette parole de Montesquieu : « 11 y a trois choses » incroyables parmi les incroyables : l'obéissance passive, l'insensi- » bilité des bêtes et rinfaillibillté du pape.

pape trouver accueil. On conçoit très-bien que la raison des peuples modernes s'accommode beaucoup mieux d'une autorité qui ne s'impose pas, mais qui offre ses titres et se démontre, d'une autorité dont Tessence est parfaitement en rapport avec les besoins de la nature humaine. Et l'on ne conçoit pas moins bien que ces peuples, auxquels on a voulu imposer une autorité infaillible, indiscutable, tyrannique pour l'esprit, hostile au progrès politique , aient repoussé cette autorité , et avec elle toute autorité, car dans l'ordre religieux on ne leur avait fait connaître que celle-là. La conséquence a été que ces peuples, sans autorité aucune, ont été livrés à un esprit d'agitation et de révolte beaucoup plus grand.

Une troisième cause, qui est plus spéciale à la France, est celle-ci : le peuple français est l'amant passionné de la liberté. Nous ne prétendons pas, par exemple, qu'il lui soit toujours fidèle. Entre elle et lui s'élèvent parfois des débats sanglants \ il maltraite son amante et il ne peut s'en passer, car il lui revient toujours. Ce peuple chevaleresque semble s'être dévolu le rôle, snblime et niais à la fois, d'aller porter chez les autres peuples cette liberté avec laquelle il ne sait pas vivre. En effet , livrez-le à la liberté, exposez-le à un régime de self-govemment, comme l'Angleterre ou l'Amérique; confiez la garde de Paris à quelques policemen^ et vous le verrez faire, ce peuple qui sait mourir pour la liberté et qui ne

^ Aussi pourquoi la traite-t-ii en amante et non en épouse? Pourquoi n'a-Ml pas fait encore sanctifier son amour par la bénédiction diréUenne ?

162 LE CHKISTIANISME

sait pas être libre! D'où vient cela? C'est qu'il n'y a pas équilibre chez ce grand peuple. Son développement moral et religieux n'a pas suivi une marche parallèle à son développement intellectuel et politique. S'il faut à tout peuple une certaine culture intellectuelle pour prendre conscience de ses droits, pour s'éprendre de la liberté et la conquérir, il lui faut une élévation morale et religieuse, correspondante à ses lumières , pour savoir conserver cette liberté conquise et en faire un légitime usage. Or, le niveau moral et religieux n'a pas correspondu chez nous au niveau intellectuel et politique. Et je m'explique, par suite de ce manque d'équilibre , l'histoire intime de nos révolutions.

La France moderne a conscience d'elle-même; ses philosophes l'ont éclairée; elle veut sortir du moyen âge. Le lion s'est senti pousser les ongles. Quoi donc ! il s'appelle lion ; il est tout-puissant et captif 1 Non, voyez4e, il rugit, il s'élance. La jeune liberté s'est ceinte de son écharpe tricolore. Les bastilles Sont renversées. Elle sonne ses fanfares. Elle réveille l'Europe... Mais la voilà bientôt qui se livre à ses orgies. AprèsSO, 93; pasde frein, carpas de principes. Grâce à Dieu, une main de fer s'est rencontrée pour museler le monstre. Toutefois, quand il s'agit d'hommes, la force du fer ne suffit pas ; on le sait bien. Il faut qu'une autorité morale intervienne. On fait appel au clergé. Arrive donc le clergé. II arri\'e avec sa chasuble usée, avec ses vieilleries moquées, avec son vieux latin barbare, avec ses cérémonies sans rapport avec la conscience, avec ses dogmes sans rapport avec la raison ; il arrive portant le moyen âge, caché sous les plis de sa soutane. Mais en-

fin, il est le bienvenu, car il faut une autorité morale quelconque, et c'est la seule que Ton connaisse. On sort des orgies de la licence ; on se jette dans les bras de l'autorité religieuse, qui se sent nécessaire et qui en profite. Cette autorité, qui soupire après le paradis perdu du moyen âge, impose sa domination, coupe les ailes à nos libertés , inflige à la révolution des pénitences, et, à l'arrière de son char immobile, enchaîne le progrès captif, LaisseZ'la faire ! A la place de la tribune nationale elle installera son confessionnal. Insultant aux besoins sacrés, inextinguibles de la France, elle les bâillonnera. Et [puis elle s'applaudh*a de tenir pour jamais dans ses filets, le lion épuisé par ses victoires. Mais quelle illusion. Écoutez I le clairon sonne, le lion se réveille; ses forces sont réparées; il s'indigne d'être captif, il frémit, il bondit, il s'élance; la mort est dans son rugissement... Hélas! voilà la liberté qui de nouveau fait la bacchante dans la rue ; les orgies arrivent, l'anarchie a dressé sa tente ensanglantée sur les lois déchirées et les trônes consumés... Il faudra encore la force libératrice. Encore Dieu suscitera quelque bras de fer. Et vous allez voir bientôt après reparaître le clergé avec sa chasuble recousue, avec ses vieilleries moquées, avec son vieux latin barbare, avec le moyen âge dans les pans de sa robe noire. Voilà notre histoire. Voilà le cercle dans lequel nous tournons depuis 1 789.

Il est clair que cet état d'agitation continuelle tient à une grande cause , et cette cause , la voici : L'esprit libéral de la France est incompatible avec son institution religieuse, et ils doivent nécessairement se heurter. Toutes les fois que la France voudra faire un pas vers la

liberté, elle rencontrera la crosse de quelque évêque en guise de bâton dans la roue de son char.

Si comme nous croyons Ta voir démontré, la religion nationale d'un peuple doit communiquer son empreinte à la constitution politique de ce peuple, la position est celle-ci :

Ou sacrifier la liberté, corriger la France de ce détestable instinct, la délivrer de ce démon qui la possède; jeter à l'eau nos conquêtes modernes , et nous faire une constitution despotique, absolue, à l'image de celle de TEglise.

Ou sacrifier notre institution ecclésiastique, incurablement absolutiste, autocratique, liée au passé, immuable, et, de sa nature^ hostile aux idées modernes. , Voilà le dilemme.

Ce dilemme, qui nous arrive comme conclusion, est, pour le grand nombre, effrayant. Dès lors, il ne semble plus logique. On a peur de sacrifier le catholicisme, et Ton ne veut pas sacrifier la liberté.

Il en est pourtant (et ce sont les plus conséquents), qui n'hésiteraient pas à faire le sacrifice de la liberté et feraient volontiers bénir un poignard pour le lui plonger dans le sein. Ceux-là, ce sont des revenants sortis d'une crypte souterraine de quelque vieille cathédrale, où, sans doute, ils ont dormi depuis cinq ou six siècles, le sommeil d'Endymion. Leur Christianisme, s'ils sont chrétiens, n'est pas fait pour les âges modernes. Le xixe siècle ne les reconnaît pas pour ses enfants.

Mais il est des hommes vraiment libéraux, vraiment animés du souffle contemporain, qui ont fait, eux aussi, leur rêve : c'est l'alliance de la liberté avec le Catholicisme.

Pour cela, ils ont entrepris de le moderniser. Nous ne reviendrons pas sur cette chimère K L'histoire de toutes les tentatives de ce genre a abouti et aboutira toujours à la même conclusion. Décidément, cet hymen ne peut pas se consommer, serait-il béni par un pape. On sait que Lamennais, après avoir mis à cette œuvre impossible tout son génie et toute sa bonne volonté, a dû reconnaître que c'était peine inutile ; que le Catholicisme devait vivre tel qu'il est ou mourir, car il ne voulait, ni ne pouvait se modilier '. — Où en est M. de Montalembert avec sa défense du parlementarisme au point de vue catholique ? La CivUtà caitolica {Univers y !«' mars 1853), feuille qui prend ses inspirations au bon coin, lui déclare bien et dûment qu'il i y a deux esprits, l'un catholique, l'autre parlementaire, | qui luttent et se combattent. Que le gouvernement papal n'est pas parlementaire... Que, si le pape vient à faire une loi sans le concours de personne, il faut qu'on se soumette à cette loi. Et le pape Grégoire XVI dit assez rondement à ceux qui veulent façonner le Catholicisme à la moderne : « 11 est tout à fait absurde et souverainement inju- » rieux pour TEglise, que l'on mette en avant une certaine » restauration et régénération, comme nécessaires pour » pourvoir à sa conservation et à son accroissement, comme » si elle pouvait être exposée à la défaillance, à l'obscur- » cissement, ou à d'autres inconvénients de cette nature. » Il n'y a pas à y revenir, quoiqu'un pape y soit revenu.

1 Voir le chapitre précédent sur la liberté, et ma lettre à Lacordaire, à la fin du volume.

> On connaît la réponse très-Jolie et très-naïve en vérité du cardinal Pacca à Lamennais : « Mais avec votre liberté, que devien B drait rinquisîtion? »

Mais Pie IX a dû se repentir amèrement de n'avoir pas cru à rinfaillibilité de son prédécesseur et d'avoir tenté une conciliation impossible. Il paraît que, tout récemment encore, le duc de Grammont en a fait l'expérience auprès du cardinal Antouelli. Décidément, il faut opter : ou, comme Lamennais,- sacrifier le Catholicisme; ou, comme Pie IX, la liberté.

On ne s'y résout pas facilement. — Sacrifier le Catholicisme! Mais y pensons-nous? Conseillez donc à la Hollande de porter la pioche à ses digues I Tout ne va-til pas être-emporté ? Si vous arrachez cet arbre gigantesque, qui plonge ses racines de quinze siècles au plus profond desentrailies de la France, le sol du monde moral ne va-t-ilpas être bouleversé? Et qui nous protégera désormais contre les débordements de la licence? Quel frein opposerez-vous au peuple dans les jours de révolution ? — Remarquez que nous ne demandons pas de sacrifier le Christianisme , de tuer toute autorité ; mais , au contraire, de remplacer une digue, qui fait eau de toutes parts, par une digue neuve, forte et déjà éprouvée; l'autorité factice et inacceptée de Rome, par celle du Christ et de- la conscience.Cette autorité ne protège pas mal l'Angleterre et les Etats-Unis. Au reste, si cela vous convient, réservez le Catholicisme pour y recourir aux mauvais jours. Laissez-le faire, laissez-le grandir, abandonnez-lui vos destinées. Mais sachez ce que vous faites : vous sacrifiez la liberté. 11 va se hâter de reconstruire le passé. Il va couvrir votre sol de couvents de tout ordre. Vous allez voir s'abattre par volées sur vos libertés effarées, des jésuites, des chartreux, des capucins, des dominicains, des carmes, des ignorantins. Et ils

VOUS tiendront vos enfants. Ils vous pétriront la génération naissante ; et, quand vous serez sur l'arrière plan et que vos enfants seront à l'avant-scène de l'histoire, vous aurez le Catholicisme souverain , vous n'aurez pas la liberté. Mais je nie trompe : avant cela, vous aurez une révolution, car le génie de la France est impérissable. 11 saura bien trouver son clairon et son drapeau, et tout sera à refaire. — Non, non , insistez-vous, nous • voulons bien garder le Catholicisme , mais nous aurons soin de le renfermer dans la sacristie. Nous le lierons par des lois et des règlements. Nous préviendrons ses empiétements. Nous ne lui livrerons pas nos enfants. Nous lui ferons une sage opposition. Nous encouragerons les études universitaires. Nous lui chanterons Béranger. Nous rééditerons Voltaire. Nous saurons bien lui délimiter ses frontières, mais ce serait trop grave de le congédier. Je vous dis que vous serez impuissants à le circonscrire * dans ses limites. Vous vous vantez de le lier par des règlements! Vous connaissez cette phrase de Pasquier ; a Je viens de limiter la superstition. » Il paraît qu'il n'y a pas trop bien réussi. Vous lui chanterez Béranger ^ ? Vous rééditerez Voltaire? Vous poursuivrez le catholicisme par le ridicule et le perpifflage ? Non, abandonnez un tel procédé. Ce ne serait pas honorable. On ne jette pas du ridicule sur une religion ; on y croit ou l'on n'y croit pas. Si l'on y croit, on lui sacrifie tout; si Ton n'y croit pas, on ^abandonne à elle-même , mais on la respecte , car

» Ne feriez-vous pas bien plutôt de relire, à votre propre usage, celte morale d'une fable connue :

« Laissez-leur prendre un pied chez vous » Ils CD auront bicntùt pris quatre. »

elle est sacrée pour d'autres, et elle.parle de Dieu. — D'ailleurs, en cherchant à jeter du ridicule sur le Catholicisme, en gênant ses libertés, en lui lançant vos pamphlets, en encourageant contre ses prêtres des épithètes injurieuses, vous lui ferez des martyrs, vous lui mettrez une auréole au front. Vous ferez ses affaires. Vous enhardirez rimpiété, le libertinage, la licence, vous arrêterez Tavénement de la liberté.

11 est une autre classe d'esprits qui, au fond, sont de notre avis, qui pensent bien que la liberté et le Catholicisme sont inconciliables, mais ils attendent que le Catholicisme disparaisse sous l'indifférence publique, — tandis que la liberté grandit et passionne toujours plus les cœurs. Celte erreur est peut-être la plus dangereuse.

Non, les indifférents, ceux qui disent : a Laissez faire, laissez passer ; x> ceux qui attendent tout du temps et rien d'eux-mêmes, seront châtiés de leur politique d'abstention par trop commode ; ce sont des lâches qui seront toujours vaincus. On ne combat pas la foi par l'indifférence, ni Tactivilé du fanatisme par le far niente de la paresse. La foi, quel que soit son objet, vrai ou faux, porte en elle une force que n'a point l'indifférence. Elle passionnera toujours quelques âmes énergiques, et ces âmes feront échec à des millions de dormeurs. « 11 y a plus » de force, a dit un penseur contemporain, dans un grain » de foi que dans des montagnes de doute et d'indiffé- » rence. » L'indifférence que vous opposerez au Catholicisme, ce sera sa meilleure complice. Ne le voyez vous pas? Vous prétendez être indifférents à son égard , et pourtant vous vous confessez pour qu'il vous marie, vouslui apporte t.

VOS enfants pour qu'il les baptise, vous les lui confiez pour qu'il leur enseigne une religion à laquelle vous ne croyez pas, vous entendez être enterré selon ses rites; mais c'est là tout ce qu'il veut. Vous êtes à lui plus que vous ne le pensez. Vous comptez bel et bien dans ses cadres. Vous êtes une unité de ses deux cents millions. Si tous les indifférents, les non-croyants, avaient le courage de faire une sécession, comme les plébéiens de Rome sur le mont Aventin, les catholiques .pourraient se compter, et ils seraient effrayés de leur petit nombre. Mais vous ne faites rien, vous ne ferez rien. Il n'y a aucun élément d'action, aucune force d'impulsion dans l'indifférence ; vous croyez que la foi catholique va disparaître devant vous; prenez garde : ou elle vous entraînera, ou elle vous dominera. Ce ne sont pas les indifférents qui sont dignes ni capables d'être libres. Dans un croyant, il y a Tétofie d'un martyr, hélas! et aussi d'un tyran. Dans un indifférent, il n'y a que l'étoffe d'un esclave.

Nous devons donc réserver tout un long^chapitre pour étudier le système de ceux qui pensent pouvoir sortir d'embarras, et ne sacrifier ni la liberté ni le Catholicisme, en séparant les deux sphères. Il s'agit de la question tant débattue du temporel et du spirituel. Examinons si là est la solution.

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