CHAPITRE VI
LA QUESTION DU TEMPOREL ET DU SPIRITUEL, JOGÊB PAR l'esprit moderne. — SÉPARATION DE l'bGLISE ET DE
l'État.
« Et il lui dit : J« te donnerai tous lei • royaumes du inonde et leur gloire, si te prosternant derant moi tu m'adores I »
Satan a Jésus.
Cette grande question, qui se débat palpitante sous le scalpel de l'esprit moderne, mérite d'être étudiée au point de vue chrétien et au point de vue politique à la fois. Il est certain que la séparation des deux pouvoirs , alors surtout qu'ils sont animés l'un l'autre d'un esprit hostile, semble être une espèce de solution donnée au problème qui nous tourmente. Quand on a séparé deux adversaires^ ils ne se battent plus. Il vaudrait sans doute mieux les réconcilier : en attendant, il est sage, semble-t-il, de leur dire : o Faites comme Abraham et Laban ; que Tun » de vous prenne la droite, l'autre la gauche. »
Mais malheureusement, ce même esprit qui fait que le Catholicisme est si redoutable a Tétat moderne, ne laissera pas facilement livrer l'empire à César. Il dira bien après vous, ce qui est au reste une parole du Mai-
tre : a A César, ce qui est à César ; à Dieu, ce qui est à Dieu. » Mais comme l'Eglise a seule le pouvoir d'interpréter, elle comprendra que Dieu, c'est tout ou rien, et que César lui-même doit ôtre à Dieu , c'est-à-dire à l'Église. Le haut clergé catholique est d'ailleurs coutumier du fait. 11 a depuis longtemps des habitudes de domination, qui étaient devenues pour lui une seconde nature, trèsconforme d'ailleurs à la première. Or , la réformation Pa quelque peu dépouillé. La révolution l'a dépouillé un peu plus. Mais il n'a pas livré ses titres, il a réservé ses droits, comme le duc de Toscane et consorts. Il gémit, il se plaint, il s'irrite comme un dépossédé :
Manet alla mente repostum...
C'est que, comme chacun sait, avant la révolution, les évêques étaient des seigneurs et les abbés des puissances. Les prélats siégeaient en cour. Les cardinaux régentaient les peuples, (et les rois aussi). Les papes ont été pendant des siècles les arbitres do l'Europe, disposant des royaumes, déposant les souverains, déplaçant les couronnes. Or, impossible que ces hommes, pour être mitres et tonsurés, aient cessé d'être des hommes. Il paraît que le goût du pouvoir est un des plus persistants.
Or, quand le gouvernement laïque, un beau jour, est venu dire au gouvernement ecclésiastique •: a Fixons nos limites respectives ; mon royaume, à moi, est dece monde; le vôtre n'en est pas; il est bien supérieur au mien, mais bien au-delà ; » on ne s'est jamais entendu. Il y a eu toujours dans les cœurs épiscopaux de tendres regrets pour un passé où les intérêts du ciel et les intérêts de
17â LE CHRISTIANISME
la terre se rencontraient et se confondaient d'une façon si complaisante. Et messeigneurs du clergé ont dû se sentir d'autant plus aigris d'être dépouillés de leur pouvoir politique, que le pouvoir de leurs arguments était singulièrement menacé. Alors même qu'une argumentation soit vicieuse, si l'on peut l'appuyer avec la pointe d'une épée, elle a chance d'entrer dans les esprits les plus obstinés; mais, quand] on en est réduit à la force intrinsèque de la pensée et que la preuve ne porte pas ; quand on en est réduit au seul argument d'autorité et que le prestige de cette autorité s'évanouit sous l'œil impitoyable de l'esprit moderne, on doit être bien malheureux ; et, à défaut de bonnes raisons, on doit se sentir le cœur enflé, on doit déborder en violences et exorciser cet esprit moderne comme un sacrilège spoliateur *. Mais pas de passion. Du calme. De l'élévation morale. Sursùm corda. Examinons la question.
Un jour le tentateur conduisit Jésus sur une haute montagne, d'où il lui montra tous les royaumes du monde et leur gloire, c'est-à-dire qu'il lui offrit le pouvoir temporel, à condition qu'il se prosternerait devant lui. Jésus ne céda pas à la tentation. Il est certain que le recours à la puissance matérielle pour le bénéfice de la foi est essentiellement antipathique à l'esprit chrétien. Qui est-ce qui empêchait Jésus -Christ d'y recourir? Qu'est-ce qui l'empêchait de continuer, en l'appliquant au monde entier, la théocratie de Moïse ? D'appeler à son service douze légions d'anges? De s'assujettir la Palestine? De
^ Je m'aperçois que je suis en train de faire, sans m'en douter, l'histoire psychologique de nos mandements épiscopaux actuels.
s'assujettir l'empire romain? De fonder au-dessus de tous les trônes un trône universel, à Jérusalem ou à Rome, pour lui et pour ses successeurs investis d*un pouvoir aussi irrésistible que le sien ? Qui empêchait Jésus-Christ d'être Innocent HI ? Mais il a mieux aimé être Jésus-Christ. Il arépudié scrupuleusement tout pouvoir temporel.
Plusieurs fois, quand le peuple voulait le faire roi, il s'échappa et disparut dans la retraite *. Il appréhendait si bien qu'on pût croire que son autorité n'était pas exclusivement spirituelle, quMl ne voulut pas même donner son avis à deux frères pour un partage de famille (Luc, xn, 4i). Il craignait que l'investiture du pouvoir temporel ne fût pour ses apôtres une trop forte distraction des intérêts supérieurs. Certes, il comprit merveilleusement que le cœur de l'homme est terrestre de sa nature, etquepour l'élever en haut, il faut couper tous les câbles qui le retiennent en bas : or, un des câbles les plus tenaces qui fixent le cœur de l'homme aux intérêts de la terre, ce sont les pouvoirs de la terre. De plus, à l'inverse des puissances de ce monde, le Christ ne voulant régner que sur des âmes de franche volonté, repoussait tout moyen de contrainte ; et il a craint qu'un pouvoir terrestre, livré à ses successeurs, ne devînt un jour un instrument coërcitif. Or, l'histoire sanglante des pontifes romains est là pour nous apprendre si le Christ s'était trompé dans ses divines prévisions. L'esprit chrétien, qui est un esprit de paix, de persuasion, de prière, d'humilité,? de support, de renoncement, de martyre, est exactement Tanti-
* Impossible d'échapper ici à un rapprochement singulièrement contrastant entre le Christ et ses vicaires.
thèse, là plus pure antithèse de Tesprit papal armé du glaive. Si j'étais peintre, je ferais deux tableaux : l'un représenterait Jésus, se détournant de Samarie qui ne veut pas le recevoir^ et répondant aux Boanerges, qui invoquent le feu du ciel : «Vous ne savez de quel esprit vous êtes animés ; » l'autre, montrerait Jules 1(, l'épée au poing, montant à Tassaut de Bologne.
Mais, (puisque nous sommes engagé dans le débat, nous saura-t-on mauvais gréd'y marcher?), le pouvoir temporel du pape n'est-il pas légitime au point de vue histo* rique, autant que celui de tout autre souverain? — Je n'ai pas à traiter ici la question de la légitimité des pouvoirs politiques. Il est clair que presque tous remontent à la conquête et ont une origine violente, ce qui n'est pas la justice pure. Mais il est certain aussi que le repos du monde est intéressé à ce que ces pouvoirs ne soient pas remis en question : ce serait un bouleversement è radi^ cibus. — Précisément, poursuit-on, le pouvoir temporel du pape n'est-il pas l'arche sainte qui garde les titres de toutes les autres légitimités? Si vous lui portez atteinte, ne les ébranlez- vous pas toutes du coup? — Eh ! non, si le pape est le réprésentant de quelque chose sur la terre, certainement il est le représentant du droit absolu K Or, à supposer que les pouvoirs des princes de la teiare, basés sur la conquête, soient incontestables au point de vue
* Au point d^ vue chrétien, le droit peut-il être basé sur un fait? surtout sur un fait violent? Et, à supposer la conquête légitime et acceptée quand elle a été accomplie, le droit de la conquête enchaîne- t-il quand même les volontés de toutes les générations à venir indéûniment? Les principes du droit moderne nous semblent tout autrement respectueux poi^r 1^ dignité de Thonmie et pour la dignité 4e Tautorité elle-même.
du droit européen, nous ne sommes pas sûrs du tout que la même légitimité de possession doive être pour cela accordée au vicaire de Jésus-Christ.^Si, comme cela est constant, certaines portions des États du pape ont été acquises par la violence, d'autres par des titres frauduleux, (fausses décrétâtes), en bonne conscience, en conscience de chrétien, (je ne crois pas que la casuistique se prête à distinguer le chrétien du souverain), le pape ne devrait-il pas faire restitution? Le devoir de la restitution n'est-il pas ioscritdans le catéchisme catholique ?^La plaisante idée, dira-t-on? Mais à qui voulez-vous qu'il restitue? A quel successeur de Constantin ou à quel duc bolonais ? — Mais, répondrai-je à mon tour, le véritable héritier des droits d'un peuple injustement aliénés, n'est-ce pas encore ce peuple? Au reste, il paraît que les Bolonais et autres Font compris ainsi.
Arrivée ici, la question de droit se transforme. Je ne dirai pas : un pape a-t-il le droit de posséder des États qui ne sont pas tous légitimement acquis? Je ne dirai pas même : a-t-il le droit de gouverner ses peuples malgré eux' ? Ne seraient-ils plus que quatre ou cinq cent mille, un pape a-t-il le droit de priver ces quatre ou cinq cent mille âmes de leurs droits politiques et civils ? Mais posant la queg;ion au point de vue chrétien, (n'est-il pas permis d'admettre ce point de vue quand il est question d'un pape)? —je demande : le chef de la religion de Jésus- Christ, à qui Jésus-Christ n'a pas conféré des pouvoirs temporels, a-t-il le droit de conserver ces pouvoirs contre lesquels Jésus-Christ a protesté toute sa vie par sa conduite et ses préceptes? Des pouvoirs contre lesquels les
^ Sinon pourquoi toujours l'Autriche et la France à Rome.^
peuples prolestent et se révoltent? des pouvoirs dont l'origine est (pour une portion du moins), violente, frauduleuse, inacceptable par une conscience chrétienne? Le pape a-t-il le droit, au point de vue chrétien, de rassembler des armées, pour, au besoin, jeter le fer et le feu contre ses propres sujets ? Et quand même il aurait rigoureusement ce droit, devraii-il en faire usage? Que ferait JésuS'^Christ à la place de son vicaire? En réclamant son droit, (plus que problématique), Tépée à la main et sur des cadavres, le pape n'a-t-il pas craint que Ton ne reconnût plus le disciple et le successeur de celui qui4isait : a Si quelqu'un t'ôte ton manteau, laisse lui prendre » aussi Thabit de dessous? » Quelques-uns peuvent trouver que Jésus-Christ exagère. Certes la papauté n'a pas exagéré dans le sens de Jésus^Christ.
Ce pouvoir temporel condamné par Jésus-Christ, inavouable dans ses origines, défendu par la force, quel ravage n'a-t-il pas dû apporter, dans l'esprit des peuples, au pouvoir spirituel? Comment peut-on regarder en toute naïveté de foi comme la sainteté par excellence, le représentant du ciel, l'interprète infaillible des choses éternelles, celui que l'on trouve mêlé à toutes les intrigues delà politique? « Le représentant de la religion, dit a M. Renan, n'est plus le pontife, le saint homme,»le doc- » teur ; la religion se personnifie dans les diplomates. » Celui qui n! avait pas un lieu pour reposer sa tête pouvait parler avec autorité du détachement des biens de la terre, mais comment pourra- t-il en parler avec autorité celui qui consent à répandre le sang pour les conserver? Celui qui plusieurs fois s'échappe de la foule pour éviter d'être proclamé roi, comment peut-il avoir pour successeurs
ET L'EvSPRlT MODERNE^ <'7
des hommes qui poussent des lamentations , recrutent des armées et crient que tout est perdu parce qu'on ne veut plus qu^ls soient rois ! Celui qui parlait de paix et d'amour au milieu des multitudes rassasiées, des malades guéris, des morts ressuscites, pouvait faire croire k son amour ; mais comment en serait-il ainsi de celui qui en parle au milieu ou dans le voisinage d'un champ de bataille ? Le premier coup de canon tiré par la^papauté a été tiré, non pas contre son pouvoir temporel seulement, mais contre son pouvoir spirituel lui-même.
Mais, (et c'est ici la grande raison, la plus spécieuse, que nous réservions pour la dernière), la liberté du pape est en question. 11 importe au monde catholique que le chef de l'Eglise soit libre, qu'on ne puisse pas le soupçonner de ne pas l'être, pour que non-seulement il puisse édicter librement ses oracles infaillibles, mais aussi afin que la chrétienté soit certaine que son chef a prononcé librement.
Il nous tardait d'arriver au grand argument. Oui, nous affirme-t-on, pour être souverainement libre, il faut qu'un pape soit souverain. Bien. Il faut donc au pape un trône pour être libre ? Mais, s'il vous plaît, quel trône lui faut-il? Y avez- vous réfléchi? Si sa liberté s'appuie sur sa puissance matérielle, ce n'est pas la souveraineté de quelques millions d^hommes qui peut lui suffire. « Avant }) le système européen actuel, alors que les petits Etats » comptaient encore et qu'ils pouvaient faire tête aux » plus grands, (comme laJHollande, la république de Ve- » nise, etc.), on comprend que cette souveraineté de » quelques millions d'hommes pût donner une véritable » indépendance ; mais dans notre époque de centralisa-
» tion, OÙ quatre ou cinq grands États décident à eux » seuls les questions, les États secondaires sont passés à » l'état de satellites emportés plus ou moins par Tattrac- » tion de leurs voisins. (M. Renan). » Donc, si la liberté du pape dépend de sa souveraineté temporelle, il ne convient pas que son royaume puisse être regardé comme un satellite entraîné dans tous les mouvemeuts de la politique autrichienne, par exemple. 11 faut que le pape soit souverain, mais souverain d'un royaume puissant, d'un royaume de premier ordre; ayant droit pour le moins de siéger au congrès européen. Le pape admettrait, nous le croyons fort, la logique de ces conséquences, à condition qu'on lui ferait ce grand empire. Mais cela ne suffirait pas encore. Car enfin, au congrès se trouveront en majorité les pui&<iances hérétiques. douleur ! Le pape encore, sera-t-il libre, s'il est obligé de se soumettre à une majorité hérétique? Pas possible. Il faut donc, si sa liberté spirituelle dépend de sa souveraineté temporelle, qu'il soit plus puissant que toutes les puissances hérétiques réunies. — Mais quoi ! sa politique peut se trouver eu désaccord avec celle d'un souverain, même catholique. Il peut se rencontrer un Napoléon I^^* qui l'emmène captif à Fontainebleau. Il faut qu'il soit plus fort que PEmpereur, plus fort que l'Europe réunie, car il pourrait se faire, (Pimpiété est si grande!), que l'Europe coalisée pprtât un jour atteinte à sa souveraineté. Nous vous ferons grâce de l'Amérique hérétique, mais nous vous dirons : Vous le voyez bien, ô Pontife, il vous faut le trône de Charlemagne; l'omnipotence d'innocent HI; tout ou rien. — Mais non, vous ne voulez pas tout, (par inconséquence ou plutôt par impuissance) ; vous ne pré-
tendez qu'à garder vos Étals héréditaires; cette souveraineté voiis suffit pour garantir votra liberté. Mais cette souveraineté, pour qu'elle fût autre chose qu'une chimère, il faudrait qu'elle vous fût garantie contre vos propres sujets ; car enfin vos sujets pourraient se révolter, rémeule s'emparer de la rue, et vous. Pontife souverain, vous pourriez n'être pas libre, même chez vous ! Est-ce une hypothèse? N'est-ce pas de l'histoire ?... S'il vous faut, pour garder votre souveraineté, l'épée d'un prince étranger, il nous semble, en vérité, que cette souveraineté qui s'en va pièce à pièc^, qui ne peut se tenir debout sur elle-même, qui existe contre la volonté de vos sujets, même du petit nombre qui vous reste, cette souveraineté n'est pour votre liberté qu'une garantie dérisoire. Si c'est dans cette forteresse que se réfugie votre pouvoir spirituel, en vérité il y a à craindre pour lui... Et ne voyez-vous pas que cet ironique lambeau de souveraineté que vous retenez encore, c'est ce qui fait couler vos larmes, ce qui agite vos conseils, ce qui trouble votre âme pontificale ! Ne voyez- vous pas que ce trône est votre véritable asservissement !
N'envies pas des rois l'esclavage suprême,
a dit un poëte. Cette pensée semble faite exprès pour vous. 11 semble que Dieu ait voulu, par un de ces renversements auxquels se plaît la Providence, que ce trône auquel, contre son gré, contre l'esprit de votre Maître, vous aviez aspiré sous le prétexte de vous rendre libre, fût précisément l'écueil ou vint échouer votre liberté I
Aussi bien, en vérité j'en ai honte pour le Catholicisme, comment conTprend-il la liberté dans une âme de
souverain pontife? Quoi donc! Mais le Christ, que je sache, n'eut jamais de trône pour prêcher; direz-vous qu'il ne fut pas libre ? Mais le premier Pierre, que je sache, n'eut pas de sceptre pour gouverner l'Église; direz-vous qu'il ne fut pas libre ? Mais tous les papes, enfin, jusque sous Pépin-le-Bref, furent des pontifes sans principauté temporelle, prétendrez-vous aussi qu'ils n'ont pas été libres? Regardez donc à quoi vous vous exposez : décrets, brefs, bulles, etc., formation de presque tous les dogmes, tout ce qui est émané des papes avant qu'ils aient été souverains est donc entaché de suspicion ? tout cela peut avoir été arraché par la force I il n'y a donc pas à s'y fier ? —Et puis, après tout, demain le pape peut n'avoir plus de souveraineté temporelle ; alors la catholicité ne pourra-t-elle plus avoir foi à ses décrets pontificaux? Voyez à quel danger vous exposez le pouvoir spirituel, en l'enchaînant si intimement aux destinées du pouvoir temporel'! J'aime mieux croire que les papes ont été libres avant d'être rois, et qu'ils pourront être libres encore après l'avoir été. Et quoi donc ? si la liberté morale était bannie du reste du monde, dans quel cœur devrait-elle trouver un sanctuaire? N'estce pas dans le cœur du chef de la religion ? On parle de pression, de tyrannie... Mais le Christ fut-il jamais plus
* Un honorable membre du sénat, (voir le Moniteur de 1860), a naïvement défendu le pouvoir temporel du pape par cet argument compromettant : Certainement le pape souverain pontife a besoin de la souveraineté temporelle pour le plein exercice de sa souveraineté spirituelle. A preuve le pape Libère. Si ce pape a signé une formule hérétique, cela tient à la pression de l'empereur Constance. D'où, la nécessite du pouvoir temporel. Cet argument est gros de conséquences ! • •
grand et plus libre que sous le sceptre de roseau ! La liberté n'a-t-elle pas toujours un refuge dans le martyre? Eh I précisément, c'est qu'on n*a nullement envie de retourner à Tère des martyrs, et qu'on préfère être roi. Cela est très-naturel. Mais enfin, entre la royauté et le martyre, n'y a-t-il rien ? N'y a-t-il pas place pour la liberté? Quoi donc! le chef souverain d'une religion qui compte plus de cent cinquante millions de fidèles risquerait-il jamais quelque chose, au point de vue de son indé« ' pendance personnelle? La force morale de ces millions de fidèles qui le couvre, le prestige de sa majesté sacerdotale, ne suffisent-ils pas pour lui garantir son indépendance matérielle? Je comprends très-bien que le souverain temporel, qui double le souverain spirituel, l'embarque dans toutes les vicissitudes de la politique et l'expose à tous ses orages. Je comprends que César retienne captif à Fontainebleau le prince temporel, qui contrarie sa politique ; que Sa Majesté Très-Sainte soit même livrée, en un jour d'émeute, à la merci du César le moins auguste, celui de la rue ; mais le malheur est que , dans aucun cas de ce genre , on ne puisse dédoubler le prince du pape. — Supposez, au contraire, le souverain, pontife sortant de tous les embarras des choses présentes : le voilà I C'est maintenant l'homme de l'éternité; il n'est point mêlé aux gouvernements de ce monde, ni à leurs mesquines préoccupations. Il ne s'approche désormais des rois de la terre que pour leur parler du royaume des cieux. Quel désintéressement! quelle mission I quelle grandeur ! quel prestige ! En vérité, si la majesté de la tiare arrêta le chef des Huns au seuil de Rome, quels sont les barbares du xixo siècle qui ne
48i LE CllRlSTIANISMK
respecteront pas un tel apostolat ? Et d'ailleurs le souffle de la liberté ne court-il pas toute la terre 7 La liberté de conscience, que le pape a tant combattue, n'est-«lle pas là pour le défendre? Et quel prince ira se mettre eo tête de contrarier en rien la promulgation des bulles ponti* ficales, si ces bulles sont parfaitement étrangères à toute question politique ? l^s princes de la terre laisse-* ront le Prince i^)irituel parfaitement libre de décréter à son aise toutes les Immaculées Conceptions et autres dogmes que bon lui semblera, d'autant que chacun a Id droit de les croire ou de ne pas les croire : dès lors, où peut être le conflit? Que si; par impossible, quelque prince absurde essayaitde porter lamain sur la liberté personnelle du souverain pontife, la grande voix de Topinion, plus irrésistible que celle d*Ambroise , arrêterait au seuil du temple le profanateur et paralyserait cette main sacrilège. Ces inextricables difficultés que nous a faites et que nous fait encore la confusion des deux pouvoirs n'auraient jamais troublé Thistoire, si le christianisme se fût ressouvenu de ses origines et de sa fin. Le pouvoir spirituel se serait gardé beaucoup plus pur, s'il s'était gardé tout seul. Ce spectacle s*est vu dans les Églises primitives, et on peut le retrouver dans la plupart des Églises de la réformation, bien plus conformes encore ici au génie des institutions modernes. Là, pas de pouvoir souverain au service du pasteur, ou de l'évoque, ou du synode, et cependant quelle est la liberté qui est gênée? a La confes* « sion d'Augsbourg, dit M. Renan, n'a pas besoin, pour se H maintenir, d'un représentant souverain : elle se défend ;: par la foi commune de ses adhérents. » Ainsi de toute confession dans les Églises confessionnelles ; liberté en-
core plus absolue dans les Églises sans confession écrite. Quoi I le plus humble pasteur de France, d'Angleterre ou d'Amérique, serait libre dans sa cure, et le pape aurait besoin de tout un appareil martial? «Les personnes reli- « gieuses, continue M. Renan, finiront par voir un acte de a peu de foi dans cette perpétuelle défiance de la vertu a des secours divins... Au lieu de fonder l'indépen-* « dance de la foi sur des murailles de pierre, que les catholiques songent à conquérir la liberté pour tous (( et à réduire les droits de l'État sur les choses de « l'esprit. »
Voici nos conclusions, et nous croyons qu'encore ici l'idée du siècle et l'idée purement chrétienne sont d'accord :
!• // n'c«r pas digne de la religion d*étre subordonnée à VÉtai. L'Église, comme le chrétien, doit pleine soumis- »on à l'État dans tout ce qui n'est pas de foi : mais il est indigne d'elle d'être régentée par J'Élat. Que Constantin préside Nicée et fasse voter une confession de foi ortho* doxe par trois cents évoques réunis, ou que Constance II fasse décréter l'arianisme par un autre concile, — en principe, la chose est la même, et, dans les deux cas, l'Église est sous le régime de la césaropapie. Que le czar de Russie juge et tranche les questions dogmatiques en sa qualité de chef de l'Église orthodoxe (si tant est qu'il ait ce pouvoir), cela est humiliant pour l'Église grecque. Que M. Portails, après avoir légiféré les cultes, vienne nous dire avec un soiu-ire de satisfaction : « Nous avons fait ce « que nous avons pu pour limiter la superstition ; » cela offense la dignité des cultes ainsi traités par un ministre nou croyant* Que Philippe le Bel soufflette Boniface Ylll,
le rouge en monte au front de tout honnête homme. Une telle situation faite au pouvoir spirituel est fausse, compromettante, meurtrière. Quand l'Église se met aux écoutes ['pour entendre le mot de TÉtat qui lui dicte ses décisions ; lorsque le cardinal de Lorraine attend le courrier de Paris pour recevoir l'idée de la cour et la faire prévaloir au concile de Trente, — nous disons qu'il y a dans cet état de choses une servilité déshonorante pour une Église, qui ne doit recevoir ses inspirations et soa mot d'ordre que de l'Esprit de Jésus-Christ.
2*> Mais si l'Église ne doit pas être dépendante de l'État, VÉtat ne doit non plus être dépendant de V Église. Je n'aime pas du tout PhiHppe le Bel souffletant Boniface VIII, mais je supporte encore moins Grégoire VII posant sa sandale sur le front de Henri II. Je crois que le plus mauvais gouvernement est le gouvernement des prêtres, lisent montré ce qu'ils savent faire dans cet ordre de choses. Ils ont le goût, ils n'ont pas le sens du gouvernement. Les meilleurs catholiques ne voudraient pas être gouvernés par des prêtres. Lesprêtres I ilsnousferaientde l'Eu- Vope une espèce de Paraguay monstre ; ils enverraient l'Europe au couvent. Ils feraient, des rois et des empereurs, les premiers sacristains de leurs États. Ils feraient, des protestants et des libres penseurs..., par exemple, je ne sais pas ce qu'ils en feraient, carie nombre en est grand et il faudrait un Ghetto trop colossal pour les y reléguer tous, ou un bûcher trop monstrueux pour consumer un tel holocauste. Eq tout cas, ils feraient monter sur le bûcher toutes lès Hbertés modernes. Ces hommes du moyen âge retourneraient ea plein moyen âge, et n'auraient rien de plus pressé que d'instituer une grande fête des Expiations, à la mémoire
abhorrée de la révolution de 89. Or le xix* siècle ne Tentend pas ainsi : il entend ne pas céder sa place dans Tordre des siècles; il veut continuer le xviii% je veux dire 89. Il veut un gouvernement laïque. C'est lui qui a sécularisé les pouvoirs.* Il est Tennemi déclaré de la théocratie. L'État doit avoir son autonomie. Il a la mission, tout aussi divine que celle de l'Église, de défendre les libertés qu'il a conquises, et même cette terrible liberté de conscience- tant maudite par la papauté. C'est à lui de protéger les Galilées, d'empêcher la proscription des Papins, de favoriser tous les développements, de maintenir tous les droits, d'entretenir un esprit de respect et de fraternité entre tous les peuples, même hérétiques ; de ne pas entreprendre, mais au contraire d'empêcher toute croisade contre les penseurs indépendants. Si l'Église se sent une mission d'extermination, l'État a une mission de protection. Il a mieux à faire, en vérité, qu'à occuper, pour la plus grande gloire de Dieu, cent cinquante millions d'hommes à massacrer des centaines de millions d'autres hommes, qui n'ont pas moins que les premiers le droit de respirer l'air libre de vie, que le bon Dieu fait souffler pour tous. — Nous voulons donc que l'État, dans l'intérêt de sa propre dignité, de la paix universelle^et du progrès de l'humanité, soit libre, absolument libre. Que la religion, si vous le voulez, exerce sur lui ses divines influences, qu'elle s'asseye au conseil des rois; mais que ce ne soit jamais pour y faire ses affaires. Si elle y va pour prêcher la domination de l'Église; si elle ose dire à l'empereur a que les royaumes chrétiens forment une a magnifique escadre, que chaque souverain est capitaine « de vaisseau, et que tous doivent recevoir le mot d'ordre
a de Tamiral qui est le pape^..o Alors la religion devient une spéculation. ]£lle déraille , elle s'égare, elle s'abaissa çle tout ce dont elle a voulu s'élever. Là où elle aspire à devenir puissance politique, elle se compromet comme puissance religieuse, en attendant de perdre toute in-« fluence politique, a Or le catholicisme, par son union si étroite avec l'État, a été entraîné à devenir une religion a essentiellement politique. Ce n'est pas un préjugé suer perficiel qui a mis en opposition, dans certains pays, « les mots de a catholiques et de patriotes. » Lorsque leg idées saintes et irrésistibles de progrès, de liberté, ran** contreront partout devant elles la résistance cachée der^ rière la soutane d'un prêtre, comment voulez-vous que quelque discrédit et quelque irritation ne rejaillissent pas sur la religion, que cette soutane représente? « Quand <( les peuples, dit Lamennais, trouvent l'autel entre eux et et leurs meilleures aspirations, ils emportent l'autel. )» Si la religion comprenait bien sa mission et ses vrais in* térôts, elle verrait qu'il lui importe pour le moins autant de ne pas chercher à dominer l'État que de ne pas être dominée par lui.
Cette seconde alternative, l'État dominé par l'Église, est, en fin de compte, compromettante pour l'Église ellemême, qui meurt d'une pareille victoire. Elle est une source de commotions dans l'État. Elle est impossible aujourd'hui. Quelle est donc la meilleure position pour l'État et pour l'Eglise?
do C'est V indépendance réciproque des deux pouvoirs. Qu'est-ce que cela veut dire, sinon que le pouvoir tem-
• Le père Ventura préchant aux Tuileries.
porel soit le pouvoir temporel, et que le pouvoir spirituel soit le pouvoir spirituel? C'est là l'état normal, c'est là l'esprit du christianisme ; la confusion des deux pouvoirs est la pensée païenne. J'ai lu dans un ouvrage récent * cette remarque, que toutes les religions païennes et la religion mahométane se sont hâtées de s'unir à l'Etat, de s'emparer de l'Etat, a 11 semblait, à vues humaines, que le procédé le plus expédient pour le Christ, c'était de chercher à se rendre maître de la tête du grand corps romain, plutôt que de renoncer à tout pouvoir politique, et d'attaquer des millions d'hommes, individu par individu, par la parole. C'est pourtant ce que le christianisme a fait, et pas une autre religion ; et le christianisme a vaincu. » — Oui, c'est bien cela. Parler à l'oreille du pouvoir, le séduire, lui offrir sa main; puis dérober à l'Etat son épée pour lui imposer ses dogmes et sa domination, voilà bien l'idée humaine, ridée païenne, l'idée romaine. Agir religieusement sur les individus, sur les consciences, sans pression^ sans faire jouer les ressorts de la terreur ni de la faveur, voilà ridée chrétienne : la première, c'est l'association avec l'Etat; la seconde, l'indépendance réciproque. Je crois fermement que c'est dans cette dernière position que se trouve la véritable dignité de l'Eglise et la véritable dignité de l'Etat. Avouons-le, il y a peu de dignité pour l'Eglise à être patronnée, étayée par l'Etat, et à ne pouvoir se tenir debout si un bras de chair ne la soutient. II y a peu de dignité pour l'Etat à donner un biais à sa politique, à sacrifier peut-être ses convictions et les libertés publi-
* Le Libéralûme, ouvrage sérieux et sincère, par M. Serment,
ques pour ne pas s'aliéner l'Eglise et les suffrages dont elle dispose. Le système concorcj^taire est un contrat par lequel chaque partie prend tout ce qu'elle peut de la liberté de l'autre; or, les positions les plus faussés peuvent en résulter. Un ministre catholique juge et destitue nn pasteur protestant. Un ministre voltairien peut être appelé à choisir des évoques. Le pape peut refuser de confirmer un évoque choisi par un souverain, et un chef d'Etat résister au choix fait par un pape. Tel prêtre peut recevoir du gouvernement Tordre de chanter un Te Deum pour fêter publiquement une victoire qu'il déplore en secreL Ce rôle, qui vous force à vous réjouir oflBciellement quand on a le deuil dans l'âme, est tout au plus admissible chez un bouffon de cour, mais ne convient nullement à la dignité sacerdotale. Cependant le prêtre est payé par TEtat. Il est fonctionnaire de l'Etat. Il n'a pas le droit de désobéir à l'Etat, et il n'a pas non plus le droit de désobéir à sa conscience ecclésiastique ; de là, un conflit moral qui ne peut avoir de solution que par une infidélité. On connaît les déplorables luttes qui s*élevèrent entre le gouvernement républicain et les prêtres catholiques non assermentés. Or, impossible de se tirer de toutes les situations fausses, qui sortent abondamment d'un principe faux, autrement que par la séparation ^ et le respect absolu des libertés réciproques.
Mais un danger plus général et plus grave encore, qui
* Malgré ces grades observations^ je comprends, je supporte, J'accepte l'alliance de VËgUse et de l'État, mais c'est par accotnmodation. Je crois môme qu'à certains égards et pratiquement, à cause de l'infirmité de la foi générale, elle est un appui utile, mais transitoire. Il est clair, pour moi, que l'état normal et idéal de l'Église, c'est l'indépendance; que nous devons y tendre. Les esprits
équivaut à une tentation continuelle pour la conscience, c'est la position presque tyrannique que prend sur Topinion une Eglise d'Etat, et même une Eglise établie quelconque. Je ne parle pas des persécutions proprement dites qu'elle est toujours portée à susciter : je parle de cette persécution invisible, subtile, perfide qu'elle exerce sur les âmes. Sous Louis XIV, par exemple, on regardait comme ridicule d'être protestant, et je suis bien sûr que plusieurs hommes intelligents (car je ne parle point ici des masses) en sont encore là. Je le crois bien, qu'il était ridicule d'être protestant sous Louis XIV; mais absolument comme d'être chrétien sous Néron ! Sous le grand roi, les titres, les faveurs, le budget, les emplois, tout était pour les catholiques : aussi on était catholique. Or, quand il y a tant d'avantages matériels à l'union avec l'Etat ; qu'il est si doux de s'endormir sur un budget et de se réveiller aux sourires de l'opinion ; qu'il y a tout à gagner à faire comme tout le monde, tout à perdre à faire
autrement que se passet-il? La foi officielle dispense
de la foi personnelle. On croit ou l'on ne croit pas; on est impie, débauché, athée, — n'importe, « on plie, on ne rompt pas. » On se laisse faire, on va à la messe, on fait baptiser ses enfants, on parade aux processions ; de là, le manque de sincérité passé à l'état de mode\ On se regarde même sans rire, tellement c'est une affaire conve-
ardents peuvent vouloir abattre la charpente avant d'avoir bâti le pont; les esprits praUques veulent auparavant s'assurer si l'arche est bâtie. J'ajoute qu'entre la question de la séparation et celle de la dissidence» U y a un abîme. Si je suis théoriquement séparationiste, je ne suis nullement séparatiste,
* La mode religieuse tue la conscience religieuse, cela est certain.
nue. C'est là une grande et sol^nnç)le''hypocrisie orga^ nisée, systématique, ruineuse pour la conscience, désas-: treuse pour le christianisme, injurieuse pour Je Dieu dei vérité,— mais dont l'Eglise profite, en attendant les reprÔT Bailles de la conscience : 1517 ou 89, •«-'et quelle autre date encore I Qui le sait ?
Sans doute, des protestations individuelles d^/mV^ nosk par le silence ni par la plume, mais par une séparatioi) effective d'avec une Eglise à .laquelle on ne croit pas, auraient la plus haute portée. Cette manifestation loyale, quoique isolée, si elle était courageusement faite par quelques hommes éminents, pourrait avoir le plus graQ4 retentissement et être d'un heureux exemple. De là pourrait dater une des plus grandes réformes, la réforme da l'opinion \ Mais ce qui rendrait ces séparations indivi-^ duelles faciles, ce qui ferait voir en réalité ce que valent les croyances officielles, ce qui permettrait entre la vérité et Terreur un combat à armes égales, ce qui inaugurerait l'avènement de la vérité et de la sincérité en matière de religion, — ce serait la séparation des deux pouvoirs.
J'aurais ici une grande plaie sociale à signaler. J'en réserve le développement pour plus tard *. Je dis seulement en passant que, par suite de l'union des deux pou-
* Je comprends que, même on acceptant le principe 4e la séparation, on reste, par horreur du schisme^ individuellement uni à une Église à laquelle on croit; mais qu'on reste uni de fait à une Église Il laquelle on ne croit pas, est-cs confevable? J'ai souligné ce mol de fait, parce que c'est aux faits qu'on sefle beaucoup plus qu'auii paroles. Un écrivain a beau écrire Cîmtre l'Église, i$\ de fait il demeure attaché à l'ÉgUse, l'Église et le monde diront : Il est cath(»lique. Si Luther était resté attaché au catholicisme, il aurait eu be^iu écrire, il n'aurait pas fait la réformaUon .
^ Voir Tavant-dernier chapitre, 5°.
yoirs, l'état religieux d'un pays est stéréotypé. Je suppose le cas le meilleur» celui ou l'Etat a fait alliance avec deux ou trois cultes. Voici ce qui arrive infailliblement. On naît catluolique, on meurt catholique ; on naît protestant, on meurt protestant ; on naît isrçiélite, on meurt israélite. Sans doute, il y a bien liberté théorique, et, je le veux, sincère protection de la part du gouvernement. Cependant, dans le cas où le prosélytisme prendrait des proportions considérables, surtout si c'était au détriment de la majorité, la majorité crierait; Tordre serait, comme pn dit, troublé ; et le gouvernement, au nom de la paix publique, croirait devoir intervenir. Je suis convaincu « que ce n*est que quand il n*y aura plus de culte établi, a que tombera le funeste préjugé qu'il est honteux de « changer de religion. On comprendra alors qu'il ne s'agit « pas d'en changer, mais d'en choisir une, » (M. Bastie.) Oui, j'impute à l'union de l'Église et de l'Etat, ou mieux , au pçitronage de l'Eglise par l'Etat, la génération monstrueuse de cette opinion publique qui proclame encore dans nos rues qu'il faut mourir dans la religion où Ton est né. Je lui impute bien plus encore. J'impute à TEglise de s'être servie de sa coupable alliance pour armer contre des frères le bras de son profane complice. Il serait temps de sortir d'une fiction jadis sanglante, main-p tenant encore délétère, et d'en venir au régime des Etats-Unis. — Là, liberté absolue; là, notre mauvaise opinion publique européenne est refaite. L'Etat ne se mêle que de protéger les libertés individuelles. On ne naît pas catholique, protestant ou juif. Que si les influences respectables de famille et d'éducation y ont encore leur part léçitime, la conscience y garde au moins
son inviolable autonomie, sa souveraine spontanéité. Chacun se rattache, selon ses convictions, à la forme religieuse qui correspond le mieux à son individualité, ou bien reste étranger à tout culte, si aucun besoin religieux ne s'est réveillé en lui; dans ce dernier cas, il est franchement incrédule, et il le sait ; aucune fiction ne peut lui faire croire qu'il est chrétien. Il y a là une grande et pratique liberté, un grand et noble triomphe de la droiture de la conscience, un champ sans limites ni clôtures ouvert à tous les prosélytismes ; tous sont admis, tous respectés. On comprend qu'un catholique cherche à faire entrer dans le giron de l'Eglise des âmes qu'il croit perdues hors.de là. On comprend qu'un protestant, qui voit l'idolâtrie , le matérialisme et l'antilibéralisme dans le papisme, cherche à gagner les âmes au pur Evangile. De là, forte activité personnelle, préoccupation personnelle pour chacun de son salut, foi individuelle, vie religieuse plus sincère et plus intime que parmi nous *.
Ce n'est pas le catholicisme qui se séparera de l'État, avec lequel il a trop bien serré son alliance. Il sent trop qu'il ne peut appuyer les infirmités de sa vieillesse que sur cette béquille dorée. Il ne se fie pas (il l'a bien assez montré) aux ailes de sa propre spiritualité pour le porter. Mais on peut dire (quoique le protestantisme ait suivi longtemps les errements du catholicisme, et que Calvin
* Quand nous écriyions ces lignes, la guerre civile ne s'était pas encore allumée dans ces États, auxquels la Providence fait expier sans doute un crime de lèse-humanité. Espérons qu'ils en sortiront purifiés , et que la patrie de la lU>erté ne pourra plus être celle de l'esclavage. Quels inexplicables contrastes se rencontrent cheï les euples, comme, hélas ! dans le même individu !
ait été un Grégoire VII au petit pied), on peut dire que Tesprit protestant tend à la disjonction des deux sphères. C'est lui qui a donné le signal, et l'esprit moderne a pris parti avec lui pour la séparation du spirituel et du temporel chez le pape, ce qui veut dire de la séparation de l'Église et de l'État*. Cette idée a conquis de nobles esprits catholiques et protestants : MM. Lamennais, Lamartine, Laboulaye, etc.; Vinet, Chalmers, Samuel Vincent, etc. Cette circonstance n'est pas à dédaigner. Cette idée protestante semble devenir européenne, et la réalisation de ce principe sera peut-être la grande mission du siècle.
Toutefois, on le sent bien, ce n'est qu'une sage précaution, qu'un palliatif insuffisant que la séparation de deux puissances rivales. On aura beau séparer la religion de
* Ce serait ici le lieu d'examiner ce paradoxe séduisant de M. Odilon Barrot, adopté et comme patronné récemment par un grand esprit : « 11 faut que les deux pouvoirs soient unis à Rome pour être séparés partout. » Quant à nous, nous pensons fermement que si les deux pouvoirs ont le droit d'être unis à Rome, il n'est aucune raison qui leur enlève ce droit partout ailleurs. Le droit est droit sons toutes les latitudes. Et si, vice versa, le droit de cette confusion n'existe nulle part ailleurs, nous ne voyons aucune raison qui lui permette d'exister même à Rome. C'est bien plutôt le contraire qui nous semble vrai. Il y a solidarité entre Rome et le monde catholique, entre la tête et le corps ; telle sera Rome, telle sera la catholicité : si les deux pouvoirs sont séparés à Rome^ ils arriveront à se séparer partout^ et réciproquement. Nous ne croyons pas que la liberté de. l'Église soit ici en question; elle n'est pas enchaînée à une motte de terre, et à une motte qui tremble.
Si ces deux pouvoirs n'avaient pas été réunis, si le trône et l'autel n'avaient pas été rendus solidaires l'un de Vautre, M. Odilon Barrot, préfet de police à Paris, après 1830, n'aurait pas eu la douleur de voir, sous son administration, l'archevêché de Paris saccadé. Si la croix de Jésus-Christ n'avait pas été ornée, dirai-je, ou dénaturée par radjonptlop de fleura de lis, on n'aurait pas renversé la croix^
l'État, la reléguer dans la sacristie, la murer dans ses oratoires, elle s'échappera et pénétrera dans la cité. Car comment prétendriez-vous murer une idée et consigner un esprit? £n lui laissant sa liberté (contre laquelle vous n'avez aucun droit), ne lui ouvrez-vous pas toutes les portes ? Au reste , que lui importe que vqus la reléguiez dans sa cellule ? — On raconte qu'auprès de rEscurial, dans le chœur de l'église, au pied du maître-autel, dans un caveau où la lumière du jour arrivait à peine, mêlée à la lumière des cierges, habitait là, dans une cellule, dans un sépulcre... qui donc? Philippe II, Cependant, du fond de son humide souterrain, il régnait, et l'on sait comment. De même le catholicisme, tant qu'il gardera la foi des peuples non éclairés , tant qu'il restera maître de l'homme aux époques solennelles de sa vie, à sa naissance, à son mariage , à sa mort. C'est dans le cœur de l'homme qu'il faudrait l'attaquer ; c'est par l'esprit qu'il faudrait conjurer l'esprit. C^est par une religion en harmonie avec les besoins de l'époque qu'il faudrait remplacer une religion qui est perpétuellement en conflit avec ces besoins. En d'autres termes, c'est une fort bonne chose, comme pis aller, que de séparer la constitution religieuse et la constitution civile. Puisqu'elles sont toujours occupées à se battre, séparez-les donc ; mais cela ne les empêchera pas de comploter l'une contre l'autre. Il vaudrait bien mieux sans doute trouver une institution religieuse telle, qu'elle fût non plus en désaccord, mais en harmonie avec les institutions politiques des peuples modernes.
Nous reviendrons plus tard sur ce grand sujet. — Auparavant, nous avons à nous occuper d'une autre solu-^
* ET L'gSPRlT MODERNE. 49;}
tion : ft II serait bien plus simple de se passer de religion, « puisque ce sont toujours les religions qui entravent l$i (( marche des États, et que les peuples modernes sont f( assez mûrs pç.ur que la philosophie puis^ leur suffire?»!