CHAPITRE VII
NE SERAIT-IL PAS PLUS CONFOBME AU GÉNIE DES PEUPLES MODERNES DE REMPI^ACER LA RELIGION PAR LA PHILQ- SOPHIE?
— > Le christianisme a fait sou temps!
Parole recueiltie dans la rue.
Si Tunion des deux pouvoirs est une cause incessante de perturbation pour l'État et une entrave mise à sa marche libérale ; si leur séparation n'est que là séparation de deux ennemis qui changent de place, mais non de cœur, et conspirent pour se nuire ; si cette séparation ne peut pas être effective, tant que le prêtre du fond de son confessionnal pourra gouverner le monde,— n'est-il pas plus expédient, plus conforme au génie des peuples modernes, de remplacer l'Église par la philosophie ?
C'est là la conclusion que beaucoup avouent et qu'un beaucoup plus grand nombre n'osent pas avouer» Abordons franchement cette grave question.
Que le christianisme ait porté dans ses flancs le germe
de notre civilisation, germe péniblement fécondé et laborieusement enfanté après un travail de quinze ou dix-huit siècles, on Tadmettra. Que les hommes du moyen âge. aient fait le christianisme à leur grossière image ; qu'ils aient mis Tépée à la place de Tesprit et l'esclavage à la place de la liberté, on l'admettra. Que la révolution de 1517 ait restitué au christianisme sa vraie nature; qu'elle en ait saisi Tesprit individualiste, progressif, libéral, on l'admettra. Mais enfin, objectera-t-on, la réforme n'a été qu'une ébauche. Elle a été timide à la tâche. Elle a transformé l'Eglise ; elle aurait dû la supprimer. Elle nous a laissé encore les embarras ecclésiastiques dans lesquels nous nous débattons. Notre date n'est pas sans doute 1198, mais ce n'est pas même 1517, — c'est 89. Quant à nous, hommes modernes , nous sommes philosophes , et cela nous suffit.
Voilà un langage bien hardi et bien fier. Et quoique je me plaise à relever les sympathies, secrètes plutôt que conscientes, qui lient le xixe siècle au christianisme, comme un enfant perdu à sa mère qu'il ignore, je sais aussi que ce siècle est superbe, et qu'il a foi bien plus à son génie qu'à la mission régénératrice du Christ '. Et que me sert d'avoir réussi peut-être à faire rendre justice, souscertains rapports, à l'esprit vrai du christianisme? Que me sert d'avoir obtenu pour lui quelques hommages de plus, quelques vaines admirations de plus? Avais-je le
* Je n'ignore pas qu'après ce livre sur les affinités de l'esprit chrétien et de l'esprit moderne, on pourrait écrire un autre volume qui serait la contre-partie de celui-ci sur les points d'opposition entre ces deux esprits. Ces deux ouvrages pourraient être également écrits à la gloire du christianisme, et le second n'enlèverait pas un ^ota à la vérité du premier.
dessein d'obtenir pour lui des honneurs mortuaires ou de faire Toraison funèbre d'un trépassé? Non certes ! J'avais tenté [quid non speramus amantes?) d'opérer la réconciliation de mon siècle avec ce glorieux et immortel méconnu, que Thorame s'obstine toujours à repousser, soit qu'il le charge d'épines, soit quMl le charge d'honneurs ! — Mais revenons.
Il serait bien plus expédient, n'est-ce pas, de supprimer la religion chrétienne et toutes les religions de l'esprit des peuples, et de les suppléer par la philosophie? Les peuples ainsi seraient débarrassés de tous les clergés et de toutes les superstitions. Ce sont les religions qui dressent entre les hommes les plus infranchissables barrières. Ce sont les clergés qui sont les obstacles les plus opiniâtres au progrès et à la liberté. Remplacer les religions par la philosophie, qui est la loi même de l'esprit humain, ce serait l'avènement de la liberté absolue et de l'universelle fraternité.
Savez-vous que ce n'est pas petite affaire que d'arracher des entrailles de l'humanité, non pas seulement les superstitions, mais le sentiment religieux, qui seul distingue l'homme de l'animal? Savez-vous que cette entreprise, plus que titanesque^ devrait au moins être ajournée jusqu'à la solution de cette question : a Ne « pourrait-il pas y avoir une religion vraie ?» Et êtesvous bien sûrs qu'après avoir fait table rase de toutes les croyances de l'humanité, il ne restera pas la question de savoir si la philosophie, que vous invoquez, sera plus compétente que les religions détruites, pour fonder les États, les afl'ermir et les affranchir? Savezvous que votre croisade d'un nouveau genre pourrait
198 LE CHRISTIANIS^fE
bien n'aboutir, elle aussi, qu'à la conquête d'un tombeau, — celui de l'humanité ?
Mais abordons directement la question. Vous voulezmetire la philosophie à la place de la religion. Vous nous direz d'abord quelle philosophie? Est-ce la philosophie de Voltaire ? ou celle de Rousseau ? ou celle de Gondillac? ou celle de Laromiguière? ou celle de M. Cousin? ou celle de Lamennais? ou celle de M. Jules Simon? ou celle de M.Vacherot? ou celle de Hegel? ou peut-être la philosophie émiettée, inconsistante, incohérente, contradictoire, qu'on trouve à l'état latent dans Balzac, Paul de Kock, G. Sand, ou Eug. Sue? — Vous comprenez bien que nous n'avons pas à faire la révision ni le procès de tous ces systèmes si divers de philosophie ou de morale sociale et antisociale, luxuriante végétation que la presse parisienne fait épanouir tous les jours en volumes ou en feuilletons. Nous simplifierons notre tâche. Nous montrerons que toute philosophie est incurablement incompétente pour remplacer la religion, et par conséquent pour répondre aux besoins de l'individu — comme aussi pour fonder ou conserver les Etats.
Qu'on ne se figure pas que nous soyons animé d'un mauvais vouloir contre l'esprit philosophique. Personne ne l'honore plus que nous. Contester les droits, les certitudes de la philosophie, ce serait folie, absurdité, scepticisme, désespoir. Seulement, nous prétendons que la philosophie ne peut remplacer la religion, ni dans le cœur de l'homme, ni dans l'Etat. En disant cela, nous ne lui faisons nullement injure, pas plus que nous ne ferions injure à un homme en soutenant qu'il ne peut pas voler en l'air, ou à Herschell, en lui disant qu'il ne peut
voir les étoiles de 20e grandeur sans l'aide du télescope.
Nous disons que la philosophie est insuffisante pour rem^ placer la religion : A. quant à l'individu ; B. quant à l'Etat.
A. Quant^ à l'individu* i^ La philosophie est insuffisante pour apaiser la conscience. — Ce qui est au fond de rhomme, c'est la conscience, et ce qui est au fond de la conscience, c'est le sentiment du mal moral. Tant que ce gentiment subsistera dans le cœur de l'homme, on aura des religions, car à ce sentiment redoutable correspond un besoin inaliénable de réparation. Or la philosophie peut bien des choses, mais elle est radicalement impuissante, soit à donner une appréciation exacte de la culpabilité de Tagent, soit à trouver un moyen de réparation, soit même à nous faire savoir si la réparation est possible. La phi* losopbie e^t éternellement condamnée au silence sur l'attitude que Dieu prendra vis-à-vis du violateur de sa loi, ainsi que sur les relations qui pourront désormais exister eotre l'i^tre saint par excellence et la créature qui a perdu ^ sainteté. L^ philosophie nous dit que Dieu est in6nipent bon, elle nous dit qu'il est infiniment saint. Sa bonté infinie pardonnera-t-elle tout, peccadilles et crimes? S^ sainteté supportera-t-elle quoi que ce soit, cripies et peccadilles? Tout l'eifort de la raison humaine pourra-t-il préjuger la résolution que prendra l'Être infini vis-à-vis de la créature finie qui Ta offensé? Dans quel système de législation appartient-il à un coupable de prononcer sur la gravité de sa culpabilité ? Quand ç$t-ce que le criminel a été admis à être son propre juge ? Et surtout comment supposer qu'une créature, dont le sens moral s'est émoussé par l'habitude du péché, soit qualifiée pour juger de la gravité du péché ? Quoi qu'il en
soit (qu'on le remarque), l'Être offensé est un agent libre. Par conséquent, nous ne pouvons pas plus préjuger sa détermination vis-à-vis du pécheur, que nous ne pouvons préjuger de la part de qui que ce soit une détermination quelconque avant qu'elle ait été prise. Exemple : — Un de ses sujets a outragé l'empereur : qu'est-ce que l'empereur va décider à son égard? Lui pardonnera-t-il? Le punira-t-il? S'il lui pardonne, à quelles conditions? S'il le punit, quelle sera la gravité de la peine? Qui est-ce qui peut le décider à l'avance et à la place du souverain? Et quelle école philosophique pourrait nous apprendre à priori quelle serait la nature de cette détermination? — Ce raisonnement conclut à /brrfort, appliqué à Dieu. Car si l'on peut, par la connaissance de la nature du délit, des lois de l'Etat, du caractère de l'offensé, conjecturer la punition ou la grâce du coupable ; toutes ces données manquant et l'infini se trouvant jeté entre l'homme et Dieu, — que peut-on augurer? et surtout affirmer? — Déplorable et irrémédiable impuissance de la philosophie I Analyser les facultés de l'homme, scruter l'origine mystérieuse des idées, faire la législation du raisonnement, déjouer par une étude psychologique profonde les théories matérialistes, etc. etc., certes, cela est trèsbeau, et les penseurs qui ont opéré ces prodiges, ont bien mérité de l'esprit humain. lisent vu et nous ont fait admirer quelques facettes de ce diamant qu''on appelle la vérité. Cependant, après tout, ce qui m'importe à moi, ce n'est pas tant de me rendre un compte exact du mécanisme admirable de l'esprit humain, du phénomène de l'origine des idées ou de tel autre problème d'un intérêt purement intellectuel ; mais, ô philosophe, ce qui m'im-
porte, le voici. Je me sens moralement malheureux ; je vois, je veux le bien, —je fais le mal, La serre inexorable du vautour de Prométhée.mepèse sur la poitrine. Je sens comme une épée de feu dans ma conscience : ô philosophe ! je me jette à vos genoux, prenez pitié, assez de logique et de métaphysique! dites, hâtez-vous, quel sera mon avenir ? Dois-je attendre de Dieu le pardon? dois- je attendre le supplice ? Quel moyen de réparer les brèches de ma nature morale ? Quel moyen de m*affranchir de moi-même et de cet enfer que je porte partout avec moi? Dites, dites, que fera Dieu? que fera-t-il de moi? hâtezvous? je suis pressé. Et surtout, sachez-le bien, il ne vous faut pas balbutier, j'ai besoin d'une certitude I
Voilà le cri d'angoisse de l'humanité S tout au moins dans ces jours de sérieux et de résipiscence que la vie ne manque jamais de lui apporter. Or, répondre par des hésitations et des hypothèses aux cris désolés de Prométhée que le vautour déchire, c'est faire aveu d'impuissance et proclamer, par son silence même, la nécessité d'une voix qui, plus sûre et plus autorisée, vienne combler l'immense lacune. Cette voix , c'est la religion. Il faut avouer que la philosophie aurait mauvaise grâce à prétendre la suppléer. *
2** La philosophie est encore insuffisante, en ce qu'elle a pour domaine l'idée pure, qu'elle vit d'abstractions, et
* Je crains bien que cette noble angoisse de la conscience qui a besoin de pardon, bien des philosophes ne l'aient pas éprouvée. Quant à ceux-là, notre émotion doit leur paraître ridicule. Mais quoi qu'il en soit d'eux, il n'en est pas moins vrai que ce besoin, c'est le besoin de l'humanité, et c'est pour y répondre qu'elle a inventé et qu'elle inventerait encore des religiODS, si Dieu n'avait répondu lui-même.
que cette nourriture est, au fond, peu substantielle pour Tâme humaine. Son Dieu, et je parle ici du Dieu du philosophe le plus spiritualiste, de M. J. Simon par exemple, son Dieu est une idée plutôt qu'une personne. C'est le $ubitratum nécessaire qui supporte les lois générales du monde, c'est un être de raison, comme on dit; une né^ cessité logique., à laquelle nul esprit ne peut se soustraire. C'est le Dieu dont Voltaire a dit que, s'il n'existait pas, il faudrait l'inventer. Mais ce Dieu est vague, vide, insaisissable, muet. Ce n'est pas un père que je trouve en lui, c'est à peine l'ombre d'un père. Il me semble voirie pius jEneas de Virgile s'efforçant d'embrasser le vieil Anchise : l'ombre chérie échappe à son filial embrassetnent:
Ter coDatus ibi collo dare bracchia circum Ter frustra eomprensa manua elTagit imago.
Oui, le Dieu de la philosophie n'est que Tombre, ou mieux, comme l'a bien dit un illustre contemporain, la statue de Dieu. La religion seule a le privilège de faire connaître à l'homme le Dieu vivant. Par conséquent, le Dieu abstrait de la philosophie, de quelque splendeur qu'elle pare son incomparable majesté, ce Dieu n'a rien à feire avec l'homme. Une personne agit beaucoup plus sur une personne qu'une abstraction, quelque logique et quelque vénérable qu'elle soit. 11 n'est pas surprenant, après cela, que le Dieu du philosophe n'occupe pas, dans sa vie, une place de Dieu. Il n'est pas étonnant que le philosophe n'entreprenne pas de soutenir avec son Dieu des relations personnelles, assidues, filiales, ni môme des
ET L'ESPRIT M01>ERNE. 203
relations réelles quelconques. Il croit s'occuper de Dieu, alors qu'il ne s'occupe que de l'idée de Dieu. Il ne lui parle pas, car Dieu ne lui a pas parlé. On comprend très* bien que l'homme n'ait pas l'idée de parler à un Dieu muet. Le chrétien seul peut prier ; le philosophe n'oserait. 11 ne peut pas croire que cette immuable majesté trouble l'ordre antique de l'univers pour répondre aux sollicitations mesquines d'une créature éphémère. S'il lui parle quelquefois, il n'attend pas de réponse ; il ne lui conte pas sa peine ; il ne lui livre pas son cœur. Sa prière est une admiration, une contemplation, une ode: ce n'est pas une prière. Et comment le philosophe aurait-il ridée de répandre son âme devant cette espèce de sphinx qui demeure là debout, immobile, et qui va peut-être le dévorer? Comment peut-il aimer ce Dieu, qui ne sortira peut-être de son formidable silence que pour le punir? Non, je le maintiens, un Dieu abstrait, silencieux, loi générale, n'est pas le Dieu qu'il faut au cœur de l'humanité. Et tant que ce souverain arbitre de notre destinée n*aura pas dit à l'homme pécheur : a Je vous pardonne, « je vous aime, » l'homme se trouvera épouvanté ou indifférent. Certes, si la religion est un lien qui lie l'âme à Dieu, la philosophie ne peut tenir lieu de religion : car elle ne lie rien ; elle ne s'incarne pas dans la vie : elle n'est pas une vie. Au fait, elle n'a pas de Dieu, car elle ne rend pas de culte. Où sont ses temples? Où ses autels? Où ses prêtres? Où ses dévouements et ses martyrs? Où ses missionnaires? Son Dieu est comme s'il n'était pas. Et ce n'est pas avec un dieu-fantôme qu'on peut prétendre remplacer, au cœur de l'humanité, le à Dieu fort et vivant, »
3° Une autre marque de son infériorité et de son insuffisance, c'est que la philosophie, de sa nature, n'est pas populaire. Ce reproche pourrait lui sembler flatteur. Je vois certains esprits fins et aristocratiques sourire d*aise ironiquement. L'astronomie non plus n'est pas populaire, et cependant elle dépasse les aperçus faux du sens commun, qui est, lui, très-populaire. Le sens commun vous dit que la terre reste immobile et l'astronomie rectifie le sens commun. De même pour les mathématiques, etc.— Mais qu'on veuille ne pas admettre trop vite l'analogie. Il ne s'agit pas ici d'astronomie. Il s'agit de ce qui intéresse au plus haut degré l'humanité tout entière. 11 importe au premier chef que la vérité, qui doit être la nourriture morale et religieuse de l'homme, soit donnée à l'homme ; or la philosophie est incapable de la mettre à la portée de l'humanité. Les abstractions, les spéculations, les procédés métaphysiques dont elle se nourrit ne sont pas le pain intellectuel des masses. Par conséquent, à supposer que la philosophie pût, ce que nous nions, suffire comme certitude intellectuelle et religieuse pour certains esprits, elle ne pourrait pas convenir aux esprits ordinaires. Or l'humanité ne se compose pas seulement d'hommes de génie ou même d'esprits distingués. C'est surtout aux besoins du vulgaire qu'il faut répondre; ce sont ses larmes qu'il faut tarir, ses plaies qu'il faut fermer, ses mauvais instincts qu'il faut guérir : et la philosophie ne le tente même pas. Les diverses écoles philosophiques ont répandu leurs idées chez quelques rares esprits; mais ont-elles jamais entrepris de sortir du cercle de leurs initiés, et d'émietter le pain de la vérité aux petits et aux humbles? On dirait qu'elles ont
cherché plutôt à jes repousser par leurs formules orgueilleuses et incompréhensibles. Aussi, ce ne sont pas les philosophies, ce sont les religions qui ont formé les nationalités, créé les mœurs publiques, exercé une influence profonde, bonne ou mauvaise, mais profonde dans le cœur du genre humain. Oui, toutes les religions, à Tinverse des philosophies, ont ceci de considérable et de vrai, qu'elles se sont adressées aux masses. La religion du Christ n'y a pas manqué. Une des rares circonstances où nous voyons /r^wa^V/ir de joie Tâme sereine de Jésus, c'est lorsqu'il voit la vérité condescendant à se laisser saisir par les simples : « Je te bénis, ô Père, s'écrie le Seigneur compatissant, de ce que tu as révélé ces choses aux petits I » Et lorsque les disciples de Jean viennent lui demander la preuve de sa mission : « Allez, dit-il, et répondez-lui que l'Évangile est annoncé aux pauvres I » Nous avouons que le même tressaillement qui a saisi le Maître nous a atteint, et que nous sommes disposé à reconnaître ime grande supériorité à cette religion dont la philosophie sollicite l'héritage. Oui , la religion évangélique, par ses dogmes, qui sont des paraboles ou des faits palpitants ; par la vie de son fondateur, qui est la plus touchante des histoires ; par les inspirations qui jaillissent au contact de cette personnalité incomparable ; par les formes simples et saisissantes de son culte ; par ses assemblées, ses prédications, ses chants, ses cérémonies, est si populaire, si prenante, elle exerce sur les grands, aussi bien que sur les masses, une telle puissance d'édification et de transformation morale, que nous lui reconnaissons encore, à tous ces titres, un caractère incontestable et éclatant de supériorité sur la philosophie.
4» Celle-ci, en effet, est insuffisante comme moyen de moralisation pour les individus : ceci est la conséquence de tout le reste. Insaisissable au vulgaire, incapable de faire connaître à Thomme soit la gravité du mal moral , soit la nouvelle du pardon ; de lui expli-^ quer, et surtout de lui faire aimer un Dieu qui est bon et qui veut la douleur et la mort, la philosophie laisse l'homme se débattre et expirer au milieu d'espoir^ incertains, de pardons mal assurés, de perspectives mal éclairées, de contradictions cruelles, entre le oui et te non du scepticisme ou du désespoir, [^on, le philosophe est incapable de me faire aimer son Dieu, car son Dieu nô m'a jamais dit : a Je t'aime. » Et le cœur de l'homme est ainsi fait, qu'il ne peut être pris que par Tamour. Or^ remarquez ceci, philosophes, l'amour de Dieu est le vrai principe de la morale; donc, l'amour de Dieu seul peut moraliser les peuples ; et la religion seule peut inspirer efficacement cet amour. Quand elle me montre un Dieu abaissé, un Dieu souffrant, un Dieu mourant pour moi (je ne regarde pas à présent si ce Dieu est digne de la philosophie), je dis que ce Dieu est un Dieu qui s'empare de mon cœur, qui me pousse par l'amour à l'amour, et qui enracine fortement en moi le vrai principe de là morale. Je ne sache pas de procédé philosophique comparable à celui-là. La philosophie peut me démontrer que je dois faire le bien ; la religion a allumé en moi un enthousiasme sacré (Bloc ev6oç) qui me précipite dans la bataille contre le mal, et qui me prépare des victoires. Demandez à cette philosophie qui prétend supplanter la religion, quels sont ses résultats moraux? Je parle de résultats généraux. Qu'on ne vienne pas me citer
quelques éclatantes et rares exceptions pour en tirer une r^gle. Où sont les congrégations d'hommes, les peuples moralises par la pure philosophie? Où sont les hommes humbles^ dévoués, tirés hors de leur égoïsme, séparés de la corruption du siècle, sanctifiant la vie de famille,^ ardents au bien^ ambitieux de progrès moral, avides de sainteté? Les hommes qui aiment Dieu avec passion et vivent de son idée, que dis-je, de son idée I de sa présence, de son amour ? Ces hommes-là, ce sont les hommes de la religion et non pas ceux de la philosophie. Ce sont les hommes de la religion et eux seuls qui sont capables^ par amour pour leur Dieu, qui est saint, de lutter contre le mal et d'en triompher en héros. Ah! c'est qu'au torrent débordé des passions humaines il ne suffît pas d'opposer une démonstration logique : il faut opposer le Dieu qui tance les flots.
B. Quant à VÉiat, — De toutes ces considérations les conséquences jaillissent irrésistibles. — Croyez-vous qu'on puisse se passer, pour la société^ d'un Dieu dont on ne peut pas se passer pour l'homme? Ou croyezvous que ce qui est le plus important pour l'homme individuellement, soit d'une importance médiocre pour les hommes réunis en société ? Non. Vraie ou fausse, la voix qui parle au nom de Dieu a une autorité supérieure, pourvu qu'elle soit accréditée : aussi les législateurs en ont tiré parti. « On bâtirait plutôt une ville a dans les airs, a dit Plutarque, qu'on ne fonderait un a État en ôtant la croyance des dieux. » Selon , Lycurgue, Numa, Confucius, Mahomet, Charlemagne, etc.,
les anciens et les modernes, tous les grands fondateurs ou législateurs d'empires, ont mis Dieu à la base de leurs institutions. Cette pratique universelle des peuples, persistante et unanime, sous toutes les latitudes, dans tous les âges,* à tous les degrés de développement de l'humanité, ne laisse pas que d'avoir son importance.
Mais nous avons aiïaire, dans le présent siècle, à des esprits que notre raisonnement par induction n'atteint pas. L'expérience universelle est à refaire. « Il se peut que jusqu'à nous, se dit-on, il ait fallu Dieu dans TÉtat, c'est-à-dire la superstition. Celait une nécessité pour les peuples, mineurs encore. Mais nous, nous sommes philosophes. La pensée humaine s'est maintenant développée. Cette pensée doit chasser les superstitions, qui n'ont fait jusqu'ici qu'entraver le progrès; et la philosophie suffit à l'État î l'État n'est pas athée, mais philosophe.
Si l'expérience universelle des peuples qui n'ont pas pu se passer de Dieu dans leurs constitutions paraît peu concluante, nous ferons appel à une expérience inversa et toute récente. — Feuilletez noire histoire. Vous serez remonté bientôt à une page où vous pourrez à peine lire, tant elle est tachée de sang, la date que vous invoquez et qui est sans doute votre ère : 1793. — Eh bien ! en ces temps, la philosophie essaya de chasser la religion de l'État. Aussitôt une immense convulsion agita le monde. Il me semble voir les vents déchaînés faisant éclater les cavernes impuissantes où les contenait le dieu :
« Ni faciat, maria ac terras cœluin4ne profondum, » Quippe ferant rapidi secum verrantque per auras. »
C'était comme quand le Christ mourut : la terre tremblait, les peuples se frappaient la poitrine ; la nuit et la mort régnaient; on craignit que bientôt tout ne disparût dans la tourmente, et on invoqua pour la conjurer, le fantôme du Dieu qu'on avait proscrit. — Quand le premier consul voulut refaire la France, son premier besoin fut de lui chercher un Dieu. Il prit celui qu'il avait sous la main : le Dieu détrôné du moyen âge, un Dieu qui répondait si peu au génie des âges modernes que ce génie a prétendu se substituer à lui. Mais le génie de l'homme ne peut pas remplacer Dieu. Et si le Dieu vivant et vrai n'est pas rappelé sur son trône, vous verrez, n'en doutez pas, se renouveler les désastres sanglants dont les cicatrices sont à peine fermées. Quoi donci les expériences solennelles et tragiques par lesquelles nous venons de passer ne nous enseigneraiènt-elles pas?
Croyez- vous donc que les lois qu'édictera votre sagesse suffiront pour sauvegarder l'État? Mais que sont les lois sans les mœurs? Quid sine moribus leges? Les mœurs des peuples, ne sont-ce pas le sol où la loi plonge ses ^racines ? Et n'est-ce pas la religion qui forme les mœurs? La loi peut- elle atteindre la partie la plus profonde de rhomme, celle qui, dans l'homme est Thomme même? La loi commande au bras, non au cœur. Les vertus sociales : la probité, la bienveillance, le support, Tacceptation de la position où l'on se trouve, le respect des personnes et des droits, elle ne les inspire pas. Les vertus de famille : la soumission aux parents, la piété filiale, l'inviolabilité des droits conjugaux, elle ne les garantit pas. Elle ne saurait atteindre cet enfant qui
'2!!) LE UHHISTIAMSME
peiJt tuer sa nière par son ingrat! Uide ; ou ce mari qui peut tuer sa femme par son infidélité. Elle ne s'inquiète pas d'adoucir le caractère de cet homme, tyran de ses subalternes, bourreau de ses domestiques, injuste ep-^ vers aes ouvriers, hautain, dédaigneqx, insupportable, Les vices sociaux : Tavarice, la prodigalité, la licence des moBurs échappent à son glaive ; et ce laboratoire in» tiûie de la pensée, où couvent et fermentent les maur yaises théories çt le3 Qiauvaises passions, lui est inr. terdit.
J'ajoute aux considérs^tions qui précèdent que, si la philosophie veut se substituer à la religion dans l'État, elle est tenue de répondre aux besoins infinis d^ rhomme, sous peine de compromettre l'État. L'homme, ne pouvant chercher cette satisfaction dans une religion qu'on lui refuse, la demandera à l'État. Et d'où l'État tirera-t-il ce trésor spirituel qui, seul, pourrait solder cette dette d'un nouveau genre ?
L'une des plus nobles nécessités de la nature hmnaine et qui révèle le plus sa grandeur, c'est que l'homme n'est à l'aise que dans l'infini. Or si la cité de la terre supprime ^ cité du ciel, l'homme demandera à la cité de \^ terre de lui remplacer le ciel. De là ces rêves creux, ces fantas-^ tiques utopies qui ont prétendu faire du globe terrestre Vin immense palais des Milhei uneNuU$, De là ces décep^ tiens arrivées après chaque révolution. Eh I je le croi? bien; on demandait à chaque nouveau gouvernement ce qu'il n'était pas dans sa nature de donner. Ayant renié le vrai Messiç, on demandait à chaque révolution d'en enfanter un : et, comme de raison, on était déçu. C'est qu'il n'appartient pas aux institutions politiques de donner
ET Î^'ESPRIT MODERNE. 2il
la paix intérieure, l'ordre moral, l'harmonie de la. conscience, la satisfaction à ce sens de l'infini que l'homme, quand même, porte en soi. Or, ayant rencontré des décep» lions les unes après les autres , ayant vu crouler ses ctiâteaux en Espagne, bâtis i^oqs forme de phalanstère ou sons d'autres formes, l'homme s'est jeté dans les débor-^ dem^ats des jouissances matérielles. Mais tout le monde n'a pas une part égale dans les festins d^ la vie présente. Le grand nombre est nécessairement le moins riche, le moiqs jouissant, le moins puissant. Il n'est pas satisfait. Il en accuse l'État. H couve des révolutions, pour se préparer, au delà d'un fleuve de sang, des déceptions répétées et inévitables. La société a beau s'évertuer à voir si elle peut se passer de Dieu, elle ne le pourra jamais. Et quand je parle de Dieu, je m'entends ; je veux dire d'une religion, avec son organisation, son culte. Vous avez beau faire, philosophes, vous aurez toujours un culte dans l'État. Il faut en prendre votre parti. Seulement, si vous m voulez pas chercher, parmi les religions, la religion vraie, philosophique, conciliable avec les besoins modernes, l'homme cherchera ailleurs. Le peuple volontiers la recevraitde votre main, q grands esprits contemporains : mais ri vous dédaignez de la lui donner telle qu'elle est, si vous prétendez lui substituer vos systèmes, les prêtres ne se feront pas défaut de lui offrir à nouveau les supersti-»tions. les pompes vaines, les légendespuériles, les dogmes les plus indignes de l'esprit humain ;-r*et l'homme s'y jettera à l'aveugle. Au reste, ce que je raconte, c'est de l'histoire. Malgré Voltaire, et Dupuis, et Volney, et M. Proudhon; malgré89, et93, et48;malgrélaBourse,etla vapeur, et le Cristal-Palace et le positivisme moderne, chose admi-
rable! Timpérissable besoin de religion subsiste toujours; et, chose déplorable! ce besoin n'est jamais sainement satisfait.
Dès que Thomme crie après son Dieu qu'on lui a enlevé, le catholicisme est là qui répond à sa manière, manière factice et bien insuffisante, mais enfin qui satisfait provisoirement à cette noble faimde^âme. Cependant, comme il ne peut pas répondre, tant s'en faut, aux besoins philosophiques qui sont développés dans la génération contemporaine et qui sont aussi divins que les besoins religieux, voici le malheureux conflit moral |dans lequel nous sommes depuis longtemps agités :
La philosophie contemporaine sai\isMi jusqu'à un eer-tain point les besoins philosophiques, mais pas les besoins religieux.
Le catholicisme satisfait jusqu^à un certain point les besoins religieux, mais pas les besoins philosophiques.
N'y a-t-il nulle part une religion qui satisfasse à la fois les besoins religieux et les besoins philosophiques, les uns et les autres de droit divin?
Si nous trouvons quelque part une religion qui soit tout ce que doit être une religion et par conséquent tout ce que doit être une philosophie, la raison humaine sera malvenue à la repousser de l'État. Et l'État lui-même ferait sagement de favoriser l'avènement d'une organisation religieuse en harmonie avec l'esprit moderne, et qui remplacerait une organisation incurablement vieillie et hostile. Cette institution religieuse pourrait pénétrer l'État de son esprit, comme la lumière pénètre le cristal, sans en déranger aucune molécule ; je veux dire sans
que rÉtat eût rien à perdre de son autonomie, ni les peuples de leurs libertés.
Ceci nous amène à examiner la religion du Christ telle qu'elle est en soi. '
Oserai-je vous adresser, ô lecteur, ces paroles de' Dieu même à Moïse « Ole les souliers de tes pieds, car le lieu « où je vais t'introduire est une terre sainte I »