‹ Le christianisme et lʾesprit moderneChapitre 15 sur 22 · VUE INTÉRIEURE DU CHRISTIANISME · texte numérisé non relu

VUE INTÉRIEURE DU CHRISTIANISME

— Veni et vide. — Evangile,

On m*arrêle par un seul mot sur le seuil même de mon sujet: te surnaturel! Vous admettez le suraaturel! Ce siècle n'est pas porté à croire au miracle. L'esprit moderne part de ce principe : a qu'il ne saurait y avoir tt de rapports entre un ordre surnaturel et la science phi- « losophique •. » — Mais ce principe lui-même est-il

^ Pour donner aux idées condensées dans les quelques pages qui vont suivfe le développement qui leur conviendrait, il faudrait une dogmatique. Cependant, tel qu'il est eicposé ici, le système chrétien pourra être apprécié, quant à sa valeur substantieUe et à son enchaînement logique, par les esprits qui savent réfléchir.

* Ce n'est pas ce que pensent bien des esprits excellents, par exemple Maine de Blran, dont toute la philosophie aboutit à la nécesslté de l'intervention de cet ordre surnaturel dans la vie humaine pour faire une bonue anthropologie. Voir la préface du

philosophique? Que savons-nous de Tordre surnaturel? Que pouvons-nous en dire à priori? Avons-nous le droit de le nier plutôt que de l'affirmer? Tout au plus pouvonsnous affirmer que si le surnaturel, — ou pour sortir du terme abstrait et appeler la chose par son nom, — si Dieu intervient dans l'histoire, ce sera de manière à ne pas troubler les axiomes philosophiques et moraux. Mais qui osera défendre à Dieu d'intervenir, si bon lui semble et quand bon lui semble, dans les choses humaines? Un tel homme serait un fou qu'il faudrait enfermer, dit Rousseau. Toutes les philosophies qui tendent à interdire à Dieu ce droit d'intervention 'Sont des philosophies plus ou moins panthéistes, qui assujettissent Dieu à des lois, ou mieux^ qui font de Dieu une loi. Or de quel droit lie-t-on Dieu avec les chaînes d'une logique présomptueuse ? De quel droit lui fait-on une majesté qui l'attache au rivage de l'éternité et ne lui permet pas de se mêler, selon sa vo-^ loBté, àce qui se passe dans le temps ? Si l'on trouve la création acceptable au point de vue philosophique, pourquoi, après avoir admis que Dieu est entré une fois dans le temps et le mouvement, trouverait-on inadmissible qu'il y fût entré d'autres fois ? Que si l'on nie la création et qu'on se rejette dans le panthéisme, sous prétexte de respecter l'immutabilité de Dieu, nous aurons à voir si pour avoir mis le mouvement et le développement en Dieu» on lui a reudu cette immutabilité que, prétendait-on, le

p. Gratry, De Vdme ; ~ voir ausfti un discours remarquable et tout récent d'un jeune professeur^ M. Bois. J'ajoute à ces noms on nom illustre, celui de M. Guizot qui, dans son dernier ouvrage sur l'Église et la société chrétiennes, établit le surnaturel par dea arguments présentés d'une manière neuve et saisissante de vérité.

dogme de la création lui avait fait perdre ; et si la véritable immivtabilité en Dieu ne consiste pas plus réellement en ce qu'il est toujoui^ moralement semblable à luimême. — Or, rien de moins immuable que le Dieu panthéiste, dont Tessence est de n'être jamais semblable à luimême, puisqu'il devient toujours. On comprend que nous n'avons pas ici à traiter à fond une question qui pour elle seule demanderait un volume. Quant à nous, nous croyons en un Dieu personnel et libre. Nous croyons même que ce qui fait sa grandeur, c'est précisément sa liberté. Mais n'est-ce pas là, pour l'homme aussi, la grandeur véritable? Si je vois un malheureux, un de mes frères surpris par l'incendie, enveloppé de flammes, au moment d'en être dévoré, — ma grandeur, ma royale prérogative, n'est-ce pas de sentir que je suis libre de me jeter dans le brasier pour en arracher la victime, dusse je laisser ma vie dans mon dévouement ? Oui , la vraie grandeur, c'est celle de la liberté et du sacriQce. Et je voudrais interdire cette liberté à Dieu ? Je voudrais lui ôter la vraie grandeur morale pour la grandeur factice et théâtrale de l'immutabilité et de l'insensibilité? — Non ! jo crois en un Dieu qui, lorsqu^il a créé des êtres libres, s^est réservé d'être libre lui-même, pour, au besoin, intervenir au milieu des désordres possibles de la liberté '. Je crois en un Dieu qui a des entrailles et qui, s'il a vu sa créature faisant fausse route, enveloppée de flammes mystérieuses qui allaient dévorer son bonheur, — a pu,

1 Qu'on me permette de le dire, cette loi panthéiste qui interdit à Dieu d'intervenir, selon sa volonté, dans les uffaires humaines, me fait reflfet de cette loi bizarre qui consigna Je ne sais quel Philippe d'Espagne sur son fauteuil, au coin du feu où il se brûla, par dignité et par respect pour l'étiquette !

fis LE CHRISTIANISME

lui aussi, ^e jeter à travei^ ces flammes et connaître les joies austères et sublimes du sacrifke. — Il n'y rien là d'impossible, ce me semble, ni d'antiphilosophique. ^

Au reste, quand on parle de surnaturel à propos de Dieu, on ne secomprend pas soi-même ; on dit un non-sens. Y i4ril un surnaturel pour Dieu ? Qu'est-ce pour Dieu qu'un miracle ? Ces deux propositions, qui semblent contradictoires : Dieu ne £iit jamais de miracles , et : Dîea fût toujours des miracles , ne forment-elles pas nne équation? — Ce qu'on peut dire de clair et de certain^ c'est que Dieu est indépendant des lois du monde physique ; qtie ces k»s sont un pur effet de sa volonté ; qu'il peut, s'il le juge bon, dans Fintérét de l'ordre moral, interronq>re l'ordre physique, et soumettre « l'ordre de la fatalité à l'ordre de la chanté. » Jl n'y a rien d'antiphilosophique eji cela.

Nous croyons donc, nous chrétiens, au Dieu créateur; el, comme conséquence, à son intervention dans l'histoire. Nous admettons, avec M. Jules Simon, que la créati(»i est le plus incomiM*éhensib}e des mystères; mais, comme Féterniié du monde nous parait plus inintelligible encore et contradictoire en soi, il nous semble plus rationnel d'admettre un Dieu personnel, extra-mondain, créant la matière, non pas de rien, mais de la substance de sa volonté." Comme nous ne reconnaissons aucune proportion entre fcf temps et l'éternité, entre l'espace et l'infini, entre ht

« Je distingue entre le surnaturel de la Salette ou de saint Janvier» el te gri^né Miniaturel chrétien.

3 It faudrait entrer dans de trop grands détails pour être comptel. Noos santmes contraint, dans ce court aperçu, à ia plu» stricte jMrièveté. Nous renvo>onApour plu» de «iévelopiienieiits kM.J. Simqh, Migion nalure/Ze, et à M. le prof. Bois, Du turnatuuL ,

matière et Tesprit» nous ne voyons pas que le temps puisse limiter Tétemité, ni l'espace l'infini, ni la matière l'écrit ; par conséquent, nous croyons que Dieu peut exister tout entier et le monde aussi, sans que celuici limite celui-là, ni qu'ilâ se gênent mutuellement.

Nous croyons que Dieu créa, c'est-à-dire tira du fonds mystérieux de sa vol(mté non seulement là matière^ mais l'esprit ; et que la création d^esprits finis n'a pas plus altéré l'essence de l'esprit infini, que la flamme empruntée au foyer n'altère le feu lui-même. La créature royale sortit dcnc belle et pure des mains du divin Ouvrier, tellement que l'Artiste incomparaWe, s'applaudissant à la contemplation de son chef-d'œuvre, se dit à lui-même : « Voilà, cela est très-bon^ » £t que peut-il sortir de mauvais de telles mains?

Nous croyons que l'homme fut créé libre* Et c'est là le triomphe de la souveraine puissance et de la souve^ raine liberté, d'avoir constitué à côté d'elle des créatures aatoncmies, semblables à elle. Cette liberté ne devait pas être pour la créature le pouvoir çirbitraire et sans contrôle de s'appartenir et de se déterminer, selon son caprice. Cette liberté devait trouver son aliment et son parfadt développement dans son assimilation avec la vo^ lonté de Dieu. Le monde des esprits avait sa loi comme le monde des corps ; son grand centre d'attraction, c'était Dieu. Mais à l'inverse des corps soumis à une fatalité inévitable, les esprits, et c'est là leur essence, pouvaient suivre ou dédaigner leur loi.

Dieu créa l'homme libre tout exprèi pour que celui-ci pût volontairement suivre la loi de sa nature, et devenir ainsi, motu proprio^ une créature morale et méritante. Il

était né innocent ; il avait à devenir vertueux. Cette voie royale devait être pour lui une succession de triomphes et de grandeurs. 11 devait poursuivre une glorieuse ascension de vertu en vertu, de perfectionnement en perfectionnement jusqu^à la perfection même. C'était le bat et c'eût été la joie de Dieu de voir sa créature libre, gravir cette spirale sublime dont la cime atteignait sans doute aux cieux des cieux et se perdait dans Timmuable félicité. Or, pour que cette volonté libre pût s'exercer, il lui fallait une loi, comme il faut à tout levier un point d'appui. Cette loi morale devait être l'échelle par laquelle l'homme monterait jusqu'à Dieu.

Le premier échelon devait être et fiit le commandement le plus simple : une défeme. Or, contre la pensée et TintentiondcDieu*, et sous l'influence de puissances mystérieuses qu'il était libre de combattre et aussi d'écouter, l'homme n'eut pas plutôt mis le pied sur ce premier échelon de la loi morale, qu'il tomba.

Nous croyons à la chute. — Nier la possibilité de la chute, ce serait nier la liberté. Nier le fait de la chute, ce serait contredire les antiques traditions et se faire, de l'histoire humaine, une énigme indéchiffrable. — Le péché introduit dans le monde par un acte libre de l'agent

' Nous tuuchoDs à la question ée la prescience et de la liberté. La religion n'enlreprend pas même d'en donner la solution. Quand la philo&ophie l'aura trouvée, elle sera en droit d'accuser la religion de faiblesse métaphysique. Jusque-là elle aurait mauvaise grâce à lui leproclier une impuissance qui est la sienne aussi... Au reste, la reliuiun n'a pas pour objet de donner la soluUon de toutes les difficultés. Dans ses conditions actuelles, où les idées lui arrivent nécessairement sous la forme fallacieuse du temps et de l'espace» l'intelligence liumaineserait probablement incapable de saisir cette solution.

moral et responsable, voilà Texplicalion la plus simple et la plus philosophique qu^on puisse donner de son origine.'

Le péché, qui semble chose si légère pour nous dont la nature est pécheresse, doit être, qu'on y réfléchisse, infiniment grave aux yaix de Celui dont l'essence est la sainteté. Le péché est en soi l'interversion de l'ordre, la substitution de l'homme à Dieu. C'est le déplacement de l'axe du monde moral. Le monde moral devait tourner autour de Dieu : l'homme, autant que les limites de sa liberté le lui permettent, le fait tourner autour de soi. Le péché revêt ainsi le caractère odieux d'ingratitude, de révolte, de lèse-majesté divine. Ero sicut Deus, a Je serai moi-même mon Dieu. » Voilà ce que dit la créature à son Dieu, en péchant.

La créature ne remplissant plus la destination pour laquelle elle fut créée, il serait étrange, il serait injuste qu^elle eût gardé le bonheur. Le bonheur était fait pour elle, mais à la condition qu'elle suivrait sa destinée en se rapprochant de Dieu. Or le péché et Dieu sont dans un rapport nécessaire de répulsion, comme Tombre et le soleil. On conçoit donc très-bien que dans l'éloignement de Dieu, qui est lumière, bonheur et vie, l'homme ne puisse rencontrer que ténèbres, malheur et mort. —

* Avant de renoncer à cette explication-là» nous attendrons que la philosophie en ait trouvé une meilleure. En tout cas il y a 4000 ans qu'elle cherche la sienne, et il y a 4000 ans que nous avons la nAtre. — « Le dogme du péché originel est l'expression et l'ex- « plication religieuse d'un fait naturel, le penchant inné de Thomme « à la désobéissance et à la licence. Je tiens ce fait pour évident aux « yeux de quiconque s'observe lui-même avec sincérité.»(M. Giiizot, l'Église et la société chrétiennes.)

iiH LE CHRISTIANISME

L'expulsion d'Edeo, la condamnation de Phomme à mourir, ne sont que la traduction extérieure du fait intérieur qui s'est accompli.

Le péché^ -* ceci est un fait avant d'être un dogme, un fait aussi inexplicable qu'indéniable^ — le péché a été irammiêiible, Adam, lorsqu'il a eu fait usage de sa liberté, lorsqu'il est arrivé h se constituer pécheur, a engendré des pécheurs ; saint, il eût engendré des saints. Le semblable ne peut sortir que du semblable. Gomme Dieu, Adam ne put procréer que des êtres semblables à lui. On ne conçoit pas, il est vrai, comment il peut en être ainsi; mais on concevrait moins encore qu'il pût en être autrement. Au reste, le fait est là. Il y a solidarité dans la race. Le fils hérite du tempérament paternel physiquement et aussi moralement :

Non timldam féroces Gennerant aqailae columbam.

Cependant la sentence s'exécuta.

Après un sursis de miséricorde laissé entre le prononcé de la sentence et Tapplication de la peine» pour donner place au repentir, l'homme subit la mort.

La mort! Quand on vit ce qu'était ce monstre contrenature,, ce monstre faux, absurde, irrationnel, comme son père le péché, ce monstre, négation permanente de la création,— sur la création tout entière un voile funèbre fut tendu qui assombrit de ses sinistrés replis les riantes perspectives de l'humanité : ce fut l'inexorable Méné^ Tékel, Phares^ attristant toutes nos fêtes!

Quant à nous, nous ne pouvons nous rendre compte de

la mort autrement que par la théorie chrétienne, et nous estimons que ce sera là l'éternel embarras de toutes les philosophies en dehors du Christianisme. ' Si la mort n'est pas un châtiment, qu'est-elle donc? Qu'on nous l'explique ! On a beau dire, et beau faire, et beau courir aux hypothèses; Dieu, s'il l'avait voulu, aurait pu nous éviter de mourir. Si Fhomme est un être fini, l'amour de Dieu est inûni et aussi sa puissance. Si le corps est sujet à la dissolution. Dieu eût pu le rendre capable de transformations successives sans fin comme sans douleur. Si la terre eût été vite trop étroite, l'espace n'eût pas manqué au Dieu qui dispose de Finfini.

D'ailleurs, il faut l'avouer, si la mort n'est pas un châtiment, elle en porte toutes les marques. On dirait que Dieu, pour que personne n'en doutât, se soit plu à l'environner d'un cortège de terreurs. Je voudrais qu'on me dispensât de les rappeler. La douleur du corps et la doa* leur de l'âme, les tortures de la nature physique qui se débat sous l'ongle du monstre impitoyable ; les déchirements de la séparation, les brisements de cœur, les sanglots, les éclats, les râles affreux et le silence plus affreux qui lui succède ; la lividité et la glace du cadavre* la décomposition du corps, et sa déformation hideuse, et ses miasmes repoussants, et les hôtes dégoûtants conviés à ce festin de la mort, — est-ce assez pour humilier l'orgueil de celui qui voulut se faire dieu? Tout n'a-t-il pas été arrangé avec une merveilleuse horreur pour nous &ire sentir, si nous ne l'avions pas compris , que la

* Lorsque MM. Fourier, Cabet, Considérant, etc., auront supprimé la mort, du phalanstère, oude Vlcarie, nous regarderons Fidée chrétienne comme dépassée.

mort est un supplice : le salaire du péché. — Toutes les philosophies, toutes les utopies, tous les rêves socialistes ne peuvent pas plus l'expliquer que la supprimer.

Nous voici maintenant en présence du mystère de la solidarité devant lequel il faut que toute philosophie baisse la tête. Quer voulez-vous? c'est encore ici un fait gênant, redoutable peut-être, mais immobile. Otez-la donc de l'histoire, si vous le pouvez, cette grande loi de la solidarité, ou, si vous ne le pouvez pas, que votre système s'y brise. Plaignez-vous contre le sort, pleurez votre destinée, dites comme le Louis XVII du poëte, condamné à périr parce qu^il était fils de ses pères :

« Je ne sais quel crime « J'avais commis dans mon berceau. »

En attendant de le savoir, le péché est dans votre cœur et la mort est votre héritage !

Mais quoil cette mort que nous avons vue si affreuse n'est qu'une pâle image, un symbole affaibli de la vraie mort. L'homme est corps et âme. Il n'est pas à croire que le châtiment soit pour le corps seul, d'autant que le corps n'est que l'instrument du crime; ce n'est pas le vrai coupable. Le vrai coupable, c'est l'âme. Or, si le corps est puni de mort, Vhme aussi en sera frappée. Ce n'est pas de la souillure du corps que Dieu a horreur, c'est de la souillure de l'âme ; ce n'est pas le corps qu'il repousse, c'est l'âme ; c'est l'âme qu'il poursuit à travers le corps. Le dernier mot du châtiment, ce n'est pas la mort du corps, mais la mort de Tâme. Or qu'est-ce que la mort d'une âme immortelle? C'est l'état où s'est réduite une âme immortelle, manquant à plein sa destination. Faite pour

la vérité, elle tâtonne dans les ténèbres; faite pour Tamour, elle se repaît d'égoïsme et de haine ; faite pour la sainteté, elle s'est retournée et avilie dans les bourbiers de la corruption. Elle a conscience de son avilissement. Cadavre spirituel et vivant, elle sent les humiliantes, les cuisantes morsures des vers immondes qui la dévorent. Elle a manqué à toutes ses fins : aussi tombe sur elle, comme résultante inévitable, le malheur absolu. Cette" conséquence est rigoureuse et dans la nature des choses.

Cependant nous nous plaisons à croire que, si c'avait été là le sort lamentable réservé sans rémission à l'humanité, Dit'U aurait eu assez de compassion pour tarir dans le sein même de la première mère la source des générations humaines. Car pourquoi le Dieu de bonté créerait-il uniquement pour le malheur? Se plairait-il à prodiguer le don fatal de la vie, dans le cruel dessein de fournir une inépuisable pâture à la douleur et à la mort? — Non ! cela n'est pas possible !

Aussi croyons-nous que, du jour où Dieu créa l'homme libre, et par conséquent rendit la chute virtuellement possible, il conçut un moyen de réparation. 11 se réserva , non pas de détruire complètement son œuvre, mais de la restaurer, — et pour cela d^ intervenir. Ceci est tout simplement le surnaturel, si l'on veut lui donner ce nom. Le surnaturel était prévu et préparé comme possible, et entrait à l'avance dans les plans du Créateur. Une fois donc le fait du péché accompli et ses conséquences développées. Dieu a jugé bon de fonder une humanité nouvelle, en créant un type nouveau. A l'inverse du premier type qui avait transmis la mort, il avait mission, lui, de transmettre la vie.

Or pour inoculer à )a race viciée cette sève purificatrice, ne fallait-il pas que le chef de cette nouvdle humanité la puisât à des sources pures? Ce n'était donc pas à des sources humaines.

lUe Dei vitam accipiet ^ • «

Nous admettons donc la divine génération de Jésus- Christ*. Nous l'admettons sans la comprendre. Si Ton se récrie sur ce que nous acceptons ce dogme sans le comprendre, nous demanderons aux rieurs et aux faiseurs d'objections s'ils comprennent mieux la génération ordinaire d'un homme par un autre homme ! — £t en attendant leur réponse, nous dirons qu'une génération extrahumaine nous semble avoir dû être logiquement nécessitée par Tœuvre que le Christ avait à accomplir. En présence de nécessités morales si hautes; auxquelles était lié le salut du genre humain, Dieu n'a pas hésité à faire ce qu'on appelle ordinairement ua rairacle,jedis, moi, un acte de volonté.

Cet acte de volonté nous a donné le Dieu-homme, admirablement propre à réconcilier Dieu avec Thomme. Le

> Qu'on nous permette cet emprunt profane, qui semble un divin pressentiment.

' Il n'entre pas dans notre plan d'expliquer le mystère de la divinité du Christ; cependant, qu'on nous permette cea réflexions : Dieu n'est-il pas nécessairement unique? et Dieu n'est-il pas amour? Or l'amour peut-ii se concevoir golitaire? Qui donc aimera-t-il, l'être dont l'essence est d'aimer? S'aimera-t-fl lui-même? Ce serait là, non l'amour absolu, mais Tégoïsme absolu. L'Etre étemel n'aura-t-il pas dâ engendrer de toute éternité un être semblable à lui» objet digne de son amour?— Delà, la genèse divine et* étemelle du Verbe.

ET L'ESPHiT MODERNE. «7

Christ iiousa inonlié, en sa personne, toat ce que l'œil humain pouvait voir de Dieu, dans Tordre religieux et dans nos conditions terrestres. Seuleaient, il a tempéré Téclat insoutenable de cette redoutable majesté, en h voilant de chair. Il est venu. Dieu a brillé en lui : Jneessu patuit DetAS. 11 est venu, pleki du ciel, sa patrie, porCâiat le ciel dans son cœur. Sa première parole a été une parole d^amnistie, et son dernier gémissement, uii gémisse* ment de pardon. Le Dieu offensé a fait toutes les avances, toutes les offres de réconciliation, tous les sacrifices. Non, rhomme n'aurait point imaginé un tel drame : le héros seul pouvait en être l'inventeur. Ce ne sont pas de ces choses qui montent « dans l'esprit de l'homme ». « Ce n'est pas ainsi qu'on invente.» Et si c'est ici ime fiction, je défie la vérité de produire rien de plus beau, de plus grande de plus consolant, de plus efficace, de plus sanctifiant, j'ai presque dit de plus philosopàigue que oe mensonge l ^ Je ne sache pas de Dieu plus grand ni plus at* trayant à la fois que ce Dieu qui se dévoue. Si le vrai Dieu est celui qui sait se faire aimer de l'homme, qod 6^ donc le Dieu qui pourra^ mieux que le Dieu de l'Ëvangile, trouver le chemin du cœur? — Le Dieu de Moïse est un Dieu tonnant du liaut des s(Knmets de sa loi vioiée; le Dieu de Platon et de toiâe philosophie est un Dieu abstrait et absenL Devant le premier, je tremble; devant le second, je me sens froid. Mais devant le Dieu qui s'a*baisse, qui me connaît par mon nom, qui me parie, qui m'appelle, qui me salue de sa paix et me dit : « Ne crains point! cool^-toi salement n; devait le Dieu des

^ Etrange mensonge que celui qui jj^tie tfioê les fruits 4e 1^ vérilé ;

Sx [ruciu arbor agnoscitur.

pauvres, des faibles, des petits, des pécheurs, je me rassure^ je me relève, j'aime. La distance qui séparait le fini de rinfini, la créature tombée du Créateur trois fois saint, cette distance a été franchie : c'est Tamour qui a fait cela !

Voilà le Dieu en qui nous croyons. Il peut se faire qu'il ne*réponde pas aux constructions à prioristiques de la philosophie, ou, plutôt, il n'est pas possible qu'il y réponde. Chose admirable I il est impossible qu'aucune philosophie nous donne un Dieu si bien fait pour nous ; et il ne peut pas se faire qu'il y ait un Dieu plus digne de la philosophie.

Mais nous n'avons pas terminé. — Le pardon pur et simple venu de Dieu aurait pu nous faire oublier son immuable justice, et n'aurait pas produit un sentiment assez énergique d'horreur pour le péché et de respect pour la sainteté— si Jésus-Christ n'était pas mort.

Nous croyons donc que Jésus-Christ est mort ; qu'il est mort par amour et aussi par justice ; que la justice et la paix s'entre-baisent sur le bois de malédiction et de béné* dteUon.. Nous sommes ici à plein dans la folie de la croix : folie qui s'est dénoncée elle-même et est allée ainsi audevant de l'accusation que la sagesse humaine lui préparait; folie dont la sagesse divine fait gloire; folie de Dieu, qu'un saint apôtre déclare a plus sage que la sagesse des hommes ». — Un fou s'en va par le monde montrant un vase hermétiquement clos, et disant d'un air étrange qu'avec ce vase plein d'eau il changera la face de la terre. Ce fou, on en rit, puis on l'enferme. Seulement, il se rencontre que c'était Salomon de Caus! Un autre fou s'en va portant une croix (un gibet I) et proclamant qu'avec cette croix il va changer la face du

monde. On se moque de cet insensé; puis on le prend et on l'attache à sa croix. Et il se trouve que ce fou, c'était Jésus-Christ ; et que, par cette croix, la face du monde moral est changée, comme la face du monde physique par la fopce de la vapeur. Il y a la folie du génie et la folie de Tamour. Nous pensons, nous, que quand il plaît à Tamour divin de montrer à l'homme ce dont il est capable , il n'appartient pas à l'égoïsme humain de lui fixer des limites. Nous comprenons que l'amour d'un Dieu infini ne s^arrête nulle part, quand il est en voie de se donner. L'amour humain, dans ses plus belles manifestations, prend quelquefois les apparences de la folie, à force de dévouement : qu'on laisse donc Tamour divin être fou à sa manière ! — Nous croyons donc à cette divine folie par laquelle le Fils de Dieu, pour inoculer à l'homme l'amour de Dieu, s'est librement abandonné à la ihort. Que voulez- vous? les effets bénis et prodigieux de cette croix sur notre âme, cette puissance de transformation, d'épuration, de divinisation, dirai-je? qui ont rayonné de ce bois sanglant jusqu'au fond de notre être moral, nous font croire, nous font adorer ici la sagesse de Dieu. La divinité du moyen ressort précisément pour nous de son apparente insanité. ' La croix nous apparaît d'autant plus divine, qu'elle avait l'air plus folle : et il nous est démontré que celui qui s'est plu à convaincre d'impuissance les efforts de la sagesse humaine, par les résultats de cette folie, celui-là est plus sage que tous. Oui, la croix à la main, avec saint Paul, nous nous écrions : « Où

* Nous nous abritons, pour nous servir de ce mot, derrière une autorité qui en vaut bien une autre, même au point de vue littéraire, celle de Napoiéon 1*'.

est le sage? où est le scribe? où est le docteur de ce siècle?

Nous voyons autre chose dans la croix. Il n'y a pas seulement, pour nous, un mystère d'amour, mais encore un mystère de rédemption. Nous trouvons profondément philosophique cette déclaration d'un apôtre : a De même que la mort est venue par un seul homme, la « vie aussi est venue par un seul. » Il nous semble, si nous osons le dire, qu'il y ait une espèce d'équité divine à ce qu'il en soit ainsi. Que la maladie morale du péché ait été transmise à sa race par le premier pécheur ; que la mort, par voie de conséquence, vienne d'un seul, c'est là un fait : nous l'avons déjà constaté. Il est brutal^ il s'impose. Quand nous rencontrons un courant, nous ne doutons pas qu'il n'ait une source : emportés par le courant débordant des misères physiques et morales de l'humanité, nous ne doutons pas que le berceau même de l'humanité ne soit la source empoisonnée du fleuve. Si cette source ne remonte pas au premier couple humain, nous n'y comprenons plus rien et notre logique s'y perd. Adam pécheur, n'a pas pu engendrer des saints : Adam mortel, n'a pas pu procréer des immortels. Les conséquences de ruine et de mort répandues sur toute la famille humaine, nous les rattachons à son chef. Notre raison établit entre Adam et sa postérité une solidarité aussi inexplicable qu'incontestable. Nous l'avons déjà constaté. Or il semblerait, à des regards humains, qu'il y ait iniquité à imputer à la race la déchéance du chef, si, pour faire contre-poids, la divine justice n'avait pré- ' paré le chef d'une autre race pour imputer aussi à cette autre race la sainteté de cet autre chef, a II semble qu'ici

ET L'ESPRIT MODERNE. 23i

« gràee soit encore justice. » Que si le péché et la mort sont réversibles d'Adam à ses descendants —il était juste que la justice et la vie fussent, de Christ, réversibles aussi à toute sa race. Christ est ainsi le véritable contre-poids qui rétablit l'équilibre du monde moral ; et si nous osons le dire, un Leverrier religieux aurait pu marquer, à Tavance, la place de cet astre nécessaire dans le firmament du monde moral. — Au point de vue de la raison pure, il n'est pas plus difficile d'admettre la solidarité en Christ que la solidarité en Adam. Cela est plus facile, parce que la solidarité en Christ est une solidarité de grâce, une réversibilité de mérite qui s'acquiert par un acte moral de volonté ; tandis que la terrible réversibilité du péché est comme une nécessité de race que nous iubissons par droit de naissance. '

La rédemption, en effet, si elle est bien comprise, n^est pas un acte qui porte la moindre atteinte à la liberté, ni à la loi morale. Ce n'est pas un drame qui se joue hors de riiomme, en présence de l'humanité et sans l'hamanité. H ne paraît pas de Deus ex machina, qui arrive sur la scène pour envelopper une certaine partie de la race dans une grâce inévitable comme dans un bienfaisant réseau. Nous croyons cpie, dans ia pensée divine, le bénéfice de la ré-

1 Ce n'est pas qae nous admettions le moins du monde une théorie fataliste par laquelle, à priori, tuus les hommes seraient dévolus à la perdition parce que le chef de la race a péch>^. Nous ne pouvons pas'entrer ici dans les difficultés métaphysiques d'une pareille matière« Nous nous en tenons prudemment i ce fait moral indiscutable du péché, dont chacun a conscience. Nous affirmons que chacun est condamné à cause de son propre péché. Sans doute, rhomme hérité d'une certaine tendance au mal; mais chaque bomme accepte l'héritage et y ajoute librement et toujours de fion propre fonde.

dempiion s'étend à tous les hommes; que la volonté positive de Dieu est que tous soient sauvés. {PkULaux Humains.) Mais cette volonté n'est pas une contrainte ; ce salut, un salut imposé, un salut subi. Un salut non accepté^ non recherché, non voulu par la créature, ne serait pas un salut moral, c'est-à-dire possible. Un salut décrété par Dieu et qui n'aurait pas de rapport avec Thomme, de manière à en changer la nature psychologique, serait nul et non avenu. Mais aussi, accepter le salut sincèrement, c'est être dans les conditions morales du salut.

Cette grande vérité, nommée de son nom historique^ c'est /a justification par la foi. Qu'on veuille bien, sans prévention, en écouter l'exposé et voir si la philosophie morale peut y trouver à redire. Il nous importe ici plus que jamais d'être clair sur celte doctrine si simple et si peu reçue, parce qu'elle est très-peu comprise ; et trèspeu comprise parce qu'elle frappe au cœur l'orgueil humain et apporte avec elle une humiliation qu'il nous en coûte d'accepter.

Tous les hommes sont pécheurs : aphorisme banal, mais duquel nous allons voir sortir les plus graves conséquences. Seulement, qu'il soit bien constaté qu'on nous accorde ce dogme ou, mieux, ce fait de conscience, d'ailleurs incontestable. Il y a chez tous quelque chose à reprendre, car qui est pur? qui est saint? qui est irréprochable ? Donc nous partons de ce point ferme : Nous sommes tous pécheurs. Nous nous hâtons d'ajouter : pécheurs à des degrés divers. Certes, il y a un immense intervallQ moral de Socrate à Néron, de saint Vincent de Paul à Lacenaire. Ce serait une injustice et ime immoralité que de ne pas le reconnaître et le proclamer. Ce-

pendant il faut aussi avoir le courage de le confesser : si, devant le Code, devant l^opinion, devant la conscience, devant Dieu même, il y a entre les hommes» aiî point de vue moral , une grande différence, — il y a aussi entre eux, hélas! une triste similitude. Les hommes sont tous frères, et la fraternité humaine se constate aussi dans le péché. Interrogez Socrate , interrogez saint Vincent de Paul , interrogez les plus saints : ils ont péché. N^allez pas vous informer, quand vous entendez parler de nouvelles peuplades découvertes dans quelque île jusqu'ici inconnue, si ces hommes sont des pécheurs : vos informations seraient oiseuses. Il est bien sûr, à priori^ que ce sont des pécheurs puisque ce sont des hommes. Dans le passé le plus lointain, comme dans Tavenir le plus mystérieux; dans tous les continents et dans toutes les îles ; à tous les degrés de la barbarie, de la civilisation ou de Téchelle des latitudes, tous les hommes ont été, sont et seront des pécheurs, sans qu'une seuk exception, je dis une seule^ vienne enlever à notre assertion son caractère tranchant et absolu. Le mot mortel et le moi pécheur sont et doivent être synonymes.

Cela posé, je remarque que la loi morale aussi est absolue. Elle est comme un corps qui serait tout cœur : à quelque endroit qu'on la blesse, on la blesse au cœur. Mais que disais-je? la loi morale n'est qu'une abstraction. Ce n'est pas la loi qui est offensée. Derrière la loi se tient le législateur, et c'est lui, c'est Dieu, c'est l'Être infini qui reçoit les coups portés. Nous avons déjà remarqué que le péché prend un caractère grave et en quelque sorte infini, à cause de la personne offensée, qui est Dieu^ et de la nature absolue de la loi. Nous pourrions

ÏU LE CHRISTIANISME

déjà conclure, avant que saint Jacques nous Teùt fait savoir, que la violation de Tun des points de la loi rend coupable de tous, dans ce sens qu'il y a solidarité entre tous, que tons n'en forment qu'un, que la loi est une, que la loi c'est Dieu; que la loi, violée en un seul point, c'est Dieu, c'est-à-dire l'infini offensé. Donc, comme le dit saint Jacques, « celui qui a violé un seul des commandements est coupable , non pas autant , mais comme s'il les avait tous violés » ; c'est-à-dire qu'il n^est plus innocent; qu'il a perdu sa pureté, sa virginité morale, et partant son droit d'entrée dans le rendez- vous de la sainteté immaculée. Au reste, si l'on remonte au principe, on reconnaît vite que les péchés isolés prennent leur source dans un cœur d'où l'obéissance a virtuellement disparu. Toute étincelle suppose un foyer. Tous les hommes sont donc venus se heurter et tomber devant la loi. Gepen« dant, ce n'est pas comme « pierre d'achoppement » que Dieu l'avait mise devant l'homme ; c'est comme moyen de salut : « Fais ces choses et tu vivras par elles », avait dit Dieu, et c'était très-sincèrement ; à la condition toutefois que l'homme observât la loi, non pas à moitié, ni aux trois quarts, ni aux quatre-vingt-dix-neuf centièmes, mais tout entière. Non pas seulement quant à la lettre, mais selon l'esprit Non pas par des formes rituelles ou cérémonielles, mais effectivement. Non pas un moment, non pas vingt ans ou quatre-vingts , mais toujours. Ce chemin, certainement, c(M)duit au ciel; mais il faut le suivre jusqu'au bout. Si l'homme trébuche, s'il fait un faux pas, un seul, l'abîme est là, la chute est meurtrière I — Après cela, admettons contre toute expérience, admettons par impossible, que le pécheur, une ou plusieurs

fois tombé, pût se relever, marcher d'un pas ferme, et ne plus retomber jusqu'à la fin : arrivé à la fin, il lui resterait encore ceci, — c'est qu'il mérite la mort. Le passé est fatal, la macule indélébile. Toutes les larmes ne peuvent effacer un seul péché : toute la fidélité posté* rieure à une faute ne peut réparer celte faute : absolument comme un meurtrier, alors même qu'il se conduirait, après son crime, d'une manière exemplaire, n*en serait pas moins comptable envers les tribunaux. Nous le répétons, afin qu*on le sache bien, le caractère es* sentiel de la loi morale est son absoluité ; elle est inflexible comme le fléau de la balance qui la symbolise. Pour être sauvé par la loi, il faut avoir observé toute la loi ; et no pécheur qui n'aurait transgressé la loi de Dieu qu'en un seul point et depuis soixante ou quatre-vingts années, s'il avait l'orgueille^ise imprudence d'en référer à la Id pour son salut, serait certainement perdu. — Or noQS avons bien voulu jusqu'ici raisonner in abtiracto, car ce pécheur imaginaire qui n'a transgressé qu'une seule fois un seul point de la loi, ce pécheur , où est-il? Ce qui n'est pas imaginaire, ce qui est la réalité grossière, acca* blante, mais, hélas ! incontestable, c'est que nous transgressons tous, tous les jours, en plusieurs manières, dans la lettre et dans l'esprit, les saintes ordonnances de Dieu. Qui se lèvera pour prolester?

Décidément, la voie légale est obstruée. Vous pouvez ^tre un honnête homme , un généreux ami , un brave soldat, un citoyen dévoué, un cœur charitable; avoir des qualités éclatantes, des vertus admirées : tout cela, nous le respectons et nous le révérons en vous. Mais là n'est pas la question. Vous êtes pécheur. Vous avez violé et

•m LE CHRISTIANISME

luaintes fois la loi. Donc vous ne pouvez être sauvé par elle. — El les avenues du royaume des cieux seraient éternellement interdites à Thumanité coupable; et l^épée de l'Archange flamboierait éternellement aux portes closes de TÉden; et le tonnerre du Sinaî foudroierait éternellement notre race condamnée, si Dieu n avait ouvert une autre voie pour faire arriver l'homme au séjour où rien d'impur ni de souillé ne pénétrera jamais. Cette autre voie, c'est la grâce. — Mais, qu'on le comprenne bien,la grâce est absolue comme la loi est absolue. Elle pardonne sans réserve, sans arrière-pensée; elle remet la dette avant d'avoir calculé la somme due. Elle pardonne au brigand, au péager, à l'adultère, comme à saint Vincent de Paul : et le péager comme saint Vincent de Paul n'entrent au ciel qu'au même titre et en tant que graciés. L'un ne lève pas la tête plus haut que 1 autre, car c'est par le bénéfice de la même amnistie que les deux coupables sont entrés. Faites au grand saint, s^ vous le voulez, une place plus glorieuse qu'au brigand ; laissez à celui-ci la place la plus humble; là n'est pas la questioli. La question est que ce n'est que par la grâce de Dieu que Tun et l'autre sont introduits. ^ Après tout, le saint n'a été saint que par cette grâce , et le brigand sera aussi rendu saint par cette même grâce; et sans cette grâce le saint, comme le brigand, serait incapable du ciel. Saint Paul a admirablement résumé cette grande idée chrétienne par ces paroles intentionnellement encombrées

* Voyez la parabole des Noces : Il faut que chaque convié dépose en entrant ses vêtements et accepte le caftan blanc qu'on avait coutume d'offrir à la porte. Quiconque n'a pas accepté cette robe nuptiale est mis dehors, serait-il entiî^ avec la pourpre royale !

de pléonasmes : a Vous êtes sauvés gratuitement par a grâce par la foi, cela ne vient point de vous ; c'est un a don de Dieu ; ce n'est point par les œuvres, afin que « personne ne se gloriHe. • (Éphés., ch., ii. 5 et 6.) C'était là le secret de la sagesse de Dieu. L'orgueil avait fait tomber le premier homme ; l'orgueil réussit encore à faire lever haut le front de l'homme déchu, en lui persua* dant qu'il pouvait mériter son salut. 11 était naturel que la Rédemption s'attachât à extirper dans sa racine cet insolent orgueil qui perdit l'homme à son berceau et qui poursuivait encore son œuvre infernale. Or le seul moyen, mais le moyen spéciûque^ d'enlever à l'homme tout orgueil, c'était de lui ôler tout mérite^ en lui offrant un salut gratuit. C'est en effet là ce que Dieu a résolu : ou bien le pécheur acceptera un salut tout gratuit, et son orgueil sera tué du coup ; ou il le refusera et périra dans son oi^ueil. a Dieu, a écrit saint Paul, les a tous enfera mes dans la même rébellion pour faire miséricarde à <f tous. « Et encore : a L'homme a été dépouillé de toute a gloiredevantDieu.» Et encore : « Il n'y a point de différence^ vu que tous ont péché, s Et encore : «Si c'est par a les œuvres,! ce n'est point par la grâce; Bi c'est par la a grâce, ce n'est point parles œuvres S etc. » Mais il suffit. Le moyen d'acquérir cette grâce, c'est la foi. La foi c'est a la main qui prend la grâce. » Nous croyons donc, ^ d'après le principe chrétien^ que c'est la foi qui nous justifie. — Est-ce avec ou sans les œuvres ? Discussion de sophiste; confusion jetée dans l'esprit par l'idée

* Terrible dilemme! qu'aucun assaut du pélagianUme ne peut entamer. Voir Épitres awc Aornains $t aux Éphésiens,

fausse qtt'on se fait de la foi. La foi, qui jusUûe, n'est pas une adhésion abstraite de l'esprit à un certain recueil de dogmes, ou à certains faits historiques d'un ordre surnaturel et dont Jésus est te héros. La foi, qui justifie, ne consiste pas dans la s^mmission passive à un pouvoir ecclésiastique regardé comme autorité. Elle ne consiste pas non plus à admettre à l'aveugle les dogmes les plus absurdes, comme si Dieu pouvait nous foire un mérite de croire à l'absurde, et prenait plaisir à la torture de notre eq>riL La foi qui justifie a un sens plus sérieux et plus profond. £lle prolonge ses racines aux sources mêmes de notre vie, sur laquelle die réagit et qu'elle transforme. Elle n'est pas indépendante de son (^etqui est Christ : au contraire, elle n'existe réellemeiit que parce qu'elle introduit Christ dans le fidèle. 11 y a ici, nous le déclarons,dansla dogmatique chrétieone,un côté mystique que nous ne voulons point dis»muler, mais relever au contraire. Les hommes incomplets^ même les plus intelligents, à qui l'âme religieuse manque, ne nous coip* prendront pas. Cela ne prouve qu'une chose, c'est que la philosophie chrétienne est plus complètement humaine que ne peut être la leur.

Nous avouons donc franchement qu'il y a un mysti^ cisme chrétien^ et nous dirons : La foi est on hymen ; elle , établit entre l'âme du racheté et son Sauveur unecoonnu-* nion profonde, une alliance sacrée par laquelle le Christ devient pour le croyant, non-seulement le Rédempteur siégeant dans la gloire, mats un véritable Epoux spirituel ; non pas chair de sa chair, ni os de ses os, mais bien plus encore àme de son âme et vie de sa vie. Ce n'est plus lui qui vit, c'est Jésus-Cbrist qui vit en lui« (Saint Paul.)

Or, comme Jésus-Chrisl c'est la sainteté vivante, la vie en Christ c*est la vie de la sainteté. Voilà quelle est la foi qui sauve. * Elle sauve parce qu'elle s'approprie les mérites, la justice, la sainteté, la vie de Christ en s'appropriant Christ lui-même. Par ce merveilleux phénomène, a été opérée chez le croyant une transformation morale sî grande, qu'il est devenu en réalité une nouvelle créature. * Est-ce qu'on ne comprendrait pas ce phénomène ? Est-ce qae ce serait la première fois qu'on aurait vu une grande pasôon entrant dans le cœur d'un homme, changer sa vie du tout au tout, en mal ou en bien? par exemple. Ta* mour passionné pour un héros changer en héros une âme pofflllanime? uqe vive affection pour une créature d'é- Kle imprimer dans Tàme qui aime, comme une empreinte vivante de celle qui est Tobjet de sa noble passion? — Prise dans les profondeurs où nous Tavons saisie, c'est-à-dire telle qu'elle est, la foi est la meilleure sauvegarde de la loi : et c'est ainsi que, pour qui comprend l'Evangile, la question du salut par la foi, avec ou sans les cettvres, est une question, je ne dis pas résolue, je dis mieux, supprimée.

L'homme qui cherche à faire son salut par des œuvres méritoires, c'est le mercenaire qui travaille pour avoir le

< La grande objection de Tiacrédule ne consiste pas dans les difficultés historiques ou philosophiques de la révélation; elle con* stste, nous osons le lut révéler s'il Tignore, en ce que, qu'il se Tavoue on non, H a le sentiment que raceeptation sincère du Christianisme évangélique robUi$eraU à une sainteté qui lui fait peur. Si cette assertion est fondée, quelle accusation contre le non croyant et «iiielle apologie de la foi chrétienne i

2 Tout ce saint travail que nous racontons est attribué, par VÉcriture, à l'action divine du Saint- Ksprit. Quoi de surprenant qu'un esprit agisse sur un autre esprit ?

prix de sa journée, c'est l'esclave qui a peur du fouet. L'homme qui vit saintement par un effet naturel de sa foi, dans la conscience et la joie de son salut gratuit et certain, c'est le fils qui travaille avec d'autant plus d'ardeur qu'il sait que son père le regarde et que l'héritage lui appartient. L^un obéit par peur de l'enfer qu'il craint ; l'autre par reconnaissance pour le ciel qu'il possède.* Pour l'un, l'affaire de son salut est une continuelle pénitence : il se condamne à des œuvres pénibles, il se fait une punition de la prière, il s'abstient d'aliments, il sème d'épines sa voie, il fuit la société civile, les pures joies de la famille : son idéal, c'est le monastère ou mieux la cellule de l'ermite. Au fond, sa conscience n'est jamais satisfaite et cela est tout simple : quand il s'agit de mériter le ciel, il est clair qu'on n'a jamais assez fait : séquestration, mutilation, flagellation, mortification, voilà la couleur sombre de cette triste piété. Au contraire, le chrétien évangélique qui croit que Jésus l'a sauvé entièrement et définitivement par grâce^ et sans que son mérite personnel doive faire l'appoint du sang de Jésus (ce qui^ pour nous^est tout simplementun blasphème), le vrai chrétien, dis-je, vit, non pas dans les transes perpétuelles d'une damnation possible ou d'un purgatoire probable, mais il vit comme un débiteur qui a reçu quittance, — je dis peu — qui a reçu un splendide héritage. Cet héritage, c'est le ciel, le ciel d'emblée, sans passer par les effrayantes perspectives d'un feu purificateur quelconque. Aussi le cœur du racheté est au large, son front serein, sa vie un

• La peur est un mobile peu digne; elle fait faire un mauvais, travail, surtout quand il s'agit d'un travail moral. Au contraire, la Joie de la reconnaissance et de l'amour est an mobile noble et toutpuissant.^

festin continuel. La prière est sa grande joie inorale : c'est la respiration de son âmè. C'est un tête-à-tête sublime entre lui et Dieu. C'est le Thabor où il monte avec des chants d'allégresse, pour en descendre resplendissant encore de son entrevue avec Dieu. Les joies de la famille, le commerce de la société lui sont purs, saints et bénis, 11 poursuit sans effort sa glorieuse ascension sur les cimes immaculées de la sainteté chrétienne. Ne le voyez-vous pas? la foi lui a donné des ailes! — Qui s'étonnera maintenant si nous disons que la foi (j'entends la foi et non la croyance, la foi et non point sa contrefaçon) justifie parce qu'elle sanctifie, et en tant qu'elle sanctifie ? La foi est jalouse, non d'abolir, mais d'accomplir la loi.

Nous croyons néanmoins qu'il plaît à Dieu de couronner les œuvres ou plutôt les fruits de la foi^ Au reste, les fruits de la foi portent en eux leur saveur et leur récompense : plus le croyant produit de ces fruits, plus il est heureux; plus il se tient près du Seigneur, plus il resplendit de sa gloire ; plus son âme, à ce divin contact s'emplit d'amour et de sainteté, plus aussi elle s'élargit à mesure qu'elle s'emplit et devient ainsi indéfiniment capable de gloires et de félicités éternelles^.

* U œuvre est un acte extérieur ; le fruit est un produit orga" nique,

^ Quant aux peines réservées au réprouvé, nous aurions voulu éviter d'aborder cette obscure question. Cependant ne voit-on pas que le châtiment du non croyant n'est que la conséquence de ce que nous avons dit du péché et de la justification par la fui? Si la félicité^ pour une âme, consiste dans SJifoi en Dieu, et par elle dans la joie de la sainteté, le manque de fui et do sainteté entraine nécessairement comme ciinséquence la séparation a'avce Dieu; or, dans cet éloigncment de la source de la félicité et de la vie, que peut-il y avoir, que la m^rt et le malheur? Ceci est

Nous avons exposé dans sa substance le Christianisme évangélique. Nous avons voulu seulement tirer quelques grandes lignes et faire comprendre l'esprit de l'Evangile. Tout incomplet qu'il est, cet exposé pourra donner à penser aux esprits méditatifs qui sont au service de consciences droites. Je leur demande si, dans son essence, dégagée des surcharges,compIications et travestissements par lesquels les prêtres et les théologiens Tont dénaturée, cette sainte religion est anti-philosophique? Si, au contraire, elle ne renferme pas la plus saine idée philosophique quant aux grands problèmes qu'elle touche et résout?^

ttw néeewlté psychologique. Le pécheur^ qatl qa'il soit, peut» sH le Teut» revenir à Dieu, nous le croyons; mais s'il veut rester loin de Dieu, nous ne concevons pas qu'une telle situaUon morale Yoolue de ^impénitent, puisse être oonciliaUe arec le bonheur définitif. Donc, tant que le pécheur voudra être séparé de Dieu, il devra être séparé du bonheur .

Reste à savoir s'il ne peut pas y avoir un état tel que la volonté dégradée demeure désormais impulsante et fixée dans le mal i mystère devant lequel nous mettons le doigt sur notre bouche!

■ Je ne puis pas me séparer de ce grave sujet sans faire une observation qui, pour être mise en note, n'en est pas moins à mes yeux de la plus haute valeur. C'est que, quoi qu'on fasse et qu'oB dise, quelques dénégations ou dédains, hypothèses ou systèmes qu'on jette en Talr et d pr tort contre le Christianisme, la question de la révélation est une question de fait. Avant de s'aventurer dans la spéculation, on ferait bien de s'enquérir scrupuleusement dca faiU. Or, nous avons la plus inébrmlable certitude qu'au point de vue historique, toutes réserves faites pour les droits de la critique, — U fait de la réxélafion chrétienne ut indutr\utibU, Ce fait établi dispenserait de bien des divagations, car on pourrait m dire, une fois pour toutes, que tous les systèmes, toutes les objee* fions, les résisUnces et les révoltes de rinteliigence humaine, ne fttut pas plus contre un fait que les nuage* contre un rocher., ils peuvent le masquer, non rébr.inler. Ce que la philosophie a de mieui à faire, c'eit donc de s'informer du fait chrétien ; et, une fois le grand fait établi, de ciiercher à se rendre compte, le mieux qu'elle le pourra, de l'idée qui se trouve au fond. ^ C'e^t ce que nous avons essayé.

Or n'y a-t-il pas, dans l'esprit moderne, un respect sincère pour l'esprit religieux? des besoins religieux qui se réveillent et demandent leur satisfaction? Ai*je trop présumé de mon siècle en me persuadant que, par ses côtés sérieux les plus élevés, il touche au Christianisme bien entendu dont nous venons d'étudier te saint carac* 1ère?

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