INTRODUCTION
• De la lumière 1 encore de la lumière! "
Parole de Goethe expirant.
Il règne un immense malentendu entre le Christianisme et le XIX* siècle.
L'un est le fils de Tautre, cela est certain : et ils ne se reconnaissent pas; et ils se combattent, visière baissée.
Il est vrai que ce fils est peut-être un peu le fils prodigue; mais il est vrai aussi qu'un mystérieux essaim de mauvais esprits sortis de la nuit semble prendre à tâche de condenser les ténèbres entre le vrai Christ et le monde moderne.
Fiat lux! avait dit Dieu. — Fiant tenebrœt se sont
écriés ces noirs Génies, — et tenebrœ faetœ sunt. Oui, pour le malheur de Thumanité, ils ont réussi à parodier Tœuvre de Dieu et à faire des ténèbres.
Lecteur, rien de pire que la nuit. Sous son voile funèbre un ami peut vous sembler un effrayant fantôme. Le Christ lui-même apparaissant de nuit, à ses apôtres, sur le lac agité, leur fit peur. Chose étrange ! ils n'avaient pas peur de la tempête, et ils avaient peur du Libérateur I
C'est juste ce que fait le xix* siècle, . Mais aussi, il faut bien le reconnaître, il n'est rien que f on n'ait entrepris pour lui donner le change à l'endroit du Christ. Depuis Hérode qui le revêtait de pourpre , jusqu'au duc d'Albe qui le revêtait de pourpre aussi (à sa manière 1 ), jusqu'à Voltaire qui le dépouillait pour le livrer aux coups de fouet du ridicule, le pauvre Nazaréen a été travesti, dénaturé et livré au monde dont il a été tantôt la «risée, tantôt la terreur.
La nuit, le préjugé, le malentendu, voilà la grande ressource du Génie du mal pour brouiller les amis, pour brouiller les familles, pour brouiller l'âme de l'homme avec le bon vouloir de Dieu.
Pour les uns , le Christianisme , c'est rétouffemeot de l'esprit humain, c'est l'oppression de la conscience, c'est l'esclavage des peuples, c'est le prêtre sur le trône, et à son côté, armé d'une torche, l'inquisiteur.
Pour les autres, c'est la superstition, c'est le rosaire, le scapulaire, la médaille miraculeuse, la Vierge de la Salette, l'ilotisme religieux ; — c'est le moyen âge essayant, par un monstrueux - anachronisme , de res-
ET L'ESPRIT IMODERNE.
pirer Falinosphère, mortelle pour lui, de notre civilisation.
Pour les autres, c'est une immense et vénérable machine , qui fonctionne parfaitement, et qui sert trop bien les intérêts de Tordre et de la société pour n'être pas digne de respect. C'est une puiss£\nce. Elle agit surtout sur les masses, et nous vivons sous le régime du suffrage universel.
Pour d'autres, le Christianisme est un point de vue dépassé ; utile et beau, mais a sa date. Il n'est pas à Isi hauteur de l'esprit moderne. Il a &it son temps. Il est mort, ou du moins il agonise avec le pouvoir temporel de Pie IX. Sa succession va être ouverte : il ne reste plus qu'à la recueillir, et certes il ne manquera pas de prétendants à ces dépouilles opimes.
Il en est peu, dans notre pays, qui s'aperçoivent des sectes protestantes. — Elles pe sont qu'une dégénération du Christianisme, une Babel dont la foudre de Bossuet a depuis longtemps renversé la spirale inachevée. Le protestantisme est un milieu intenable entre la philosophie et la religion , une religion mutilée ou une philosophie inconséquente.
J'appelle tout cela — la nuit. — Oh I si le jour pouvait se faire! si un pur rayon descendait des sources mêmes de la lumière!
Je crois connaître un peu l'esprit de ce siècle et connaître aussi le Christ.
Ce siècle — je l'ai dippelé fils prodigue. Qu'il ne s'en offense pas : c'est vrai. Mais c'est un fils prodigue qui soupire parfois vers des festins meilleurs que ceux que lui fournit la matière. Il a, jusque dans ses humiliants
abaissements, le sentiment de sa grandeur. C'est un fils de bonne maison, qui, au fond de ses égarements, a gardé de nobles instincts.
Oui, ils sont généreux ses instincts ; elles sont grandes ses pensées. — Il est passionné de liberté, notre siècle, amoureux d'indépendance, de tolérance, de paix, de progrès. Son rêve, c'est le respect universel des consciences, c'est la fraternité universelle des peuples, c'est l'amour universel.
Ce rêve — il sera réalisé ! — Au fond de l'esprit de ce siècle et de l'esprit du Christ se rencontrent de secrètes afiSnités. Ils marchent l'un à côté de l'autre, sans se reconnaître. Je voudrais mettre dans la main tendue du Christ la main soupçonneuse du siècle, et lui dire : Serrez-la bien I c'est votre meilleure amie. Vous avez fait le même rêve : votre rêve sublime, ô hommes des âges modernes, le Christ, à votre insu, vous l'inspira. C'est pourquoi j'ai dit qu'il sera réalisé.
Soyez certains que si vous voyiez le Christ tel qu'il est, non dépouillé comme on l'a dépouillé, ni revêtu comme on l'a revêtu — ni travesti comme on l'a travesti ; si vous le voyiez, ce jeune homme de dix-neuf siècles, avec sa figure où rayonne l'intelligjence, avec son cœur si sympathique aux idées généreuses, avec son idée fixe de faire des. hommes des frères et des frères des égaux; avec ses ambitions de progrès sur toutes les voies, de bonheur pour toutes les âmes, soyez assurés que vous le prendriez non-seulement pour le plus saint de vos contemporains, mais encore pour le plus aimable — et que vous ne le confondriez pas ave ses prêtres.
Vous donc — âmes indépendantes, avides d*infini, qui voulez pour Tapanage de Thumanité la terre, mais aussi le ciel; le- ciel, sans faire fi de la terre; la terre sans supprimer le ciel ; certainement, si vous connaissiez le Christ tel qu'il est, vous lui diriez : « Nous pouce vous nous entendre. Vous êtes notre père et notre «frère, notre initiateur et notre allié naturel. Avec «t vous le ciel est de la partie. Venez : vous serez notre «force et notre bénédiction; et nous allons conspirer « ensemble à la réalisation de nos rêves infinis I »