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CHAPITRE II

L*£SPRIT d'examen

Rerum cognoscerc causas I Virgile.

Aussi certainement que Dieu a donné à l'homme des yeux pour regarder et des jambes pour marcher, aussi certainement il lui a mis au front une intelligence pour examiner. Les nombreux pourquoi dont l'enfant importune sa mère nous apprennent qu'il i^rte, dans son petit cerveau, le germe inné de cette curiosité sacrée qui fit Bacon , qui fit Descartes, qui fait l'homme , l'homme majeur et émancipé. Or cette avidité de connaissances marque un des traits principaux de notre siècle émancipé et majeur, a Je suis homme, s'estil dit, * et je n'entends plus être traité en enfant. J'ai

reçu de ma mère les tendres érections, les prudentes Jîâères — mais je me sens maintenant la force de me tenir debout, d'aller à la découverte. — Je veux mesurer la terre : comme elle est petite! Je veux m'élancer aux cieux, je veux supprimer l'espace. » Ce siècle c'est bien le siècle de la recherche fiévreuse, des investigations audacieuses, des périples autour du monde , surtout autour du monde des idées. — Que dirait le pauvre vieil Horace, qui s effrayait de voir un vaisseau tenter la mer Tyrrhénienne , que dirait-il de cet « audax Japeti genus » du xix« siècle, s'il le voyait occupé à forer les montagnes, à couper les continents, à lancer ses « Great-Eastem , » à s'envoler plus haut et plus sûrement que le malheureux Icare? Que lui dirait notre prudent poëte? Fortiter occupa portum? Ce siècle lui répondrait par les bouillonnements intérieurs de l'esprit qui le pousse, comme la vapeur pousse la machine, vers les espaces infinis. Voyez-le I il va se précipitant, mystérieux et pressé, au but que Dieu lui assigna. Plein de hardiesse, d'énergie, de génie, — scrutateur inassouvi, il explore la terre, le ciel, le passé, le présent; il fouille au fond de l'histoire, il fouille au fond du cœur de l'homme ; il rature, supprime, refait, invente; glorieux échappé du passé, il court haletant vers l'avenir, ef semble avoir écrit sur sa flottante bannière : « Nil non tentanduml n

Qui l'arrêtera, ce marcheur prédestiné? Qui osera proposer des lisières au géant?...

— Un homme en soutane noire.

11 vous souvient peut-être, lecteur, que votre respectable mère , accoutumée à vous conduire doucement»

ET LKSPRIT MODERNE.

VOUS offrait encore sa main bienveillante pour assurer vos pas, alors que vous eussiez pu la défier à la course. — C'est ce qu'a fait pour nous l'Eglise, à la bienveillance près. — Accoutumée à être la tutrice et Tinstitutrice de Tintelligence humaine et à la tenir aux lisières» quand celle-ci s*est sentie sûre de ses ailes et a pris son vol, rÉglise a prétendu, vous le savez, garder Galilée de ses erreurs astronomiques, Âbélard de ses erreurs philosophiques S Savonarole de ses ert^eurs réformatrices, etc.

L'Eglise chrétienne du moyen âge a, il est vrai, favorisé la culture de l'intelligence, mais alors que l'intelii» gence était attachée à la] glèbe, alors qu'elle fonctionnait dans ses mains comme une machine h syllogismes . dont elle avait fourni les conclusions. L'esprit humain était libre alors de courir de toute la longueur de sa chaîne. Les anciens Romains permettaient à leurs esclaves une certaine culture innocente des lettres et des arts : ainsi des Romains modernes. Ils ont tracé autour de l'intelligence humaine le cercle de Popilius. Léon X, ce protecteur si vanté des arts et de la littérature « publie, dès 1515, de sévères règlements contre les livres traduits du grec , de l'hébreu , de l'arabe, etc. 2. On connaît ce mot naïf : « Quiconque a apprend le grec devient hérétique, et il est reconnu

* « 11 faudrait briser cette bouche avec des bâtons, » disait de lui un des hommes les plus justes et les plus éclairés du Catholicisme, saint Bernard.

2 Ce même Léon X,qui prohibe tant de bons livres, n'a pas rougi de publier, au nom de iésus -Christ, une bulle en faveur des poésies profanes de l'Arioste, menaçant de Tetcommunication quiconque en blâmerait le débit. (Voir Ch. de Villers).

LK ClllUSTiNMSMK

« que, pour celui qui'apprend l'hébreu, il devient juif. »

L'Église a toujours gardé une attitude réservée et

défiante vis-à-vis des découvertes de l'intelligence. Elle

a eu toujours une peur infinie que la science ne trouvât

dans les livres canoniques des récits ou ^es dogmes

incompatibles avec elle, a Ceci nous paraît tout simple-

«f ment, écrit Laboulaye , un manque de foi à la vérité.

a Si les moines de Florence, au lieu de faire rétracter

« Galilée , l'avaient compris et avaient accepté sa dé-

« couverte , elle les aurait amenés à modifier leurs idées

sur l'inspiration, et alors ni l'astronomie, ni la théologie

« n'en eussent souffert, ni Galilée non plus. » — « La

« science a besoin, pour être indépendante, de n'être

. • gênée par aucun dogme, comme il est essentiel que

« les croyances morales et religieuses se sentent à l'abri

«des résultats auxquels la science peut être appelée

« par ses déductions. »

Que l'École catholique ait été jadis et qu'elle soit encore l'adversaîre-né du Libre Examen, c'est ce que ses plus vaillants champions, qui se sont avancés en champ clos et ont paradé' dans de bHllants tournois, viennent encore récemment de montrer au monde. Ne semble-t-il pas qu'ils avaient à tâche de faire resplendir au soleil leurs éclatantes armures, bien plutôt que d'engager avec l'esprit moderne un combat sérieux.

Gomment voulez-vous que je prenne au sérieux, dans sa lutte contre la liberté de l'intelligence, M. de Bonald, par exemple? Ecoutez en raccourci ce beau système de philosophie antilibérale :

L'homme, évidemment, n'a pas pu inventer le langage, donc c'est Dieu qui le kii a donné ; mais la parole

ne peut exister sans l'idée, donc Dieu lui a donné aussi l'idée, donc Thomme ne peut rien savoir que Dieu ne le lui ait appris : donc Dieu s'est révélé et Thomme ne peut rien connaître de sûr en dehors de cette révélation ; donc il ne sait rien par examen, mais ses connaissances lui arrivent par voie d^autorité. Or cette autorité, elle est aux mains de l'Église : donc il faut se soumettre à l'Église, recevoir d'elle la vérité; tout examen est impie. Et comme conclusion logique et sanction pratique de tous ces syllogismes en cascades, on nous invitera à voter la loi du Sacrilège I Certes, il faut une grande foi philosophique à la puissance de quelques abstractions errantes sur des nuages, et de quelques syllogismes mal joints, pour faire reposer toutes les réalités de la vie, et même de la politique sur une creuse spéculation de la logique, et pour y bâtir l'échafaud en permanence * !

Comment voulez-vous que je prenne au sérieux le grand seigneur Joseph de Maistre, écrivant d'un style emporté, avec la pointe d'une épée plutôt qu'avec une plume, une philosophie de représailles, combattant à outrance une révolution qui l'entraîne tandis qu'il la bafoue, posant sur tous les trônes un trône, sur tous les hommes un homme, ou plutôt deux hommes, le Pape et le bourreau ?

Tout ce système (qui a l'air plutôt d'un procédé

* On coDDaît cette parole dure et sanglante qui ne pourrait sorUr que d'un cœur très-cruel, si elle ne venait d'un esprit systématique. A propos de quiconque se rend coupable de sacrilège : « Cest Dieu qui est V offensif ^ dit de Bonald alors ministre, le coupable doit être renvoyé derant son juge naturel. » Ce qui, en termes précis, veut dire, à l'échafaud !...

politique que d'un syslème philosophique), repose sur la nécessité partout reconnue d'un tribunal d'appel. Pour qu'une société puisse vivre, il faut une autorité souveraine qui tranche les points en litige. Il faut une cour de cassation pour finir tous les procès ; une autorité royale absolue pour clore dans un État les débats politiques; de même il faut une autorité souveraine, unique, supérieure à toutes les autres, même à celle des rois, pour trancher sur tout. C'est le mot de Louis XIV à son petit-fils : a Mon fils, discutez peu, tranchez beaucoup : Dieu vous éclairera. » — Avec ce système-là on fait le silence, la nuit, la mort. — Nous qualifierons le système de Joseph xie Maislre par la môme épithète qu'il inflige à un grave personnage qu'il aurait dû respecter : a C'est une philosophie sans conséquence ^ » Comment voulez- vous encore que je prenne au sérieux le grand Lamennais lui-même qui fait avec tant d'éloquence le procès de la raison? Plaidoyer qui ne peut dans aucun cas gagner sa cause, car si l'avocat a

* On a peut-être voulu Urer trop grand parU, contre J. de Maistre, â*'une parole qui lui est échappée dans sa correspondance privée et dont certainement tout le faubourg Saint-Germain a dû être scandalisé. On sait que de Maistre, en parlant du Pape, l'appela, dans un acc^ d'humeur peu orthodoxe, « un polichinelle sans conséquence. » Cette boutade a cependant une vérUable portée, surtout si on la rapproche des conclusions de ses Soirées de Saint-Pétersbourg, à l'endroit le plus solennel» au moment où il laisse au monde ses novissima verba. On sent un génie à l'étroit dans la prison qu'il s'est lui-même bâtie. Il en fait trembler, j'allais dire éclater, les parois. 11 rêve un avenir nouveau. Il salue un temps où le Catholi* cisme sera aifranehi de « l'ancienneexégèse, » 11 se demande si ceg sociétés bibliques qui, dit- il « nous sont odieuses, » ne sont pas des* tinées, par la diifusion des Ecritures, à préparer cet avenir 1

raison, il prouve contre lui-même la puissance de la nrisoii ; et s'il n'a pas raison, il prouve encore par un autre bout la puissance de la raison. Étrange aventure d'une intelligence faussée par un système, qui vous dit : Vos sens vous trompent, votre raison vous trompe, toutes les avenues par où vous pourriez arriver à la vérité sont fermées; livrez-vous donc à moi les yeux fermés, je vais vous conduire. — Mais, ô prêtre, votre raisonnement m'a appris à être méfiant et sceptique. Et pourquoi me livrerais-je à vous ? Montrez-moi au moins que je ne me trompe pas en me livrant à vous? Franchement, je pourrais [bien encore m'abuser en abdiquant entre vos mains. En sapant à Jeur base les principes premiers de la raison, vous vous êtes mis hors d'état de prouver même vos titres. Et vous n'auriez réussi , si par malheur vous aviez réussi, qu'à inaugurer le scepticisme universel. Mais pourquoi prendre peine à réfuter un auteur qui est à lui-même sa meilleure réfutation ? Lamennais a pris soin de nous faire savoir ce que valait son principe.

Ces tentatives récentes de l'École catholique (et d'autres que nous pourrions y ajouter) oift révélé quel était encore son esprit. Ce Christianishie traditionnel s'est attaqué avec une sainte fureur au xix« siècle, pour lui enlever ce droit d'examen qu^il avait inscrit dans ses chartes. Mais cette entreprise désespérée a retenti comme un cri de désolation jeté, dans les âges modernes, par l'esprit ténébreux àes âges évanouis. Les efforts de quelques génies des temps passés, égarés dans notre époque, ont été aussi violents qu'inefficaces. Ils n'ont fait qu'étaler, en beau langage, le magnifique

fémognqtjo de leur néant. — Non: il faudrait changer la nature de Thomme pour qu'il n^examinàt pas. L'enfant écoute confiant la légende que lui conte sa nourrice, il en prend au sérieux les caprices imaginaires, il en réalise les fantômes, il en riC ou il en tremble. L'homme fait inaugure son entrée dans la vie rationnelle par faire table rase, comme Descartes. Il fait son inventaire intellectuel ; il vérifie, il accepte, mais rien ne descend dans sa conviction qui n'ait d'abord passé par le crible de son cerveau. Comme l'estomac accepte ou rejette toute nourriture qui lui est offerte, selon que l'assimilation peut se hivQ ou non ; de même l'intelligence admet ou repousse chaque idée qui se présente. L'homme intelligent monte la garde, pour ainsi dire, à la frontière du royaume intellectuel dont il est lui-même le roi : Qui es-tu? dit-il à chaque idée qui veut entrer, d'où vienstu ? où vas-tu? que vaux-tu? quels sont tes titres?

Voilà le droit d'examen, que réclame et que pratique notre siècle, et que l'esprit catholique veut lui ravir.

Mais non ! s'écriera -t-il avec une indignation qu'il croira peut-être sincère. On vous accordera le droit d'examen tant que vous voudrez, — mais seulement en dehors des choses religieuses.

Cette restriction me paraît tout emporter, car au fond la religion ne tient-elle pas à tout, et toutes les questions ne touchent-elles pas, par un côté, aux choses religieuses ? — Réserver le droit d'examen en matière de religion, n'est-ce pas le réserver pour tout; comme le permettre en matière de religion, n'est-ce pas le permettre pour tout ? Il ne faut pas se payer de mots. La religion, M'»» de Staël l'a dit , est tout ou rien.

ET L'ESPRIT MODERNE. la

Telle sera ma conviction religieuse, telles devront être mes convictions politiques, philosophiques, morales, littéraires, etc. ; m'imposer une solution religieuse, c'est m'imposer toutes les autres solutions. Ne venez donc pas me dire que vous me permettez l'examen pour tout le reste, après l'avoir réservé pour les choses religieuses. C'est un leurre : ce qui reste ce n'est rien.

•D'ailleurs il me semble que cette réserve, faite au bénéfice de la religion, est injurieuse pour la religion elle-même. — Comment, en effet, puis -je traiter l'affaire la plus importante, la grande affaire dont l'enjeu est mon âme, comme je ne traiterais pas mes autres intérêts ? Quoi ! je regarde^ comme sage, raisonnable, indispensable de connaître le champ que j'achète, la maison que je dois habiter, la femme que j'épouse ; et je n'aurais pas le droit d'examiner la religion qui exige de moi mes serments et à laquelle j'ehgage mon éternel avenir? Dites-moi, si vous le voulez, qu'il n'en est pas de la religion comme des choses humaines; qu'elle vient de Dieu, qu'elle parle avec autorité; qu'il faut •par conséquent la recevoir de confiance, et les yeux fermés ; que c'est par la foi, et non par la raison, qu'on perçoit les choses saintes... J'admettrai tout ce que vous voudrez, à condition que vous légitimiez votre autorité. Je me soumettrai quand vous m aurez prouvé que je doi§ me soumettre, et je vous déclare que je n'ai point le parti pris de l'obstination. Mais le Credo quia absurdum d'Augustin est un Credo absurde. Le U me faut des raisons ftour soumettre ma raison y de Rousseau, est très-légitime. — Pourquoi, en effet, à priori n'accorderai-je aucune créance au prêlre de Bouddha qui affirme

«a mission divine, pas plus qu'au prêtre de Mahomet qui affirme sa mission divine, etc., et au contraire devrai-je accorder foi entière au prêtre du Christ qui affirme sa mission divine? Ce ne sera pas sans doute parce que je suis né en France ( la raison en serait médiocrement philosophique, et c'est pourtant celle de Timmense majorité!), mais ce sera sans doute parce que le prêtre du Christ me donne de meilleures raisons que les autres qui n'affirment pas moins haut que lui.

Au reste, la nécessité de la preuve est tellement inhérente à l'esprit humain, que le Catholicisme luimême est réduit à faire usage de l'arme qu'il interdit. Pour combattre le libre examen, il fait du libre examen. Il ne fait pas autre chose dans ses prédications, dans sa polémique, dans sa philosophie. Il fait de la prose sans s^en douter. Il devient hérétique pour gagner des croyants, et, dans ce sens, chacun de ses syllogismes est une hérésie.

Non, vous avez beau faire, il faudrait, pour que l'homme pût se passer du droit d'examen, que vous* en fissiez une espèce de plaque de photographie, sur laquelle le soleil de la vérité viendrait irrésistiblement déposer son image.

Le droit d'examen ne pourrait être interdite l'homme que dans un cas unique : Sous l'économie de l'évidence miraculeuse. Quand le bras du Tout-Puissant se montrait à travers la nue, que la mer devenait un chemin pour le peuple élu, un sépulcre pour ses ennemis; que les rochers vomissaient des fontaines, que le pain quotidien tombait des cieux ouverts, que la nuée mys-

térieuse enveloppait le tabernacle, et que la voix même de Dieu tonnait du fond du sanctuaire... alors, le libre examen eût été une impiété ou une folie; une révolte •contre TÉglise, contre l'État, contre Dieu directement, et le sol s'ouvrait justement pour engloutir les Coré ott les Dathan sacrilèges. — Mais, à l'inverse de Tancien Mosaïsme, le caractère de Téconomie nouvelle, il faut bien le reconnaître, c'est l'inévidence. Je ne dis pas (qu'on y fksse attention !) le manque de vérité, de preuves : je dis , Pinévidence des faits et des dogmes proposés.

Je sais bien que l'Église a voulu faire de V évidence^ et si elle eût réussi, la cause du droit d'examen était perdue. On a donc eu recours aux miracles. Mais franchement , parce . que tel brave berger des Alpes et telle petite gardeuse de moutons des Pyrénées auraient' vu sur la Salette ou dans un angle de l'ocher la robe de la sainte Vierge, et que Veuillot lui-même, s'étant rendu sur les lieux, aurait constaté l'authenticité du miracle ; quand même, par ordre de Garibaldi (comme jadis par ordre de Championnet), saint Janvier aurait sanctionné le nouveau régime en continuant son miracle aimuel, — l'humanité ne renoncerait pas pour cela à son droit d'examen. Et notez bien que je n'ai pas même besoin, quelle qu'en fût mon envie, de nier la réalité de ces miracles pour sauvegarder mon droit. Dès le moment qu'ils ne se sont pas passés sous mes yeux, il me faut rassembler des témoignages, peser les raisons de croire ou de ne pas croire, etc. ; en im mot, faire du libre examen ^ — Il faudrait le triste cou-

1 Si les miracles catholiques s'étaient faits, non sur une cime

^age du parti pris pour trouver un caractère d'évidence aux dogmes traditionnels de l'Église. Quand» par exemple, elle m'affirme que l'hostie consacrée qu'elle me présente renferme la personne même du Christ, eh corps, en âme et en divinité, — ce qui est évident pour moi c'est que j'ai devant les yeux du pain, et il serait absurde de soutenir qu'il est évident que c'est le Christ lui-même. Remarquez que ce raisonnement ne nie pas du tout, n'attaque pas même la transsubstantiation ; il établit seulement que, si ce dogme est vrai, il n'est au moins pas évident, et que par conséquent il me faut des raisons (connaissance des textes» explications, etc.) pour ajwiver à le croire, si je puis y arriver. On voit donc cet inévitable droit d'examen qui se retrouve et qui réclame en face même du mystère. A moins qu'on ne me donne comme une évidence, dispensant de toutes les autres, le grand fait de l'Église, fait imposant, il est vrai, antique, vénérable? Mais quoi! le fait d'une grande institution ecclésiastique, enracinée dans quinze siècles, dispense-t-il de tout et a-t-il le droit de tout imposer? Ce fait n'a-t-il pas sa Genèse, sa période de développement, sa période de décadence? Ce fait n'appartient-il pas à la critique historique? Le

isolée des Alpes^ mais gur la place de la Concorde, à Paris, comme ceux de* Jésus-Christ s'accomplirent pour la plupart sur les places publiques de Jérusalem (ou au milieu de la multitude) ; si pour ces miracles, comme pour ceux de Jésus-Christ, amis et adversaires se rencontraient à les regarder comme indubitables (sauf à les attribuer les uns à une force divine^ les autres à une force infernale) ; enfin si ces miracles avaient le caractère de grandeur morale de ceux de Jésus-Christ, nous avouons qu'ils auraient pour nous de plus fortes marques de crédibilité.

fait a-t-il jamais emporlé le droit, au moins en matière de religion ? La grande antiquité d'une erreur en a-t-elle jamais fait une vérité? Consueiudo sine veritatel dit ïertullien, vetustas erroris est. Si la vérité était une. affaire de date, Bouddha pourrait réclamer. D'ailleurs, ce n'est pas la question. L'Église pourrait avoir pour elle la vérité, qu'elle n'a pas Cévidence. Elle ne peut pas parler d'elle aussi lièrement que le premier Consul de la Jeune République : « Elle est comme le soleil sur l'horizon : aveugle qui ne le voit pas ! » L'Église n'a pas une splendeur d'évidence qui foudroie ses contradicteurs. C'est une grande gloire que la sienne, mais surtout une gloire des temps passés. Elle a sur son front une auréole, c'est vrai, mais elle a des rides aussi. Et puis... elle est mutilée : d'immenses ruptures ont déchiré son vaste corps ; la Réforme l'a réduite presque ^ de moitié. L'invasion de l'incrédulité moderne nous contraint, de rayer un nombre effrayant de fidèles inscrits dans ses rôles et qui sont quelquefois ses ennemis les plus violents. — Ni dans sa politique, ni dans ses assemblées S ni dans ses pasteurs, ni dans ses ré-

* Les conciles qui se présentent à priori comme des assemblées si graves et si saintes, ont été parfois, vus de dedans, le tliéâtre des i?cénes les plus tristes. Le concile d'Ephèse a été appelé le Concile des brigands, à cause de disputes suivies de voies de fait et de sang répandu dans le temple. — Nous savons que Trente était le champ de bataille de deux intérêts politiques opposés. Le cardinal de Lorraine votait selon le courrier qui arrivait de i Paris, tandis que le parti itaUen attendait, pour voter, le courrier de Rome. Un jour, dans un moment difficile, ne pouvant se convaincre réciproquement, deux évéques ne trouvèrent rien de mieux que de se prendre par la barbe. Quand on ne pouvait pas s'entendre, on glissait des expressièns à double sens. — On ne voit pas, en vérité, des marques suf-

i8 LE CHRISTIANISME

centes colères, ni dans ses moyens de conquête, ni dans ses moyens de défense, ni dans sa robe rougie d'un sang qui ne fut pas toujours le sien,— je ne vois un resplendissement d'évidence^ qui m'abatte prosterné, comme Moïse devant le buisson ardent. Si c'est à travers ces évanouissements, ces nuages et ces éclipses qu'il faut que je reconnaisse le soleil moral, — permettez que j'examine.

L'esprit du Christianisme traditionnel se trouve donc en conflit avec l'esprit moderne^ sur un des points les plus graves et sur lequel nous ne fléchirons pas. Après tout, ce n'est pas seulement l'esprit moderne, c^est l'esprit humain qui réclame son inaliénable patrimoine. Dieu ne fit-il pas l'aigle pour regarder en face le soleil? Et l'homme n'est-il pas aigle aussi ? Et la vérité n'est- ' elle pas le soleil ? N'y a-t-il pas une affinité native entre la vérité et l'intelligence? entre l'œil et le rayon? Crever cet œil ou le bander, n'est-ce pas un sacrilège? — Sollicitez donc l'examen, vous qui croyez à la vérité et qui croyez à vous-mêmes; provoquez-le et ne l'étoufFez pas : cette tentative d'étouffement vous rendrait suspects. Vous dites : « Examinez tout, excepté les choses religieuses. » Craignez plutôt que notre siècle, préoccupé du côté des intérêts matériels, ne néglige ses intérêts spirituels. Mais non : notre siècle se réveille de cette indifférence paresseuse et inintelligente qu'il avait professée depuis longtemps pour l'ordre invisible... comme si le monde visible n'était pas suspendu au monde invisible, par une attraction irrésistible, ainsi que la

flsatttes de Vévidence de l'action du Saint-Esprit sar les vénérables Pères.

terre au soleil I Le noble souci des questions religieuses éveille les esprits les plus sérieux : MM. Laboulaye, Taillandier, de Rémusat, Renan et combien d'autres I Oh ! si cette divine préoccupation devient celle de notre siècle, notre siècle sera grand !

Puisque je vous ai tant parlé du libre examen, lecteur, il faut que je vous introduise, avant de vous quitter, dans la cellule qui fut son berceau.

Ua jour, — ce fut un grand jour pour Thistoire morale*de l'humanité, — un homme qui portait dans sa poitrine une âme de héros, un homme qui avait besoin de Dieu, et qui se serait certainement jeté dans le volcan d'Empédocle pour y chercher la vérité, s'il avait cru Fy trouver, se sentait un lourd ferdeau sur la conscience. Ame religieuse, délicate, sensible au mal, cet homme arthlétique fléchissait sous le poids, et prosterné sur les dalles de sa cellule, il s'écriait : « Mes péchés ! mes péchés I »— Tetzel se présente avec sa cassette et ses pleins pouvoirs : « Donne-moi ton argent et voilà mon absolution. » Mais le sublime pénitent, avide de Dieu, ne sentait pas que son argent tombant dans la cassette de Tetzel allégeât beaucoup sa conscience. « Mes péchés! mes péchés ! )) voilà l'idée fixe de cet homme : la serre du vautour plongée dans son cœur... Cependant il ouvre une vieille Bible poudreuse et oubliée : « Justm ex fide vtveL )) Voilà le premier mot que ses yeux ont rencontré : <( Le juste vivra de foi. )> Un éclair a lui dans ses ténèbres; la paix s'est faute dans cette grande âme : c Non, ce n'est pas mon argent, c'est ma foi qui me fera vivre! La foi ne s'achète pas. Quoi! Pierre, tu vends le salut, et celui que tu prétends remplacer a maudit le

magicien qui voulait lui acheter « le don de Dieu ! » Pierre, tu as perdu l'esprit chrétiea! Pierre, lu en imposes au monde!... Mais une effrayante pensée vient bouleverser cett& âme en travail. — Qui suis-je donc, moi? Un simple moine ! Ne suis-je pas déjà un insolent hérétique pour avoir douté du Pape et résisté à TEglise ? » — Alors le moine d'Erfurt vit se dresser devant lui le souverain Pontife avec sa triple couronne, TÉglise avec son éclatante hiérarchie, avec son prestige sacré, avec ses quinze siècles pour cortège, avec ses conciles pour conseillers, avec les empereurs pour vassaux, avec l'infaillibilité pour auréole, avec le monde civilisé pour disciple, — et le, pauvre moine se sentit disparaître comme perdu dans tant de grandeurs...

Il se retrouva à genoux. — Il pria longtemps, puis il se releva, puis il laissa échapper ce mot sublime — d'orgueil, dira-t-on? — non, de foil « Moi, Martia « Luther, serais-je seul contre tout le monde, j'ai « raison contre tout le monde ! car il est écrit : Jusa tus ex fide vivet. »

Dès ce moment, le droit d'examen fut proclamé, conquis. Oui, Luther a conquis^ à ses risques et périls, ce droit qui fait la vie du monde moderne. Sans Luther, qui sait ? le vaisseau qui cherchait ce nouveau monde eût été peut-être encore trois siècles immobile sur le calme plat de la tradition?

Il se trouvera probablement bien longtemps encore de vénérables saints Bernards qui voudront briser avec des bâtons les bouches .des Abélards modernes ; mais l'esprit du siècle est là pour briser, non les bouches, mais les bâtons.

— De Luther est né Descartes, de Descartes Mirabeau, de Mirabeau Fâge moderne.

Nous en héritons, nous philosophes, nous hommes religieux ou libres penseurs de tout ordre, et nous acceptons Théritage. Le préjugé ne nous fera pas ingrats : la superstition ne nous fera pas injustes. Si un Luther n'avait pas paru, notre siècle en eût enfanté cent : en tout cas, sa postérité a été féconde.

On raconte que Guillaume Tell, conduit sur la barque de Gessner et gardé pour l'esclavage, d'un vigoureux élan s'empare de la rame, pousse au rivage, prend ses flèches et son arc, et vole bientôt, libre sur les rochers, fonder l'indépendance de la patrie : — ainsi de Luther Tiaiis Tordre philosophique et religieux.

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