‹ Le christianisme et lʾesprit moderneChapitre 4 sur 22 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

L^:spRiT d'individualité.

K Le caractère dislinctif du Christianisme, « c'est qu'il a constitué l'individu. »

Channing.

C'est la conscience religieuse réveillée qui a pris possession du libre examen. Mais une fois que la conscience a examiné et surtout s'est examinée elle-même, elle a compris la grandeur et l'autonomie du mot. Dire mot/ c'est la plus haute prérogative de l'homme. C'est par là qu'il se sépare par une distance infinie de tous

2â LE CHRISTIANISME

les autres êtres de la création terrestre : geims omne pecudum. C'est ce quji fait de Thomme un être à part, ce qui constitue sa royauté. Les animaux les plus intelligents « les fourmis, les abeilles, les castors peuvent faire de petits chefs-d'œuvre, former une espèce^ de société, etc. ; mais tous ces chefis-d'œuvre se ressemblent ; aucun de ces individus ne se sent distinct d'un autre ; aucun n'a conscience d'être ioù Aucun ne pense à se constituer une individualité ni ne peut le faire. Cest là son éternelle infériorités

Vous connaissez, lecteurs, le grand mot de Pascal, dont (c teffrayant génie » plongeant dans Finfini du monde créé, se perdant parmi les soleils immenses et leurs nombres immenses, et les planètes et les systèmes et les espaces sans fin — retourne comme triomphant de son voyage dans Tinfini et se dit : a Eh bien^ je suis, moi, « plus grand que tout cela, car /e pense/ Le monde peut « s^écrouler sur moi etm'écraser; mais s'il m'écrase, je « sais moi qu'il m'écrase : l'univers n'en sait rien. »

Et je dirai, prolongeant la pensée de Pascal, et Tappli- \}uant au dieu des panthéistes : « Je suis plus grand que vous, ô divinité vaine, car je suis quelqu'un et vous n'êtes pas quelqu'un. » — Je vous assure que je ne suis nullement épris de la grandeur factice de ce Dieu qui est tout (to Ilav), et qui n'est pas une personne, qui n'a pas conscience de lui-même. J'aime mieux être moi et le savoir, que d'être Grand-Tout et de n'en savoir rien. — Il me semble que la vraie grandeur de Dieu doit consister surtout à être l'Individualité par excellence, comme la vraie grandeur de l'homme à se constituer une individualité par laquelle il se distingue d'autrui.

et se sente un être s'appartenant, se voulant et s^ailûrmant tel qu'il est.

Que veut nous enseigner la langue lorsqu'elle dit de quelqu'un qu'il est distingué^ sinon qu'il s'est fait, à son honneur, une individualité distincte ! des autres ? 11 n'est plus cbiifre du nombre, goutte de l'Océan, numéro de matricule : il est Quelqu'un.

Le caractère de l'individualité et son grand titre à notre estime, c'est qu'elle $e fait eile-méme. On a coutume de revendiquer à titre de gloire d'être le fils de ses œuvres. C'est précisément là l'honneur de l'individualité. Elle est mère et fille à la fois ; elle est autogène; elle s'engendre elle-même ; et ainsi autant que possible elle ressemble à Dieu, dont Tessence est d'être par soi.

Un de mes amis, ei^cellent esprit, dont la modestie ne réussira pas toujours à couvrir la valeur, comparait en causant, le genre humain à un polypier. Chaque polype trouve sa vie dans ce fonds conamun de vie ; mais à mesure qu'il se développe, il se détache de la masse, se constitue physiquement, se fait une vie à lui, et devient un individu complet. Ainsi de l'humanité, s'il est permis de risquer cette analogie mu^a^» mutandis^ et en y ajoutant la spontanéité du moi humain. L'humapté est un immense polypier où nous puisons un fonds commun de vie, do premiers principes, d'idées innées, de tempéraments, de passions, mais d'où il faut nous détacher, comme l'enfant de la matrice, pour être noi^s. Toute notre vie, avec ses énergies sponlanées^ doit être employée à nous créer. « Dieu nous a créés aussi peu que possible, afin que nous nous créassions nous-mêmes le plus possible. » — Ceci est vrai surtout au point de

vue moral. Tout le monde n*est pas appelé à devenir une individualité poétique, artistique, scientifique : tout le monde est appelé à devenir une individualité morale.

C'est donc le libre développement, le volontaire épanouissement de la conscience qui doit constituer l'individualité.

Or, nous croyons, avec Channing, que le Christ est le premier et le plus grand individualiste ; que le christianisme est venu fonder Tindividualisme, précisément parce qu'il est venu réveiller la conscience : et nous croyons aussi que notre siècle tend à devenir individualiste, qu'il Test déjà au moins dans ses meilleurs représentants et dans le fond même de son esprit. C'est là une grande afiinité que nous signalons entre lui et le Christianisme.

Quand l'Assemblée nationale, dans un jour fameux, aux applaudissements de la France enivrée, proclama les droits de l'homme^ que fit-elle, sinon proclamer le grand principe de l'individualité? De quel principe découle la théorie du suffrage universel, sinon du respect de l'individualité ^ ? Que sont les libertés modernes acquises désormais à notre société, les saintes libertés du culte, de la presse, de l'enseignement; qu'est-ce que l'égalité de chaque citoyen devant la loi, sinon un hommage rendu au principe de l'individualité? Eh bien, notre siècle a conquis ces grands principes ; ils sont les siens, ils sont sa gloire, ils sont sa vie;

' Nous n'avons pas ici à nous occuper de la manière dont joue ce suffrage : nous parlons du principe abstrait qui ne peut reposer que sur le droit de l'individu.

notre siècle est donc individualiste, et il Test plus qu^il ne le croit.

Mais si noire siècle est aussi individualiste que nous le prétendons, comment expliquer ces débordements de socialisme qui ont affligé, épouvanté notre époque ? — C'est qu'on a été dupe d'une illusion. Le socialisme est un principe opposé à l'individualisme. Celui-ci met l'accent sur l'individu, c^ui-là sur la société ; l'un absorbe l'individu dans la masse, l'autre laisse avec respect à l'individu sa royauté sacrée; le premier tiendra facilement le langage de Caïphe et dira dans le même sens que lui : « Il est bon qu'un homme meure pour tous ; » le second respectera toujours un seul innocent autant que mille; enfin, tandis que le premier violentera et foulera la conscience ■ individuelle pour une raison d'État, le dernier s^arrêtera au seuil de chaque conscience, parce que derrière — se trouve Dieu I a L'in- « dividu est plus grand que la société, parce que la « société est faite pour lui et lui n'est pas fait pour elle ; a la société est temporelle et lui immortel. Il est supé- « rieur, antérieur et ultérieur à la société. » (Simon), le Libéralisme.) Ces grandes et chrétiennes vérités entrent dans l'apanage de l'humanité, à mesure que Thumanité devient majeure et que l'individu prend possession de lui-même. Or le socialisme historique , le socialisme qui a séduit un moment tant d'esprits, avait bien pour dernier mot la confiscation de l'individu au profit de la société, rétablissement d'une immense machine gourvernementale dont chaque individu aurait été un rouage ou une dent de rouage et dont l'État aurait été le grand moteur. Ce socialisme est

apparu avec des promesses pompeuses de liberté absolue, de progrès merveilleux, de jouissances sans limites ; sa baguette magique allait évoquer Tâge d'or, transfigurer notre pauvre globe, faire de nos déserts des Carmels et de nos Calvaires des Thabors : et le monde a été séduit. Mais du jour où Ton se serait aperçu qu'au lieu d'une liberté plus grande, d'un respect plus sacré pour rindividu, le socialisme amoindrissait ou confisquait l'individu, le citoyen du xix* siècle se serait révolté contre son séducteur, à moins que sa magie, comme celle de Circé, n'eût soudainement transformé les nobles enfants des âges modernes en une race impuissante et avilie. Dieu nous a épargné cette coûteuse expérience.

Mais , chose étonnante I de même que le socialisme, semblable à l'ancien impérialisme romain, confisque l'individu au profit de TÉtat, le Christianisme tradi-^ tionml (qui est en religion ce qu'est ce vieux impérialisme en politique), confisque l'individu au profit de l'Église. Et de même que le vieux système politique romain partait de l'idée que l'État n'était pas fait pour l'individu, mais l'individu pour l'État, '— le système religieux correspondant semble professer que les fidèles sont faits pour le clergé et non le clergé pour les fidèles; de soite qu'au moins à cet eudroit, le Christianisme traditionnel se montre socialiste et païen. La tendance de ce Christianisme sacerdotal, n'est-ce pas en effet d'effacer rindividu et d'y substituer le prêtre ? — C'est le prêtre qui correspond avec Dieu et supplante le fidèle. Le prêtre prie pour l'individu , le prêtre offre le saint sacrifice pour lui ; le prêtre lit le saint Livre pour lui, comprend pour lui, répond pour lui; il. est sou chargé

d'affaires auprès de Dieu ; il fait son salut. « J'institue « M. l'abbé G*** comme mon directeur de conscience : (( c'est lui maintenant qui répondra de moi. » Voilà une parole remarquable de l'illustre Aug. Thierry au très-chrétien abbé G***, et cette parole rend parfaitement la situation religieuse que nous caractérisons. — L'esprit du Catholicisme est tel : précisément parce quMl est autorité absolue et qu'il ne souffre pas de contradicteurs, les individualités doivent lui faire peur : le « Perinde m cadaver n doit être son idéal.

Le Catholicisme avoue hautement sa prédilection pour l'unité. Or l'unité ne s'obtient qu'au prix de l'individualité. Comme l'état socialiste ou, romain, l'Église romaine est une machine montée, réglée, organisée, qui fonctionne avec la régularité et Vindépendance d'une machine : c'est ainsi qu'elle fait en grand le salut de tcms. Ses cent milliers de prêtres, après avoir absorbé en eux l'individualité religieuse des fidèles, à leur tour perdent la leur. Et au bénéfice de qui ? du Pape ? non, mais plutôt de l'Église, vaste système qui n'a pas luimême de personnalité. Ces cent milliers de prêtres savent ce qu'ils ont à croii*e, ce qu'ils ont à faire, le nombre de lignes qu'ils ont à lire chaque jour. Lq nombre de leurs gestes, de leurs paroles, de leurs génuflexions, les détails les plus menus, tout est, en quelque sorte, r^é dans leur rituel, et s'accomplit d'un bout de la Chrétienté à Pautre avec une uniformité qui peut paraître à quelques-uns admirable, mais qui (on ne saurait y contredire) ne laisse que peu d'espace au jeu de l'individualité. Ce corps gigantesque a à sa tête un homme^ouvoir, un grand tout absorbant en soi toutes les individualités de prêtres et de laïques, et cela, pour

ne pas garder la sienne; car il est esclave d'un passé inaliénable, puisqu'il est infaillible. Cependant quel homme que cet homme qui, se dressant sur le monde religieux, prétend parler urbi et orbi : « Que le monde se taise ! Je vais parler. Moi seul j'^ dans mes mains la vérité que je vais jeter au monde. Je n'admets pas d'objection ; croyez ou soyez anathème. Si votre raison est froissée, croyez ; si vos sentiments naturels sont révoltés, croyez; si voire conscience se soulève d'indignation, croyez; taisez-vous, raison imbécile ! taisez-vous , sentiments pervertis ! tais-toi, conscience dépravée ! — Je vous dis que ce pain est de la chair et que cette chair est Jésus-Christ. Je vous dis, mères chrétiennes, de fermer vos cœurs aux cris déchirants de la juive Mortara. J'ai béni les saintes flammes de l'Inquisition ! Courbez-vous, adorez : votre affaire, c'est de tuer en vous tout ce qui protesterait, c'est-à-dire tout ce qui est vous : raison, cœur, conscience, tout cela c'est l'hydre de l'hérésie : Tria cerberus ora. Arrivez-moi mutilé, mais arrivez ! 11 vaut mieux vous jeter dans mes bras paternels, manchot ou boiteux, que de rester dans ^intégrité de votre individualité révoltée et d'être précipité dans la géhenne. » Est-ce que j'exagère ? Est-ce que ce n'est pas là l'esprit du Catholicisme ? est-ce qu'il permet de croire, de penser, d'agir, de vivre moralement hors de la sphère dont son figide compas a tracé les courbes inextensibles ? est-ce que l'autorité n'est pas son grand mot ? le « Magister dixit » son grand tribunal d'appel ? le « Scfumettez-vous l » sa grande preuve? le « Anatke^ ma sitf » son impitoyable refrain? Et le concile de Trente n'est-il pas le lit de Procuste où il couche, taille et mutile toutes les individuaUtés récalcitrantes ?

Peut-être fallait-il ce régime au moyen âge, lorsqu'on avait affaire à des hommes incapables d^avoir une pensée à eux. Il fallait à ces hommes-enfants, enfants mutins et malappris, le prestige d'une tutelle infaillible. Mais quand Tintelligence humaine a grandi, quand le front élargi de l'humanité adulte s'est senti penser, le principe catholique, d'autorité a dû céder devant le principe moderne d'indivtdualiié inauguré par la Réforme.

Le Protestantisme trouva ce principe d'individualité dans les archives oubliées de la foi chrétienne. Il remarqua combien les livres sacrés rehaussaient l'individu, en faisant de chacun vn roi et un sacrificateur. Ce plébéien inaperçu, chiffre obscur du grand nombre, cet homme que le savant écrasait de sa science et que l'équipage de l'opulence éclaboussait en passant, il entre directement dans le Saint des Saints : il est prêtre, il est souverain sacrificateur. Décidément le voile du temple estdécbiré, in^missiblement déchiré, quelque peine que se donnent les prêtres pour le recoudre.

o Tout protestant est pape une Bible à la main, » at-on dit. Tout protestant est plus que pape : il est autonome; sa pensée n'est pas enchaînée à une tradition imposée. Oui, tout protestant croyant et chrétien correspond directement avec Dieu, il lui parle dans sa langue, il lui parle selon son cœur. Ni rites, ni formules, ni intermédiaires humains, ni absolution sacerdotale. Il ne se décharge pas sur autrui de son salut : il s'en charge ; il en prend la responsabilité, et dès lors il y pense, il y travaille ; plus vous relèverez la responsabilité de quelqu'un, plus vous relèverez ce quelqu'un. Et inversement, « Le présent le plus fatal qu'on puisse faire à l'homme, c'est

a de diminuer en lui le sentiment de sa responsabilité K » Or qu^est-ce qui peut grandir davantage un homme, que de lui faire porter la responsabilité dé sa foi et de son salut ? Un ministre d'État n'est responsable que des affaires politiques de son département ; lui, simple paysan peut-être, est responsable d'une âme dont le prix pèse, à l'appréciation de Dieu même, plus que tous les mondes créés. Ainsi le Protestantisme forme l'individu en le rendant responsable de son salut ; il le saisit dans ce qu'il a de plus individuel, la conscience; par la conscience il le pousse à l'activité religieuse et par l'activité religieuse à toutes les activités. « Allez, dit sa religion au protestant, a examinez toutes choses et retenez ce qui est bon. » Il s'en va armé de ce droit. Avec ce droit il est entré dans le sanctuaire, il a examiné la foi, et ce n'est que quand il en a goûté la saveur divine, qu'il se l'est appropriée. Croyezvous maintenant qu'après avoir fait de Dieu même l'objet de son examen, il n'examinera plus rien? Il examinera tout : et plus il étudiera, plus il étendra son activité, plus son individualité s'affirmera et s'affermira : Vtrçs ocquirit eundo, — Les faits confirment le principe, un libre penseur connu, Montégut, n'a pas manqué de le relever.

«La race anglo-saxonne, dit-il, démocratique par « excellence, sous ses formes diverses, décentralisation, « administration, morcellement politique, régime consti- « lutionnel, parlements, protestantisme, philosophie, a

« toujours poursuivi le triomphe de Tindividu Dans

(( l'Ecosse et la Nouvelle-Angleterre, les mas ses n'existent tt pas ; ce sont des nations d'individus. . . L'originalité, quel- « quefois un peu excessive, de cette race anglo-saxonne.

Laboulaye, Liberté relig^

« est un cachet d'un caractère personnel Aussi admirez a celte ardeur infatigable, cette persévérance prover- « biate, ces entreprises titancsqaes, ces colonisations enc vahissantes et tous ces grandioses travaux accomplis, « non pas par des gouvernements, mais par des individus, a Et dans ce mouvement étonnant d'intérêts divers, de a passions, de personnes et d'idées si différentes, si hx)s- 8 tiles, qui pourraient se heurter, remarquez cet ordre qui a règne. Ce grand principe de self government ne peut € être appliqué que dans un pays où chique individu a la 8 conscience hautement développée et le sentiment de sa « propre responsabilité. » Qu'on nous permette encore de « citer un extrait de XdiEevUe chrétienne (1856, p. 448) : « Une nation de 25 millions d'âmes qui vit avec une ar- « mée de 10,000 hommes pour toute force publique, qui a reçoit dans son sein pour l'engloutir Técume de l'Eu- «rope; qui est à la tête de la civilisation industrielle; « qui a, au lieu de dettes, un fonds de réserve ; qui paye « à son président le traitement d'un de nos ministres, « qui donne gratuitement à tous ses enfants une instrucff tion supérieure à celle de tout un peuple européen, « qui compte plus d'églises et d'établissements philan-

a thropiques qu'aucun peuple de l'ancien monde et

a tout cela dans cette Amérique où tant d'autres nations « formées sous l'influence espagnole et calholique ont

« malheureusement avorté ne l'oublions jamais : c'est

tt un grand spectacle ». » N'oublions pas non plus que ce

* Ces lignes, on le voit, étaient écrites avant la guerre actuelle. Reste à savoir si^ de cette guerre, va dater une ère de décadence ou nne ère de relèvement. Quant à nous, avec M. Agenor de Gasparîn <v<jir Un grand peuple qui se relevé}, nous avons Soi à ravcnrr des États-Unis.

peuple a été formé par le principe d'individualité que nous étudions.

Vous pouvez £drela contre-épreuve de cette observation en comparant à rAngleterre et aux États-Unis, l'Espagne, TAutriche, le Portugal, le lifexique^ nations formées d'individualités effacées, sans grandeur et aussi sans avenir, à moins que notre principe ne les pénètre. Que si Ton veut appeler en témoignage à ce congrès des nations, la France, l'Italie, la Belgique, je fais remarquer précisément que si ces peuples sont dignes de l'honneur d'être cités, ce n'est pas parce qu'ils sont restés sous le principe d'autorité^ mais bien parce qu'ils s'affranchissent du principe d'autorité et se placent de plus en plus sous l'influence régénératrice de l'esprit d'individualité.

On fait à ce principe une objection dont il importe d'examiner la portée :

a L'individualisme est un principe dissolvant; la source de toutes les dissidences, le brisement, de toutes les unités. Nous ne connaissons en effet que trop cet esprit présomptueux qui fait que chacun voulant être son maître, il ne reste personne pour obéir ; que chacun veut être son prêtre et qu'il renverse les plus vénérables autels. C'est ce funeste principe qui pullule en sectes politiques et religieuses, et qui a brisé, du même coup, en mille fragments, l'État et l'élise. »

i<* Remarquons d'abord que ce qui fait la valeur d'un principe, c'est sa mesure. Nous ne nous chargerions pas plus de défendre les abus de l'individualité, ni ceux de la liberté, que ceux de l'autorité. Toutes les vérités ont trouvé des enthousiastes compromettants. On a vu des démagogues furieux et des inquisiteurs non moins re*

doutables. Mais aussi on a vu et l'on voit à l'œuvre le principe sagement appliqué de l'individualité en Angleterre et aux États-Unis. Toutes les idées politiques et religieuses (Hit librement cours, et nulle part la vie politique ni la vie religieuse n'ont acquis plus d'intensité ^ 2* Nous demanderons, en tout cas, aux adversaires de ce principe par quoi ils prétendent le remplacer? Il y a trois manières de traiter l'intelligence humaine : — C'est d'abord de l'abêtir, de la nourrir de ténèbres, de l'encombrer de préjugés, et de poursuivre, par tous les procédés possibles de compression intellectuelle, la réalisation du a^étinisme universel ; c'est là sans doute le beau idéal du genre. Ce procédé, fort heureusement, est aussi impraticable qu'immoraf. Mais on pourrait peut-être mitiger ce moyen. Permettre d'étudier, d'explorer les sciences, les lettres, Thistoire, voire certaine philosophie, mais dans des editiones expurgatœ et à condition que Tesprit humain arriverait sur tous les points à des conclusions orthodoxes : sinon le fer, le feu, les oubliettes '.

* C'est un enseignement frappant et qui confirme singulièrement notre thèse, que le contraste formé par le Brésil avec les États-Uni». Le Brésil a vécu sous le régime de l'autorité la plus absolue : les indiTidualités y ont été comprimées; et aussi, dans ce malheureux pays, d'après dei renseignements que nous tenons pour authentiques, « la religion a dégénéré au point de n'être plus qu'une simple habitude ; même il est devenu habituel de ne prêter aucune attention à ses foroKs extérieures. Le nombre de ceux qui vont aux églises est trèa-restreint. La confession est abandonnée... une pure indifférence semble régner universellement. On n'a pas même fait de prières publiques pour le pape. Peu de nations peuvent avoir moinH de religion que les Brésiliens. » ( Le Lien, 16 novembre 1861.)

Si la vie religieuse des Brésiliens a dépéri sous le régime de l'autorité sans contrôle, sous ce même régime qu'est devenue la vie politique chez les Mexicains?

' Les Romains aussi permettaient à leurs esclaves d'étudier les

Ce procédé a été usé par les jésuites. Il est injurieux pour la nature humaine, injurieux pour la vérité, injurieux pour Dieu, qui veut être librement servi. Ce moyen n'aboutit pas, ou plutôt il aboutit à Findifférence, àThypocrisie ou à la réaction. On croit servir la vérité et Ton couve des Voltaires.

3" Il ne reste donc plus de refuge que dans la liberté, l'essence de Tesprit humain comme de tout esprit, c'est ^incompressibilités L'homme ne croira sincèrement que ce qu'il estimera devoir croire. Il pensera selon ses aptitudes personnelles. Votre voisin se permettra peut-être d'avoir une opinion différente de la vôtre ; laissez-le donc libre î Pourquoi voudriez-vous revêtir cette intelligence d'un vêtement qui n'est pas fait pour elle? Celte magnifique unité de parade qui fait si bien comme spectacle, comme poésie ou comme pièce oratoire, dans une page de Bossuet, vue de dessous, n'est qu'une grande mystification. Tout, dit-on, doit être sacrifié à l'unité. « Eh non , observe M. de Rémusat ; l'unité, d'ordinaire, a c'est la servitude. » a Quand même il dépendrait de a quelqu'un de fondre en une seule les nations, les Églises, a les sectes, les écoles, il faudrait s'y opposer. Le vieux « monde comain a péri par l'unité. Le salut du monde « moderne sera sa diversité. » (M. Reaan.) C'est que la diversité, c'est la loi même de notre naturc^Croyez-

lettres. — Auguste aussi permit à VirgiU de jouer de la flûte. — Le poète est naïf en le racontant : « Ludere qnsB vellem calamo permisit agrestù » En fait de liberté Vagresii est charmant, surtout associé à quœ vellem, Auguste lui permit de chanter ce qu'il voudrait, à condition qu'il ne s'agirait que de verts bocages. — L'Église romaine accorderait sans doute la culture pleine et entière de l'intelligence, — dans ces limites.

VOUS dooc que l'unité tyrannique imposée par un prince absolu qui ne laisserait la parole ni aux hommes ni à la presse, fût une unité de bon aloi ? Et que, sous ce silence et sous cette écorce, il n'y eût pas une foule de protestations et de divergences ? Pensez-vous que sous l'unité extérieure d'une autorité ecclésiastique absolue règne l'unité réelle? Combien estimez-vous, par exemple, que, pour arriver au chiffre vrai, Tunité romaine aurait à retrancher de millions de ces i50 millions de fidèles qu'elle inscrit pompeusement dans ses cadres? L'hérésie inavouée, le scepticisme, Tincrédulité, ont prélevé leurs innombrables recrues dans ce chiffre colossal; et les variations des opinions religieuses (ou irréligieuses) qui existent dans la France catholique sont bien aussi nombreuses et, «n tout cas, plus éloignées du Christianisme que dans les sectes américaines» Ici et là régnent une infinité de divergences : seulement ici, uniformité officielle, c'est-à-dire fiction hypocrite et Datale à la vérité ; là, vérité telle quelle, sans fiction. Cette diversité de croyances, dans les États catholiques ou protestants, tient à l'essence même de l'esprit humain. Elle est un gage de liberté et de sincérité.. « Limité prétendue dont se glorifient l'Espagne et < l'Italie, c'est la mort. En Ânglet^re et aux États-Unis « chacun peut discuter la vérité et attaquer l'Évangile. a C'est là qu'est cependant la foi vivante : il y a plus de soldats que d^ennemis. A Rome, on est catholique ou c athée; à Londres, il y a sans doute des hommes qui ont « rompu avec les Églises établies; mais en trouverait-on a un seul qui blasphémât le Christ ^ ? »

* Noua aommes heureux de remercier M. Laboulaye de ce témoignage rendu à la vérité..

Nous posons donc, d'une main ferme, le grand principe de l'individualité comme principe chrétien, et aussi comme le droit, l'espérance et 1 a sauvegarde des âges modernes : c'est ce principe qui nous sauvera du fias- Empire. C'est là la porte triomphale que le Christ a ouverte avec sa croix, dont Luther a retrouvé les clefs rouillées, et par laquelle il est passé, conduisant avec lui le cortège de l'humanité émancipée. Cette porte ouvre sur toutes les vérités et sur toutes les activités religieuses, scientifiques, politiques, et l'humanité tout entière y passera.

Aussi bien^ l'homme moderne n'est pas disposé à se laisser absorber. Il ne se considère plus comme un être producteur attaché à la glèbe, comme fragment de la masse, comme fraction insignifiante et anonyme , par exemple en France, comme un trente-six millionième de la patrie. Le Christ lui a appris sa grandeur et sa dignité. Un homme, quel qu'il soit, que le sang d'un Dieu a racheté se sent une valeur absolue, indépendante de toute comparaison. L'homme moderne sent l'infini en soi, car il y sent Dieu. Il ne relève que de lui. Il se sait responsable, par conséquent il s'attribue des droits qu'il ferait valoir au besoin seul contre tous, si tous lui niaient ses droits, conditions de ses devoirs — et dans cette lutte, il pourrait être brisé, mais non pas vaincu. « Tout le faubourg Saint-Germain , avec son .( oracle M. de Maistre , pèse moins dans le monde « que quelques quakers de Manchester, » a dit M. Renan.

Oui , nous le croyons , la France devient majeure ; elle devient individualiste. Il y a entre nous chrétiens et elle, encore à cet endroit, une secrète affinité. La

'conquête du principe d'individualité c'est la conquête de la conscience, et la conquête de la conscience c'est la voie royale qui ne peut qu'aboutir au vrai Christianisme.

Mais n'y a-t-il pas correspondance, connexion entre l'idée d'individualité et celle de liberté, qui est aussi une [des grandes idées modernes? Et le vrai Christianisme n'est-il pas aussi l'allié naturel, le parrain sublime de la Liberté et de tous les principes généreux que la Liberté enfante ? — Examinons»

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