LIBERTÉ* — TOLÉRANCE. — FRATERNITÉ
« Bonne om'mauyaise, c'est de la Réform » que date la liberté. »
Laboulayb.
Voilà trois beaux mots, n'est-ce pas, lecteur! Ces mots sacrés vont réveiller dans votre âme un écho de sympathie et d'enthousiasme.
Est-ce qu'il y aurait par hasard quelqu'un, en Europe, qui aurait besoin qu'on lui prouvât que la liberté est bien réellement dans l'esprit du siècle? — Mais ceux ^ qui s'avancent debout et vainqueurs sur son char de triomphe aussi bien que ceux qu'elle écrase le savent également : demandez à Garibaldi, demandez à François II, si l'esprit de liberté n'est pas le souffle moderne?
Jl est vrai que ce souffle est parfois un ouragan.
La France, la Prophétesse, l'Apôtre missionnaire de la liberté, a eu les folies de la liberté. La fille sacrée du ciel a été parodiée. On a vu paraître dans nos rues une bacchante échevelée, ivre et sanglante, et Ton a dit : Voyez la Liberté!
Nous ne Tavons pas reconnue. Mais quoi ! parce qu'il a plu à des tyrans de couvrir du now de liberté leurs saturnales et leurs ôi^ies, s'ensuit-il que la vraie liberté ait perdu ses titres? N'est-elle pas inscrite au frontispice de notre Charte ? N'a-t-elle pas tiré l'épée de la France pour affranchir l'Italie ? N'est-elle pas l'étincelle électrique qui communique au monde moderne une irrésistible commotion?
Je pense que si le xix" siècle prenait la parole et que la France fût son interprète, je ne serais point démenti. Elle se contenterait peut-être pour sa réponse de dérouler les plis de son drapeau déchiré, et montrerait écrits en lettres d'or les noms de trente champs de bataille^ dont le premier fut la place de la Bastille et le dernier Solferino.
Or M, Laboulaye, cet observateur si judicieux, nous déclare que cette liberté date de la Réforme.
D'après ce qui précède, nous aurions pu nous en douter. Si la conquête du Libre Examen est due à la Réforme ; si le Libre Examen conquis a naturellement, comme nous l'avons vu, mis l'homme en possession de lui-même par la prise de possession du principe d'individualité, le principe d'individualité à son tour a dû porter son fruit social. L'homme se constatant libre dans sa conscience, dans ses rapports avec Dieu, a voulu être libre dans ses rapports avec ses semblables, et par
esprit de justice réciproque, a compris que son semblable avait les mêmes droits vis-à-vis de lui. De là les droits dé Thomme et les libertés modernes.
Que si, après cela, Tesprit du Christianisme traditionnel a été încurablement hostile à l'esprit de liberté, — qu'y puis-je, moi? C'est sa faute et son péril.
Je sais bien que quelques individualités distinguées et indépendantes ont essayé de concilier le Catholicisme avec la liberté, CBateaul?riand, Lamennais, Montalembert, Lacordaire *. Noble phalange de grands esprits généreux et inconséquents.
La logique de la situation a été plus forte qu'eux, plus forte même que Pie IX ; et si Lacordaire avait été pape — elle eût été plus forte que Lacordaire."
En 1847 Pie iX essaya d'une papauté libérale. Il n'en est plus là. Ne soyons pas trop sévères envers lui. Rien ne démontre mieux que Rome actuelle l'impuissance du Catholicisme à produire la liberté. Rome, la patrie du Catholicisme, a fait ce qu'elle a voulu du coin de terre où elle était maîtresse : elle ïi'en a pas fait une terre libre. douleur ! Rome païenne fut longtemps libre : Rome chrétienne ne Test pas I
Je sais bien qu'en 1848, le Catholicisme essaya de se faire libéral et baptisa les arbres de la liberté. Cela prouve qu'il sait se plier aux circonstances. Je sais bien que le Catholicisme a fait grand bruit de son amour pour la liberté, quand il s'est agi de la liberté d'enseignement: cela prouve qu'il la voulait pour lui. — Mais
^ Voir à la fin du volume une lettre que j'ai adressée à Lacordaire sur rincompatibilité de la liberté avec le régime romain, sa réponse et ma réplique.
« que les vraies libertés soient réciproques, » ce n'est pas l'adage du Catholicisme.
N'a-t-on pas vu en France un journal qui n'a pas craint de dire : « La liberté ne peut exister que pour nous, car nous seuls possédons la vérité : il n'y a pas de liberté pour l'erreur ? » (Voir M. René Taillandier.) N'a-t-on pas entendu VUnivers faire cet humble aveu, dirais-je? ou cette fière déclaration : w Oa « veut à toute force faire RoMe libérale, elle qui a dit ftsi nettement, le jour 'de 1^ Assomption 1832, qu'elle (( ne l'avait jamais été et qu'elle ne le serait jamais ? » {Univers, 22 décembre 1855.)
Et en effet, il faut être conséquent et ne pas vouloir faire sortir d'un principe son contraire. Le Catholicisme a pour synonyme autorité, infaillibilité ; il ne peut pas avoir pour conséquence : liberté. Il vous permettra biea de raisonner pourvu que vous arriviez à ses conclusions : mais tout raisonnement qui n'arrive pas à ses conclusions est impie. — Soumission : raisonnée, si vous le pouvez; aveugle, si votre raison s'insurge; voilà l'alternative qu'on vous propose. Vous êtes libre... de toute la longueur de votre chaîne. — La première, la plus sainte des libertés modernes, c'est la Liberté de conscience : or comment voulez-vous que le Gatholi cisme l'accorde? Elle est en opposition avec l'essence même du Catholicisme. Elle est la première des hérésies. Elle est une impiété que les papes ont certes assez énergiquement flétrie et anathématisée. Vous pouvez lire pour votre édification sur ce sujet la bulle de Grégoire XVI, qui appelle la liberté de conscience « une maxime absurde » ou plutôt : a un délire! »
Mais que vous étonnez-vous ? Tout ceci est très-logique. Quand on part de ce principe : « Je suis infaillible ; » quand on porte une épée à la main, une tiare sur la tête et une telle idée au front, de quelle façon voulezvous qu'on accueille le téméraire qui osera vous dire :
« Je ne puis pas croire ce que vous croyez, et ce que vous appelez un délire est pour moi un dogme sacré. O Pontife, laissez-moi libre ; au-dessus même des marches de votre trône, j'ai le droit d'asseoir mon indépendance; et au-dessus des. oracles qui descendent de votre bouche, je place ceux de ma conscience qui, pour moi, représente Dieu, plus que vous ne le représentez vous-même ! » Ici, je vois le front superbe de r homme infaillible s'assombrir. Ce fier langage de la conscience, c'est pour lui de l'insolence, de la révolte. Il faut arrêter cette langue, il faut fermer cette bouche. Il faut extirper l'hérésiarque et l'hérésie!
L'histoire a enregistré les saintes fureurs de Thomme infaillible lançant des foudres, allumant des bûchers, prêchant des croisades, bouleversant des royaumes, exterminant des populations afin de noyer Thérésie dans le sang, afin de l'éteindre dans les flammes!... Vous pouvez encore lire une page déchirée de cette histoire lamentable en allant vous asseoir sur quelque ruine de la vallée de Mérindol.
Et remarquez que tout ceci ce n'est pas une cruauté gratuite ; elle est sanctionnée par une logique terrible. — Comment voulez-vous que quand on était tout-puissant, on permît que l'hérésie distribuât le poison des âmes? Il valait bien mieux certes faire périr les corps de ces Locustes spirituels que de les laisser empoisonner les
âmes des fidèles ! Il vaut bien mieux enchaîner ou tuer un pestiféré que de le laisser libre d^aller porter la peste dans tout un pays. Et encore si ce n'était que la peste ! Mais c'est Tenfer que porte avec soi l'hérétique i! — De nos jours, il est vrai, ni bûchers, ni cachots, ni croisades, et pour cause. « Je sais très-bien que l'Église « souffre ce qu'elle ne peut pas empêcher... mais je « maintiens qu'elle n'accepte jamais la liberté, ou, pour « parler comme elle , l'indifférence des religions. » (M. Lahoulaye,) « Liberté de religion est synonyme d'irré- « ligion, » dit expressément M. Auguste Nicolas, et V Univers déclare très-correctement que l'Église repousse, combat, condamne « souvent les thèses que la « liberté politique soutient avec le plus d'ardeur...» « La « tolérance, poursuit M. de Falloux, n'est pas connue « des siècles de foi, et le sentiment que ce mot repré- <( sente ne peut être rangé parmi les vertus que dans un <( siècle de doute... Qui peut se flatter désormais, conti- « nue-t-il naïvement, d'éteindre une opinion en tuant « celui qui la professe? » — Donc, si Ton pouvait se flatter de ce doux espoir, il serait permis de le tuer ? — Mgr l'évêque de Montauban, dans son Bulletin du 17 juillet 1860, est d'avis qu'en effet, au moins un certain degré ^ de pression extérieure, de peine ou de souffrance physiques, peut être employé légitimement
' « Le doux saint Louis est en religion un terrible peraécutear. H « pose en principe que l'homme laïque ne doit répondre aux objec- « tions qu'il entend faire contre la foi qu'en perçant le ventre de « celui qui les fait... H laisse l'Inquisition décimer ses sujets par « Vimmuration et le bûcher en permanence. Dioclétien n'a pas « fait cela. » (M. Renan.)
^ C'est nous qui soulignons.
« et Utilement pour faire passer jan homme de l'erreur a à' la vérité et du bien au mal. » — U Univers, on le sait, a déploré que Luther n'ait pas été brûlé comme Jean Huss ; et de même que Grégoire XVI avait fait frapper une médaille * et chanter un Te Deum pour remercier Dieu et le roi de France de l'extermination des hérétiques, M. Veuillot a fait, en plein xix* siècle, l'éloge des dragonnades et de la Saint-Barthélémy. — Donoso Cortès vous dira, que « le souverain doit tout ce qui est « nécessaire au bien-être de la société et qu'il a le droit ft de faire tout ce qu^l doit- » — Cela fait peur. — Nous ne rappellerons que pour mémoire deux noms déjà cités : de Bouald et de Maistre^ deux représentants du despotisme le plus absolu, et aussi du Catholicisme le plus conséquent. Pour couronner cette noble phalange d'amis de la liberté, nous reproduirons un fragment de la bulle de Grégoire XVI, déjà indiquée : « Quel homme en « soD: bon sens dira qu'il faut répandre librement des « poisons ? De la source infecte de l'indifférence dé- « coule cette maxime absurde ou plutôt ce délire {sic /) (I qu'il faut assurer et garantir à qui que ce soit la liberté (( de conscience. »
Je viens de citer les représentants les plus accrédités du Catholicisme contemporain. £h bien, je me porte garant pour le xix« siècle qu'il ne signerait p^s les citations que nous avons faites, ni celle de M. Aug. Nicolas,
* On a voulu prétendre que c'était uniquement pour féliciter le roi de France d'être débarrassé d'un parti de rebelles ; mais il n'en est rien. A l'exergue de la médaiIle|on lit : Huguonotorum strages, et on y voit l'ange exterminateur armé do glaive de la croix. Si ces rebelles avaient été des catholiques , on n'aurait pas chanté de Te Deum.
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ni celle de M. de Falloux, ni celle de l'évêque de Montauban; et que si de Bonald, de Maistre, Grégoire XVI et M. Veuillot peuvent être donnés pour les représentants du pur Catholicisme, le xix* siècle ne les choisirait pas pour ses représentants.
Qu'est-ce à dire? La religion du Christ serait-elle donc anlilibérale ? Et n'y aurait-il que des incompatibilités entre l'esprit libéral du siècle et Tesprit du Christ?
Non certes I Je maintiens que l'esprit de liberté, de respect des consciences, de fraternité qui anime et inspire mon siècle, anime et inspire aussi la grande âme de Jésus, du Jésus que je connais, du vrai Christ, et qu'on vérité il vaut mieux avoir affaire à lui qu^à ses vicaires. 11 est étrange, vraiment, que ceux qui prétendent hériter de lui tiennent tant à un héritage temporel qu'il n'avait pas, et répudient si bien l'héritage de cet esprit de liberté qu'il a apporté au monde I
N'est-ce pas le Christ qui prononça ces paroles qu'on dirait d'hier : « Je me tiens à la porte du cœur et je « frappe : si quelqu'un rn ouvre, j'entrerai. »
Il entrera, — mais il faut qu'on lui ouvre.
Il entrera, — mais il ne brisera pas la porte. Il entrera, mais pas d'assaut ; il ne trouverait que la ruine de l'homme moral : or il veut l'homme libre et tout entier.
Un jour, Jésus voulait passer par Samarie. Les Samaritains lui fermèrent leurs portes. Les fils de Zébédée (peutêtre depuis lors les fils du Tonnerre, Boanergès) demandèrent à Jésus qu'il fît pleuvoir du feu et du soufre sur cette cité insolente : « Vous ne savez, leur dit Jésus, « de quel esprit vous êtes animés ! »
Un autre jour, Pierre, l'apôtre bouillant et emporté, tire l'épée, en frappe un serviteur du Sanhédrin, dans
l'honorable but de défendre son maître. « Pierre, lui dit le Christ, remets ton épée au fourreau : qui se servira de répée, périra par Tépée. * »
Vous figurez-vous Jésus-Christ entrant d'assaut dans Samarie, comme Jules II à Bologne? ou Jésus-Christ grand Inquisiteur ? ou même Jésus-Christ faisant souffrir jusquà un certain degré un mécréant pour le ramener à la vérité, de concert avec l'évêque de Montauban ?
Noble fils du Dieu d^amour, serait-il vrai que le siècle lui-même comprenne mieux votre dignité et votre caractère que rÉglise qui se pare de votre nom !
Quoi qu'il en soit, l'esprit moderne ne comprend pas le rapport qu'il peut y avoir entre la contrainte et la vérité ; ni comment un bûcher peut éclairer une intelligence.
H comprend, au contraire, que la contrainte déshonore la vérité et ne fait que des hypocrites ; que la vérité doit avoir horreur des armes que l'erreur a toujours mises à son service; et que ce serait risquer de faire confondre le Christ avec Mahomet que de l'armer comme Mahomet. « Les armes de notre combat ne sont « point charnelles, » écrivait l'apôtre Paul.
Le vrai citoyen du siècle actuel — c'est là son honneur — comprend le respect que chacun doit à chacun ; il est jaloux des droits de son prochain autant que de ses propres droits. La loi moderne a voulu que le domicile de chaque citoyen fût inviolable : combien plus ce domicile où le moi réside, cet autel intérieur qui s'appelle la conscience/
^ N'est-ce pas là une prophétie? Cette prophétie n'est-elle pas en voie de s'accomplir f
Et lorsque le siècle actuel a vu sortir de quelque vieil arsenal du moyen âge les armes rouillées de Tiniolérance, — son âme généreuse en a frémi.
Le grand-duc de Toscane emprisonnât les Madiaî, le Pape arrachant à sa mère le petit Mortara, h justice espagnole envoyant aux galères Matamoros et vingt autres martyrs de la conscience, ont soulevé l'indignation de Topinion contemporaine. Mais l'arme de la persécution est fatale à ceux qui osent s'en servir : elle les blesse à la main ou au cœur.
Quoi qu'il en soit de ces restes d'une époque d'oppression, nous croyons que cet esprit d'intolérance qui ose encore résister à l'esprit moderne sera bientôt dissipé • Croyez-vous qu'un autre concile de Constance, tenu en 1862, pourrait brûler le moindre hérétique ? Que les moines de Florence, en 1862, pourraient faire rétracter Arago ou Leverrier? Que Calvin réussirait encore à faire brûler un Servet ? Que François I*''* pourrait encore, une torche sainte à la main, refaire la terrible cérémonie des processions et brûler à chaque station un huguenot ? — Ces interrogations n'attendent pas leurs réponses : le temps, les mœurs, la civilisation, l'esprit chrétien ont fait des progrès, sinon dans l'Église, du moins dans le siècle, plus chrétien qu'elle à certains égards.
Cependant, l'Église n'est pas sans raisons spécieuses pour défendre le dogme antichrétien de l'intolérance. Il est bon de les examiner. — Sans contredit si, parmi nous, elle osait passer de la théorie à l'application, un toile général la réfuterait mieux que les arguments les plus péremptoires. Cependant, comme elle est encore
loin de pratiquer la tolérance là où elle est maîtresse, il est bon d*examiner en face ses raisons et de leur demander ce qu'elles valent. Ne craignons pas de poser nettement les questions :
«Eh quoi! s'écrie l'Église indignée, quelle est cette doctrine de la tolérance universelle, sinon l'indifférence universelle ? La vérité n^est-elle pas , de sa nature, intolérante? Quand le soleil paraît sur l'horizon, tolère-t-il la nuit? Il appartient à une erreur de tolérer toutes les erreurs, comme à une troupe de malfaiteurs de se supporter.pour nuire ; mais il n'appartient pas à la vérité d'admettre l'erreur pour compagne. Que le Panthéon romain adopte, par un syncrétisme complaisant, le culte de tous les faux dieux, cela se conçoit ; mais je vous dis que si le Christ entre dans le Panthéon, il chassera tous les autres. Et c'est là ce qu'il ^ fait. Que le scepticisme moderne emprunte à Tinfidàle Âthalie les principes de sa tolérance perfide et dise avec elle :
« J'ai mon dieu que je sers; vous servirez le vôtre : » Ce sont deux puissants dieux. »
a La vérité répondra, avec la fierté du jeune Joas :
<c II faut servir le mien, « Lui seul est Dieu, madame, et le vôtre n'est rien. »
« Voilà ce que la vérité dit au scepticisme : voilà ce que le Catholicisme dijt^au xix^ siècle. »
Il y a, dans ce fier raisonaement, un mélange de vrai et de faux que nous voudrions démêler.
La vérité est intolérante de sa nature, affirme-t-oa.
iS LE CHRISTIANISME
Nous verrons tout à Theure dans quel sens ; mais, en tout cas, il ne faudrait pas vouloir faire de Tintolérance le critère de la vérité, car en ce cas le mahômétisme pourrait réclamer ses titres de créance. Toutes les religions ont été intolérantes, d*oii Ton ne voudrait pas conclure que toutes soient vraies.
Dans un sens toute religion est intolérante ^ vis-à-vis d'une religion qui n'est pas elle ; comme toute philosophie est intolérante vis-à-vis d'une philosophie opposée. Ainsi, le Christianisme est dogmatiquement intolérant vis-à-vis du paganisme, du mahométisme, etc., dans ce sens qu'il les accuse de fausseté et les exclut de , son sein. Le spiritualisme est intolérant de la même manière vis-à-vis du matérialisme. Le déisme est intolérant vis-a-vis de l'athéisme. Toute affirmation est intolérante vis-à-vis de la négation correspondante. Mais cette intolérance (que ce mol n'effraye personne) est abstraite, elle se passe uniquement dans le domaine de l'idée. — La logique me contraint à admettre qu'une
^ Ce mot effrayant en lui-même a valu à M. Schaêffer, de la part du journal le Siècle un article qui n'est d'un bout à l'autre qu'un malentendu. H ne faut pas se faire une querelle de mots, il s'agit de s'entendre sur leur signification. Nous croyons que M. J. Simon distingue avec raison (dans la Religion naturelle), entre l'intolérance civile et l'intolérance ecclésiastique, il est certain qu'on ne peut pas empêcher qu'une société quelconque (religieuse ou autre), ne cesse de reconnaître comme l'un de ses membres celui qui en répudie les principes premiers : absolument comme une société abolitioni^te ne pourrait plus reconnaître comme inscrit dans ses cadres un esclavagiste avoué. L'existence d'une société acceptant dans son hein des éléments si hostiles est contradictoire en soi. — Mais de là à l'intolérance civile qui agit vi et igné, il y a un abime. Je puis désapprouvpr, blâmer, plaindre*, celui qui n'a pas nos convictions^ jamais je n'ai le droit de le contraindre.
Église organisée a le droit de faire sortir de son sein tout membre qui n'a pas sa foi, à condition néanmoins que cette exclusion n'entraînera aucune conséquence civile.
Cependant, tout en croyant devoir réserver ce droit de la société vis-à-vis de l'individu, nous tenons à descendre un peu plus au fond de la question, afin de recommander à la société religieuse la plus grande largeur quant à ses bases (et par conséquent à ses tolérances dogmatiques), et la plus grande réserve, quant à l'usage du droit d^exclusion, qui sans contredit est le sien.
La vérité absolue est-elle tellement l'apanage de l'homme, que Ton puisse dire qu'elle est tout entière d'un côté et point du tout de l'autre ?
La vérité entre-t-elle dans l'homme d'une manière si soudaine et si complète, y est-elle si visible et si tangible, que Ton ne puisse pas n^ pas l'apercevoir? Et en maltraitant tel homme comme mécréant, ne s'expose-t-on pas à faire comme l'imprudent horticulteur qui, d'un coup de bêche, détruit le germe enfoui d'une plante précieuse?
La vérité est-elle tellement liée à telle ou telle forme religieuse, qu'elle en dépende absolument, si bien que celui qui se trouve en dehors de cette forme religieuse soit complètement en dehors de toute vérité?
La vérité, enfin, est-elle uniquement une idée, un corps de doctrine, un acquiescement de l'esprit? La vérité religieuse ne se tient-elle pas beaucoup plus dans le cœur que dansla tête ? N'est-elle pas surtout un sentiment, uneforce. une vie? Deux hommes très- opposés quant aux idées
ne peuvent- ils pas avoir un même sentiment? Et vic^ versa, deux hommes tout à fait d'accord quant aux idées ne peuvent-ils pas avoir des sentiments tout différents? Précisons notre pensée. — Voici un homme réputé hérétique ; cependant il aime Dieu, sa vie est honnête, charitable. — En voici un autre, rigoureux orthodoxe, catholique zélé, qui se confesse, qui communie scrupuleusement, mais qui n'aime que soi et ne fait du bien qu'à soi : dévot, égoïste et méchant ; ^ela s*est vu. Or lequel est le plus dans la vérité? Est-ce le mécanisme de la confession ou de la communion, ou de la rubrique, qui conière la vérité divine? Le prétendre serait du matérialisme et de l'immoralité. J'ajouterai de plus cette remarque. — Dans la société feligieuse la plus orthodoxe, il y a des indifférents, des impies, des hypocrites ; comme dans la société religieuse la moins orthodoxe, il y a des hommçs droits, des hommes de bien, des hommes de foi. Je prends les jansénistes et les protestants sous Louis XIV, d'un côté et de l'autre la société catholique orthodoxe. Ce grand corps, officiellement catholique, est criblé d'impies, d'incrédules, d'athées avoués. On ne s'en formalise pas, on ferme les yeux. Les jansénistes et les protestants sont les hérétiques : c'est entendu ; donc ils sont proscrits, traqués, mis à mort ; mais l'impiété, l'immoralité, l'athéisme, sont bien en cour- Or, où y a-t-il le plus de foi, de piété, de rrae Christianisme ? Est-ce du côté des jansénistes et des protestants, qui croyaient à la révélation, qui vivaient de mœurs exemplaires, qui mouraient pour leur foi en Jésus-Christ, — ou du côté de ces impies, de ces blasphémateurs, de ces hypocrites titrés et mitres qui peuplaient les avenues de
Versailles? Comment! on persécute qui croit à Jésus- Christ sans croire au pape : et on comble d'honneurs qui ne croit, au fond, ni au pape, ni à Jésus-Christ, ni à Dieu I Des marquis débauchés, des professeurs d^athéisme sont en faveur, et les saints de Port-Royal ou des Cévennes sont proscrits et mis à mort! Jusque sous Louis XV et même sous Louis XVi, on tient enfermés dans une tour S honteux monument de Tintolérance d'un siècle incrédule, de pauvres hérétiques qui croient au Christ, mais nient la messe, tandis qu'on fait Tapothéose de Voltaire, qui nie et sape tout ! Il se rencontre souvent que le persécuteur et le persécuté ont leionds de la foi commun, ils sont frères, et celui qu'on tolère, c'est le véritable ennemi. Dieu a voulu, dans, sa sagesse, qu'il fût impossible à aucun regard humain de discerner le vrai cro^^ant du faux, afin sans doute de se ré» server à lui seul le droit d'appréciation comme celui de rétribution. Et l'intolérance qui veut, malgré les ordres positifs du Maître, arracher l'ivraie mêlée au bon grain, est condamnée, faute de discernement et comme châtiment, d'arracher le bon grain avec l'ivraie. Son chef-d'œuvre a été de brûler des saints et de mettre la tiare sur des fronts impies.
L'Angleterre est un des pays les plus libres du monde, et l'un des premiers affranchis, et cependant il lui a fallu des siècles et des flots de sang pour faire sortir la liberté religieuse des principes qu'elle avait posés, et qui, à son insu, la portaient si légitimement dans leur sein. — Si du moins ses malheurs et son exemple pouvaient encore nous enseigner !
< La tour de Constancei à Aigues-Mortes.
Qui ne sait les luttes sanglantes des épiscopaux et des presbytériens, des presbytériens et des brownistes ? L'Eglise anglicane, qui entendait bien avoir le droit de se séparer de Rome, n'entendait pas accorder aux dissenters le droit de se séparer de l'Eglise anglicane. De là le bouleversement des tpois-royaumes ; de là des champs de bataille ensanglantés... Or vous auriez pu voir, il y a quelques années, dans une immense église de Londres, une grande assemblée chrétienne, où, épiscopaux et presbytériens, luthériens et réformés, arméniens et calvinistes, baptistes, moraves et méthodistes, eic, se rencontraient, non pas, comme jadis sur un champ de bataille, pour se détruire, mais autour du même Autel pour prendre la Cène du même Seigneur *. Toutes ces Eglises chrétiennes, qui jadis se proscrivaient , maintenant^ animées d'un même esprit de support, de fraternité, se sentaient sœurs, tout en se sentant, à certains égards, différentes :
Quales débet esse sororum. ..*
Quoi donc! il a fallu, aux libres enfants de la Réforme» trois siècles de controverses, de luttes intestines et des flots de sang répandu pour leur apprendre Tamour ! Et c'est à peine sils commencent à comprendre que « c'est au cosur que Dieu regarde, » — et que ceux qui ont au cœur l'amour de Dieu et des hommes, inspiré par Jésus-Christ, sont au fond ses enfants et de vrais frères ?
1 « Il faut voir, a dit Ch. de Rémusat, comment cette Babel, sait » parler le même langage. »
^ Être un et divers, voilà l'harmonie. C'est le sens dumotl/^ntwer* ♦ que les Grecs appelaient Ko(J(ioc avec la même pensée.
11 me semble que cet esprit de largeur, de tolérance, de fraternité, qui va découvrir, à travers toutes les divergences dogmatiques, un cœur fraternel pour l'almer, ne serait pas désavoué par notre xïx** siècle : mais certainement il doit être désavoué par le Catholicisme conséquent.
Le vrai Catholicisme est intolérant de sa nature et il est incurable. L'expérience ne l'enseigne pas : elle Tirrite. Il ne veut pas, il ne peut pas entrer dans ce courant de tolérance dogmatique et ecclésiastique dans lequel le Protestantisme voudrait l'engager. — Les hommes intelligents du Protestantisme n'en sont plus à appeler Rome la grande prostituée, la bête de l'Apocalypse. Ils reconnaissent avec émotion ce qu'il y a de piété, de véritable esprit chrétien dans un Fénelon, dans un saint François de Sales, dans un saint Vincent de Paul. Ils seraient heureux de s'agenouiller à côté de leurs pareils et de s'édifier à leur prière. Ils leur feraient de grand cœur place, dans leurs grandes assises de l'Alliance évangélique... Mais comment voulez- vous qu'un évêque catholique se mette à genoux à côté d'un évêque anglican, sous les voûtes de Westminster, pour prier le même Sauveur ! Pas possible. Ce serait admettre une égalité et une fraternité chrétiennes que le Catholicisme ne peut reconnaître sans se nier. Je suis tout, et vous rien : voilà sa devise. Je suis l'Eglise, et vous l'hérésie. J'ai, moi, l'esprit de Dieu, et vous l'esprit de Satan. Que voulez-vous? avec une pareille idée, impossible de s'entendre. — On m'a raconté que sir CuUing Earley, baronnet, président de l'Alliance évangélique de Londres, avait été offrir au pape d'en faire
partie. Le pape avait répondu : Je le veux bien, mais à condition que vous allez user de Tinfluence de voire association pour ramener l'Angleterre au giron de l'Église : après cela, je ferai partie de votre alliance. — Je ne garantis pas que le fait soit vrai, mais, ce qui pis est, il est vraisemblable.
La position que le Catholicisme a prise — ou plutôt que son principe lui a faite, — Ta mis en hostilité, non pas seulement vis-à-vis du Protestantisme, mais vis-àvis de tout ce qui n'est pas lui. Semblable à cet enfant du désert qui hérita d'une malédiction étrange, il a sa face dressée contre tous et la face de tous est contre lui. Il semble avoir, comme le Misanthrope de mauvaise humeur :
« Rompu en visière à tout le genre humain. »
Nous, esprits indépendants^ nous sommes placés visà-vis de lui dans une position toute différente de la sienne à notre égard; nous pouvons être impartiaux envers lui, lui ne peut pas Télre envers nous; nous pouvons — et nous le faisons avec joie — reconnaître ce qu'il y a de bon en lui, tandis que lui ne peut pas reconnaître ce qu'il y a de bon en nous. De même que pour lui la soumission à l'autorité ecclésiastique est lé bien absolu, de même l'insoumission à cette autorité est le mal absolu. Or nous, enfants de notre temps, nous sommes atteints de l'épidémie. Que voulez- vous? nous pensons avec notre tête et nous regardons avec nos yeux. Nous aimons la liberté de penser, nous la respectons chez autrui, nous la pratiquons pour nous. Donc nous sommes en révolte contre l'autorité absolue
de notre mère vénérable, nous sommes des parricides...* Voil^ de quel œil doit nous considérer le pur Catholicisme, Or il faut avouer qu'avec un pareil esprit, si Ton n'en arrive pas à allumer des bûchers, cependant il est difficile de vivre dans des rapports paisibles, respectueux, fraternels, avec des fauteurs de lèse-majesté divine, des parias spirituels, des rebelles religieux, des mauditsenfin I De là, pour le catholique conséquent, une prédisposition systématique à interpréter à mal tout ce qui ne sort pas de lui. Que peut-il venir de bon de Nazareth ? Les plus belles œuvres lui sont suspectes ; les sentiments les plus sincères, pour lui, sont faux; Féclat le plus incontestable d'une piété qui n'est pas selon sa formule est flétri, nié, imputé aux puissances infernales. Ce prolestant dont la foi se dévoue et dont le martyre vaut bien celui de Justin ou de Polycarpe, ce ne peut être que quelque suppôt de Satan, déguisé en Ange de lumière. a Ouvrez un livre au hasard, dit Laboulaye {Débats, 2 oc- « tobre 1860), vous y trouverez des personnages peu a respectables qu'on admire par tradition, des hommes « égarés peut-être , mais sincères et courageux que a depuis des siècles on traîne dans la boue ; le mérite a des uns, c'est qu'ils ont été fidèles de nom et qu'ils « ont servi l'Église ; le crime des autres, c'est qu'ils ont a erré dans la foi ; cela suffît pour dispenser d'être juste... Que parlez-vous des adultères de Louis XIV, de son « ambition et de son luxe effréné? N'a-t-il pas défendu a la foi en écrasant les prolestants?... Qu'est-ce au cona traire que Justin ? un misérable et ridicule apostat I
* Ce mot n'est pas une hypothèse. Comment n'a-t-il pas fait trembler la main qui Fa écrit?
«Arius? un prêtre abominable qu'on outrage jusque « dans sa mort, Luther ! un moine grossier, un ineulteur « furieux, qui n'a de génie que la haine de TÉglise ! « Calvin, un faussaire échappé du bourreau ! »
Il y a dans cette prédisposition injuste, qui fait ainsi flétrir à priori, et de parti pris, quiconque s'oppose à rÉglise, quelque chose du sentiment naïf et triste qu'éprouvait le paysan du moyen âge à la rencontre d'un juif ou d'un excommunié ; il y a étroitesse d'esprit et étroitesse de cœur ; il y a un faux pli donné à la conscience, qui s'accoutume à être injuste tout en croyant servir Dieu.
Mais de tout cela, le Christianisme vrai n'est pas responsable. N'est-ce pas admirable, au contraire, de voir Jésus, le Juif Jésus, combattre chez ses contemporains juifs le même esprit d'intolérance que nous combattons ici ; et même prendre, chez le Samaritain schismatique et hérétique, le type de la charité? — La parabole de Jésus dut scandaliser ses coreligionnaires tout autant que nous scandaliserions nos rigides orthodoxes catholiques, si nous prenions pour type de sainteté un Mélanchthon, un Oberlin, ou un Ad. Monod. Aussi nous ne referons pas la parabole de Jésus-Christ, quelle qu'en fût l'actualité; mais nous dirons aux Lévites et aux Sacrificateurs modernes : Si vous ne pouvez voir dans vos adversaires des hommes qui vaillent mieux que vous, reconnaissez en eux la part de vérité et de valeur morale qui s'y trouve : n'imitez pas le fanatique musulman, qui ne vous répondra, si vous lui exposez la beauté de votre foi et la grandeur morale de vos saints, que cette parole consacrée : a Chien de chrétien ! » Ni ce Chinois dont il faut que je vous conte l'histoire. Un missionnaire
chrétien se flattait de l'avoir à peu près converti : le mandarin écoutait avec un si vif intérêt, semblait-il, l'exposition de la foi chrétienne. Il n'opposait pas de résistance : 41 approuvait, il acceptait presque... lorsque le missionnaire encouragé lui demanda : a Hé bien ! que cf pensez-vous donc du Christianisme ? — Oh ! répliqua son prétendu catéchumène, cela n^estpas mal pour des barbares! » Ne soyons pas Chinois en France. Rendons-nous justice réciproquement, n'imitons pas les Chinois intolérants, les musulmans intolérants, les juifs intolérants. Les Juifs disaient un jour à quelqu'un : « Tu es un Samaritain! » Et ce quelqu'un, il se trouva que c'était le Messie!
Reconnaissons-le à l'honneur de notre siècle : à l'inverse de l'esprit ultramontain exclusif, intolérant, n'approuvant que soi et ne supportant que soi, l'esprit moderne, comme celui de Jésus, est un esprit d'équité, de réparation, de réhabilitation. Ce siècle aura soin que le titre do Samaritain cesse d'être une flétrissure.
Je ne puis me rappeler sans émotion la place d'honneur accordée aux députés vaudois du Piémont dans la fête du statut octroyé par Charles Albert. Pour la première fois admis à siéger comme des frères, une généreuse acclamation, une acclamation réparatrice les appela à la première place ^u banquet. Notre siècle est jaloux de pareilles réparations. 11 fouille la poussière où s'est cachée la vérité historique, et des écrivains d'élite, qui sont aussi des âmes d'élite, évoquent sur la scène de l'histoire, brillants d'une auréole inconnue, des héros et des martyrs que les pères avaient couverts de sang et que les flls avaient recouverts de boue. Le siècle a droit de s'applaudir de son esprit de justice et d'impartialité.
Liberté pour tous, tolérance et respect pour tous, réhabilitation et réparation aux opprimés de la force et de l'opinion : voilà un des traits de Tesprit de notre époque, et aussi un des grands traits du caractère dli Christ. Du Christ, ai-je dit, et non des modernes Boanerges qui se sont donnés pour ses mandataires.