CHAPITRE V
l'esprit d'égalité,
« Vous êtes tous rois et stcriflcaleun. »
Pierre, Tapôlre.
La France moderne s'est passionnée pour la liberté, mais plus encore pour l'égalité.
L'esprit anglais est plus libéral qix'égalitaire ♦; l'esprit français est plus égalitaire que libéral.
Or il serait surprenant qu'on changeât de goûts et de besoins en passant du monde politique dans le monde religieux. L'esprit humain ne peut pas se dédoubler : aimer la liberté dans l'ordre politique et la servitude dans l'ordre religieux ; aimer l'égalité politique et l'inégalité religieuse.
Or je dis que l'esprit du Christianisme traditionnel n'est pas égalitaire, mais que l'esprit du vrai Christianisme est égalitaire.
* Je déclare employer ce mot uniquement parce qu'il m'est trèscommode et ne le prendre qu'en bonne part, et nullement dans le sens de nlveleur.
Que le lecteur veuille bien ne pas s'effaroucher. Nous allons dire ce que nous entendons par la véritable égalité.
Et d*abofd nous reconnaissons que Tinégalité existe au fond de la société humaine, et elle existe de droit divin. Dieu, par son pouvoir discrétionnaire, donne à chacune de ses créatures des aptitudes différentes, des virtualités inégales : force physique, beauté, intelligence, volonté, toutes les puissances qui sont dans l'homme et qui sont Thomme sont réparties à des degrés divers. De plus, Thomme lui-même, par Tusage qu^l en fait, parfois les décuple, parfois les atrophie. Celui-ci a reçu cinq talents qui en gagne cinq autres. Celui-là en aura dix qui les enfouira tous les dïx dans la boue. — Cette inégalité est la condition d'existence de la société actuelle. Car enfin il faut bien qu^l y ait un général qui commande et des soldats qui obéissent; un magistrat qui rende la justice et qui puisse imposer ses décrets, et ainsi du reste. — L'inégalité des conditions, qui est un des résultats du travail ou de la paresse, de l'esprit de conduite ou de désordre, comme aussi des chances de la naissance ou du jeu des événements ; cette incurable inégalité semble être une des harmonies de la société humaine. Qu'est-ce encore que l'ascendant du génie, de l'éloquence, de la science, de l'héroïsme, etc., sinon la reconnaissance et la consécration de l'inégalité?
Aussi, quand nous disons que ce siècle est égalitaire, nous prétendons seulement dire ceci : Ce siècle entend qu'il n'y ait pas devant Topinion, devant la justice, devant la loi, devant le droit, de différence essentielle entre homme et homme.
Et nous croyons aussi pleinement que ce siècle n'entend pas admettre de différence essentielle entre homniie et homme, devant Dieu. *
Nous repoussons tout esprit de caste, §u nom des idées modernes. Nos mœurs ne sont pas théocratiques. La verge d'Aaron ne refleurirait plus aujourd'hui.
Or l'esprit du clergé romain est un esprit de caste. Tous les clergés ont été des castes : chez les Egyptiens, chez les Indiens, en Grèce, à Rome, en Gaule; dans le Mosaïsme et jusque dans le Christianisme. Le clergé, c^est le KXvipoç (Théritage du Seigneur). Tout ce qui tfest pas clergé est peuple, Aaïxoç, du prolétaire à l'empereur. Pour être l'héritage du Seigneur, les clergés n'ont pas, que je sache, négligé leur propre héritage. Et pour ne parler que de nous. Français, nous savons très-bien la position que notre clergé s'était faite sous un régime que l'esprit d'égalité a renversé.
Il avait son patrimoine à lui, sa législation à lui, ses tribunaux à lui : il n'était pas citoyen, il était prêtre; la loi commune ne l'atteignait pas. Voilà pour le côté politique.
Au point de vue religieux le prêtre est d'une taille surhumaine. Le prêtre est oint, sacré, tonsuré, marqué du sceau indélébile d'un sacrement , séparé de la famille et de la société par le célibat, mutilé dans les sentiments les plus naturels de l'homme, pour n'être plus homme, pour être plus qu'homme. 11 est homme le moins possible pour être prêtre le plus possible. Pour lui la famille est absente, la patrie est ailleurs ou mieux, ga famille, c'est sa caste; sa patrie, c'est Rome. — Le prêtre parle au nom du Dieu qui lui parle et dont seul
il interprète les oracles. Sa Majesté sacerdotale, bienveillante ou redoutable, mais toujours toute -puissante apparaît, vêtue d'obscurité, parmi les pâles lueurs du sanctuaire. Il se tient à la porte du royaume des cieux ; il en a les deux clefs à la main : Tune pour fermer, Fautre pour ouvrir. 11 lie et délie. Cet effrayant pouvoir lui confère le droit de plonger son œil au fond des consciences; il se tient là et regarde. Il a donc le secret des cœurs. Les ombres de toutes les pensées qui passent par notre âme, il lui en faut rendre compte, sinon elles y laisseront une tache mortelle. Il faut que les premiers rêves de la pudique jeune fille, les premières pensées qui ont fait rougir son front passent dans la tête de cet homme. Il faut qu'il s'asseye, hôte invisible au foyer, entre le mari et la femme, et que dans cette intimité sainte, où l'on croyait n'être que deux , où il semble impossible d'être plus de deux , il faut qu'on soit trois. Il faut qu'un douanier d'un nouvel ordre s'y trouve, pour y percevoir ses droits. Toujours un œil ouvert, une oreille aux écoutes : l'œil du prêtre, l'oreille du prêtre. Ajoutez à ce pouvoir inouï le pouvoir mystérieux qui enveloppe le prêtre d'un prestige incomparable. Il a, cet homme étonnant, le pouvoir de créer Dieu! A sa parole, la matièrer se transforme, le pain devient chair, devient sang, devient âme, devient Dieu. Courbez-vous, adorez. Quel homme, quel mystère, quelle puissance que le prêtre! Écoutez-le :
Sa voix redoutable Trouble les euferâ...
OU du moins le voisinage des enfers : il y va chercher
des âraes ; il fait taire leurs gémissements ; il les arrache aux serres des démons; il les fait passer en plein ciel. Ou bien, à sa volonté, il les laisse gémir, souffrir» mourir de cette mort qui ne finit pas. Quand il pourrait, d'un mot, les faire sortir de rinfernale prison, — il les abandonne, impitoyable!
Voyez-le, cet homme en soutane qui passe! Il est porteur des pleins pouvoirs divins : sa parole dispose de Tétemité. En vérité, lorsque Dieu dit : « Fiat lux/ il n'était ni plus grand ni plus puissant que le prêtre quand il dit : « Te absolvo. »
Quel homme que le prêtre !
Seulement cet homme est usé.
Notre siècle a pris au rabais cette grandeur factice. Sa passion pour l'égalité ne lui a pas permis d'admettre une inégalité choquante et inique : il n'a pas jugé à propos de dispenser le prêtre de la loi commune. Il l'a sommé d'être citoyen. Son immense patrimoine, qui menaçait d'absorber l'Etat, a été légitimement revendiqué par l'Etat, Le dieu a été renversé de son piédestal et puis on l'a mesuré, et voilà : il avait une taille humaine. Notre esprit critique a eu de la peine à comprendre que l'ordination et la tonsure fissent d'un simple mortel une espèce de demi-dieu. Le prestige même du célibat a disparu : le prêtre a laissé voir qu'il était homme comme nous, que nos passions étaient les siennes et que sa nature physique, pour être marquée d'un sacrement spécial, n'est pas devenue pour cela un pur esprit. Ce malheureux XIX* siècle admet bien une certaine supériorité : celle du génie, de la vertu, de la sainteté ; mais il faut que cette supériorité soit personnelle ; qu'elle soit la con-
quête de la volonté ou le don de la nature, mais il répugne invinciblement à admettre sans contrôle une supériorité d'emprunt, conventionnelle, arbitraire. Il estime que le prêtre n'est guère beaucoup plus grand que riiomme qui est dans le prêtre. — Et quant à cette inégalité monstrueuse qui ferait de quelques-uns « Vhériiage du Seigneur s> et les maîtres des destinées éternelles de Thumanité, non pas à cause de leurs vertus, mais à cause de leur tonsure, Tesprit égalitaire de notre siècle ne la subit qu'avec répugnance, s'il la subit. Pourquoi, si j'ai affaire avec Dieu, n'irais-je pas le trouver directement? Entre Dieu et moi, pourquoi toujours une soutane ? Si j'ai un secret à dire à Dieu, pourquoi faut-il qu'il passe par l'oreille d'un tiers? Si j'ai les pleurs de la repentance à pleurer, pourquoi ne serait-ce pas aux pieds de Jésus» et pourquoi sur la sandale du prêtre? Pourquoi cet intermédiaire ou plutôt cet embarras?
Cette prééminence envahissante, qui fait du prêtre le dominateur des âmes, et qui (elle l'a bien montré) envahira tout si on l'admet quelque part, n'était pas dans l'esprit de l'Evangile.
Ce système sacerdotal romain était plutôt dans Tesprit mosaïque : Jésus est venu l'abolir. Le Christianisme est une religion d'égalité. Ceux qui se réclament du nom de Pierre devraient faire un peu plus attention à cette parole qui renverse l'échafaudage du sacerdoce : « Vous êtes tous rois et sacriûcateurs.» Et encore : «Nous avons tous accès au trône de la grâce. » Et encore : « J'enverrai démon esprit sur toute chair et même sur vos serviteurs et sur vos servantes I »— Si l'on y réfléchit, on verra bien que l'antique appareil du culte lévitique aboutissait à Je-
sus-Christ, — que, Jésus -Christ arrivé, ce système de types et de symboles perd sa raison d'être ; une fois que le vrai Prêtre sacriûcateur et victime, est immolé, tout est fini ; le prêtre est supprimé. Nul, jadis, ne pouvait arriver à Dieu que par le prêtre ; nul, aujourd'hui^ ne peut arriver à Dieu que par le vrai Prêtre, Jésus-Christ ; mais c'est le seul Prêtre, et chaque fidèle peut aller directement jusqu'à lui. Oserai-je le dire? Il n'y a point de vestibule, point d'antichambre, point de grand maître des cérémonies à la cour du ciel. Tout croyant, de plein droit, y entre : du droit de son pardon; du droit que lui confère le sceau de la Rédemption dont il a été marqué. « II n'y a point de différence entre les hommes, dit saint c Paul, parce que tous ont péché. Ne vous laites point c appeler Maître et Seigneur. Que le plus grând soit c comme le moindre, et le premier comme le serviteur c de tous *. Que nul de vous ne cherche à exercer sa do- « mination sur la conscience de personne, m
Ces citations évangéliques, et d'autres encore que nous pourrions ajouter, montrent que l'esprit du Christianisme n'est pas im esprit sacerdotal.
Le Protestantisme l'a bien compris. Chez lui pas de caste, pas de sacerdoce, pas de plénipotentiaire du ciel, pas de dominateur des consciences. Pas d'œil humain ouvert sur le cœur humain, pas d'oreille aux écoutes, pas de tiers au foyer conjugal, pas d'homme entre Dieu et l'homme. — Pour le Protestantisme,qui,éveillant l'idée d'in-
* Le pape parodie ce Teraet en sTiatitiilaiit le serviteur des servi' ieuTs de Dieu et en lavant tous les ans les pieds de doue mendiants : puis il se relève pour ceindre la tiare! ~ « J*aimeraiâ mieux, dit un « théologien allemand^ que le pape lavât siDcèranent les pieds d'un « seul roi! >
dividualité, éveille d'autant la responsabilité personnelle, chacun a le droit et le devoir d'aller vers Dieu, à travers Jésus-Christ, de s'entretenir avec lui directement, selon son cœur, de lui faire ses confessions, de lui demander directement ses grâces. Dieu tient toujours audience ouverte, jamais l'obsession ne l'importune, et ces grandes confidences du pécheur à son Dieu ces larmes répandues, les joies saintes de ces pardons obtenus, tout se passe entre l'homme et Dieu, par l'intermédiaire du seul grand Prêtre, Jésus-Christ. Que voulez- vous que je fasse d'un prêtre qui ne s'offre d'être mon intercesseur que pour m'éconduire ? qui se présente pour m'amener jusqu'au trône de Dieu et qui me laissera au parvis? Pourquoi le voile du temple a-t-il été déchiré, si ce n'est pour que le Saint des saints ne soit pas accessible seulement au souverain sacrificateur, mais qu'il soit permis à tout fidèle?
Cependant, de même que la société civile, tout en reconnaissant que tous ses membres sont égaux en droit, a établi, selon les divers besoins de l'Etat, des capitaines, des magistrats, des professeurs, qui sont tous citoyens, soumis aux mêmes lois que les autres, mais ont une charge spéciale correspondant à leurs aptitudes spéciales, de même la société religieuse doit avoir sa magistrature religieuse. Le Protestantisme y a pourvu en s'inspirant de l'esprit de l'Église primitive, qui est un esprit d'égalité et d'ordre à la fois.
Le Catholicisme a le prêtre ; le Protestantisme a le ministre. Le premier remplit des fonctions sacerdotales, le second un simple ministère; le premier appartient à un ordre à part, son ordination le lie indissolublement à une
caste ; le second est consacré, c'est vrai, mais sa consécration indique simplement qu'il se dévoue, par un service spécial au ministère, c'est-à-dire au service de son maître et de ses frères. Rien ne l'autorise à se croire d'une autre race, d'un autre sang que le reste des mortels. Il a fait des études spéciales, il a des connaissances spéciales, une position spéciale qui l'éloigné de toutes les préoccupations profanes. 11 est defixus in uno, c'est-à-dire qu'il a une occupation fixe, une idée fixe, une unique affaire en tête, ou plutôt au cœur : le soin des âmes qu'il doit instruire et faire paître; il est pasteur. Ces âmes, il les enseigne, il les éclaire, il les exhorte, il les nourrit, il donne sa vie pour elles : il les aime. Toute l'autorité qu'il a est morale ; il la tient de ses connaissances, de ses expériences, de sa piété, de sa consécration à Dieu, de la vocation qu'il a reçue du troupeau et surtout de sa vocation divine. Le vrai ministre a entendu par trois fois, comme Pierre, dans le silence solennel de sa conscience, la parole impérative de son maître : « Pais mes brebis ! » Il a connu les angoisses de Paul, se débattant sous l'étreinte morale de sa vocation, et glorieux vaincu, il s'est écrié avec crainte et avec joie : « Malheur à moi si jen'évangélise ! a Le minisire évangélique tient donc son autorité de sa vocation, et cette autorité est grande ; mais son ministère ne vaut que ce que vaut sa personne. Son autorité ne lui confère pas des pouvoirs magiques ; il a sans doute des fonctions sui generis^ mais c'est dans l'intérêt de Tordre que la société chrétienne lui a dévolu ces respectables fonctions; il n'y a rien d'absolument néces. saire à cela^ et, au besoin, tout vrai chrétien serait apte à le remplacer. Le pasteur est un guide, un conseiller, un
ami, ce n'est pas un médiateur indispensable. Il s'arrête au seuil des consciences ; il les respecte trop pour oser s'y introduire de vive force : il reçoit les confidences, il n'impose pas la confession. Et, dans le cas de ces volontaires décharges de conscience, aucune grille, aucune barrière ne le sépare de son pénitent. Ils sont là, pasteur et paroissien, non pas dans des rapports d'accusé à juge, mais de frère à frère, de pécheur à pécheur. Le pasteur n'est pas monté sur un tribunal ; au contraire, il est descendu dé sa chaire pour se mettre à genoux comme son paroissien, au même niveau que lui et dans la même poussière. Il prie. Il priel non pas avec la même formule, mais avec son âme. Une commune requête est montée au trône ddS miséricordes. Le pécheur ému se relève. Le pasteur ne lui dit pas juridiquement : cf Te absolvo, » mais Quelqu'un de plus grand l'a dit au pénitent humble et pacifié. Cette joie qui brille dans son œil humide, cette horreur nouvelle de son péché, ces résolutions saintes, ce a Cela va bien » intérieur prononcé par une voix silencieuse, cet amour nouveau pour son Sauveur, cette ardeur nouvelle de le servir, tout cela vaut bien le a li absolvo^ du prêtre, jeté à la hâte, à travers une grille, sur une confession machinale et obligée. Le pasteur ne porte pas les clefs, mais il sait faire ouvrir la porte.
On le voit donc , le pasteur n'est pas plus un homme à part que le magistrat, que le professeur, que l'avocat. J'ajoute que, comme eux, il est mariée Par ces liens sacrés et tout-puissants, il tient à la société civile, il tient à la patrie ; il en épouse les gloires et les périls. 11 est moins facile
* Voir le chap. 8ur la Morale.
de l'enrôler au service d'un prince étranger. Sa patrie n'est pas ailleurs. Il est citoyen, il est homme comme tout le monde : il ne fait pas caste à part.
La nature du prêtre et celle du pasteur pourraient déjà, à priori, nous faire conclure quel sera le caractère des deux sociétés religieuses qu'ils représentent
La société religieuse catholique, savamment Ai^ar^ chisée avec ses évêques, ses archevêques, couronnée par son souverain chef inSadllible et absolu, est une société essentiellement aristocratique de laquelle l'élément laïque ou populaire est absent. Le laïque ou le peuple ne compte pas ecclésiastiquement ; c'est la chose gérée, voilà tout ; on lui impose des dogmes, des carêmes, des pénitences; il n'a qu'à obéir. Autrefois les conciles, composés d'évéques,de prêtres élus par les troi|)eaux, étaient le Corps législatif* de l'Eglise ; aujourd'hui, c'est le pape qui nomme les cardinaux, les évêques, et (ce qui est plus grave encore), qui décrète de son chef les dogmes nouveaux. De tout temps cependant, les évêques ontété consultés ; les laïques, jamais. Odi profanum et arceo, voilà le mot de l'Eglise aux laïques : ils se le sont tenu pour dit.
Une telle société religieuse, oligarchique et ensuite monarchique absolue, a dû créer et a créé à son image
< 11 est certain que le premier concile^ celui de Jérusalem^ n'a pas été pris pour modèle, car dans cette assemblée solennelle, qui devrait servir de type, même les simples fidèles ont été oensuUés. 11 nous est racx>nté que la multitude des fidèles se tut pour écouter le discours de saint Jacques (elle avait donc parlé) ; que tonte YÉglise fot d*aocord avec les apAtres et les évêques d'envoyer des dépotés à Antiocbe. La lettre du concile commence ainsi : « Les apdtres^ les anciens et les frères (Actes xv). 11 y a loin de cet esprit d'égalité aux conciles romains.
une société civile aristocratique et puis despotiquement monarchique, dans laquelle le peuple n'était tenu pour rien. C'est ce qui est arrivé sous la féodalité, puis sous la royauté jusqu'à l^uis XIV, Louis XV et à Tavénement du tiers état. Que la forme de la société civile soit la conséquence et en quelque manière la création delà société religieuse, c'est rationnel et il en a toujours été ainsi ^ Mais, et c'est là tout ce qui importe à^ notre démonstration, il a dû y avoir et bien réellement il y a eu affinité et sympathie, entre un tel ordre de choses politique et l'ordre de choses religieux correspondant. La religion aristocratique et absolue s*est senti des tendresses pour la société aristocratique et l'autorité absolue ; le vieux régime religieux et le vieux régime politique se sont embrassés d'une étreinte dont la restauration en France et les récents événements d'Italie nous offrent de touchants exemples : on dirait que François II et Pie IX à Rome sont les symboles de cette entente cordiale et indissoluble.
Le caractère de l'Eglise protestante (et je parle surtout de l'Eglise réformée de France), inspiré par les traditions retrouvées de l'Eglise primitive, est au contraire pénétré d'un véritable esprit d'égalité. Aucune aristocratie religieuse, aucune hiérarchie. Les pasteurs non-seulement sont égaux aux laïques, mais ils sont égaux entre eux. Ils sont élus par le suffrage paroissial, comme Matthias, l'apôtre.
* Nous oonstateroDS plus loin hUtoriquemeDt cette vérité ; nous montrerons que, soit dans les temps antiques, soit dans les temps modernes, soit dans le Christianisme, soit dans toutes les autres religions, la forme de la société religieuse a fourni son type à la société civile. (Voir chap« y, 2« parUe.)
Ce n*estpas un pape, ce n'est pasuncorpsd'évôqiies^ni même un corps ecclésiastique qui administre l'Eglise; c'est un corps synodal, aux deux tiers laïque. Le génie de Calvin avait pris ses mesures pour préserver le cleiçé protestant de cet esprit d'empiétement qui est l'écueil de tous les clergés. Chose remarquable! déjà sous François I*' les protestants avaient leur société religieuse organisée selon l'idée moderne. Ils avaient leur chambre de représenlants, nommés par le suffrage populaire : si bien qu'on dirait que notre organisation constitutionnelle moderne correspond à Torganisation presbytérienne synodale des protestants réformés. Celle-ci n'a-t-elle exercé aucune influence, consciente ou inconsciente, sur le système représentatif adopté par la France? C'est ce que nous ne déciderons pas; mais toujours pouvons-nous affirmer qu'entre cet esprit de fraternelle égalité tel qu'il a été compris par le vrai Christianisme et l'esprit d'égalité moderne, il y a une affinité naturelle, qui ne peut pas se trouver entre l'esprit d'égalité contemporain et l'esprit éminemment aristocratique, hiérarchique et antipopulaire du système cléricaL