‹ Le christianisme et lʾesprit moderneChapitre 7 sur 22 · LONGFELLOW · texte numérisé non relu

LONGFELLOW

Les grands principes de droit d'examen» de liberté, d'individualité, le sentiment qu'on est l'égal de tous et par conséquent qu'on peut s'élever au niveau de quiconque, sont comme autant de souffles qui gonflent la voile de ce navire divin qui s'appelle le Progrès.

Le grand passager de ce navire, c'est le Génie des âges modernes.

Il ne doit aborder qu'aux rivages éternels.

Ce passager mystérieux, nouveau Juif errant, est toujours pressé : toujours, toujours, il marche, il marche I

Ne vous informez pas s'il est fatigué, ne l'invitez pas au repos. Ne lui demandez pas où il va. Il n'est jamais fatigué, il ne se repose jamais ;Ml va toujours plus loin. — Des colonnes d'Hercule ? Il n'en 'connaît point. Des cimes inaccessibles ? Il n'en est point pour lui. Il entasse Pélion sur Ossa, le miraculeux sur l'impossible, et il monte. Ignotas tentare viàs, voilà son ambition : Quo non ascen-' dam ! voilà sa devise K

* A propos de progrès, il serait injuste de ne pas tenir compte

LE CHHISTIANISME

Chaque année il enregistre quelques découvertes nouvelles, quelques fouilles audacieuses qui lui rapportent des merveilles nouvelles du fond de la terre ou du fond des cieux ; quelques nouveaux voyages d'exploration prodigieuse dans rinfiniment grand ou dans rinfîniment petit; quelques chefs-d'œuvre nouveaux dans les arts, la littérature, l'histoire, l'éloquence, la poésie, l'architecture; chaque année quelques victoires nouvelles sur les vieilles idées, quelque vieux préjugé découronné qui part pour l'exil ou pour la tombe ; quelque pan de vieux murs de Chine qui tombe sous le canon tonnant de notre civilisation conquérante. — Quel magicien que le progrès I hier sa truelle achevait le Louvre ; aujourd'hui sa pioche coupe un continent; demain... mais qui sait ce qu'il fera demain cet ouvrier prédestiné, qui ne procède que par surprises et chaque jour prend à tâche de se surpasser lui-même, pour nous faire tressaillir chaque i our d'un nouvel enthousiasme sans user notre admiration?

De nos jours, on dirait qu'il ait pris ses mesures pour aller vite : il s'est donné la vapeur et l'électricité : deux ailes.

lia ses innombrables travailleurs qui déroulent ses longs rubans de fer, de manière à en faire une ceinture à notre globe, ou qui tendent ses fils enchantés pour qu'un monde puisse parler à l'oreille de l'autre monde. — C'est à notre siècle qu'était réservé l'honneur de lui bâtir ses

d'une volumineuse série de discours sur cette matière on plutôt sous ce titre, par le R. P. Félix. Nous le rencontrerons plu» tard; qu'U nous suffise de dire que jamais titre ne fut mieux trouvé pour masquer un livre.

premiers temples : Le Cristal-Palace, à Londres; le palais de rindustrie, à Paris. Qui ne les a visités, ces temples du progrès ? Et qui n'a été saisi d'un mystérieux recueillement dans ces sanctuaires ? Et qui n'a eu l'idée que la fée la plus fabuleuse des Mille et une Nuits les avait réellement enchantés avec sa baguette magique ? Quel est le • sceptique, l'incrédule qui ne s'est pas senti croire au dieu présent au milieu de ces myriades de miracles? Si quelque impie a douté du dieu, les pierres mêmes du temple ne se sont-elles pas illuminées d^une flamme révélatrice et une voix ne s'est-elle pas élevée du fond même du sanctuair« pour proclamer le progrès? Lapides ipsi clamabunt. .

11 est clair que le progrès n'a pu réellement sortir de ses langes que quand Tintelligence humaine a eu brisé les siens ; et il est certain que le progrès, dans l'ordre des idées, est antérieur au progrès matériel, comme il lui est supérieur.

Or il n'est pas moins certain que le Christianisme traditionnel ne s'est pas prêté et ne se prêtera jamais au progrès.

Vouloir les atteler de front au char qui porte l'humanité, est un non-sens : c'est atteler, à côté d'un coursier intrépide, un sphinx colossal de granit.

La nature du progrès, c'est de marcher toujours ; la nature du catholicisme, c'est de ne marcher jamais.

,Le catholicisme sait bien qu'il est atteint de paralysie ; que s'il marchait, il se briserait. « Sint ut sunt aut non sini. » Voilà Loyola : voilà le catholicisme. Le moyen ûge s'est pétrifié chez lui; son principe d'autorité, son régime politique, sa théologie, sa philosophie, tout, jusqu'à son

costume et à son architecture, tout en lui sent le passé.

Son architecture, c'est Togive ; son costume, c'est la robe du moyen âge ; sa langue, c'est le latin ; sa théologie, c'est h Somme de saint Thomas ; sa plii4osophie, c'est lascolastique; sa politiqne, c'est le droit divin.

Aussi, tandis que Thommc moderne porie ses regards et ses désirs en avant, lui, retourne ses désirs et ses regards en arrière; s'il pouvait faire rétrc^ader la roue du temps, il y attellerait tous ses moines. C'est alors qu'on verrait un beau travail l Nous aurions bientôt remonté au delà de 89, au delà de 1663, au delà de 1517, et nous arriverions en plein Innocent IH : c'est là, j'imagine, que nos moines fixeraient la roue. — Ah! quel beau temps ! Ah! quel âge d'or ! Si les sorbonniqwurs modernes pouvaient s^amender ! Si la philosophie pouvait faire pénitence I Si la Réforme pouvait aller, la hart au col et cierge en main, faire amende honorable au Vatican ! Si la Révolution pouvait se mettre à genoux et dire au Pape : a Voici la grande pécheresse, la iille prodigue ; mais voyez-la I Son front superbe est à vos pieds. Levez de son front l'anathème. Elle vous rend vos pouvoirs, vos Etats et elle vous ramène avec elle les peuples et les rois humiliés, pour les enchaîner aux marches de votre trône... »

Cette simple et chimérique hypothèse sufflraitpeut-être pour faire tomber en extase MM. Veuillot et Antonelli.-. mais ce n'est là que l'ombre d'un rêve ou plutôt Tironie de la réalité. Malheur à celui qui ne voit pas et n'adore pas la main irrésistible qui fait tourner la roue, car celle main, à ses yeux invisible, est la droite de Dieu même ! Quand Rome alleilerait tousses moines et tousses prêtres

pour faije retourner d'un cran en arrière celle roue divine, elle ne le pourrait pas. Et quant à suivre le mouvement qui emporte tout, hommes et choses, dans sa marche ascensionnelle, elle le peut moins encore ; l'immobilité de l'Eglise est le châtiment de son infaillibilité. Gomment, en effet, quand on est infaillible, pourrait-on se déjuger? Q^on nous permette un exemple... L'autorité infaillible du concile de Trente a décrété que la Vulgate était une traduction infaillible. Très-bien.I Mais si le progrès s'en mêle, fouille des bibliothèques, découvre des manuscrits nouveaux, étudie le grec et l'hébreu, apprend la grammaire, invente la critique, et appliquant sa loupe redoutable sur la traduction sacrée, y découvre des contre-sens, gros, patents, des variantes innombrables ' ; comment s'arrangera-t-elle, Tinfaillibilité , avec ces terribles découvertes? — C'est tout simple; l'infaillibilité ne doit avoir rien à démêler avec le progrès. Do^c les plus consciencieux, les plus savants travaux de critique, de linguistique, d'herméneutique^ seront niés et refoulés d'un mot : a Rétro Satana»! Arrière, dira l'infaillibilité au progrès scientifique : je suis sacrée et vous êtes profane ; ne me touchez pas ; je suis la perfection, o Cette perfection fourmille de fautes, c'est évident ; un écolier les verrait. Eh ! qu'importe ? La Vulgate n'est-elle pas une traduction inspirée ? Sit ut est.

^Nombrées pourtant. Le D' James indique deux mille passages différents entre la Vulgate de Sixte -Quint et celle de Clément .viu : toutes les deux infaillibles par bulle papale. — Malgré Vinfailli" bililé de Sixte V, la Vulgate, que ce pape avait fait imprimer à Rome et sous tes yeux, et qu'il avait déclarée pure et authentique, se trouva tellement fautive, que Clément vui dut la supprimer pour en faire paraître une autre, qui ne valait pas beaucoup plus.

Ainsi de tout le reste. Les peuples devenus plus intelligents, plus spirituels, auraient besoin d'un culte qui parlât davantage à Tintelligence et à Tàme; mais non, il faut s'en tenir à une langue étrangère; à Tenfantillage d'une décoration fastueuse; à une rubrique matérialiste ; à Vopus operatum. Ils auraient besoin surtout de trouver, dans la religion du Dieu d'amour, une réponse à ces sentiments généreux de tolérance et de fraternité, qui sont au fond de l'humanité moderne ; mais le catholicisme a canonisé saint Dominique; il a sacré l'Inquisition ; il a fêté la Saint-Barthélémy, et il était infaillible ! 11 est tenu de se renier ou de se réfugier dans le passé comme dans un sanctuaire : or ce sanctuaire est une prison, et cette prison un tombeau. — Un poëte le compare à une a orfraie volant en plein midi » ; la comparaison n'est pas complètement de notre goût, mais elle est juste en ceci, que les lumières, au milieu desquelles se prolonge son existence, doivent le gêner, et ses yeux ne sont pas de force à les supporter.

« L'Eglise a été l'amie des lumières, elle a raison de » s'en glorifier ; mais, aujourd'hui que la société éman- » cipée marche à la recherche de la vérité, on voit chez » trop de catholiques une inquiétude qui est, ce me semble, » plus injurieuse pour la religion que pour la science^. » C'est là le jugement, non pas d'un poëte^ mais d'un

Ml y a plus de lumières, dit Ch. de Villers, dans une seule université allemande (protestante), que dans toutes les universités espagnoles de Salnt-lago, d'Alcala, etc. etc. « En Allemagne même, > en passant d'une université protestante dans une université ca- » tholique on croirait, en une heure, avoir fait 400 lieues ou vécu » 400 ans; avoir passé de Salamanque à Cambridge, et du siècle de « Scot à celui de Newton. »

ET L'ESPUIT MODERNE. 77

homme d'un grand sens et d'une grande modération '.

Où s'est réfugié le passé ? Quelle est la ville des ruines? Est-ce Londres ou est-ce Rome ? * Quel est le gouvernement qui répugne le plus à toute réforme? Où faut-il aller en pèlerinage pour trouver les vieilles reliques des temps passés ? Les vieux régimes, les vieux abus, les vieilleries diplomatiques, administratives, politiques, etc., où trouvent-elles la forteresse le plus longtemps imprenable? Quels sont les hommes qui sont tombés à Castelfidardo pour défendre le passé ? Quel est l'homme qui, par sa force de résistance, a été et est encore le plus grand obstacle à l'enfantement de la nouvelle Italie? Quels sont ceux qui palpitent d'aise, quels sont ceux qui tremblent de peur au souffle véhémentde l'avenir? Allez le demander à Rome !

Or, l'esprit vrai du Christianisme, c'est le progrès indéfini. Le Christ s'est déclaré la lumière du monde, et ses enfants sont appelés a Enfants de lumière. » Sans doute, dans la douloureuse visite que le Roi des Cieux a daigné faire à son royaume terrestre, il n'est pas venu enseigner les sciences physiques, mathématiques, sociales, etc. Non, c'eût été changer les plans de la Providence, la nature de Thomme. Il n'a pas voulu le dispenser de la loi de développement à laquelle il est soumis, ni du noble effort au prix duquel il doit conquérir la vérité. Le Christ est venu inoculer au cœur de l'humanité un principe moral et religieux; mais, par là, il a donné l'impulsion à tout. En

• — M. Ed. Labouîaye.

* — « Le temps semble clos sur cette terre où les âmes, ondoyantes comme les longues herbes des cimetières^ ne rendent que des sons plaintifs et mourants. Du haut de ces débris, regardez l'horizon, pas un signe qui annonce le lever de l'avenir. » (Lamennais).

78 LK IJIRISTIANISMK

plaçant, au centre de Tâme humaine, la noble passion de la perfection morale , il a mis l'homme su r la voie de tous les progrès. N'est-ce pas digne de remarque, que les nations chrétiennes soient à la tête du monde et les seules vrai* ment civilisées? La civilisation ne peut-elle pas s'appeler chrétienne ? L^Église elle-même n*a-t*elle pas étéà Tavant^ garde des lumières et du progrès', jusqu'à ce que, inconséquente et dépassée, elle soit devenue réactionnaire? Mais n'y a-t-il pas ailleurs de plus jeunes Églises, héritières de l'esprit primitif, qui prouvent que le christianisme, dégagé des entraves de l'infaillibDité, est capable toujours du même élan qu'à ses origines? Ne sont-ce pas ces Eglises qui ont enfanté les peuples les plus avancés? a Les Églises nées de la parole du Christ, a dit un penseur contemporain, sont tenues d'accompagner la civilisation et de se développer avec elle. » L'esprit d'examen qui enfanta le protestantisme ouvrait à l'humanité nouvelle toutes les portes de l'avenir.

Un jour l'esprit du Christianisme moderne dit au catholicisme : a Votre immobilité me paralyse. Avec vous, je manque d'air, et de jour, et d'espace, et de chaleur. J'ai d'autres étapes à fournir. Je pars, d Et ii est parti. Et ou Ta vu gravir les courbes d'ime sfûrale. Et la spirale sur laquelle le voyageur s'est élancé, appuyait ses orbes inférieurs sur la parole de Dieu même; il était sûr ainsi qu'elle aboutissait à Dieu et ne se perdait pas dans le vide.

Le protestantisme, afin d'être libre de toute préoccupation dans son hardi voyage, s'est armé d'une grande

* Avant qu'elle se fût lié les mains et les pieds par îa théorie de rinfailllbililé.

foi en ses principes. Toutes les vérités sont sœurs et solidaires, s'est-il dit ; elles ne peuvent pas se nuire, elles ne peuvent que s'aider. 11 n'y a pas une vérité de foi et une vérité scientifique. Ce qui est vrai dans le domaine de la science doit être vrai aussi dans Tordre de la foi. Les découvertes scientifiques pourront nie forcer de changer, à certains égards, ma conception chrétienne ; au fond, elles ne feroijt que servir la vérité chrétienne. (( Si l'Église » avait su un peu modifier sa théorie sur l'inspiration des ») Écritures, d'après la découverte de Galiiée, il se serait » trouvé que la découverte de Galilée, bien loin de nuire » au christianisme, l'aurait fait avancer d'un grand pas. » Ainsi de toutes les découvertes bien coastatées, et de toutes les acquisitions authentiques de la science. Certaineméat elles ne peuvent q»e servir la religion. Le protestantisme s'est donc senti à Taise vis-à-vis de la foi comme vis-à-vis de la science ; partant de cette idée téconde, que, si le fonds du Christianisme était immuable, la conception du Christianisme pouvait devenir de plus en plus complète ; ses formes et ses formules vieillir avec les générations et se laisser remplacer par des formes et des formules plus en rapport avec la vérité absolue ; car, (juelle formule humaine peut contenir pleinement le vérité ? — Il doit en être au reste de la théologie comme de la philosophie. Ainsi, par exemple, pour la philosophie déiste, l'idée de Dieu est immuable au fond, et cependant la conception que se fait de Dieu l'esprit humain, combien devient-elle plus pure, plus vaste, plus sublime, à mesure que la science fait des progrès? Platon et M. J. Simon sont tous les deux déistes , et cependant quelle différence entre la conception du

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même Dieu! Quelle distance entre Platon ei M. J. Simon * !

De même, quant au Christ et à son œuvre. Certes, pour le chrétien, le Christ est toujours le Christ qui sauve. Le Christ, tel que le connaissait la Cananéenne, ou tel que le connaissait saintPierre, ou tel que Ta compris saint Jean , est toujours le même Christ, et cependant quelle différence dans la conception du même Sauveur! 11 en est du Christ comme du soleil. Les plus grands astronomes de Tantiquité croyaient se hasarder beaucoup, en prétendant qu'il était bien au moins aussi grand que le Péloponèse. De Thaïes à Arago comme la science a marché! Et cependant, pour l'un coDMne pour Tautre, le soleil est toujours le soleil. 11 importe que l'on comprenne bien cette distinction, pour que Ton puisse comprendre aussi, comment on peut associer parfaitement ensemble les mots progrès et révélation. Le protestantisme, ce nous semble, Ta compris. Fils du libre examen, il n'a point renié son père. Il a invoqué la science. La science indépendante, ne relevant que d'elle-même, s'est assise dans sa chaire, comme sur un trône. Elle a étudié la Bible, elle lui a demandé ses titres de crédit, elle l'a traduite à nouveau, elle a compulsé tes textes et découvert des manuscrits, corrigé des erreurs, même dans la Vulgate. Elle a éclairé l'interprétation biblique de ses recherches archéologiques. Procédant avec une ardeur française et une patience allemande , elle corrige, elle rature; elle a raison ou elle se trompe ; mais de la science

on peut toujours faire appel à la science, comme de Phi-

* On m'entend. Je ne parle pas ici du génie, mais de la manière dont Tan et l'autre se rendent compte de l'idée de Dieu« etc. 11 n'y a qu'à lire le chapitre de la Religion naturelle sur Tincompréhensibilité de Dieu, pour être frappé de l'immense supériorité du déisme contemporain sur le déisme antique.

lippe ivre à Philippe à jeun. Elle émet des conceptions plus sublimes et plus simples à la fois sur la nature du Christianisme, sur la personne du Christ. Elle fait comprendre la foi, non plus comme une soumission implicite à une autorité, non plus comme une formule orthodoxe acceptée par Tintelligence, mais comme un acte vivant et personnel, un hymen du cœur avec le Christ. A mesure qu'elle saisit le Christianisme dans son essence, elle le débarrasse de cette carapace ' lourde et gênante dont une tradition ignorante Pavait obstrué. Quel déblai! Quelle simplification ! Que d'objections de toute force (celles de Voltaire par exemple), évanouies devant une conception plus vraie de l'inspiration ou de la personne du Christ ! Qi^e de traditions congédiées ! Que de préjugés désavoués ! Que d'étroitesses élargies! Que d'anathèmes rapportés*! Et comme, au-dessus de toutes ces ruines, se dégage, iui* muable et immaculée, douce et sereine, la ligure de Jésus- Christ, bénissant ceux-mémes qu'on lui faisait maudire et répétant ces paroles : « Hommes ! vous êtes tous frères. Aimez-vous comme je vous aime. Dieu vous créa pour lui ressembler : soyez donc parfaits ! »

Le progrès peut continuer à gravir les orbes de ses spirales ; il trouvera toujours le Christ, en avant , lui frayant la voie, l'index dirigé vers le ciel. Dans l'ordre

* La tradition lui a donné une carapace : Vesprit moderne, des ailes.

^Sl j'osais ici parler de moi (qu'on me le pardonne!), je me permettrais de dire que je suis bien heureux, à mesure que je me sens avancer dans la connaissance théorique du (Christianisme, de découvrir plus de fières à aimer, même dans les formes religieuses que je combats. — Je suis convaincu que le progrès dans la lumière doit amener un progrès correspondant dans l'amour.

inoral et religieux, le Christ, c*est la perfection. Si le progrès la conquiert jamais, il s'évanouira dans sa conquête, et le G hrîst régnera seul. Alors ce sera FEternité.

Il me semble donc que f esprit progressif, non pas du vieux Christianisme échoué parmi les ruines romaines, mais du jeune Christianisme monté sur quelque navire de Londres ou de New- York, cet esprit est en harmonie avec l'esprit moderne.

Cependant je suis contraint à un aveu.

Le Christel le siècle sont préoccupés chacun d'un ordre de choses tout différent : celui-ci du monde matériel, ou en tout cas, terrestre ; celui-là du monde moral et religieux. Et cette préoccupation du présent siècle est si absorbante, que je crains de Tétonuer, de l'importuner peut-être, en appelant ses pensées vers le progrès dans Tordre spirituel. Si je lui parlais progrès dans Tordre industriel, agricole, politique ou scientifique, mon discours aurait pour lui bien plus d'attraits. Cependant, qu'il y prenne garde. Ces deux progrès ne sont que les deux faces d'un mêm« développemait. Le progrès matériel ne s'accomplit pas impunément sans le progrès moral. Ils ont besoin l'un de l'autre pour se faire équilibre. Sans perfection nem^t moral, le monde matériel envahira le monde moral, et le monde matériel lui-même y périra. C'est l'histoire de la chute de toutes les civilisations. Le progrès sans Dieu, ivre de lui-même, monte au sommet de son orgueil et puis tombe d'une chute d'autant plus foudroyante qu'il s'était élancé plus haut, comme Nébucadnczar, comme Icare, comme Satan ^ I

^ N'eit-cepas une chute semblable que celle de ces grands uIq >

Oui, le manque d'équilibre entre le progrès maléricl ou intellectuel et le progrès moral, est une do mes épouvantes; et certainement, une grande catastrophe viendra bouleverser le monde è radicibus et fetre regretter , la barbarie même, si un développement correspondant ne s'accomplit dans l'ordre religieux.

Développez rintelligence de Phomme, montrez-^^ii sa dignité native et ses droits égalitaires, augmentez sou bien-être et laissez-le dans un état moral inférieur, vous n'aurez fait que Parmer • pour vous nuire. Vous aurez irrité ses besoins, allumé son orgueil, semé des tempêtes. L'homme, en effet, ne se nourrit pas seulement de pain. Tout en lui permettant des satisfactions jiouvelles, le progrès lui crée des besoins nouveaux : clprès lui avoir servi son pain rassis, il lui offre ses ri^es banquets , ses enivrantes liqueurs. L'homme mai^e, et il a encore faim; il boit, et il a encore soif. C'est là le noble et bienfaisant châtiment que Dieu a infligé à l'homme, à savoir, que rien de fini ne puisse le satisfaire. Il s'est réservé à lui seul, à lui Dieu, d'être « le vrai pain de vie » qui pût apaiser la faim des âmes immortelles.

C'est donc aux choses religieuses qu'il appartient de remplir cette grande âme de l'humanité, vide et inquiète au milieu de ses terrestres opulences. Mais il faut que

pistes modernes, qui ont fait consister le progrès de l'homme dans le développement énorme de son estomac ou dans l'acquislUon de quelque nouvel appendice qui manque à la conformation actuelle de l'cspccc humaine? Que c'est ridicule et que c'est Iriàlcî Quel digue châtiment d'un immense orgueil !

84 LE CHRlSTIANISiME

la religion soit digne de l'homme moderne et diguu du Dieu éternel '.

11 faut qu'elle ne soit ni un fétichisme perfectionné ni un matérialisme déguisé. Fille du père des esprits, il fauC qu'elle soit spiritualiste; capable d*un développement infini, il ne faut pas qu'elle puisse être dépassée par aucut progrès humain.

Or, nous avons joie à proclamer, à l'honneur de notre siècle, qu'il y a chez lui, quoi qu'il en soit, sous son matérialisme débordant, une culture spiritualiste, des instincts, une philosophie spiritualistes, qui laissent place à l'espérance. Nous croyons que si l'esprit chrétien et l'esprit moderne se rencontrent et se reconnaissent tels qu'ils sont, ils seront attirés l'un vers l'autre par de singulières affinités, sur le terrain religieux.

C'est là une rencontre que nous voudrions ménager.

C'est à ce point de vue que nous allons étudier encore les rapports du vrai Christianisme et de l'esprit de notre époque.

^ C'est-à-dire d'un Dieu éternellement jeune, qui se fait tout à tou9, qui convient à tous les àgea et à tous les développements de l'humanité.

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