‹ Le Christianisme et ses origines (volume 2)Chapitre 2 sur 43 · PREFACE · texte numérisé non relu

PREFACE

On ne défend plus aujourd'hui le surnaturel directement, ni dans les dogmes ni dans les miracles; ou, s'il se trouve encore des apologistes pour soutenir ces discussions, leur travail n'intéresse pas le grand public. On ne plaide plus guère devant celui-ci que deux thèses : d'une part, l'influence bienfaisante des croyances religieuses sur la vie des hommes et des peuples; de l'autre, un miracle encore, comme on l'appelle, mais un seul, celui de l'établissement du Christianisme. Il y a en effet, dans la révolution qui a enfanté le monde chrétien, de quoi frapper l'imagination. Ce peuple juif, qui fait une si petite figure dans l'histoire, impose un jour à tous les peuples sa foi et ses livres saints ; les dieux et le déesses des Gentils, leurs images, leur nom même, disparaissent de partout et font place au Seigneur et au Crucifié ; l'Église du dieu nouveau devient un pouvoir public, bientôt le premier des pouvoirs, et règne véritabement sur les peuples : ce n'est pas là un spec-

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tacle ordinaire, et il semble que l'ère chrétienne par» tage l'histoire en deux portions, dont le contraste et l'opposition saisit tout d'abord. Il est vrai que le changement ne s'est pas fait tout d'un coup, et qu'il y a fallu plusieurs centaines d'années; mais, dans l'éloicnement où nous sommes, les siècles se resserrent et l'intervalle diminue, et nous mesurons plus aisément la grandeur du résultat que le travail et le temps qt'il a coûté. Et puis la transition s'est faite dans un âge 3 demi-barbare qui reste beaucoup moins en lumière poui nous que les grandes époques classiques. Enûn nous faisons instinctivement la comparaison, non pas, comme il faudrait la faire, entre les temps qui avoisinent d'une part et de l'autre l'ère du Christ, mais entre un passé lointain et le présent qui nous entoure; nous admirons ainsi combien nous différons des Athéniens de Platon ou des Romains de Cicéron. Les différences, déjà grandes en elles-mêmes par le seul fait de la distance, nous sont encore exagérées par l'insuffisance de nos connaissances; car nous voyons clair dans le présent, mais nous savons très-mal le passé; et il y a dans l'histoire, surtout dans l'histoire de l'antiquité, d'immenses lacunes, même pour les plus érudits, à plus forte raison pour ceux qui n'y regardent pas de bien près. C'est ainsi que nous en venons à laisser dire, et quelquefois même à répéter, qu'il y a un abime entre

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Je Paganisme et le Christianisme; et quand cela est dit, nous sommes bientôt invités àreconnaitre que pour franchir cet abime, il a fallu un pont jeté du ciel à la terre, une révélation surnaturelle, et l'incarnation d'un dieu. C'est pour combattre, et, s'il se peut, pour déraciner ce préjugé, que j'écris ce livre. J'étudie le Christianisme dans ses origines, non pas seulement dans ses origines immédiates, c'est-à-dire la prédication de celui qu'on nomme le Christ et de ses apôtres, mais dans ses sources premières et plus profondes, celles de l'antiquité hellénique, dont il est sorti presque tout entier. Je fais l'histoire des croyances, des idées, des pratiques que nous appelons chrétiennes, en remontant aux commencements mêmes delà pensée grecque, et je poursuis d'abord cette histoire, sans sortir du monde grec et romain, jusqu'au moment où les Chrétiens paraissent pour la première fois dans les livres profanes, vers la fin du règne de Néron ; c'est la Première partie de mon travail. La Seconde partie, qui viendra plus tard, aura pour objet les origines juives delà religion nouvelle et l'étude de la révolution par laquellecette religion se détache en apparence du judaïsme pour se répandre dans le monde païen. 11 semble au premier abord que cette Première partie, où il n'est encore question ni de Jésus, ni des évangiles, ni de Paul, ne soit qu'une Introduction ; mais ce n'est pas ainsi que je la considère et que je la

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présente au lecteur; je crois, au contraire, que dans ces deux volumes j'ai été constamment au cœur même de mon sujet. Car c'est précisément ce que je me propose d'établir, que le Christianisme est beaucoup plus hellénique qu'il n'est juif. Il faut distinguer l'essence et l'accident, l'esprit chrétien et la révolution chrétienne. La révolution est venue de la Judée et de la Galilée ; elle s'est faite par des Juifs, des Juifs en ont porté le drapeau, et ce drapeau demeurera à jamais sur le Christianisme, ne fût-ce que par le nom de Christ, transcription grecque du nom hébreu de Mtssie. Tant qu'il y aura des chrétiens, ils révéreront la Bible et chanteront les psaumes; leur imagination et leur cœur resteront attachés au Calvaire ou Golgoiha, et les figures juives de l'Ancien et du Nouveau Testament leur seront sacrées. Mais au-dessous de ces souvenirs et de ces images, si nous étudions en elles-mêmes la pensée chrétienne et la vie chrétienne, nous n'y trouverons guère que ce qu'il y avait dans la philosophie et dans la religion des Grecs-Romains, ou ce qui a dû en sortir naturellement par l'effet des influences sous lesquelles le monde s'est trouvé placé précisément vers la date de l'ère nouvelle. La chrétienté vit aujourd'hui encore sur le même fonds religieux et moral sur lequel vivaient les païens des siècles classiques, modifié seulement par le travail même du temps, par le progrès démocratique,

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par le rapprochement des peuples et les échanges de n oeurs et d'idées qui eu furent la suite, surtout par le sentiment profond de souffrance et de désolation qui envahit les âmes à partir du règne des Césars, et qu'entretenait une servitude accablante et désespérée, entrecoupée seulement par des symptômes de déchirement et de ruine. Il est vrai qu'au commencement, et dans le premier élan de la révolution religieuse, ce sont les idées juives qui avaient paru l'emporter ; il n"y avait plus de temples, plus d'images; les rites bizarres et sombres (ainsi parlaient les Gentils) * d'un peuple farouche et toujours en deuil de sa liberté, semblaient prévaloir. D'ailleurs, pas encore d'Homme- Dieu, pas de métaphysique; la foi ne consistait qu'à attendre une catastrophe visible et prochaine, dont la génération présente serait témoin et où le reste du monde allait être englouti pour toujours, tandis que les élus monteraient au ciel, les uns encore vivants et sans même passer par la mort, les autres ressuscitant tout exprès en chair et en os, pour aller habiter éternellement le royaume de Dieu. Mais ce christianisme galiléen passa comme un torrent, et le fond hellénique reparut bien vite. On revit les temples, les images, les fêtes brillantes. Le Christ devint dieu, sa mère une

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