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CHAPITRE VIII

C'est dix ans après la mort de Platon que se livra cette cruelle bataille de Chéronée, qui décida du sort d'Athènes et de la Grèce et les asservit aux Macédoniens. C'est une de ces catastrophes comme il ne s'en présente que trop dans l'histoire, qui attristent ceux mêmes qui les jugent inévitables, ceux mêmes qui reconnaissent qu'elles ont pu se présenter comme un remède à certains maux.

Il est certain que la liberté grecque était celle d'un petit nombre, qui opprimait tout le reste. Quelques cités dominantes tenaient toutes les autres sous un joug pesant. Tantôt les peuples étaient accablés par l'empire brutal de Lacédémone, tantôt exaspérés par les désordres et les injustices qu'Athènes se permettait, ou qu'elle permettait à ses mercenaires et à ses stratèges. Quand une de ces cités insolentes éprouvait à son tour un échec, les sujets applaudissaient; ils prenaient parti pour un plus fort, qui était au moins un vengeur, et qu'on se figurait volontiers comme un libérateur. Cest

ainsi qu'on célébra l'humiliation d'Athènes sous Ly sandre et la destruction de ses murailles comme le signal de l'affranchissement de la Grèce. Et c'est ainsi que, dès que Philippe commença à poindre, les Grecs se tournèrent vers lui de tous côtés.

De même au dedans chaque cité était une oligarchie, même quand elle s'appelait démocratie, ou plutôt l'aristocratie était l'essence de cette démocratie prétendue. La cité laissait en dehors d'elle, non-seulement la foule des esclaves, mais la population considérable des métèque» ou gens établis, qui vivaient de la vie d'Athènes sans avoir les droits des Athéniens. De là l'étrange définition qu'un orateur nous a laissée du démocrate de ce temps-là : « Tout le monde sait qu'un homme vraiment domotique (ou populaire) doit être de naissance libre de père et de mère, de peur que le malheur de sa naissance ne lui fasse haïr les lois qui conservent la démocratie. » Quiconque n'était pas citoyen était donc un ennemi de la cité. Cette cité si jalouse s'ouvrait pourtant à des hommes nouveaux, quand les révolutions et les exils, ou quand la guerre l'avaient décimée ou dépeuplée; mais combien cela lui coûtait! Un autre orateur dit encore, après la bataille de Ghéronée : < Mais ce qu'il y avait de plus triste et qui faisait pleurer, c'était de voir le peuple réduit à conférer par ses décrets la liberté à des esclaves, et le nom d'Athénien à des étrangers! » Il n'en faut pas davantage pour être assuré que ni étrangers ni esclaves n'ont dû s'inquiéter pour la république d'Athènes menacée, et que le souvenir de Chéronée n'a pas été pour eux au^si doulou-

reux qu'il l'est pour nous quand nous lisons Démosthène.

Mais cette aristocratie des citoyens, privilégiée par rapport aux étrangers et aux esclaves, n'ep était pas moins, sous un autre aspect, une plèbe, une multitude pauvre et mécontente, toujours en querelle avec les riches et les honnêtes gens, et qui les menaçait sans cesse de quelque révolution intérieure. De sorte que ces heureux, à leur tour, dégoûtés de la liberté par 1a peur, étaient prêts à se jeter dans les bras d'un maître; et qu'ainsi les hommes placés au-dessus du démos se trouvaient d'accord contre la démocratie avec tout ce qu'elle tenait au-dessous d'elle. Les modérés, qui longtemps avait été laconisants, devinrent macédonisants et royalistes au temps de Philippe.

Un trait qu'il ne faut pas oublier, c:-.r il n'y en a pas qui marque mieux la différence entre la démocratie antique et la nôtre, c'est que l'élection, qui est à nos yeux la démocratie elle-même, était suspecte alors comme aristocratique, et on voulait que les fonctions publiques fussent, autant que possible, données par le sort.

D'autre part, quand les Grecs regardaient du côté du véritable étranger, de ce roi d'Asie qui semblait tenir en échec depuis près de deux cents ans la civilisation hellénique, ils se disaient que leurs divisions les rendraient toujours impuissants contre la Perse, et qu'ils ne viendraient à bout de la barbarie qu'en s'unissent. Dans un temps où Philippe ne comptait pas encore, Démoslhène disait déjà qu'il fallait bien que quelqu'un

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mil les (Jrecs d'accord, fût-ce sans le voaloir, et que ce quelqu'un serait le grand roi, s'il s'avisait de remuer. Il ne remuait guère,- se sentant trop faible pour cela ; mais sans qu'il entreprit rien contre la Grèce propre, il pesait sur les Grecs de la côte et des îles, asservis ou menacés. Ceux qui, en Grèce, luttèrent contre Philippe, étaient dans cette situation fausse et malheureuse, de se trouver par cela même du côté des Perses et d'être amenés à faire bon marché de leurs frères d'Asie.

Enfin une grande plaie des républiques grecques, et en particulier de celle d'Athènes, était, je l'ai dit déjà, de n'avoir pas de gouvernement. Aucun chef n'y était chargé de l'action commune, et ne tenait les forces de la cité dans sa main. Tout flottait au gré des résolutions mobiles que suggéraient à l'assemblée ces meneurs populaires ou démagogues, dont le nom a pris un si mauvais sens ; et le décret prévalait sur la loi, comme dit si bien Aristote. De là une anarchie et une impuissance dont la conscience importune et toujours présente appelait encore une révolution.

Quand la démocratie tournait ainsi en démagogie, et qu'ainsi elle était moins un gouvernement qu'un état de crise, alors les esclaves lui devenaient amis, par cela même qu'ils étaient ennemis de la démocratie régulière, qui n'était qu'une oligarchie à leur égard. C'est en ce sens qu'Aristote dit que les esclaves aiment les démocraties et les tyrannies, c'est-à-dire tout ce qui menace la cité aristocratique. Mais ce qui est bien remarquable, c'est qu'il dit la même chose des femmes; nous faisant voir par là que les femmes aussi, dans les

cités, étaient opprimées et mécontentes, et que tous les faibles avaient également à souffrir dans ces républiques de la Grèce antique.

Ainsi l'inégalité et l'injustice dans la communauté hellénique, l'inégalité et l'injustice dans la cité, l'impatience de la grandeur odieuse des Barbares, le sentiment humiliant de la faiblesse à laquelle on était réduit faute d'unité et de discipline, voilà les puissances redoutables qui conspiraient pour changer l'état de la Grèce. Mais c'est ici que se montrent tristement les conditions fatales attachées trop souvent aux mouvements de l'humanité; à tous ces maux, la Grèce n'a trouvé que le déplorable remède de la servitude. On l'a dit supérieurement : l'histoire n'est qu'une série de ressources pour une série de misères l; mais que de ressources qui ne sont elles-mêmes que des misères nouvelles! Si les Hellènes s'étaient constitués en une fédération d'États-Unis, égaux et indépendants; si dans chacun de ces États tous avaient été libres et citoyens; si cette fédération de la Grèce propre avait couvert de sa protection la Grèce d'Asie, et l'avait associée à sa liberté et à sa grandeur; si les Grecs s'étaient donné des chefs suprêmes, sans force contre la volonté publique, et investis d'une force irrésistible pour l'accomplissement de cette volonté ; qui aurait jamais parlé de Philippe? ou plutôt qui aurait jamais parlé de tyrans ni de rois? La Macédoine ellemême et toutes les petites royautés barbares auraient

1. Je prends celte pensée dans une Lettre'de mon ancien maître, 5». Vii-uier.

été enveloppées dans la grande fraternité grecque. Les soldats ne se seraient pas partagé le monde; il n'y aurait eu ni Lagides, ni Séleucides; et enfin, car qui peut nous arrêter sur la route infinie de ces pensées? il n'y aurait pas eu d'empire romain.

Mais il est trop clair que de telles idées ne pouvaient entrer alors dans l'esprit d'aucun peuple, ni d'aucun homme. L'excuse de ces aristocraties oppressives est que ceux qu'elles opprimaient n'avaient pas plus qu'elles-mêmes la notion du droit; elles n'avaient pas contre elles des principes, mais des instincts, dont la résistance pourtant a suffi à les perdre, en leur retirant toute force pour se défendre. De sorte qu'il n'y avait pas d'espoir que ces dominations tyranniques fissent place à la liberté; elles ne pouvaient disparaître et ne disparurent en effet qu'au profit d'une tyrannie plus forte, qui dévora à la fois les maîtres et les sujets.

Voilà donc les Macédoniens en possession de la Grèce, non pas précisément à la manière dont le furent plus tard les Romains. Ni Philippe ni Alexandre ou ses successeurs ne conquirent, à proprement parler, les cités grecques, mais ils y faisaient ce qu'ils voulaient, parce qu'ils étaient les plus forts. Thèbes, pour s'être révoltée, fut détruite; Athènes fut plusieurs fois obligée de recevoir garnison. A cette chute des grandes cités, les sujets gagnèrent-ils autre chose que la satisfaction de leurs ressentiments, et une si terrible révolution leur fut-elle un soulagement véritable? On serait tenté de le supposer. Il semble qu'une tyrannie unique, t ou du moins dominante, a pu entraîner moins de violences

et de désordres que plusieurs tyrannies moins fortes, toujours en lutte et inquiètes. Au dedans même de chaque république, il est possible que les aristocraties, domptées par le malheur, soient devenues plus larges d'esprit et plus faciles à l'égard de ceux d'en bas, et qu'il y ait eu moins de distance qu'auparavant entre le citoyen et le non-citoyen, peut être même entre le libre et l'esclave. Je dis que cela est possible. Je n'oserais dire davantage ; je me défie beaucoup des vertus du régime macédonien. Et quoique ce régime soit protégé par le silence de l'histoire, ce silence qui se fait toujours sous les despotismeset qui couvre le mal qu'ils font, tandis que les vices des gouvernements libres s'étalent au grand jour ; cependant quand on voit, au temps de Polybe, au moment du dernier réveil des Grecs, ce que ce régime avait fait de la Grèce et en quel état il l'avait réduite, on est averti de ne pas concevoir une trop haute idée de ses bienfaits. D'ailleurs, si l'oppression peut être une maîtresse de justice et de fraternité, quand elle est subie avec peine par des hommes dont l'àme reste libre et qui se rapprochent entre eux pour mieux résister; au contraire, la servitude à laquelle on s'accoutume fausse la conscience, et ne développe que l'esprit d'égoïsme et d'injustice.

Mais en supposant que la révolution d'où sortit l'empire des Macédoniens ait fait quelque bien aux hommes, ce bien a été acheté trop cher, puisqu'il en a coûté à la Grèce la liberté. Elle la perdit à Chéronée, et elle ne devait plus la revoir. Liberté privilégiée, je l'avoue, orgueil de quelques-uns, mais qui offrait à tous un

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exemple et un idéal. Pour ne parler que d'Athènes, quel spectacle que celui de cette assemblée et de cette tribune, où un homme supérieur conduisait par la seule puissance de l'esprit et de la volonté une communauté de vingt mille hommes, tous égaux en dignité comme en droits, et chez qui s'étaient épanouies toutes les espèces de grandeur dont l'humanité est capable ! Il y a deux mille ans que ce spectacle est évanoui, et nous le suivons encore des yeux, à ce moment où il disparait, avec une inexprimable tristesse. Il y a pourtant des gens parmi nous qui, de la distance où nous sommes, crient à ces Athéniens accablés, que c'est bien fait , qu'ils avaient méconnu l'égalité et que l'égalité a triomphé, triomphé par la servitude ! Pour moi, je pardonne à Démosthène de n'avoir pas vu tout ce que nous pouvons voir aujourd'hui, et de n'avoir pas si vite fait son deuil de sa patrie. Ce qu'il voyait, c'est qu'il y avait une Athènes, hier encore la tète du monde, et tout à coup en danger de n'être plus rien. Il ne distingua pas, il ne pouvait distinguer les droits sourds ou les nécessités obscures qui dans l'ombre travaillaient peut-être contre le passé; mais il distinguait à merveille l'avidité de Philippe, et son impudence, et ses machinations, et tant de mauvais sentiments conjurés avec lui, et se portant, comme toujours, du côté de la force. Il détestait donc Philippe de tout son amour pour la liberté menacée, et jamais amour ne fut plus sérieux et plus raisonné. Je demande à m'arrèter un moment pour le faire comprendre.

Dans un temps antérieur à ces préoccupations, Dé-

mosthène, plaidant contre un homme qui l'avait insulté, et qui comptait l'avoir insulté impunément, parce qu'il était riche et considérable de toute manière, adressait aux juges ces vives paroles en terminant son discours :

« Écoutez i tout à l'heure, quand le tribunal lèvera la séance, chacun de vous va s'en aller chez lui, l'un marchant vite, l'autre lentement, sans se préoccuper de rien, sans se retourner, sans s'inquiéter si celui qu'il rencontre sur son passage est un ami ou un ennemi, s'il est grand ou petit, robuste ou faible, enfin sans aucun souci de ce genre. Et pourquoi? parce qu'au fond du cœur il est persuadé, il est sur, parla confiance qu'il a dans la constitution de cette république, que personne ne mettra la main sur lui, ne l'outragera ni ne le frappera. Eh bien ! cette sécurité avec laquelle vous allez sortir d'ici, ne voulez-vous pas, avant de partir, me l'assurer à moi-même ! Et par quel raisonnement pourrais-je me déterminer à survivre à cet affront, si vous le laissez passer? On me dira : Sois tranquille, on ne t'insultera plus à l'avenir. Et si on le fait, punirez-vous alors, quand vous aurez absous aujourd'hui? Non, Athéniens, ne trahissez pas ma cause, la vôtre, celle des lois. Considérez en effet, je vous prie, cherchez pourquoi ceux de vous qui rendent les jugements sont si puissants et si souverains arbitres de toutes choses dans cette ville, qu'ils soient deux cents ou mille, ou en quelque nombre que la république les appelle à juger. Ce n'est pas qu'ils soient aimés au milieu des autres citoyens sans armes, ni

qu'ils soient les plus beaux hommes ou les plus robustes, ni qu'ils aient aucun avantage de ce genre; mais c'est par la force des lois. Et qu'est-ce que la force des lois ? Si un de vous vient à être outragé et les réclame, vont-elles accourir pour lui prêter assistance? Non, elles ne sont qu'une lettre écrite, elles ne sauraient faire cela. En quoi donc consiste leur force? En ce que vous les faites prévaloir et assurez leur protection à celui qui en a besoin. Ainsi, les lois tiennent de vous leur force, et à votre tour vous tenez la vôtre des lois. 11 faut donc faire pour elles ce que vous feriez poui vous-mêmes si vous étiez outragés; regarder la violation des lois comme une insulte commune, quel que soit celui sur qui elle tombe ; et ne pas permettre qu'il y ait ni service public, ni larmes, ni protecteur quelconque, ni quelque artifice que ce soit, ni rien au monde, qui fasse qu'on ait violé les lois et qu'on ne soit pas puni. »

Quiconque a jamais senti l'irritation profonde que cause à tout cœur honnête, là même où il n'est pas intéressé, le scandale de l'arbitraire et la volonté d'un homme se mettant à la place de la loi, sera profondément touché de ces paroles, et comprendra la passion que pouvait inspirer la noble ville où les citoyens seuls, je l'avoue, mais où les citoyens du moins pouvaient s'exprimer ainsi. Trente ans plus tard, lorsque, après la mort d'Alexandre, Athènes fit une dernière tentative d'indépendance et battit une fois, les Macédoniens, l'orateur qui célébra les morts disait en glorifiant leur victoire : « Oui, le brave fait le bonheur universel

avec le sien propre. Le bonheur, en effet, c'est de n'obéir pas à la menace d'un homme, mais à la voix seule de la loi ; c'est que des hommes libres n'aient pas à craindre d'être accusés, mais seulement d'être convaincus; c'est que la sûreté de chacun ne dépende pas de ceux qui flattent les maîtres et qui calomnient leurs concitoyens, mais qu'elle soit placée sous la protection des lois. Voilà en vue de quels avantages ceux dont nous parlons, acceptant épreuves sur épreuves, et, par leur péril d'un jour, affranchissant à jamais des craintes de l'avenir leur patrie et la Grèce, ont donné leur vie pour que nous vivions avec honneur. » Rapprochez ces deux discours, l'un n'est que la confirmation de l'autre, et tous deux ensemble sont la justification de ceux qui ont lutté obstinément contre Philippe, le prétendu sauveur et libérateur.

C'est ce que fit Démosthène avec une vigueur incroyable, je dirai presque avec un incroyable succès. Ce dénoûment, qui semble fatal et qui l'était en effet, il le retarda assez et le rendit assez incertain pour que Philippe lui-même ait douté de sa fortune. Philippe en effet l'a confessé, lorsque le soir et sur le champ de bataille, il se mit à réciter et à mimer la formule solennelle dans laquelle était encadrée, suivant l'usage, la motion par laquelle Démosthène avait jeté contre lui une double armée qui avait failli l'arrêter. La postérité est restée et restera fidèle à Démosthène, et elle répétera toujours le serment sublime par lequel il se défendait en face de ses concitoyens, huit ans après Chéronée : « Non, il ne se peut pas, Athéniens, il ne se peut pas

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