‹ Le Christianisme et ses origines (volume 2)Chapitre 28 sur 43 · AU I SI 0 TE · texte numérisé non relu

AU I SI 0 TE

que vous ayez mal fait, en vous jetant en avant pour défendre la liberté de la Grèce; non, par ceux qui sont morts autrefois à Marathon ! » Parole plus belle encore si on considère qu'au moment où il la prononçait, un éblouissement passait de la Grèce sur le monde, qui pouvait troubler toute conscience et toute foi. « Nous venons de voir, disait Eschine, des choses qui paraîtront incroyables à ceux qui viendront après nous. » Le jeune Alexandre, conduisant la Grèce armée, venait de conquérir l'Asie, c'est-à-dire un monde. Il était arrivé là ce qui s'est si souvent représenté dans l'histoire. Il avait été donné à un homme de réunir dans sa main toutes les forces qu'avait créées la liberté. C'est toujours elle qui a fait les fonds des victoires par lesquelles s'illustrent les grands despotes; il y a plus; c'est elle aussi qui a fait les frais de leur génie; quant au despotisme lui-même, pour peu qu'il dure, il ne laisse après lui que faiblesse et impuissance pour l'avenir.

Démosthène ne se laissa pas vaincre par la gloire même d'Alexandre, comme il ne se laissa pas intimider par toutes ces faiblesses des hommes, ces peurs, ces convoitises, ces ressentiments, ces préjugés, qui son* trop souvent ce qu'on nomme d'un plus beau nom la force des choses. Les âmes trempées comme la sienne sentent instinctivement, quand même elles ne s'en rendraient pas compte, que si en de certains temps il n'y a de possible pour les hommes que la servitude, par la faute des uns, ou des autres, ou de tous ; cependant, fût-elle une nécessité, elle n'en demeure pas moins un malheur et un opprobre, et ne doit jamais

être acceptée, même par qui est résigné à la subir. Je n'oublie pas mon sujet, quoique les pensées que soulève, l'asservissement de la Grèce m'en aient écarté un moment. J'y suis ramené par un des traits qui caractérisent le mieux la révolution macédonienne : c'est le fanatisme qui l'a servie, et qui a triomphé avec Philippe. J'ai déjà montré combien les crises qu'Athènes a traversées à la fin de la guerre du Péloponèse avaien* profité aux vieilles croyances; les honnêtes gens se rattachaient à celles-ci comme à une défense, et comme à la seule prise qu'ils pussent avoir sur la multitude; et la multitude elle-même, dans ces temps d'inquiétude et d'ébranlement général, était plus accessible au surnaturel et aux superstitions. Les orateurs ont toujours à la bouche le nom des dieux et leurs oracles. Pour ruiner Démosthène, Eschine fait continuellement un appel perfide au sentiment religieux; et Démosthène luimême, qui ne s'inspirait que de sa conscience et qui se défiait de la Pythie, était quelquefois obligé de parler le même langage. Mais Philippe n'est arrivé à son but qu'en se faisant le chef d'une ligue sainte. L'attentat des Phocidiens contre le champ d'Apollon à Delphes avait fait éclater la Guerre sacrée. Une sentence l'ut portée contre ces malheureux, et Philippe se chargea de l'exécuter. Diodore nous raconte qu'il noya d'un seul coup trois mille prisonniers dans la mer, ainsi traités comme sacrilèges. 11 extermina ensuite tout un peuple. Arrivé à cet endroit de son histoire, Diodore, qui n'est évidemment ici que l'écho des écrivains de l'époque macédonienne, s'attache à montrer comment la ven-

gcance des dieux s'est appesantie, non-seulement sur ceux qui avaient profané le champ sacré, mais sur ceux mêmes qui s'étaient, pour ainsi dire, trop approchés des profanateurs. L'un fut réduit à se jeter du haut en bas d'une roche, l'autre fut tué avec les siens, et son corps fut mis en croix ; un troisième fut consumé par une longue et affreuse maladie, un quatrième par une existence pénible et précaire, traversée de toutes les misères, et qu'une mort violente termina enfin. Ce dernier laissait après lui une poignée d'hommes, qui finirent par être ou vendus comme esclaves ou égorgés. Athènes même et Lacédémone, pour avoir protégé les Phocidiens, perdent la puissance et l'indépendance. Une femme d'un chef phocidien devient, à ce qu'on assure, une infâme prostituée; une autre finit par être folle, et elle meurt brûlée, le feu ayant été mis à sa maison. En revanche, Philippe, le vengeur du dieu, pour prix de sa piété, s'élève au comble de la grandeur et de la gloire. Les dévots et les prêtres, alors comme toujours, attribuaient aux dieux la triste besogne qu'ils avaient faite.

Les temps s'annoncent donc comme mauvais pour la liberté de la pensée. Le mouvement philosophique parait cependant d'abord bien étendu et bien bruyant, tout autre mouvement s'étant arrêté. Mais outre que cette passion avec laquelle la pensée travaille alors sur elle-même témoigne trop qu'elle n'a plus d'autre champ où elle puisse utilement s'exercer; dans cet ordre même de la spéculation pure, elle se montre timide à l'égard des puissances du ciel, sentant bien qu'elles sont sous

la garde de celles de la terre, qui se sentiraient ébranlées si on renversait celles d'en haut. Les Stoïques se soumettront à la religion publique, et l'école d'Épicure ne se révoltera pas contre elle; elle lâchera seulement de lui échapper autant que possible en se dérobant. La physique en particulier fut entravée pour toujours par les croyances religieuses dans le développement qu'il semble qu'autrement elle aurait pris. Mais avant d'arriver à la philosophie et à la science de l'époque proprement macédonienne, j'ai à étudier un génie formé encore par la liberté , celui d'Aristotèle ou Aristote. Celui-là avait déjà quarante-cinq ans lors de la victoire de Philippe; aussi dépasse-t-il en grandeur, non pas peut-être ceux qui avaient philosophé avant lui dans la Grèce libre, mais tous ceux qui ont suivi.

Le génie d'Aristote parait tout d'abord si sévèrement scientifique qu'il ne semble pas que le sentiment religieux lui doive grand'chose. Sa philosophie n'avait rien de populaire, et n'était pas faite pour la foule. Il était très-peu lu, même des philosophes, au témoignage de Cicéron. Et cependant il a été aussi, après Platon, un des maîtres de la pensée chrétienne; et il a consacré comme lui tout à la fois de grandes vérités et de grandes erreurs.

Mais il est triste d'avoir à reconnaître avant tout que sa science, non plus que l'imagination de Platon, ne travaille pas avec une pleine liberté d'esprit. Il n'est pas un penseur désintéressé, mais le partisan inquiet d'une aristocratie menacée, aristocratie de la cité. Cet étranger (i! était de Stagire en Macédoine) semble avoir adopté

pleinement les préjugés et les intérêts des honnêtes gens d'Athènes qui remplissaient son école comme ils avaient rempli celle de Platon. Il prend le fait pour le droit; il professe que les citoyens constituent une noblesse et que cette noblesse a ses quartiers. II veut que ces nobles soient affranchis de toutes les nécessités de la vie et qu'ils soient propriétaires de la terre, tandis que ceux qui la cultivent seront des esclaves ou au moins des serfs; qu'ils s'abstiennent de tout métier et de toute industrie, car l'artisan n'est encore qu'une espèce d'esclave , incapable des vertus faites seulement pour l'homme libre, lequel ne doit pas vivre pour le service a" autrui. Une conséquence remarquable de ces doctrines aristocratiques est la condamnation qu'il prononce (d'accord évidemment avec l'esprit général du temps) contre ceux qui font valoir leur argent. C'est à ses yeux un véritable péché contre nature, parce quel'argentne produit pas comme la terre naturellement. Cette réprobation est un des principes que la philosophie antique a légués au Christianisme; il a prévalu jusqu'à notre temps dans l'Eglise chrétienne, qui certes ne le tenait pas des Juifs. MaisAristote soutient comme légitimes les deux grandes iniquités du monde ancien, l'esclavage et la conquête; ceux qui servent doivent servir, car leur nature est inférieure; il est permis de les assujettir, et même d'en faire la chasse comme d'un gibier. Il n'y a pas de droit envers l'esclave ; l'autorité du maître à son égard est despotique; mais cela doit être, et cela est bien *.

1. Aristote a cependant une excuse, c'est que l'esclavage étant alors non-seulement la seule forme existante du service domestique,

Quoique l'Église appelée du nom de chrétienne ait adopté ces doctrines, et qu'elles se retrouvent dans Thomas d'Aquin et dans Bossuet, rien n'est moins chrétien, au sens où on aime à prendre ce mot. Aristote d'ailleurs va jusqu'à ce point, et ici il n'a plus l'Église pour complice, de recommander l'abandon des enfants malvenus; et là où les mœurs ne le permettent pas, il veut, s'il y a trop de grossesses, car dans ces étroites aristocraties les privilèges sont en péril si ceux qui y prennent part augmentent en nombre, qu'on recoure à l'avortement. Il traite les femmes tout juste un peu mieux que les esclaves. Il a dit quelque part : « Les esclaves et les autres serviteurs animés », c'est-à-dire les animaux domestiques ; il dit au contraire : « Les femmes sont la moitié de la cité. » Le bonheur est chose placée au-dessus de l'esclave, et peut-être mêmela vertu. Mais les femmes n'étant que sujettes, la vertu leur est permise; seulement c'est une vertu à leur mesure, qui reste nécessairement inférieure à celle de l'homme.

Hàtons-nous de laisser ces petitesses, les mêmes qui nous ont déjà attristés dans Platon, pour les belles doctrines par où Aristote est le digne héritier de son maître, et même s'élève quelquefois plus haut que lui. Je rappellerai tour à tour sa morale intérieure, sa critique religieuse, et enfin sa morale sociale, qui est ce qu'il a de plus original.

mais la soûle dont on eût l'idée, ces deux choses se confondaient aisément dans son esprit; et il ne peut être assimilé sans injustice aux esclavagistes de notre temps, qui refusaient d'accepter le service à la place de l'esclavage. Aristote n'avait pas le choix, et le prohleme n'était pas pour lui ce qu'il est pour nous.

Aristote professe à son tour que la fin de l'homme est le bien, l'excellent même; qu'il doit vivre conformément à la droite raison ; que le bonheur consiste à agir suivant la perfection de la vertu ; que la volupté ne saurait être le bien suprême; que ceux qui croient poursuivre la volupté ne savent pas toujours eux-mêmes quelle est la 'vraie volupté qu'ils poursuivent, car il y a en tout être un instinct supérieur (ou divin) ; que les méchants ont besoin de se distraire d'eux-mêmes et de se fuir ; que le juste est le seul qui sache véritablement, et dans le bon sens du mot, s'aimer soi-même. Tout cela est dans Platon, mais son disciple l'a mis en formules précises et souveraines. La belle phrase de Cicéron où le moi parait dans toute sa grandeur : mens cujusque is est quisque, est prise d' Aristote *.

Aristote condamne comme son maître le suicide, et il est le premier, si je ne me trompe, qui ait dit que le suicide n'est pas un acte de courage, mais une marque de faiblesse. C'est une vérité, je le crois, mais une de ces vérités dont il faut se servir pour se conduire soimême et non pour juger les autres. Il faudrait se sentir bien fort et être bien sûr de soi, pour déclarer faible celui qui a pu faire une telle violence à la nature. Il condamne aussi les amours grecques, et d'une manière qui lui fait honneur, en ce qu'il n'a pas besoin d'effort pour cela, et qu'il les rejette simplement comme nous ferions, avec un sang-froid méprisant, comme un cas bizarre qui ne s'explique que par une dépravation par-

Page 1