L'âme de l'homme, c'est l'homme même
ticulière ou par des habitudes prises dans l'enfance.
Àristote parle des dieux le moins possible, et je ne sais s'il emploie jamais leurs noms, qui revenaient encore assez souvent dans Platon, surtout celui de Zeus, le père suprême. Il raille la mythologie comme enfantine et bonne pour contenter le vulgaire ou pour le gouverner ; il fait voir que ces dieux à figure d'hommes ne seraient que des hommes étemels. Il se moque du nectar et de l'ambroisie des vieux poêles, qui parlaient pour la foi de leur temps, sans souci de nous. Quelquefois il se met à couvert en disant : « Que les êtres divins dans leur essence auguste et sacrée sont hors de notre portée, et que nous ne saurons jamais d'eux que bien peu de chose. j> Le plus souvent il dit absolument, le dieu ; l'expression revient à chaque page ; c'est véritablement lui qui l'a établie dans la langue philosophique ; et l'idée qu'il rend ainsi ne diffère guère de celle que nous traduisons en disant, Dieu. — Ce dieu est cependant entouré, comme le lehova de la Bible, d'une armée céleste, je veux dire des astres, qu'Aristote, aussi bien que Platon, reconnaît pour des dieux.
Mais rien dans Aristote n'est plus intéressant à étudier que certaines vues de morale sociale où ce fier esprit, tout à l'heure enfermé dans les bornes des erreurs de son temps, parait emporté par des pensées plus larges et plus hautes que ses habitudes. Il a embrassé plus pleinement peut-être que Platon même l'idée de la justice, suivie jusque dans son action au dehors et dans le gouvernement des hommes. « La justice est la vertu parfaite, prise non en elle-même»
mais par rapport àautrui. Aussi est-elle la première des vertus : ni l'étoile du malin ni l'étoile du soir ne sont aussi belles, et, comme dit le proverbe, dans la justice est ramassée toute vertu. » Et plus loin : « Elle est entre nos vertus la seule qui soit un bien pour les autres comme pour nous-mêmes. » Ainsi s'exprime le même philosophe qui avait dit qu'il n'y a pas de droits pour l'esclave; il est clair que de ces deux paroles, l'une devait effacer l'autre, et que c'était à la plus grande qu'il appartenait de prévaloir. C'est Aristote aussi qui a dit, allant cette fois plus loin encore, que la cité (bientôt on dira, l'humanité) repose sur Y amour plus même que sur la justice , et enfin , que la justice suprême est amour. Le sentiment de la fraternité humaine et la loi de l'amour des hommes sont sortis de cette grande philosophie, et non d'un texte sacré; c'estee que je développerai plus tard, mais je dois le proclamer dès ce moment même. Et jusque dans cette question de l'esclavage, où il a eu le malheur de combattre la justice, il est du moins encore pour elle un témoin, puisqu'il nous apprend que plusieurs condamnaient l'esclavage comme une violence faite à la nature, et reprochaient à la loi qui fait des esclaves d'être ce qu'on appelait dans le droit public d'Athènes une loi contre la loi. Ainsi un philosophe pouvait manquer à son devoir, mais la philosophie faisait le sien.
Aristote lui-même, corrigeant quelque part sa politique par sa morale, avoue que l'esclave a des droits aussi sur nous, non comme esclave sans doute, mais comme homme. Nous voyons dans son testament qu'il
ordonnait qu'aucun des enfants qui l'avaient servi ne fût vendu, et qu'arrivés à l'âge d'homme ils fussent libres. Nous aimons, dit-il dans sa Morale, ceux qui ont de 1' 'humanité ; et il ajoutait : On voit bien dans les voyages que tout homme est pour un homme un frère et un ami. Aristote est un observateur, qui ne s'échauffe pas et ne fait pas d'éloquence ; c'est par la délicatesse même de l'observation que se marque chez lui la délicatesse du cœur. « Mes amis, il n'y a pas d'amis ! » est d'abord un mot piquant, mais c'est plus que cela chez celui qui a dit qu'il n'y a que l'homme de bien qui soit aimable, et qu'il l'est surtout pour l'homme de bien l.
On lui fait dire encore, comme il assistait un personnage peu estimable : Ce n'est pas pour lui, c'est pour l'homme. Ou un peu autrement : Ce n'est pas pour l'homme, c'est pour l'humanité. C'est une des plus belles doctrines d'Aristote que l'obligation qu'il impose à la cité de donner l'instruction à tous ses enfants; non qu'il faille vouloir, comme il semble qu'il l'a voulu, sous prétexte que les citoyens appartiennent à la république plus qu'à eux-mêmes, imposer à tous par l'éducation une sorte d'esprit public; c'est le procédé de l'Église et l'œuvre des catéchismes; la liberté ne l'avoue pas. Mais elle proclame le devoir de faire que tout citoyen (et tous aujourd'hui sont citoyens) sache tout ce qu'il a besoin de savoir pour être véritablement un homme. Aristote recommande l'instruction comme la
1. a Nul n'est heureux comme un \rai chrétien, ni raisonnable, ni ver'ueux, ni aimable.» Pensées Je Pascal.
source de toute vertu ; et il sait ce qu'elle vaut pour la liberté, car il indique comme un caractère constant des tyrannies qu'elles la tiennent poursuspecte et cherchent à la ruiner, « comme étant du nombre des choses qui font les hommes plus fiers et plus capables de s'appuyer les uns sur les autres. »
Tout cela est sain et grand; c'est le fruit mûr de la philosophie chez une race libre et généreuse; c'est une sagesse digne de l'avenir. Mais Aristote n'a pu échapper à l'influence des idées religieuses, signe du découragement des esprits abaissés par le malheur des temps. Ainsi que son maître, la peur de déranger l'ordre établi le retient sous l'empire des traditions sacrées. Comme Platon, il reconnaît les astres pour des dieux, et s'applaudit de se trouver sur ce point d'accord avec les croyances du vulgaire. Comme Platon, il se tait sur la divination, qui était detoutes les superstitions la plus sacrée aux yeux de la foule; il y a seulement chezlui deux pages où il insinue que les songes ne viennent pas des dieux, et semble vouloir les rapporter (avec Platon encore) à je ne sais quel merveilleux inférieur et naturel. Quant à l'immortalité de l'àme, j'ai déjà dit qu'elle n'était pas dans les religions antiques un point de foi. Aristote se prononce donc librement contre cette idée dans le livre de l'Ame; sur ce point seul il s'écarte décidément de la religion de Platon.
Il est vrai qu'ailleurs il semble céder à d'autres pensées. Il serait dur à son avis de ne pas accorder au sentiment du vulgaire que les morts s'intéressent encore, un certain temps du moins, à ce qu'ils ont laissé en ce
monde ; il l'accorde donc. Je tiens peu de compte de cette concession ou de quelque autre semblable pour apprécier sa philosophie religieuse. Peut-être ne faut-il pas attacher non plus une grande valeur à un morceau d'éloquence sur le témoignage que les merveilles de la nature rendent à l'existence des dieux ; ce morceau était dans un de ses Dialogues, sorte d'écrits d'un caractère plus littéraire que scientifique, qui ne sont pas venus jusqu'à nous. Cicéron nous l'a traduit.
Mais le véritable Aristote, là où son génie se montre dans toute sa sincérité et dans toute sa force, a son mysticisme ainsi que Platon. Un mystique ! c'est un mot qui parait étrange en parlant de l'auteur de V Histoire naturelle et de l'auteur de la Politique]; mais ce mot est juste. Ce n'est pas, il est vrai, un mystique du sentiment, c'est un mystique de l'intelligence. Dans un de ces Dialogues dont je parlais tout à l'heure, il faisait écho au Phédon, en plaçant dans la bouche du vieux Silène cet oracle : que le meilleur pour l'homme serait de ne pas naître, et que quand il est né, ce qu'il y a de meilleur pour lui est de bientôt mourir. Ailleurs il comparait la rigueur du destin qui enferme l'àme dans un corps mortel à la cruauté de certains brigands d'Etrurie, qui faisaient périr leurs victimes en attachant étroitement leurs corps en vie à des corps morts. Ce n'est encore là que de l'imagination ; mais dans ses livres de science pure il se montre, comme Platon et comme les chrétiens, détaché de l'action et amoureux de la vie théorélique ou contemplative. C'est la seule qui se suffise à elle-même, n'ayant besoin ni des choses ni des