A.U1ST0TE
hommes. Cependant il vaut mieux peut-cire au sage de n'être pas seul, même pour philosopher (car Arislote serait plutôt un cénobite qu'un anachorète), mais il se suffit encore s'il est seul. Ce n'est que dans la contemplation qu'il trouve la paix et qu'il est affranchi des troubles auxquels la vie du dehors est condamnée. Malheureusement une si haute existence est au-dessus de l'homme, car elle est vraiment divine; mais il lui est permis d'y aspirer et d'y tendre. Ce n'est pas le cas d'écouter les conseils de ceux qui lui disent d'enfermer ses désirs dans les bornes de sa condition d'homme mortel. Au contraire, il doit se faire immortel autant qu'il est en lui, et vivre surtout par la partie supérieure de son être. Et, faisant appela l'imagination des hommes et à l'idée qu'ils peuvent se faire de l'existence des dieux, Aristote montre qu'on ne saurait placer ces êtres suprêmes et inaccessibles dans les conditions mesquines de la vie active, et que, si on ne veut qu'ils dorment, comme Endymion dans la fable, il n'y a que la contemplation qui puisse remplir leur éternité !
On pourrait prendre cette dernière réflexion comme une simple image, employée pour faire mieux ressortir ce qu'il pense sur la haute valeur des méditations philosophiques ; mais il revient sur la même idée dans des pages où il ne parle plus des dieux, mais du dieu unique, qui est réellement l'objet de sa foi, comme il est celui de son étude. Car la même disposition qui éloigne le philosophe de l'action et lui fait mépriser les conditions nécessaires de la vie humaine, le porte aussi à se plonger et à se perdre dans la science du surnaturel et du divin,
g£6 LE CHRISTIANISME ET SES ORIGINES.
si cela peut s'appeler une science. J'ai appelé Platon le père de la théologie, mais Aristoteest le théologien par excellence. 11 est le premier qui ait prétendu faire de Dieu l'objet d'une connaissance aussi précise en quelque sorte et aussi arrêtée que peut l'être celle de la nature. Comme tous les autres d'ailleurs, il fait son dieu à sa ressemblance ; c'est donc le dieu du plus curieux et du plus dogmatique des esprits. Il trouve à son sujet des formules étrangement abstraites et savantes. Dieu est la vie et l'existence même, et par la vie il faut entendre la pensée. Et que pense-t-il? Aristote répond : a II se pense lui-même. Ce que la pensée pense, c'est la pensée *. » Il est le pur parfait, et ne comporte aucune imperfection. Il ne comporte pas même la vertu, il est audessus, de même que la bête est au-dessous du mal ou du péché. L'homme est entre deux, ni dieu ni bête; Aristote est, je crois, le premier qui l'ait défini par cette antithèse, tant répétée depuis jusqu'à Pascal.
Dans la nature, qui elle-même est définie une cause agissant en vue d'une fin, ce dieu est la première essence et la première cause. Il est le principe du mouvement, c'est-à-dire de tout : il est le moteur premier. Et ce moteur meut sans être mù lui-même, il est le bien, et meut par l'amour.
De brillantes images de Platon paraissent être la source de ces idées. Platon, pour qui le ciel était, comme pour toute l'antiquité, une sphère solide tournant sur son axe autour d'un pôle, nous invite à monter par la pensée au-