‹ Le Christianisme et ses origines (volume 2)Chapitre 31 sur 43 · La pensée est pensée de pensée. C'est Je mot à mot · texte numérisé non relu

La pensée est pensée de pensée. C'est Je mot à mot

dessus de ce pùle,dans je ne sais quelle région où il fait résider le bien idéal, sorte de fantôme d'une pure conception de notre esprit. Puis il nous représente les dieux, et à leur suite les âmes, s'élevant avec des ailes jusque sur cette convexité du ciel, d'où elles jouissent du spectacle de l'ineffable, en même temps qu'elles tournent tout autour de leur vision, emportées par le mouvement de la sphère. Ce sont des rêves étranges, qui peut-être ne nous doivent pas compte de leur étrahgeté, du moment qu'ils ne se présentent que comme des rêves, et ne font que figurer l'effort de la pensée vers l'invisible et l'inconnu. Mais ces beaux nuages platoniques, saisis tout à coup, pour ainsi dire, par le froid de l'analyse, se condensent dans Aristote en des axiomes, dans lesquels on croit d'abord tenir quelque chose, mais qui se fondent et s'évanouissent lorsqu'on vient à les presser. Son dieu est donc le bien, et ce bien est la fin suprême, pour l'amour de laquelle le monde ou le Ciel (dans Aristote c'est la même chose) se meut d'un mouvement éternel.

Je prie maintenant ceux qui me lisent de se transporter à seize cents ans du temps où Aristote écrivait ces choses, et de relire la fin du poëme où Dante a ramassé toute la poésie contenue dans la foi du moyen âge chrétien. Après qu'il a traversé toutes les régions de l'enfer, et ensuite toutes celles du purgatoire; après que dans le paradis même il s'est élevé d'étage en étage jusqu'au cercle des anges et jusqu'au trône de la Vierge-mère, il obtient enfin par elle de se trouver tout à coup en face de Dieu et de sa lumière, source de toute lumière. Alors à quelle pensée va-t-il demander appui

pour pénétrer l'impénétrable? Où va-t-il prendre des mots pour ébaucher au moins des idées?

« Dans sa profondeur je vis enfermé, relié en un même volume par l'amour, tout ce qui est en feuillets dispersés dans l'univers : la substance et l'accident, et leurs modes, confondus ensemble de telle façon, que ce que j'en dis n'est qu'une pauvre lumière. L'ensemble de ce grand nœud, je crois l'avoir aperçu, car en disant ceci, je me sens encore épanoui de joie. »

Et plus loin :

« On devient tel à l'aspect de cette lumière, que s'en détourner vers une autre vue est chose à laquelle il est impossible de consentir. Car le bien, qui est l'objet du vouloir, se ramasse tout entier en elle, et ce qui en elle est perfection, est imperfection hors d'elle. »

Plus loin encore :

« 0 lumière éternelle, qui seule résides en toi-même, qui seule te comprends, et, seule intelligible à toi et te comprenant, t'aimes et te souris ! »

Et enfin (ce sont les vers qui terminent le chant et le poëme) :

« Ici manqua la force à l'élan de mon imagination. Mais déjà mon vouloir et mon désir étaient emportés, comme une roue qui tourne toujours également, par l'amour qui fait tourner le soleil avec les étoiles. »

Voilà, comme dans le philosophe grec, ce bien absolu, en qui il ne peut y avoir que perfection, et qui est la cause parce qu'il est la fin. Voilà la pensée qui se pense elle-même et jouit d'elle-même. Voilà enfin ce moteur immobile qui meut tout au-dessous de soi par l'amour.

D'un autre côté, dans les premiers vers que j'ai cités, la logique aristotélique, avec ses distinctions subtiles, vient également aboutir à la théologie. C'est donc à Aristote que remonte ce galimatias sublime ; je dis sublime par l'élan passionné dont il témoigne : Aristote est l'Atlas \u\ porte sur ses larges épaules le ciel catholique du moyen âge.

Il est vrai que ce n'est pas lui qui a suggéré à Dante cet aune passage :

« Dans la substance également profonde et transparente de cette lumière suprême, j'apercevais trois cercles parfaitement égaux sous leurs trois couleurs. Le premier se reflétait dans le second comme l'arc-en-ciel dans l'arc-en-ciel, et le troisième semblait un feu qui s'exhalait également de chacun des deux autres. »

Je n'ai pas à faire l'histoire de cette Trinité divine; le premier germe en doit être cherché peut-être dans un passage de Platon, où il nous présente le monde réel comme engendré par le bien idéal qui en est le père. Je ne retrouve pas ces images dans Aristote; mais puisque les vers de Dante m'ont conduit à parler de trinité, je ne puis oublier ce début du livre du Ciel où Aristote rappelle l'importance que les Pythagoriques attachaient au nombre trois, comme représentant la réalité complète, parce que tout corps a trois dimensions; ou encore parce que trois figure le commencement, le milieu et la fin, c'est-à-dire la totalité de toute existence. C'est ainsi, dit-il , que trouvant ce nombre dans la na-

ture même dont il est la loi, nous l'appliquons à nos dévotions envers les dieux \

Il y a un endroit où, pour repousser les hypothèses des philosophes qui imaginaient plusieurs principes des choses, soit matériels, comme des éléments ou des particules premières, soit abstraits, comme les nombres pythagoriques ( c'est-à-dire sans doute les proportions et les lois suivant lesquelles la matière se distribue), Àristote se plaint qu'on fasse ainsi de l'univers une pièce mal faite; non plus une composition, mais vue série d'épisodes, où rien ne se tient nécessairement et où les êtres relèvent de plusieurs principes. «La nature, dit-il, ne s'accommode pas de ce mauvais gouvernement :

Il faut qu'elle s'unisse En la main d'un bon chef à qui tout obéisse 2. »

Quand on lit ce passage, on ne peut s'empêcher de remarquer que le moment où le théisme achève de se constituer dans la philosophie grecque, et trouve chez Aristote son expression la plus ferme et la plus dogmatique, est précisément celui delà monarchie d'Alexandre. La nature cesse d'être libre en même temps que la Grèce. L'Esprit qu'enseignait Anaxagore, ou même Socrate, ne me parait pas la même chose que le dieu qu'Aristote a enseigné. Le premier n'est que lame même de la nature; le second (qui parait déjà dans le Timêe de Platon) est au-dessus et en dehors d'elle, et

1. Quand, par exemple, on répétait trois fois une formule sainte, OU qu'on faisait (rois libations.

2. J'ai remplacé par un vers de Corneille dans Cinna le vers homérique du texte.

AIUSTOTE. 291

rftgneau plus haut des deux comme un roi au fond tl" 11 ii palais.

Quoi qu'il en soit de cette coïncidence, il est certain qu'Aristote s'est servi delà philosophie pour consacrer ];: royauté, et qu'il a proclamé une espèce de droit divin chez certains hommes : « S'il se trouve, dit-il, une famille entière, même un homme entre tous les autres, tellement supérieur en vertu que la sienne toute seule surpasse de tous, il est juste de faire de cette famille une race royale et souveraine, ou un roi de cet homme unique... Car on ne saurait convenablement ni le tuer ni le bannir, ni le réduire à obéir à son tour... Il ne reste donc qu'à lui obéir à lui-même, et à le faire maître de tout, non pas pour un temps *, mais absolument. » Et ailleurs : « Prétendre soumettre aux lois ces hommes à part serait ridicule ; ils pourraient répondre ce qu'Antislhène dit que répondirent les lions, quand les lièvres faisaient des harangues pour réclamer l'égalité. » Voilà des phrases qui accusent tristement la date à laquelle elles sont écrites; et il parlait sans doute pour Philippe et pour Alexandre, quand il a dit qu'un personnage de cette espèce est comme un dieu parmi les hommes. C'est la même chose que Bossuet croyait lire dans l'Écriture : « Vous êtes des dieux ! » Quand les grands esprits parlent ainsi, la foule traduit les mêmes pensées par les plus grossières et les plus indignes apothéoses. Estce bien le même homme qui disait ailleurs : « Nous ne voulons pas que ce soit un homme qui commande,

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