‹ Le Christianisme et ses origines (volume 2)Chapitre 32 sur 43 · Comme par l'exercice d'une magistrature · texte numérisé non relu

Comme par l'exercice d'une magistrature

mais la raison » ; ou encore : « Celui qui fait régner la loi, fait régner la divinité et la raison : celui qui fait régner un homme, donne ainsi le pouvoir à la passion, c'est-à-dire à la béte. La loi, c'est l'intelligence sans passion » ? Ainsi aurait dû parler toujours le disciple de Socrate et le fils adoptif d'Athènes.

J'ai déjà trouvé dans le Cyrus de Xénophon l'alliance du trône et de l'autel ; je la retrouve dans Aristote. Celui qui exerce le pouvoir absolu doit montrer, ditil, le plus grand zèle pour la religion ; pourvu toutefois que sa piété n'aille pas jusqu'à la simplicité. Et en recommandant la religion aux puissants, il savait qu'il les y trouverait bien disposés ; car c'est lui encore qui dit ailleurs que les heureux sont dévots.

Il semble que le nom d'Aristote soit le nom même de la science, et cependant la science aussi, dans Aristote, a souffert de la théologie. On a déjà vu que le génie grec venait à peine de prendre l'essor dans l'étude de la nature, quand il fut arrêté par une réaction dont le point de départ fut peut-être l'épouvantable peste qui marque pour Athènes le commencement de cette triste Guerre de trente a?is, appelée la Guerre du Péloponèse.

Plutarque, dans la Vie de Nicias, à propos de la terreur qu'une éclipse de lune causa à ce général et à son armée en Sicile, dit qu'il existait pourtant un livre d'Anaxagore sur la lune, plein de science et de liberté; mais qu'on ne le lisait guère, et que ces sortes d'études étaient peu répandues, parce qu'elles étaient décréditées comme impies. Et Socrate lui-même désavoua ces re-

cherches téméraires, qui rendaient la philosophie suspecte à tous les esprits religieux. Platon et Aristotp cependant ne purent se tenir de porter leur curiosité sur les choses du ciel ; mais cette curiosité n'oublia pas la prudence, et ne vit que ce qu'il était permis de voir. Tous deux ayante peu près le même système du monde, il suflit de le considérer dans Aristote, où il est plus développé et plus complet. Il croyait comme toute l'antiquité à un Ciel, c'est-à-dire à une sphère des étoiles fixes ; et ce n'est pas là ce qui étonne. Mais tandis que des esprits hardis, perçant la voûte de ce Ciel, avaient imaginé, au delà, d'autres cieux ou d'autres mondes, répandus à travers l'infini, Aristote maintient obstinément qu'il n'y a et qu'il ne peut y avoir qu'un Ciel et qu'un monde, entendant par là cette sphère apparente des étoiles fixes, et que tout s'arrête où s'arrêtent nos yeux. Au centre du Ciel ou du monde, il place la terre immobile. Cependant les Pythagoriques d'Italie s'étaient élevés à cette idée, que la terre est une planète comme une autre, <jui se meut autour du soleil placé au centre, en tournant sur elle-même, et déterminant ainsi le jour et la nuit <ons aucune révolution du Ciel. Et Platon vieux se repentit, dit-on, d'avoir mis la terre au milieu du monde; niais Aristote écarte cette doctrine par les plus pauvres raisons. Les mêmes philosophes, les Pythagoriques d'Italie, avaient reconnu que les comètes sont des espèces de planètes qu'on ne voit qu'à de grands intervalles; et d'autres penseurs avaient compris que l'éloignement de leurs apparitions tient à ce qu'elles mettent un très-long temps à accomplir leur révolution totale.

Aristote se refuse encore à rien croire de tout ce! i, et fait des comètes de purs météores. Enfin, tandis que d'outrés avaient eu la conscience du mouvement perpétuel qui travaille la nature et qui sans cesse engendre ou détruit, et qu'ils se représentaient les astres mêmes et les cieux comme changeants et périssables, et la création actuelle comme ayant succédé à des créai": antérieures et devant faire place à d'autres à son tour l, Platon et ses disciples déclarent au contraire les astres immortels, et le Ciel à jamais à l'abri de tout dérangement et de toute corruption. Aristote même enchérit encore ici sur son maître, et, pour mieux garder le Ciel de finir, veut qu'il n'ait pas commencé, qu'il soit éternel et absolument immuable. Quel est le sens de sa résistance sur tous ces points?

On ne peut guère douter que les hardiesses de la philosophie naissante n'aient été suspectes aux Socratiques .parce qu'elles étaient sorties d'un mouvement d'esprit qui n'avait pas ménagé la foi religieuse, et que celle-ci à son tour avait condamné. On sentait dans toutes spéculations la même liberté qui avait fait dire à Anaxagore que le soleil n'était qu'une pierre brûlante. La religion ne pouvait s'accommoder de ces investigations indiscrètes. Comme le Ciel était un dieu, et que les astres étaient des dieux, il n'était pas permis de croire qu'aucune altération pût les atteindre. Il ne Tétait pas

1. c Le temps, disait Heraclite, est un enfant qui s'amuse à jouer avec des dés ; » nous dirions, qui s'amuse à faire des châteaux de cartes. — Le bon sens d'Hérodote me semble être l'écho de cette pensée quand il nous dit : a Tout peut arriver, avec b auccup de. tenv>s. a

davantage de supposer qu'il put y avoir plus d'un Ciel, et de dissoudre ce grand dieu, ce père des dieux, en une multitude de sphères, c'est-à-dire de simples Ggures de géométrie où ne pouvaient se prendre ni la religion ni le respect. De même, comment pouvait-on penser à déranger la Terre sacrée, la Mère auguste de qui les dieux et les hommes étaient sortis, pour la faire voyager dans l'espace? Gomment déplacer, ainsi que disait plus lard Cléanthe le Stoïque, ce foyer du monde, quand la religion faisait si saint le plus humble foyer? Enfîû, si les astres étaient autant de divinités, quelle idée pouvait-on se faire des comètes? Ne sent-on pas que leur course vagabonde et leurs apparitions capricieuses troublaient la majesté des régions célestes habitées par les dieux, et qu'il fallait les reléguer dans l'atmosphère terrestre pour y naitre obscurément et s'y éteindre de même, à la manière des hommes et des animaux, créatures chétives et éphémères? Voilà les raisons des doctrines de Platon et d'Aristote; et quand nous serions réduits aies conjecturer, il me semble que nous pourrions encore être assurés de nos conjectures; mais Aristoie tout le premier nous dit ce que nous en devons penser. C'est lui-même qui fonde sa science sur la religion. « Tous les hommes, dit-il, croient à des dieux, et tous ceux qui croient à des dieux, Grecs ou Barbares, placent le principe divin dans la plus haute région, d'après l'idée que l'immortel doit résider dans l'immortel, car il n'en peut être autrement. Si donc il y a un principe divin, comme il y en a un en effet, ce que j'ai dit est bien dit. » C'est-à-dire

que le Ciel ne connaît ni naissance, ni mort, ni accroissement, ni changement. Et ailleurs : « Comme on le dif en théologie, l'essence divine tout entière est nécessairement immuable, en tant que première et suprême, et cela étant ainsi confirme ce que j'ai dit [sur l'immutabilité du Ciel]. Il n'y a rien qui ait la force de faire changer le Ciel, car il faudrait que ce fût quelque chose de plus divin ; il ne saurait d'ailleurs y avoir en lui rien d'imparfait, et rien non plus ne lui saurait faire défaut des perfections qui lui appartiennent. » Et enfin : « Nonseulement cette doctrine de l'éternité du Ciel est la plus satisfaisante, mais c'est ainsi seulement que nous pouvons mettre d'accord nos pensées avec les oracles qui nous apprennent quelque chose de la divinité. » C'est à force de respect, je le suppose, pour la substance divine des astres, qu'il ne lui plaît pas qu'ils éprouvent aucun déplacement réel ; il les attache, dans une majestueuse immobilité, les étoiles sur la sphère céleste, les planètes sur des sphères secondaires, et ces sphères tournent seules. Quant au mouvement de rotation, il semble que, s'il était soupçonné alors, ce n'était que pour le soleil; et Aristote pense que ce soupçon n'est qu'une illusion : aucun astre ne se meut suivant lui en aucun sens' .

Je pourrais résumer l'étude que je viens de faire en un seul mot, c'est que la science d' Aristote est précisément celle de l'Église. Mais il y a là une leçon sur laquelle il faut insister. De grandes vérités avaient donc

1. La rotation delà lune lui semblait démentie parce fait, qui en ,"st au contraire la confirmation et la preuve, qu'elle présente toujours à la terre la même face.

été aperçues déjà par plus d'un penseur à une époque où on n'avait pas eu encore le loisir de s'inquiéter des libertés de la pensée, et voilà ces mêmes vérités méconnues de Platon et d'Aristote. Le temps n'a pas amené un progrès, mais un recul de l'esprit humain ; la grandeur de deux beaux génies n'a servi qu'à consolider et à consacrer des erreurs. La fausse science s'établit en même temps que se constitue la théologie ; et la théologie elle-même est le fruit des temps mauvais que la Grèce et Athènes ont traversés. Les fautes et les injustices ayant amené les souffrances, puis les ruines, les âmes découragées n'ont plus la force de se faire à elles-mêmes 'eur voie, ni dans l'ordre politique, ni dans l'ordre spirituel. Socrate et Platon avaient senti la démocratie manquer, pour ainsi dire, sous leurs pas; Aristote pensait et écrivait sous Philippe et sous Alexandre; c'est-à-dire qu'on ne se sent plus libre en face du Ciel parce qu'on ne l'est plus en face des hommes. Cette science d'illusion va régner maintenant pendant dix-huit siècles, aussi longtemps qu'il y aura des idoles, aussi longtemps qu'il y aura des despotes. Si la critique d'Épicure ose briser, suivant l'expression du poète, ces voûtes du Ciel qui étaient comme les murs d'une prison, sa hardiesse reste à l'usage de son école, une école d'indépendants sans autorité et sans honneur; mais tous ceux qui se respectent, et qui prétendent imposer aux hommes, semblent condamnés au faux Ciel comme aux faux dieux. C'est en vain que quelques hommes supérieurs parlent encore de mettre la terre à sa vraie place; on les fait taire ou on ne les écoute pas, et elle

demeure au centre du monde, d'un monde éternel, immobile, et pour ainsi dire surnaturel. En un mot, il y a une doctrine orthodoxe, où l'antiquité demeure enfermée jusqu'à la fin, et où le Christianisme s'enferme après elle; l'esprit humain alogé pendant tout le moyen âge dans le même cachot, et il n'en est sorti qu'à cette grande date de la renaissance, où il s'est avisé de se faire libre dans tous les sens à la fois. Liberté sociale et politique, liberté théologique, liberté et vérité scientifique, tout part de la même aurore : Copernic est le contemporain de Luther. Alors comme au temps des Grecs, la science a trouvé la croyance en travers de sa voie, mais la croyance cette fois a été vaincue sans retour. V Exposition du système du inonde et la Déclaration des Droits de l'homme sont deux monuments du même triomphe.

En ce qui regarde l'étude des choses extérieures, . Aristote n'a été vraiment un maître que dans l'histoire naturelle; et lui-même parait avoir eu conscience de sa supériorité dans ces recherches. S'il y porte encore quelques idées mystiques, comme par exemple, que la nature ne faisant rien en vain ni sans but, on doit en conclure quelle a fait tous les animaux pour l'usage de l'homme, ces idées ne l'ont pas empêché d'observer avec génie les faits et les lois. Mais si elles ne lui ont pas fait obstacle à lui-même, elles ont fait obstacle encore à l'esprit humain.

11 y a tel point des sciences naturelles où Arisîoie ne parait pas partager les superstitions populaires, mais où il semble s'étudier à les ménager par un langage équi-

voque. Dans le petit écrit, par exemple, sur la Divina-lion far les songes, il montrera bien, je l'ai dit, que les songes ne sont pas envoyés des dieux, mais il ajouter;) : « Ils sont seulement démoniques, car la nature ellemême est démonique et non divine. » Il ne donne ainsi au préjugé qu'un mot ; mais c'est trop de ce mot même. Il reconnaît d'ailleurs que les songes d'un malade peuvent donner sur sa maladie des indications, et il n'a pas tort ; mais il se sert de cela pour conclure sous forme générale* qu'on ne peut donc pas nier la vertu des songes; et il n'en faut pas davantage pour autoriser les préjugés universels sur les songes, et l'usage qu'en faisaient les religions. Ces complaisances d'Aristote ont peut-être fait encore plus de mal que celles de Platon, parce qu'on se tient en garde en entendant Platon causer avec tant d'imagination et de fantaisie, tandis qu'on ne se défie pas d'Aristote, qui enseigne sous des formes si précises et si sévères.

Lorsque nous lisons aujourd'hui les Physica d'Aristote, nous sommes confondus de n'y trouver que des subtilités stériles sur l'essence du temps, de l'espace, du mouvement; que de pures idées et rien du monde lui-même, rien des phénomènes sensibles et observables. La nature y disparaît derrière l'abstraction; nous arrivons au bout du livre sans en avoir rien gardé qui soit acquis et qui nous profite, admirant seulement la force de l'esprit qui nage avec tant d'agilité dans un abime, jusqu'à ce qu'il en ait assez et qu'il lui plaise de revenir à la surface. C'est que la curiosité philosophique se plaît à poursuivre les mystères; et ceux de l'obser-

vation paraissant pleins de dangers, de sorte qu'on avait pris l'habitude de s'en détourner, on se rejetait vers ceux de la dialectique, sur lesquels on pouvait travailler impunément. C'est ce qui a fait également la fortune de la scolastique au moyen âge.

L'histoire elle-même, l'histoire de l'esprit humain, peut aussi être mystique. Je ne reprocherai certainement pas à Platon ni à Aristote d'avoir été fortement frappés par le spectacle de l'Egypte, et en général par ce qu'ils entrevoyaient du passé de l'humanité. Lorsque Platon dit que les anciens sont plus près des dieux, cela peut s'entendre dans un sens très-philosophique, car ils sont plus près de la nature ; et il y a telle vérité simple qui s'altère et se défigure avec le temps. C'est un des plus heureux motsd'Aristote que celui-ci, à propos des mythes des premiers âges : « Le philosophe est philomythe. » Car les fables ne sont à ses yeux que les débris d'une doctrine oubliée, lesquels se sont conservés jusqu'à nous. Il parle à merveille encore quand il dit qu'en même temps qu'on profite des découvertes modernes, il faut tacher de recueillir les traditions des anciens. Mais il exagère ce sentiment jusqu'à répétera plusieurs reprises que les arts et les sciences ont été déjà souvent trouves et souvent perdus, et que cela n'est pas arrivé une fois, ni deux fois, mais une infinité de fois ; préparant ainsi les brillantes déclamations de Joseph de Maistre sur l'intuition antique, si supérieure à la science moderne, et qui trouvait tout à elle seule, ou plutôt à qui tout était révélé d'en haut.

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Il y a une chose qui est pour les modernes un étonoement de tous les jours ; c'est que les Grecs n'aient pas eu en effet la curiosité de mieux connaître ce qui était séparé d'eux, soit par la distance, soit par le temps, et qu'ils nous aient laissé tout à faire pour l'étude d'une antiquité qui est si loinde nous et qui était si prèsd'eux. Il me semble que cela encore doit s'expliquer par la peur qu'on avait de toucher aux choses religieuses. Elles mettaient entre un peuple et un peuple une barrière infranchissable. Étudier une religion étrangère et ennemie dans des temps où une civilisation se réduisait presque à une religion; rechercher par exemple sous des divisions si apparentes le même fond de sentiments et d'idée?, et pour cela dépouiller les fables de leur enveloppe et interroger librement, là comme ici , la foi populaire, c'était se heurter à une infinité de scrupules et même de périls. Que dis-je ! se préoccuper seulement, au delà d'une certaine mesure, de la vie des Barbares et de leurs pensées , c'était peut-être déjà trahir la religion des Hellènes, suivant la conscience des hommes d'alors. Ainsi les dieux, toujours en vue et toujours menaçants, bornaient de tous côtés l'horizon de l'intelligence humaine.

Cependant la philosophie , dans laquelle nous avons trouvé, même chez les hommes supérieurs, des marques de faiblesse et d'asservissement qui nous attristent, était encore la plus grande force et la plus grande liberté qui fût restée aux hommes de ce temps, ou plutôt elle était toute leur liberté et toute leur force. Elle élevait les âmes au-dessus des appétits grossiers etdea

intérêts vulgaires, leur offrant, à la place, l'occunaiion la plu- élevée et le plus délicat des plaisirs. Elle les dédommageait de l'esclavage du dehors par l'indépendance du dedans ; car on se sentait fier encore en apprenant à se commander à soi-même. En même temps qu'elle proclamait que le bonheur est dans le travail de l'intelligence, elle se chargeait de don ce bonheur à qui la suivait. Il y avait, il est vrai, des sceptiques qui secouaient la tète, disant que l'homme en toutes choses ne peut que conjecturer et non savoii ; mais Àristote répondait avec l'intrépidité de la passion ( car jamais esprit n'a été si passionnément amoureux de la pensée), que si l'homme est dans l'erreur, il n'en doit poursuivre que plus ardemment la vérité, comme on a d'autant plus besoin de la santé qu'on est plus malade. On sent bien en le lisant que le règne de la philosophie a commencé, et que non-seulement elle a conscience de sa grandeur, mais que cette grandeur est reconnue. Platon l'avait déjà appelée: «le plus grand bienfait que la race mortelle aitjamaisreçu des dieux ». Le respect qu'elle inspire s'étend aussi à ses ministres, et le philosophe lui-même prend son rang sans difficulté, comme fera le prêtre dans l'Église. « Le philosophe ne doit pas obéir, mais commander. » S'il faut bien que le philosophe vive de sa philosophie, comme le prêtre vit de l'autel, cela ne le rabaisse pas, et ne saurait acquitter envers lui ses disciples. Le bienfait qu'ils lui doivent ne saurait s'évaluer ; il n'a pas de prix ; pour le reconnaître, on doit simplement faire ce qu'on peut, comme on fait à l'égard des dieux ou d'un père. Rien

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n'échappe à l'observation d'Aristote, môme les faiblesses qui pourraient être les siennes ; il a donc observé que le philosophe se fâche quand on dit du mal de la philosophie, comme les dévots se fâchent quand on dit du mal delà dévotion. Parlant de la sagesse ordinaire, il reconnaît qu'elle est une grande vertu sans doute, puisqu'elle dirige toutes les autres ; mais elle ne commande pas à la philosophie, car elle n'est que le moyen, et la philosophie est la fin ; ce serait comme si la loi prétendait commander aux dieux. Maïs il n'a rien de plus fort que ce passage : « De même qu'on appelle homme libre celui qui ne dépend que de soi et non d'aucun autre; de même parmi les sciences celle-là seule est vraiment libre, parce qu'elle ne dépend d'aucune science. Ainsi peut-on justement douter si elle est à la portée de l'homme (car la nature humaine est sujette à bien des servitudes]; de sorte qu'on pourrait dire avec Simonide : Un dieu seulement peut y prétendre. Mais il ne serait pas beau à un homme de ne pas poursuivre au moins toute la science que sa nature comporte. Si les poètes ont quelquefois raison quand ils disent que la divinité est jalouse, elle ne saurait avoir un plus juste sujet de jalousie, et tous les grands esprits devraient être malheureux. Mais non, la divinité ne peut pas être jalouse, et les poètes, comme on dit, sont souvent menteurs. » La divinité jalouse des philosophes ! L'orgueil philosophique ne peut aller au delà. C'est ainsi que Saint-Cyran mettait le prêtre au-dessus des anges. Mais cet orgueil devient touchant quand Aristote soupçonne que le privilège des penseurs pour-

rait bien être parmi les hommes un droit particulier au malheur. De telles paroles préparaient l'avènement des Stoïques.

Au moment de terminer ce qui regarde Arislote, je m'aperçois qu'en insistant sur la théologie par la nécessité de mon sujet, il m'est arrivé de laisser presque dans l'ombre ses plus grandes parties. Aristote théologien ne donne pas la mesure d'Aristote moraliste, politique, critique, naturaliste, dialecticien même et métaphysicien. Il faut que mes lecteurs suppléent en le relisant à ce que je n'ai pu dire, qu'ils se remettent sous les yeux cette richesse d'observation, cette puissance de généralisation, cet esprit qui émerveillait Voltaire, ce style original et puissant. Et si la droiture de sens et la fermeté qu'il montre dans tant de pages ne se soutient pas toujours; si ce génie si fort a faibli comme son illustre maître et si nous souffrons encore aujourd'hui de ses faiblesses , il demeure pourtant l'un des hommes qui ont laissé après eux le plus de vérités ; et enfin son nom, dans l'histoire de la vie morale des anciens, doit rester attaché à la belle formule que j'ai rappelée : La justice suprême est amour1.

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