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CHAPITRE IX

LES STOIQUES ET EPICUKE.

Ce fut un triste temps pour la Grèce, et particulièrerement pour Athènes, la ville de la pensée libre, que le demi-siècle qui suivit la mort d'Alexandre. Pendant qu'il vivait encore, le bruit de sa mort ayant couru un jour mal à propos dans Athènes, un orateur avait dit : S'il était mort, toute la terre en sentirait l'odeur. Il faut dire plutôt que quand Alexandre aurait vécu, on n'en aurait pas moins senti une odeur de cadavre; c'est la liberté qui était le corps mort. Elle essaya de revivre à Lamia, et acheva de mourir à Granon dans une convulsion dernière. Puis les lieutenants du Macédonien firent à leur chef les funérailles sanglantes qu'il avait prédites ; la Grèce et l'Asie se couvrirent de carnage, et il sortit de là des rois. Cette royauté asiatique, que les Grecs n'avaient encore vue que de loin, chez les Barbares, s'étala de tous côtés, avec toutes ses habitudes d'assassinat et de débauche. On vit ces familles, où les pères et les fils, les maris et les femmes s'égorgeaient si souvent ; car pour le meurtre des frères, c'était, dit

Pluiarque, quelque chose comme ces demandes préalables des géomètres, dont on ne peut pas se passer. C'est précisément à Athènes qu'un Macédonien commença à porter ce titre royal : Démétrios le prit avec son père Antigone, et il naquit d'eux une dynastie qui devait peser sur la Grèce jusqu'aux Romains. Démétrios avait enlevé Athènes à Cassandre, qui l'avait arrachée à Polysperchon , qui la lui avait prise à luimême ; car Cassandre l'avait comme héritée de son père Antipatre, celui par qui ûémosthène était mort, et qui le premier avait mis une garnison macédonienne dans un port d'Athènes. Pendant ce temps, Athènes avait changé de système de gouvernement à chaque fois qu'elle changeait de maitre, ceux-ci s'appuyant sur les honnêtes gens, et ceux-là sur le populaire. Démétrios se présenta comme un champion de la démocratie, chassa la garnison établie par Cassandre, se trouva assez fort luimême pour se passer d'en établir une, et déclara qu'Athènes était libre. Il est vrai queplustard, les Athéniens lui ayant fermé leurs portes au retour d'une expédition malheureuse, il attendit, revint en force quelque temps après, assiégea la ville et la réduisit à une famine affreuse. Un disait qu'un père et un fils qui attendaient la mort dans leur maison, ayant vu tout à coup un rat crevé qui tombait du toit, s'étaient battus pour se l'arracher. Athènes se rendit, et cette fois Démétrios mit garnison, non plus dans le port, mais dans la ville, tout juste en face de l'acropole. On sut ce qu'il fallait attendre de ces rois libérateurs.

Pluiarque a écrit la vie de ce personnage ; et oa

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ne la lit pas sans être frappé de voir combien cette tyrannie ressemble, sur un moins grand théâtre, à celle des Césars romains. C'est la même dureté, la même folie, le même besoin d'insulter en opprimant, comme pour donner à la domination un plus haut goût. Ce sont les mêmes apothéoses ; et, comme à Rome, l'insolence du maître ne vient pas à bout d'égaler la bassesse des sujets. Un citoyen qui demandait une grâce au peuple avait présenté à l'appui de sa requête une lettre de Démétrios. Le peuple mécontent fit ce qu'on lui demandait , mais défendit de produire à l'avenir une lettre royale. Le prince s'emporta et le peuple eut peur ; si bien que ceux qui avaient fait passer le décret furent bannis, et plusieurs même mis à mort, et qu'on en rendit un autre portant que tout ce qu'ordonnerait Démétrios serait désormais tenu pour une loi. On plia à ses volontés jusqu'au calendrier : comme il avait eu la fantaisie de faire une double cérémonie qui ne devait se faire qu'en tel mois et en tel autre, on déclara qu'il serait le mois qu'il fallait, et on fit cela à deux fois, de façon qu'on fit tenir trois mois en un seul. Il avait une maîtresse, et une vieille maîtresse, la fameuse Lamia„ Ayant levé un jour dans Athènes une contribution de deux cent cinquante talents (plus d'un million), il dit que ce serait pour Lamia et ses femmes, pour leur parfumerie. On raconte enfin, mais ceci ne se passe plus à Athènes, c'est à Pella de Macédoine, en pays barbare, qu'un jour qu'il se promenait par la ville, comme on lui apportait de tous côtés des requêtes, il les recevait et les ramassait dans sa chlamyde, puis arrivé à un

pont, il laissa tomber sa chlamyde et jeta le paquet dans la rivière. Tout n'était pas si gai dans ses caprices. Il poursuivait de ses désirs un beau jeune garçon, un enfant encore, qui se dérobait obstinément à ses poursuites. Un jour il le surprit dans un bain particulier où il se croyait à l'abri; l'enfant se voyant à sa discrétion, leva le couvercle d'une chaudière et se jeta dans l'eau bouillante.

Alexandre tout le premier, dans sa courte vie, avait laissé échapper plus d'un trait d'extravagance; les rois d'après lui furent ses héritiers en cela comme en tout le reste : ils se firent aussi dieux comme lui. Athènes, qui avait refusé les honneurs divins à Alexandre, ne les refusa pas à Démétrios et à son père. Ils furent déclarés dieux sauveurs, et on leur donna un prêtre qui remplnça l'archonte et qui mettait son nom à tous les actes. On mit leur image avec celle des anciens dieux sur la robe brodée qu'on portait en procession aux fêtes de Pallas. On déclara que les députés qu'on leur enverrait ne seraient plus des députés, mais des thëores, c'est-àdire à peu près des pèlerins. On associa le nom sacré de Déméter ou Cérès à celui de Démétrios (dont le sens est : qui appartient à Déméter), et on chanta dans les rues : Voici, l'entrée de Déméter et de Démétrios. On fit un mois démélrion et des fêtes dèmètriades, sans doute à la faveur de l'équivoque. A l'occasion de je ne sais quel acte religieux qu'on eut à accomplir, on décréta qu'on irait consulter solennellement le dieu sauveur, et qu'on lui demanderait, non pas une réponse, mais un oracle. On finit par le loger dans le Parthénon, chez

Pallas sa sœur ainée (le Parthénoiij c'est la chambre de la Vierge), et il faisait là des orgies avec ses maîtresses et ses mignons. Il se fit faire un costume royal qui était celui d'une idole.

Je demande ce qu'il y a de plus fort, ou même de nouveau après cela dans Tacite ou dans Suétone, mais tout prend à Rome d'autres proportions, tout y est agrandi. Les fous du Palatin étaient en spectacle à toutes les nations et disposaient de toutes les forces du monde; leur histoire a été écrite dans une langue qui est devenue universelle, et dans des livres qu'on relit tous les jours. La littérature des temps macédoniens n'eut pas cet éclat, et elle n'existe plus pour nous.

Ces tyrans d'Athènes étaient pourtant eux-mêmes presque Athéniens; ils ont de l'esprit et de celte grâce qui est le don grec par excellence. Ils entendent les bons mots et ils en disent; ils aiment les lettres et les arts; il y a de jolies scènes dans leur histoire. Qui ne connaît la belle Stratonice, le jeune Antiochos son beau-fils, malade d'amour pour elle, le diagnostic du médecin Érasistrate, et la complaisance de Séleucos, qui cède sa femme à son fils? Démétrios est le père de Stratonice. Quand il prit Rhodes, il y trouva le fameux lalyse de Protogène, que le peintre venait à peine d'achever, et il en eut un soin. respectueux.

Que devenaient la religion et la philosophie, sous l'influence de. ces hommes et de ces temps? Il semble que la religion, déjà si entamée par la critique, ne pouvait guère résister à de pareils spectacles. Dans ce chant de fête en l'honneur de Démétrios, qui nous a été conservé,

on le saluait fils de Posidon ou Neptune et d'Aphrodite, puis on ajoutait : « Les autres dieux sont loin, ou bien ils n'ont pas d'oreilles, ou bien ils ne sont pas, ou ils ne se soucient pas de nous. Toi, tu es là, nous te voyons; tu n'es pas de pierre ou de bois, tu es tout de bon. » Voilà où en était la foi aux dieux chez beaucoup d'esprits; d'autres, sous l'impression du même dégoût, avaient d'autant plus besoin de croyances, mais de croyances pures ; d'autres s'enfonçaient plus désespérément dans toutes les superstitions, et on n'entendait parler que de songes, d'oracles et de prodiges.

Pour la philosophie, elle prit le plus i:rand développement dans ces jours mauvais, et attira à elle toutes les forces de la pensée. Ces abaissements et ces ruines contiennent, à vrai dire, tout le secret de la révolution religieuse dont je fais l'histoire. L'avènement du Christianisme sera le dernier symptôme de l'agonie de l'humanité, désespérant d'elle-même; le premier a été l'établissement de la religion philosophique.

La religion philosophique n'est pas la philosophie. Celle-ci est une force libre de l'esprit humain, elle se confond avec la science et la vie même ; elle ne constitue pas une singularité et une exception. Elle trouve sa place partout, elle n'est point une profession ni un ministère. Certains esprits peuvent être plus particulièrement philosophes, c'est-à-dire raisonneurs et observateurs en grand, comme il en est qui sont plus poètes ou plus politiques; mais ceux-là mêmes, quand ils sont descendus de leur chaire ou qu'ils ont lini leur livre, rentrent dans la vie générale, et redeviennent des gens

•comme nous. Voilà ce que la philosophie est aujourd'hui, et ce qu'elle doit être. Mais les philosophes en Grèce sont des gens à part, et il y a là une vie philosophique qui n'est pas la vie de tout le monde. La philosophie détache les hommes les uns des autres, et les distribue en groupes pareils à nos communions; elle a ses pratiques, quelquefois même son costume; il se fait entre l'ordre spirituel et l'ordre extérieur une séparation qui s'accuse de plus en plus jusqu'à ce que le Christianisme l'achève. Eh bien! c'est cette séparation même qu'il faut reconnaître, non comme le principe, mais comme le signe d'un état mauvais. On ne s'en avise que parce qu'on n'attend plus dans la vie commune ni liberté ni justice. L'air manquant à ciel ouvert, on se met sous une cloche où on tâche de respirer artificiellement. Et l'humanité y languit jusqu'à des jours meilleurs, où l'air étant redevenu plus pur et les poitrines plus saines, elle brise la cloche des sectes ou des Églises, et se remet à respirer à pleins poumons.

Quand les cités de l'Italie grecque, si grandes et si florissantes au vie siècle avant notre ère, s'abimèrent dans l'anarchie d'abord et puis dans les tyrannies, alors la secte pythagorique parut et grandit. C'est en face de Denys, le fameux despote de Syracuse, qu'elle a eu le plus d'éclat. A la suite de la prise d'Athènes par Lysandre, les sectes socratiques s'élèvent à leur tour. Mais ce fut tout autre chose encore sous la domination macédonienne. La philosophie n'avait eu à elle jusquelà que les philosophes, ou du moins la plupart des disciples ne philosophaient que jusqu'aux limites de la

jeunesse; dorénavant, beaucoup appartinrent à leur école pour toute leur vie, et demeurèrent attachés à ses principes, à peu près comme aux dogmes d'une Église.

Et que pouvait-on faire de mieux que de philosopher? Ce n'était plus le temps où Platon se plaignait que le mouvement du dehors et les tentations de la vie publique enlevaient à l'étude de la sagesse les esprits nés pour s'y adonner. Qu'attendre maintenant de l'éloquence et du gouvernement des peuples? Démosthène s'était empoisonné dans un temple d'où on était allé l'arracher pour le livrer à Antipatre. Phocion, un de ces sages chagrins que les désordres de la démocratie détachaient presque de leur patrie, qui n'étaient ni hardis ni fiers pour elle, et lui recommandaient avec une pitié méprisante de se résigner à une situation humble, puisqu'elle l'avait méritée, n'avait pourtant pas été plus heureux. La démocratie le détestait, parce qu'il s'accommodait même de l'étranger plutôt que d'elle ; et c'est l'étranger qui le livra à la démocratie, un Macédonien ayant cru à propos de favoriser un mouvement populaire pour se défendre contre d'autres Macédoniens. On sentait d'ailleurs que la Macédoine avait eu en lui un associé plutôt qu'un sujet. Il avait refusé les présents d'Alexandre, et prétendait ne servir qu'à sa façon. Les maîtres ne doivent rien à ces gens-là. Il fut donc abandonné au peupler ou à la populace, et exposé en plein théâtre à la bête furieuse qui aboyait de toutes ses voix et qui le condamna sans l'entendre. Il but la ciguë, lui et les siens, et comme la provision de poison était épuisée, il fut

obligé de payer pour en avoir d'autre et pouvoir mourir. Callisthène enfin, à la suite d'Alexandre, s'étai' fait en vain courtisan. Comme plus tard Sénèque, il di' et il écrivit des flatteries déplorables; mais comme Senèque aussi, il ne put étouffer des dégoûts et des impatiences qui le perdirent, et le maître finit par le faire tuer. Après de tels exemples, il était clair qu'il n'y avait plus pour les penseurs d'autre parti à prendre que de se réfugier dans leurs écoles.

Mais on voulut que la philosophie fût pratique, et qu'elle satisfit du moins au dedans à ce besoin d'action qui ne trouvait plus d'issue au dehors. Les âmes souffraient, elles cherchaient à être soulagées; ayant perdu leur voie, elles demandaient à être conduites. Il y eut encore des esprits qui restèrent fidèles aux belles spéculations de Platon ou aux études sévères d'Aristote: mais le grand mouvement n'était pas là. Deux écoles moins célèbres, celles d'Antisthène et d'Aristippe, qui tiraient surtout de l'enseignement de Socrate des conséquences pratiques et populaires, devinrent dominantes en se transformant : d'Antisthène sortit Zenon, et d'Aristippe Épicure. La philosophie de Zenon ou de la Stoa (c'est-à-dire du Portique), et la philosophie d'Épicure régnèrent depuis l'an 300 avant notre ère jusqu'à la fin du paganisme. Ceux de la Stoa, ou les Stoïques, plaçaient le souverain bien, le bien absolu, dans l'honnête; Epicure et les siens le mettaient dans le plaisir, ou du moins ils le disaient. Les autres écoles prenaient part à la dispute; on se passionnait pour cette question, et elle produisait des efforts de dialectique poussés jusqu'à

une subtilité infinie. Il n'est pas difficile de démêler où allait en effet toute cette passion et tout ce travail. Le souverain bien qu'ils poursuivaient, c'était celui qui était perdu sans retour, la liberté.

Bien suprême et incomparable, dont l'homme spirituel ne se passe pas plus aisément que l'homme physique ne se passe d'air. On demandait à la sagesse de le retrouver quelque part. C'est parce que la philosophie antique tendait là sans cesse qu'elle eut sur les âmes l'empire d'une religion ; et quand la religion proprement dite s'empara du monde, c'est par là aussi qu'elle l'entraina. C'est la liberté que le genre humain a poursuivie dans l'Église, et qu'il a cru d'abord y avoir trouvée, mais qui n'y était pas, et qu'il a fallu chercher ailleurs.

Les deux écoles s'accordent pour ouvrir à la liberté un asile au dedans de nous-mêmes, derrière ce retranchement impénétrable qu'on ne peut forcer1. Mais les hommes se sont répartis entre l'une et l'autre suivant la différence des caractères: ceux-ci se défendirent en se roidissant, ceux-là en se dérobant. Les uns disaient avec hauteur : Nous ne nous soumettrons à rien ; et les autres avec finesse : Nous ne serons dupes de rien. Ces deux sagesses se rencontraient dans une indifférence tranquille. Parlons d'abord des Stoïques.

Antisthène avait fait revivre Socrate sous un aspect qui est un peu effacé dans Xénophon et dans Platon. LeSocrate rude et populaire, le va-nu-pieds, parait chez eux sans doute, mais l'originalité de sa figure n'y sert

1 . a Rien ne peut forcer le retranchement impénétrable de la liberté d'un cœur. » Fénelon.

que d'assaisonnement à une sagesse élégante ou magnifique ; Antisthène rappela le maître, extérieurement du moins, par ses habitudes simples et grossières. Il était mal vêtu, il recommandait le travail et la peine et invoquait l'exemple d'Hercule 1 ; il frayait avec les gens mal famés, et quand on le lui reprochait, il répondait que le médecin doit vivre parmi les malades. C'est précisément ce qu'on fait dire à Jésus dans l'Évangile. Mais son disciple Diogène exagéra cet esprit, et attacha à jamais à son école le nom d'école des Chiens ou Cyniques. Diogène vit finir l'indépendance grecque et acheva de vieillir sous Alexandre ; l'attente, puis le spectacle de la servitude exaspéra en lui la passion de la liberté. Mais cette passion prit les allures d'une manie; c'est ainsi qu'elle se fit tolérer. Diogène fut, comme on l'a dit, un Socrate fou. Dans son tonneau, avec son écuelle et sa lanterne, il eut l'air d'être libre à lui tout seul, et soulagea ses compagnons d'esclavage par ses boutades. Il dit, ou on lui fit dire, tous les mots que chacun avait dans le cœur. Alexandre demandant à ce vieux homme ce qu'il pourrait faire pour lui, il répondit : Que tu t'ôtes de mon soleil. Il se moqua des Mystères, des fêtes , de la divination, de l'eau de purification, qui ne peut pas plus laver un péché quun solécisme , des ex-voto offerts par ceux qui se sont sauvés du naufrage : Il y en aurait, disait-il, bien davantage, si on avait ceux des noyés. Il railla sans pitié l'illusion d'une autre vie. Ses sarcasmes battirent en brèche le polythéisme et firent la

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