Cette formule était encore prise de Platon
et de la grandeur d'un roi avec un moine qui vit dans la vraie pJiilosophie du Christ. » C'est le paradoxe stoïque transporté dans l'Église. Il y est moins pur el moins grand en réalité ; car le moine chrétien, qui avait tout un peuple derrière lui, était quelque chose, même au dehors, tandis qu'au dehors le philosophe n'était rien. Celui-ci honorait dans son Sage idéal une grandeur tout invisible, mais qui, selon lui, était la vraie, et qui lui faisait estimer celle des prétendus grands son juste prix.
Le plus étrange des paradoxes était celui-ci : que toutes les fautes sont égales. Ce n'était pourtant qu'une délicatesse de la conscience, qui craignait de mesurer les fautes, de peur d'être amenée à dire : Celle-ci est légère. En effet, si elle est peu de chose, pourquoi ne pas se la permettre en vue d'un grand intérêt? Le Stoïque pense qu'aucun intérêt ne peut entrer en compensation avec une faute, parce que l'intérêt pour lui a une mesure, la faute n'en a point. Il n'y a pas de faute légère : elle est faute, et tout est dit; par cela seul elle doit être insupportable ei impossible. Le Chrétien qui se moque de ces principes ne fait pas attention que, dans sa croyance, si ce n'est pas tous les péchés qui sont égaux, ce sont tous les péchés mortels, puisqu'ils entraînent tous également la damnation éternelle. Égalité matérielle et épouvantable, qui frappe sur les pécheurs et qui les abîme, tandis que l'égalité spirituelle des Stoïques ne frappe que sur le péché. Et le Chrétien reste exposé à la tentation que conjurait le Stoïque, celle de dire : Qu'importe celte faute? c'est
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véniel. Il ne mesure le péché que sur la punition. L'illusion des paradoxes sautait aux yeux et prêtait à rire; mais elle avait aussi des conséquences graves, comme toute erreur en a toujours. Si les choses du dehors ne comptent pas, alors une famille et des amis ne sont rien, et ce n'est rien que de les perdre * :
Et je verrais mourir frère, enfants, mère et femme, Que je m'en soucirais autant que de cela.
Le sarcasme de Molière tombe également sur le fanatisme stoïque et sur le fanatisme chrétien. Ce que la langue des Stoïques appelle le dehors, c'est, véritablement la vie elle-même. La conquête, la servitude, les scandales et les iniquités publiques sont choses du dehors; tout cela sera donc indifférent pour le Sage. L'honneur d'une femme ou d'une fille, c'est chose du dehors. On raconte que Stilbon, le maître de Zenon, refusait absolument de s'émouvoir pour si peu de chose. Le Trissotin de Molière, dans les étranges propos qu'il tient sur ce sujet à Henriette, n'est que l'écho de Stilbon. Ce n'est pas tout : la même distinction tranchée et absolue que le Stoïque met entre le bien et le mal, il la met aussi entre ceux qui font bien et ceux qui font mal, entre les sages ou les bons et les non-sages ou les méchants; et il est conduit à tenir ceux-ci pour néant dans ses pensées, faisant de sa vertu même une affaire qui ne les regarde pas, et qui se passe tout entière entre la Raison suprême et lui. En un mot, le Sage des Stoïques et le
1. C'est une idée que Platon avait jetée en avant, avec beaucoup d'autres.
Saint qui a remplacé le Sage, en s'enveloppant de leur vertu, suivant l'expression d'Horace, risquent de mettre entre eux et l'humanité la barrière d'une sorte d'égoïsme supérieur.
Zenon ne l'entendait pas ainsi : il ne prétendait détacher l'homme des choses du dehors que pour qu'il fit le bien résolument, sans se laisser corrompre par les tentations ni effrayer par les menaces. Il ne prêchait pas la force inerte et stérile à laquelle l'école se réduisit plus tard, mais l'action, au profit de la justice. Ses disciples donnèrent plus d'une fois l'exemple de l'indépendance et du courage. Ils ne faisaient pas volontiers leur cour aux puissants. Us inspiraient les belles entreprises et les réformesgénéreuses. Et ce qu'ils préconisaient surtout dans Héraclès, c'était d'avoir servi par ses travaux le genre humain.
Et d'ailleurs le bien, dont ils faisaient l'unique objet de la volonté, ils ne le considéraient pas seulement comme la règle d'une âme, mais comme celle de l'humanité entière, ou plutôt comme celle de toute la nature et de l'ensemble des êtres mortels ou immortels'. Zenon a construit sa République comme Platon, mais il l'a faite plus large; ce n'est pas une cité grecque, c'est la cité universelle. Plutarque dit très-bien : « Nous n'y sommes pas distribués par Étals et par villes, chacun avec sa justice particulière; mais nous y sommes tous compatriotes et concitoyens, vivant d'une même vie sous une même loi, comme un grand troupeau gouverné
1. C'est encore une idée que Platon avait jetée en avant comme tant d'autres, sans la formuler dogmatiquement.
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par un seul gouvernement. * C'est le gouvernement de la Raison, du Logos; le mot grec est masculin; on l'a traduit en latin par, le Verbe; nous pouvons le traduire par, le Droit. Quiconque obéit à la raison, fût-il étranger, fùt-il Barbare, fût-il esclave, est citoyen dans cette cité, où il n'y a pas d'autre grandeur ni d'autre suprématie que celle de la sagesse et de la vertu. Ce n'est pas seulement le travail de la pensée qui a conduit Zenon à des vues supérieures à celles de ses maîtres; c'est la leçon des événements et du malheur. Les révolutions qui mirent sous le joug des Macédoniens, avec les Grecs, les Barbares et l'Asie entière, firent comprendre que Grecs et Barbares étaient également l'humanité *. Le sac d'Olynthe et celui deThèbes, ainsi que les menaces suspendues sur Athènes, apprirent aux hommes le respect du captif et de l'esclave. Au contraire, les coups de hasard qui élevaient brusquement au plus haut un misérable leur firent désapprendre le respect des grands et des puissants. Toutes les distinctions parurent autant de mensonges de la fortune, à travers lesquels on démêlait la vérité.
La République de Zenon était un des grands monuments de l'antiquité; Plutarque témoigne combien elle était admirée. Elle a disparu avec tous les livres, si considérables et si nombreux, où s'était déposé le travail de la plus féconde des époques philosophiques.
1. Pour Platon, tous les Hellènes sont frères; mais les Barbares ne le sont pas. Et pourtant c'était déjà beaucoup alors de demander qu'on s'abstint, du moins entre Grecs, de toutes les horreurs qui étaient la loi générale de la guerre.
Si
Voilà comment il nous arrive, ici et ailleurs, d'être en peine de l'origine de certaines idées, dont nous voyons tout à coup le monde rempli sans avoir pu les saisir à leur naissance.
Un dogme de l'Église qui semble d'un mysticisme raffiné, la Communion des Saints, a pourtant son origine dans la philosophie stoïque. Je lis dans le Catéchisme du diocèse :
« Cet article, Je crois la Communion des Saints, nous enseigne que les biens spirituels de l'Église sont communs à tous ses membres, unis entre eux comme les membres du même corps... Les biens spirituels de l'Église sont les mérites de Jésus-Christ, de la sainte Vierge et des Saints, les Sacrements, le saint Sacrifice de la Messe, les prières et les bonnes œuvres. »
Eh bien ! les Stoïques disaient aussi, « que le moindre mouvement qu'un sage vient à faire suivant l'ordre profite à tous les sages répandus dans le monde entier. * Idée rationnelle au fond, car cela signifie que tout ce qui est fait selon Tordre concourt à l'ordre, et que tout ce qui concourt à l'ordre est un bien pour ceux qui le conçoivent et qui l'aiment. Ce n'est pas dire assez ; l'ordre profite à ceux mêmes qui s'en écartent ; mais les formules de l'École ne lui permettaientpas de convenir qu'il pût y avoir quelque chose de bon pour les mauvais.
La Cité de Dieu d'Augustin est un souvenir de cel'e de Zenon; Marc-Aurèle disait, la Cité de Jupiter. Seulement il faut croire au Christ pour être de la Cité chrétienne, tandis que pour entrer dans la Cité stoïque il suffit de croire à la Raison.
Mais le malheur de l'une et de l'autre de ces Cités spéculatives, est d'accoutumer les hommes à se consoler trop aisément de la réalité par l'idéal, et à prendre trop vite leur parti des misères humaines. Pour l'honnête homme asservi, emprisonné, dépouillé ou exilé, il peut être beau de se dire que son àme n'en reste pas moins indépendante et libre; que la force brutale ne peut lui arracher sa vraie richesse ni sa vraie patrie ; que c'est lui qui règne et que ce sont ses tyrans qui sont des esclaves. C'est d'ailleurs aussi une sorte de représaille légitime pour l'opprimé, que de voir clairement combien est petit et misérable en lui-même celui qui l'écrase. Mais si l'humanité prend à la lettre ces grandes paroles, qu'a-t-elle à faire que de subir toute espèce de mal sans murmurer, puisqu'il n'y a plus alors ni souffrance ni iniquité qui vaille la peine qu'on se révolte? Pendant que le Sage triomphait dans la République stoïqne, les peuples avaient à supporter tous les scandales et toutes les violences, et s'enfonçaient de , plus en plus dans leur misère. Pendant que le philosophe prêchait à l'esclave que par la loi de la Cité d'en haut il était libre, l'esclave, en réalité, était battu au gré d'un maiire, et quelquefois se pendait de désespoir.
C'est ainsi que, pendant les temps chrétiens, on se résignait aux souffrances, j'entends à celles des autres, en se disant que la vie est bien peu de chose, et qu'il n'y a à tenir compte que de l'éternité. C'est seulement depuis que l'esprit humain s'est dégagé des idées théologiques, que le mal lui est devenu insupporta-
ble, et qu'il lui a déclaré une guerre qui ne s'arrêtera plus.
Cependant il est vrai de dire que les idées, même quand elles affectent de rompre avec les réalités, agissent néanmoins sur elles ; et il n'est pas douteux que les mœurs privées et publiques n'aient dû se ressentir jusque dans ces temps mauvais des nobles aspirations de l'École. Parmi les leçons de ces maîtres, il y en avait d'ailleurs qui ne contenaient que la vérité morale toute pure, sans mélange d'illusion. « L'esclave, disait Chrysippe, est un salarié à perpétuité » ; c'était comme s'il eût dit qu'il ne devait y avoir que des salariés et non des esclaves. Du jour où ce mot eut été prononcé et compris, le mouvement qui devait aboutir à l'abolition de l'esclavage avait commencé.
Il en est de la théologie des Stoïques comme de leur morale. Tantôt on y sent la force amassée par le long travail de la pensée libre ; tantôt on s'aperçoit que cette force a fléchi sous le poids de la servitude, et qu'elle renonce à lutter. Sous le nom de Zeus ou Jupiter, les Stoïques reconnaissaient véritablement un dieu unique dont tous les autres ne représentaient que les attributs ou les bienfaits. Ils réduisaient la mythologie, nous le savons positivement, à des allégories physiques. Ils témoignaient particulièrement un grand mépris pour les croyances populaires qui se rapportaient aux lieux d'en bas. Ils se moquaient du Tartare et des Champs-Elysées; et n'admettaient même pas volontiers, malgré l'autorité de Platon, l'immortalité des âmes ; car, dans leur ferme foi aux principes de leur morale, ils ne voulaient pas
qu'on eût d'autre objet dans la vertu <|ue la vertu même. D'après le témoignage de Plutarque, Zenon allait jusqu'à dire qu'on ne devrait pas élever de temples aux dieux, parée qu'un temple n'était pas une demeure digne de la divinité. C'est-à-dire qu'il parlait comme le livre des Actes fait parler Paul à l'Aréopage. « Le dieu qui a fait le monde et tout ce qui est dans le monde, qui est maître de la terre et du ciel, n'habite pas dans des temples faits de main d'homme ». C'est donc une' parole grecque qui a ruiné les temples des anciens dieux. Zenon disait encore que la religion n'est autre chose que la sagesse, et que le Sage est le véritable prêtre, comme il avait dit qu'il est le véritable roi. Ce dernier mot avait pu déplaire aux rois et aux puissants ; l'autre devait bien davantage blesser les prêtres.
La religion des Stoïques voulait être la religion de la raison, si ces deux mots peuvent jamais s'accorder ensemble. C'est la raison même ou le Verbe qui est pour eux la divinité, telle que lâchante l'hymne célèbre de Cléanthe. « C'est toi qui es notre père, ô Zeus ! à nous qui seuls avons reçu le don de la parole... C'est toi qui, la foudre en main, fais prévaloir la raison universelle, répandue à travers toutes choses, unie aux astres grands et petits... Rien ne se fait sans toi, ni au ciel, ni sur la terre, ni dans la mer, excepté le mal que font les méchants. Mais toi, tu remets partout le bien au lieu du mal, l'ordre au lieu du désordre, l'amitié au lieu de la haine. Tu fais entrer le bien et le mal dans une même harmonie, d'où se dégage la raison universelle et éternelle. Mais ils la négligent et la fuient, ces mortels mé-
chants et malheureux qui, dans l'avide poursuite du bien, ne savent plus voir et entendre la loi divine, tandis qu'ils seraient heureux s'ils lui obéissaient sagement. Les uns courent à la gloire , d'autres au gain, d'autres à la volupté ; et ils vont contre le but qu'ils poursuivent. 0 Zeus ! préserve-les de l'erreur funeste; délivres-en leur âme, et donne-leur de comprendre la pensée par laquelle tu gouvernes le monde suivant l'ordre. Alors, gratifiés par toi, nous te rendrons grâces à notre tour, et nous chanterons tes louanges perpétuellement, ainsi qu'il sied aux m irtels ; car il n'y a pas de plus noble office pour les hommes, ni pour les dieux, que de chanter sans cesse comme il convient la Loi commune. »
Un autre poëte, Aratos, a répété ces mots : C'est toi qui es notre père ; et, dans les Actes des Apôtres, on nous représente Paul, quand il prêche à l'Aréopage le dieu nouveau, invoquant l'autorité des vieux poètes et citant précisément ce même vers. Certes, jamais Église n'a eu un plus beau cantique que celui qu'on vient de lire, et il s'en faut de peu qu'il ne célèbre en effet d'autre dieu que la raison et la justice. Mais il les personnifie, et au lieu d'une idée suprême et régulatrice, il en fait une personne vivante. Il contient ainsi le dogme de la Providence divine, je ne dis pas l'idée, qu'on trouve déjà dans Hérodote. Le dogme lui-même est dans Platon et dans Xénophon ; mais l'école des Stoïques l'a approfondi avec une complaisance et avec une force telle, qu'on peut dire qu'elle se l'est approprié. Ce soin eux qui lui ont donné tous ses développements, tels que
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la doctrine des causes finales, et tant de solutions laborieuses essayées pour les problèmes insolubles qu'il entraine nécessairement avec lui, ceux de l'existence du mal, de la destinée, de la liberté. Les Chrétiens ont pris toutes leurs pensées sur tous ces sujets dans les livres des Stoïques.
Diogène de Laërte a résumé la tbéologie stoïque dans cette définition, bien voisine de celle de nos catéchismes : « Le Dieu qu'ils croient est un être vivant, immortel, intelligent, parfait, spirituel, heureux, en qui rien de mal ne peut entrer, dont la providence gouverne le monde et tout ce qui est dans le monde, qui n'a pas figure humaine, qui est l'artisan de l'univers et comme le père de toutes choses, soit qu'on le considère dans son ensemble, ou dons la portion de lui qui pénètre chaque nature et qu'on appelle de noms divers selon ses diverses fonctions. »
Mais le spiritualisme le plus élevé et en apparence le plus abstrait est toujours amené à tendre la main aux religions populaires. Comme Platon, les Stoïques étaient obligés de reconnaître et d'adorer les dieux ; comme lui, ils crurent faire assez en écartant le plus possible les mylhologies, et en mettant les dieux en quelque sorte dans la nature, je veux dire dans les astres. Dieux inférieurs sans doute, et qui n'étaient pas éternels, non plus que le monde lui-même ; un jour devait venir que Zeusou le Dieu suprême subsisterait seul. Mais les astres étaient du moins des démones ou génies * : les