Prononcez es comme en latin
Stoïques acceptèrent cette croyance ou cette imagination pythagorique d'êtres intermédiaires entre Dieu et l'homme; et il fallait bien l'accepter, puisqu'ils acceptaient la divination.
C'est là leur plus grande faiblesse, et qui nous fait le mieux comprendre l'état religieux de ces temps. La divination paraissait alors aussi inséparable du sentiment religieux que la prière l'est aujourd'hui. Rien n'occupait une plus grande place dans la vie des hommes d'alors que les oracles et les présages. Les disciples d'Épicure osèrent les combattre ; mais c'étaient des indifférents, des impies, des matérialistes, comme on dirait aujourd'hui. On ne concevait pas alors que l'élévation morale, les pensées édifiantes, l'esprit de pureté ou de dévouement pussent subsister sans l'idée divine ; et l'idée divine à son tour, aux yeux de la foule et de bien des philosophes peut-être, entraînait nécessairement celle du commerce que la divination ménageait entre la terre et le ciel.
Je résume les doctrines des Stoïques : au dedans, le culte de la force morale, le mépris des biens et des maux vulgaires, la résignation et l'austérité; au dehors, la consécration de la justice, la reconnaissance de l'égalité et de la fraternité des hommes et des peuples ; au-dessus de nous, un dieu raison, un dieu Verbe, une providence qui veille continuellement sur les hommes, et qui ne veut être servie que par la pratique du devoir et de la vertu. Sous l'influence de ces enseignements, l'aspect du monde fut changé. La loi morale, jusque-là enfermée dans la conscience, ou se traduisant seule-
ment de temps à autre dans quelques livres ou quelques discours, parut alors de tous côtés visible et agissante. Partout on vil des hommes qui méprisaient les plaisirs, qui supportaient et môme recherchaient les peines, et qui désavouaient comme un vain prestige tout ce qui en impose au grand nombre. Partout le fort trouvait devant lui les protestations au moins de la justice, et le faible entrevoyait des pensées qui fortifiaient son cœur et lui faisaient porter la tète plus haut. Les voix surtout qui rappelaient les hommes au sentiment de la communauté humaine étaient avidement écoutées, et répétées par tous les échos dans les places publiques et dans les maisons. Ainsi s'établit tout un ensemble de croyances qu'il nous arrive encore tous les jours d'appeler chrétiennes, sans penser que non-seulement elles datent de plus loin que le Christianisme, mais qu'elles sont plus hautes. L'apôtre Paul, qui croyait que le monde présent allait finir avant même que la génération a laquelle il parlait eût cessé de vivre, disait à ceux de Gorinthe : « Le temps est court ; ainsi, que désormais ceux qui ont des femmes soient comme n'en ayant point, et ceux qui s'affligent comme ne s'affligeant point, et ceux qui se réjouissent comme ne se réjouissant point, et ceux qui acquièrent comme ne possédant point, et ceux qui usent du monde comme n'en usant point, car l'apparence de monde s'en va. » Ce qu'il demandait est précisément ce qu'avaient fait les Stoïques. Ils ne se laissaient posséder ni par les affections, ni par la tristesse, ni par la joie, ni par les objets des sens; ils vivaient comme ne vivant point. Mais ce n'était pas qu'ils attendissent,
comme la troupe du Christ, un coup d'en haut et un lendemain miraculeux; c'est que leur àme, portée à la plus grande exaltation morale, ne s'intéressait qu'à ellemême, à sa propre force et à sa propre grandeur, et estimait qu'il n'y a qu'une chose sérieuse dans la vie, qui est de bien faire, c'est-à-dire de bien vouloir.
Mais l'éducation chrétienne que l'école stoïque a donnée au monde a dû être contrariée , à ce qu'il semble, par la philosophie rivale d'Épicure, qui possédait l'autre moitié, la plus grande peut-être, du monde pensant. Cependant la vérité est que dans l'histoire des origines du Christianisme l'école d'Épicure doit avoir aussi sa part.
La morale d'Épicure est la même que celle d'Aristippe de Cyrène, qui était disciple de Socrate, et on peut s'étonner que Socrate ait inspiré une doctrine qui a pour fin le plaisir. Mais une sagesse supérieure comprend l'homme tout entier et donne satisfaction à tous ses instincts. Quand Socrate avait devant lui des esprits tels que celui d'Aristippe, calmes, faciles, faits pour tout sentir et pour jouir de ce qu'ils sentent, il trouvait sans doute un langage aussi pour eux. Il leur montrait par exemple que la tempérance est une excellente ouvrière de volupté ; et, comme Xénophon même le lui fait dire, que la nature par elle-même n'est pas exigeante, de sorte que celui qui s'en rapporte à elle seule peut avoir autant de jouissances que ceux qui font le plus de frais pour remuer les sens, en même temps qu'il a beaucoup moins de peines. Il les tenait en garde contre toute es-
| le passion et contre toute espèce d'erreur, parce que Terreur et la passion sont des causes de trouble et de souffrance. Il leur prêchait enfin que le plaisir n'est inaccessible à personne, qu'il peut être goûté par le pauvre comme par le riche, par le plus humble comme par le plus grand, par l'esclave comme par l'homme libre ; et ainsi il les ramenait encore au détachement en leur proposant la volupté. C'est cet aspect, cette face unique d'une large philosophie qui a fait la philosophie d'Aristippe.
Épicure a reprisées idées avec une telle puissance, qu'il les représente à lui seul aux yeux des modernes. Chez les anciens mêmes, c'est Épicure qui a donné à celle morale tout son relief, p.trce qu'il l'a prèchée en face de la morale des Stoïques. Ceux qui étaient étonnés et effarouchés par ces paradoxes, que le bien ne peut se trouver que dans la vertu, et dans une vertu qui ne comporte pas de faiblesse ; que le plaisir n'est rien et que la douleur n'est pas un mal ; se rejetèrent avec enthousiasme du côté de celui qui enseignait au contraire qu'il n'y a de bien que le plaisir et qu'il n'y a de mal que la douleur. Et s'il arrivait que leur conscience fût d'abord en peine de ce que devenaient, avec une pareille doctrine, le devoir et l'honnêteté, ils se rassuraient quand Épicure leur faisait voir, comme Aristippe et comme Socrate, que la volupté suppose la sobriété, la modération, la régularité de la vie, les bons rapports avec les hommes, le soin de la réputation ; et qu'en un mot elle a la vertu même pour instrument et pour ministre.
Au fond Épicure et Zenon poursuivaient tous deux également, je le répète, la tranquillité de l'âme et son affranchissement. Mais tandis que les Stoïques les cherchaient dans l'indépendance d'une volonté supérieure à toutes les choses du dehors, Épicure les met dans l'indifférence. La liberté stoïque est de n'obéir qu'à la loi suprême, celle d'Épicure est de n'obéir à rien. Au dedans, pas de devoir ; la fin est simplement de se contenter. Au dehors, pas d'obligations, ou le moins possible : il conseille qu'on s'épargne celles de la famille, en n'ayant ni femme ni enfants ; il conseille encore d'éviter les charges de la vie publique, et de ne pas se mêler de politique. Au-dessus enfin, s'il admet des dieux, ce sont des dieux qui n'ont aucun rapport avec les hommes ; de ce côté aussi, il rompt tout lien. Et c'est par cette théologie négative que sa doctrine a eu un si grand retentissement.
Il s'est d'abord débarrassé du souci d'une autre vie. On a vu déjà que l'immortalité de l'âme n'avait jamais eu en Grèce le caractère et l'autorité d'un dogme établi. Malgré la complaisance de Platon pour cette idée, les Stoïques en général n'y croyaient pas. Quelques-uns pourtant se plaisaient à penser que l'âme survit au corps, comme une nature supérieure, non pas éternelle, mais céleste, et faite pour durer autant que les jstres. Tous la regardaient comme une émanation de l'Esprit divin qui circule à travers le monde ; elle devait rentrer dans cette source et s'y perdre quand elle cesserait d'exister à part. Pour Épicure lame est simplement un corps qui se dissout comme un autre et ne
laisse rien après lui ; et il n'y a pas d'avenir pour elle au delà de l'existence présente.
Mais il étonna surtout les hommes par ses hardiesses à l'égard des dieux. Il admit pourtant leur existence et le culte qu'on leur rendait ; mais en laissant subsister la religion publique, il lui retira tout ce qui en faisait la vie. Les dieux d'Épicure étaient, comme on sait, des dieux fainéants. Le monde, qui s'était fait sans eux par un concours d'atomes, continuait de marcher sans eux. Ils ne s'intéressaient à rien, ils ne se fâchaient de rien. Non-seulement on était ainsi débarrassé de ces dieux ennemis, vindicatifs, méchants, auquels croyaient trop aisément les esprits faibles * ; mais il ne fallait pas plus attendre des dieux des actes de bonté ou de justice que de colère. Il n'y avait rien à espérer d'eux, ni rien à craindre. Ils ne demandaient pas d'expiations, ils n'accordaient pas d'oracles : il n'y avait plus de divination. La divination se rattache en effet nécessairement à l'idée d'une Providence divine, et les Stoïques n'avaient pu se résoudre à l'en séparer ; Épicure rejetait à la l'ois l'une et l'autre. Et se moquant de cette Providence qu'ils avaient toujours à la bouche et qu'ils se plaisaient à personnifier, il l'appelait la vieille qui dit la bonne aventure, anus fatidica, dit Cicéron. Enfin, de même qu'il avait renouvelé, au sujet des atomes, la doctrine antique des philosophes naturalistes d'Ionie, il osait répéter aussi d'après eux que le soleil, la lune
1. Voyez par exemple l'Aphrodite qui tue Hippoly te et Phèdre, ou celle de Théocrite, acharnée après Daphnis.
et les astres n'étaient qu'une matière inanimée, et non pas des dieux.
La secousse que cet enseignement donna aux esprits fut prodigieuse. Le surnaturel est si peu de chose aujourd'hui parmi nous, et même il tenait déjà si peu de place dans la vie des hommes à des époques qui passent pour religieuses, comme notre xvne siècle , que nous avons peine à comprendre le grand effet de la prédication d'Épicure. Mais le monde était véritablement alors accablé sous le surnaturel, comme parle Lucrèce :
Humana ante oculos fœde quum vita jaccret la terris oppressa gravi sub religione».
L'humanité pouvait dire ce que dit Phèdre dans Racine :
De victimes moi-même à toute heure entourée, Je cherchais dans leurs flancs ma raison égarée.
On ne faisait rien sans un sacrifice, qui portait avec lui une promesse ou une menace. En même temps que les oracles célèbres décidaient des grands intérêts, mille prétendus signes célestes troublaient le train ordinaire de la vie. Les dieux modernes jouissent à peu près, dans leur ciel, du repos qu'Épicure leur a ordonné; ceux d'alors s'agitaient sans cesse et agitaient aussi l'esprit des hommes. Parmi les portraits moraux qui composent le livre célèbre de Théophraste, celui du superstitieux est un des plus fortement tracés : « La superstition est
1. La vie humaine, errante et vile et méprisée, Sous la religion gémissait écm- (André CniiMER, fragment de l'Hermès. Vers publiés pour la première fois par H. Egger.)
LES STOIQUES ET ÉPICIT.E. 335
une crainte lâche des dieux : le superstitieux est l'homme qui après s'être lavé les mains et tout arrosé d'eau sacrée, prend du laurier dans sa bouche et se promène ainsi tout le jour. Si une belette passe devant lui, il attendra pour continuer son chemin qu'une autre personne ait passé, ou bien il commencera par jeter trois pierres par-dessus la voie. En cas qu'il ait trouvé un serpent dans sa maison, il invoque Sabazios si ce n'est qu'un parias; si c'estle serpent sacré, ii fait à l'endroit même une consécration... Si les souris lui rongent son sac aux farines, il demande au devin : Qu'y a-t-il à faire? et si on lui répond qu'il n'y a qu'à faire mettre une pièce à son sac, il n'en tient compte et va faire un sacrifice expiatoire... Tous les mois il se fait purifier chez les purificateurs orphiques, ainsi que sa femme; et si sa femme n'a pas le temps, il y mène les petits enfants avec la nourrice, etc., etc. » Le théâtre contemporain parait avoir reproduit à peu près les mêmes peintures.
Et d'autres poètes nous représentent ces frayeurs sous un aspect plus sombre, comme dans de plus grandes proportions; ils nous font voir des troupes d'hommes qui courent pâles et tremblants dans les villes consternées, quand les statues des dieux suent le sang et qu'on entend des mugissements dans les enclos sacrés.
Enfin la place que la magie tient à cette époque dans les préoccupations des hommes peut être soupçonnée par celle qu'elle prend dans la littérature ; témoin la Charmeuse de Théocrite et la Médée d'ApolIonios. Mais
des anecdotes particulières en diront plus que des généralités sur cette obsession du surnaturel. J'en prendrai une au commencement et une autre vers la fin de la période de l'histoire grecque comprise entre Alexandre et les Romains. Agathocle, livrant bataille aux Carthaginois en Sicile, et voyant ses hommes effrayés par la multitude des Barbares, imagina de lâcher dans son camp des chouettes qu'il avait fait ramasser, et qui vinrent s'abattre sur les casques et sur les boucliers des soldats. Ceux-ci reprirent courage, et ces oiseaux leur furent un présage heureux, parce qu'ils sont consacrés à Athéné ou Minerve. Ces imaginations, dit l'historien, qui paraissent vaines à quelques-uns, ont souvent causé de grands succès ; c'est ce qui arriva alors, car tout le monde se dit que la déesse elle-même venait d'annoncer.clairement la victoire.
Environ cent ans plus tard, c'est-à-dire cinquante ans après la mort d'Épicure, pendant que les Romains faisaient la guerre en Sicile , un certain Nicias avait agi chaudement pour eux dans la ville d'Engyion. Cette ville était célèbre par une épiphanie (ou manifestation) des déesses qu'on appelait les Mères. Mcias se voyait menacé par le parti contraire, qui était le plus fort, d'être livré aux Carthaginois. Voici ce qu'il imagina pour se sauver. Il affecta pendant quelque temps de faire l'esprit fort au sujet des Mères et de leur épiphanie ; il se moquait tout haut de ce conte. Puis, un jour d'assemblée, tandis qu'il haranguait le peuple dans le théâtre, il s'arrête au milieu de son discours et tombe par terre comme foudroyé,à la manière de Paul sur le chemin de Damas.
Il se relève peu à peu, et tout à coup jetant son vêtement de dessus et déchirant celui de dessous, il court à moitié nu et sort du théâtre, en criant que les Mères sont à sa poursuite. Personne n'ose le saisir ni lui faire obstacle; le voilà aux portes de la ville, et bientôt à Syracuse près de Marcellus : sa femme l'avait rejoint dans sa fuite. Par cette surprise de tout un peuple, on voit ce que c'était alors que de croire aux dieux.
La superstition ce jour-là a favorisé et sauvé un homme ; mais combien plus elle en pouvait menacer ou perdre ! et surtout que d'inquiétudes, que de craintes la superstition devait accumuler dans la vie de tous les jours, et que de violences elle devait faire, soit à la raison, soit à la liberté humaine ! Le philosophe qui mettait les dieux en congé délivrait donc aussi les hommes.
Cependant il y avait toujours des dieux ; Épicure et ses disciples, comme tout le monde, venaient dans les temples, célébraient les fêtes, faisaient des prières, des sacrifices, des adorations, et prononçaient des serments. Théodore de Gyrène , tout récemment, avait osé nier, dit-on, les dieux mêmes ; c'est dans son livre, à ce qu'on assure, qu'Épicure avait pris toutes ses doctrines d'irréligion. Mais s'il l'avait suivi jusque-là, il serait resté seul, et peut-être il eut été persécuté, au lieu de fonder la plus grande école et la plus docile qu'un maître ait jamais vue se former autour de lui. Car la manière dont cette école s'étendit tint du miracle. Épicure lui-même avait vécu presque ignoré de la Grèce et à peine connu dans Athènes. Et bientôt, non-seulement la Grèce et i. S2
l'Italie, mais jusqu'aux pays barbares, dit Cicéron,. étaient entraînés par sa doctrine.
Voici comment il s'y prenait pour établir que les dieux existent. Tous les hommes ont dans l'esprit l'idée ou l'image des dieux. Cette image étant innée ne peut provenir que d'un objet véritable, qui est la forme des dieux. Et en effet ils sont , et ils ne sont que ces figures mêmes que nous avons dans l'esprit, figures impalpables et sans matière solide, des dieux au trait, disait Cicéron, qui n'en sont pas moins bienheureux et immortels1. On explique cette singulière thèse par une doctrine à la fois subtile et grossière sur les perceptions et les idées, qui était celle d'Épicure ; mais on peut dire en général que les systèmes tiennent le plus souvent à des causes qui n'ont rien de savant ni d'abstrait. Celuici n'atteste autre chose , à mon sens , que la puissance avec laquelle les figures des dieux, reproduites par l'art de tous côtés, s'étaient emparées de l'imagination populaire. Dès que les yeux d'un Grec s'étaient ouverts, il avait vu Zeus, Pallas, Aphrodite ; il les retrouvait tous les jours dans des peintures, dans des marbres , dans des tapisseries.L'artavaitencorelaplus fraîche jeunesse; les œuvres d'Apelle, de Lysippe, de Praxitèle venaient d'éclore. Comment croire que les dieux n'existaient pas, quand on vivait au milieu d'eux autant qu'au milieu des hommes, et avec plus de plaisir ; quand on les voyait si beaux, et qu'on avait les sens pleins ue leurs formes divines? Aussi l'action de ces dieux paraissait