Deot monogrammos: la traduction est de M. Le Clerc
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toute présente. Une inscription d'Érétrie nous montre qoe cette ville ayant été forcée de subir une garnison étrangère, puis en ayant été délivrée, il se trouva que cette garnison se retira précisément pendant la procession de Dionysos et au bruit des hymnes chantés en l'honneur du dieu. Aussitôt on rapporta au dieu le bienfait de cette délivrance , et on institua une commémoration solennelle de cette divine intervention.
Lorsque vinrent les temps chrétiens, le prestige était bien diminué ; la poésie était usée , l'art ne produisait plus que des répétitions affaiblies; les délicats en avaient alors assez des dieux. Mais la mythologie autour d'Épicure était encore toute vivante. On n'en était plus sans doute au temps d'Homère, pas même à celui où Pindare entendait le dieu Pan lui-même chanter un de se,s hymnes. Cependant les anciens poêles n'avaient pas vieilli, et la poésie mythologique venait de se renouveler en quelque sorte à Alexandrie. Les Hymnes de Callimaque nous montrent le polythéisme dans tout son lustre. L'un célèbre la fête où on baigne solennellement Pallas dans l'Inachos ; l'autre la procession où on porte le calathos ou corbeille sacrée de Déméter, qu'Une faut pas regarder passer d'en haut , car ce serait une profanation ; celui-ci nous montre Délos toute remplie du culte d'Apollon : « Jamais Hespéros en se levant n'y trouve le silence , et les chants sacrés ne s'y taisent jamais. » La fête d'Adonis à Alexandrie est le sujet d'un petit poème de Théocrite , et sa mort divine a été chantée aussi par Bion. Si nous cherchons d'autres témoins que des poètes , voici un passage d'un historien
contemporain, Callixène de Rhodes, qui nous a été conservé, et qui nous fait assister à une de ces solennités du paganisme alexandrin. C'est une pompe ou procession (car c'est le sens de ce mot en grec) ordonnée par Ptolémée Philadelphe. Elle mit à défiler à travers le stade une journée entière, depuis le lever de l'étoile du matin jusqu'à celui de l'étoile du soir ; et le premier de ces astres était en effet figuré en tête du cortège, comme le dernier à la fin. Elle se divisait en une multitude de processions particulières consacrées aux différentes divinités. Celle de Dionysos nous est décrite en détail. C'étaient d'abord des troupes d'enfants et des troupes de satyres. Puis l'An et la Pentétëride (ou période de cinq ans), avec les quatre Saisons; un char traîné par 120 hommes et portant la statue du dieu ; des prêtres, hommes et femmes, et des ministres de toute espèce; des bacchantes, les cheveux épars, couronnées les unes de serpents, les autres de vigne, ayant dans les mains des poignards ou des serpents. Encore des chars trainéspar 60 hommes, par 300, par 500, par 600 ; un bataillon de 1,600 enfants portant chacun quelque objetde prix ; ailleurs 500 jeunes filles; un escadron d'ânes montés par des satyres ou des silènes; des attelages d'éléphants, de cerfs, d'autruches, de toute espèce de bêtes; des chameaux chargés de tentes barbares remplies de femmes indiennes et autres, ou voiturant 300 livres d'encens, 300 livres de myrrhe, etc. ; des noirs portant 600 dents d'éléphants, 'de l'ébène et autres produits; des chasseurs avec 2,400 chiens de toute race, toute une ménagerie d'animaux exotiques ; des troupes de
femmes représentant toutes les villes grecques et asiatiques de l'empire des Ptolémées; une profusion de vases et d'objets en or ou en argent dont l'écrivain donne le compte, renonçant à compter ceux qui n'étaient qu'en airain1. Sur l'un des chars était un chœur de 600 chanteurs avec 300 citharistes ; sur un autre, un thyrse d'or, sur un autre un phallos. Ou bien un pressoir où GO satyres foulaient des raisins. Ou encore une outre en peau de panthère contenant 3,000 métrêlesûev'm (environ lia hectolitres). Le vin allait se répandant sur la voie, et la foule le recueillait au passage. Sur un autre char était une espèce d'antre, d'où s'envolaient incessamment des oiseaux à qui on avait attaché des rubans à la patte pour qu'ils pussent être pris par les spectateurs. Plusieurs autres portaient des figures et des représentations sacrées. Ici la statue de Nysa, qui se soulevait de temps en temps par un mécanisme pour faire une libation de lait. Aillcursle triomphe de Dionysos revenant des Indes, c'est-à-dire la statue colossale du dieu magnifiquement vêtu et porté sur un éléphant. Ailleurs encore toute une scène: c'était Dionysos poursuivi par Héra ou Junon, et se réfugiant à l'autel de Rhéa; des figures l'entouraient, parmi lesquelles celles d'Alexandre et de Ptolémée, couronnées de lierre d'or. D'autres chars en grand nombre portaient d'autres statues des dieux et des rois. On étalait aussi sur des tables des représentations diverses, comme celle
1. 11 se fait encore aujourd'hui au Cure de ces processions de bijoux et de vaisselle d'or et d'argent (Voir la pompe de la corbeille de noces de la fille du vice-roi, dins le Journal de G •nies du l«r février 1873).
de la chambre nuptiale de Sémélé. L'écrivain abrège, ne suffisant pas à tout dire, et je réduis encore beaucoup son récit. Tout cela n'est que la procession de Dionysos : il y avait encore celle de Zeus et celle de beaucoup d'autres dieux ; tout à la fin venait celle d'Alexandre, lequel paraissait sur un char traîné par des éléphants. La marche était fermée par toute une armée d'environ 150,000 fantassins et 20,000 cavaliers!
Voilà des pompes religieuses dont on peut dire que les peuples les plus dévots n'en ont pas vu souvent de pareilles; il y là un luxe d'imagerie sacrée et de décoration théâtrale au-dessus de tout ce que la foi du moyen âge a jamais pu étaler dans ses triomphes. J'ajoute que ces magnificences étaient nouvelles encore, du moins à ce degré d'éclat, à l'époque de Ptolémée Philadelphe, puisqu'un historien du temps les décrivait si complaisamment; et ainsi ce n'étaient pas de ces choses qui continuent de se faire simplement parce qu'elles se font depuis longtemps. Ce culte est encore ici dans sa ferveur. Maintenant se figure-t-on qu'à des hommes à qui la religion offrait de tels spectacles, un philosophe put venir dire qu'il n'y a pas de dieux, que Zeus, Héra, Dionysos et tous les autres ne sont que de pures fictions et des noms vides de réalité? Et en supposant qu'il eût enseigné cela impunément, un tel enseignement pouvait-il jamais être populaire et conquérir la foule des esprits ?
Plus tard, mais beaucoup plus tard, quand, après des siècles remplis de ces solennités, l'effet s'en fut affaibli et usé par leur banalité même, alors des Juifs, c'est-à-
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dire des opprimés, peu sensibles à ce qui était l'orgueil et le plaisir de leurs maîtres et à des somptuosités dont les vaincus faisaient les frais, des Juifs, ennemis-nés de ces croyances, purent lutter résolument, mais néanmoins péniblement, contre la séduction de ces merveilles, et en détacher peu à peu des mécontents et des misérables. Mais dans un temps où la race grecque, prenant possession du monde de l'Asie, et comme dédommagée de sa liberté par sa grandeur, était toute lière encore de ses dieux; où cette multitude se fêtait ellemême dans leurs fêtes, elle ne pouvait douter de divinités si éclatantes et si présentes, et le philosophe a dû ménager l'imagination en proclamaut leur existence, et en les reconnaissant sous ces figures mêmes sous lesquelles on était habitué à les adorer.
Non-seulement Épicure confessait les dieux, mais il avait écrit des livres sur la sainteté, sur la piété, des livres de dévotion pour ainsi dire. Était-il sincère? Je n'en sais rien, mais je le crois volontiers. Ceux qui se sont moqués de ses dieux inutiles, relégués dans les metacosmes ou intermondes, c'est-à-dire dans les intervalles que laissent entre eux les mondes ou cieux sphériques en nombre infini dont se compose son univers, ne se sont pas souvenus que les dieux d'Aristote ressemblent déjà beaucoup à ceux-là, et que cette bizarrerie n'était pas tout à fait une nouveauté. Nous prêtons trop facilement à ces sages d'un autre temps, à ces hommes du Midi qui vivaient tant par les sens, nos habitudes de froide logique. Les hommes d'alors étaient dea hommes d'imagination.
Cependant si nous n'avions, au sujet des livres religieux d'Épicure et de son école, que les quelques mots que nous en dit Cicéron, je crois que nous aurions bien de la peine à nous en faire une idée. Mais les cendres d'Herculanum nous ont conservé et nous ont rendu plusieurs livres de Philodème , un philosophe de cette école , contemporain de Cicéron , parmi lesquels il s'en trouve deux qui se rapportent précisément à cet ordre d'idées. L'un a pour titre : Sur ce qu'on peut conjecturer de la façon de vivre des dieux, et c'est un véritable livre de théologie. On y voit l'effort qu'on faisait pour satisfaire l'imagination sur ces dieux à figure humaine et fantastique tout ensemble. On essayait de se rendre compte, jusque dans le détail, de ce que pouvaient être ces existences divines, comme la scolaslique du moyen âge a travaillé depuis sur celle? des anges. On tâchait de se représenter leur félicité éternelle : ils ne dormaient pas, car s'ils dormaient, ils rêveraient % et le rêve serait un trouble. Ils ignorent le labeur de la digestion, et cependant ils sont à table éternellement, absorbant une sorte d'ambrosie subtile qui ne fait que passer à travers leur forme divine et se renouveler sans cesse. Ils discourent entre eux pendant ces repas : comment des Grecs auraient-il? pu se figurer des dieux sans discours ? Mais quelle langue parlent-ils? On n'hésitait pas à répondre : ils parlent grec. Il n'y a pas d'autre langue qui soit digne des dieux. Et d'ailleurs y a-t-il des dieux qui dp soient