To sleep ! percliance to dream
pas Grecs? Le livre se termine par cette réflexion, qu'il y a des choses qu'on peut conjecturer sur les dieux, mais d'autres aussi qu'il faut se résoudre à ignorer. Après tout, les dieux sauront bien jouir de leur immortalité, sans s'inquiéter des sottises qu'auront pu dire sur leur compte les philosophes.
L'autre livre a un titre qui était celui d'un livre d'Épicure : de la Picic. Qu'est-ce donc que la piété d'Épieure? Elle consiste d'abord, et jusque-là nous la comprenons, dans une élévation de pensée qui tient au-dessous d'elle les superstitions, soit les superstitions populaires des dévots, soit les superstitions savantes et raffinées des Stoïques. Cet enseignement religieux se réduisait ainsi à peu près à une critique des religions r critique de la mythologie, critique des dogmes de Zenon et de Chrysippe. On s'attache surtout à montrer que les Stoïques, avec leur prétention d'être des saints, sont les véritables impies ; car ils rejettent les croyances vulgaires, et les leurs ne sont de nature, ni à faire honneur aux dieux, ni à toucher et à édifier les hommes. Au contraire Épicure et les siens croient aux dieux de tout le monde et les honorent comme tout le monde. Ils sont aussi pieux que personne, ou plutôt «7s sont seuls vraiment pieux; et c'est ici que se présente le paradoxe de l'école. Car n'attendant rien des dieux, ils ne les prient pas par intérêt ; mais seulement pour obéir à l'impression que fait sur leur âme la grandeur et ta beauté merveilleuse des natures divines. Et rien n'est plus pur que ce sentiment profond du divin ; rien n'est plus capable de faire les hommes vraiment bons. Pé-
nétré de la félicité incomparable des dieux, et comprenant qu'elle leur vient surtout de ce qu'ils ne sont accessibles à aucune passion et à aucun trouble, l'homme se modèle insensiblement sur ces divins exemplaires, et s'attache à chasser de son cœur toute misère humnine, c'est-à-dire tout vice et toute faiblesse. Il se fait dieu autant que le permet la nature. Voilà la piété que Philodème nous enseigne et que lui avait enseignée son maitre; on peut caractériser d'un mot cette théologie et cette morale religieuse: cesontcelles d'un artiste, celles de l'imagination.
On sait qu'Épicure lui-même fut divinisé par l'admiration des siens. Et ce qui nous étonne bien davantage, c'est qu'il entrait tout le premier dans ces enthousiasmes qui sont pour nous si étranges. Je ne ne veux pas trop presser ce qu'il dit à la fin de sa Lettre à Ménécée : « En vivant ainsi, tu ne seras jamais troublé par rien, ni dans la veille ni en songe, et ta vie sera celle d'un dieu au milieu des hommes; car ce n'est plus un être mortel, qu'un homme qui passe sa vie dans la jouissance des biens immortels. » Ce ne sont là peut-être que des vivacités d'expression ; mais son ami Métrodore, celui qui était le plus près du prophète, parlait de sortir de celle vie d'en bas pour avoir part aux apparitions divines dont L'picure était l'hiérophante. Enfin voici ce qu'Épicure lui-même, au témoignage de Plutarque, écrivait à Colotès, un autre de ses disciples : « Tandis que je parlais, dans ta vénération pour les vérités que tu entendais de moi, il te prit un désir sans explication naturelle de tomber à mes pieds et d'embrasser mes genoux,
LES STOIQUES ET ÉPICURE. 3i7
en rr.c rendant honneur avec les formules et les démonstrations consacrées. » Et il ajoutait : « Et cela fit queje te rendis à mon tour un culte à toi-même, comme à un être sacré. » Il ne faut pas en vouloir, continue Plutarque, à ceux qui disent qu'ils donneraient beaucoup pour voir une peinture représentant cette scène : • l'un tombant à genoux aux pieds de l'autre, et celui-ci rendant prière pour prière et prosternement pour prosternement. — Tout en souriant, soyons avertis par là de l'état d'esprit où Épicure mettait les siens et où il était lui-même. C'est qu'il avait fait des miracles. 11 avait guéri, du moins dans un grand nombre d'esprits, un mal qu'on aurait pu croire incurable. Combien la médecine du corps parait merveilleuse , quand elle trouve une substance capable d'endormir la douleur ! Épicure faisait davantage pour les plus intolérables peut-être des souffrances de l'àme, celles de la superstition : il lesdétruisait radicalement jusque dans leur cause. Le matin même de sa mort, voici ce qu'Épicure écrivait à son disciple Idoménée : « Je t'écris dans le jour heureux qui est en même temps le dernier de ma vie. La strangurie persistait, et les maux d'entrailles, au plus haut degré de violence qui soit possible. Mais tout cela était combattu par la joie intérieure que me donnait le souvenir de mon enseignement. Montre-toi fidèle à l'attachement que tu as eu dès l'enfance pour moi et pour la philosophie, en prenant soin des enfants de Métrodore. » Ii faudrait ne rien sentir pour prétendre que ce soit là le ton d'un charlatan. C'est véritablement un acte de foi. Si le souvenir de son enseignement suffit à
3i8 LE CHRISTIANISME ET SES ORIGINES.
charmer son agonie, ce n'est pas qu'il soit si sensible à l'orgueil d'avoir inventé et d'avoir été cru et admiré; mais c'est que les vérités qu'il a trouvées et qu'il a dites ont été pour lui, comme pour les autres, la paix, la délivrance, le salut.
Épicure n'a pas échappé à l'influence qui domine presque toute la philosophie des Grecs ; Épicure aussi est un mystique : un des principaux traits du mystique est l'indifférence ou môme le mépris pour la science. Plus la philosophie devient une religion, plus elle se laisse aller à ce sentiment. Il finira par gagner les Stoïques mêmes, qui y ont longtemps résisté; et ils en viendront à dire quelquefois, comme Pascal , que In science n'est rien, puisqu'elle ne sert pas pour le salut. Mais, à tout prendre, la Stoa a été en tout temps, et surtout en ce temps-là, une école de théologie savante : Épicure dédaigne la science autant que la théologie. C'est encore un des fardeaux dont il se flatte de décharger les hommes ; et l'esprit mystique est ici d'accord avec l'esprit de libertine insouciance. Son école ne se soucie en effet ni de grammaire, ni de musique, ni de poésie, ni d'histoire, ni de mathématiques même. Son astronomie est celle d'un enfant : il acceptait comme plausibles de vieilles opinions, souvent bien étranges : par exemple, que les phénomènes célestes ne sont probablement que des apparences ; tout cela se passe dans l'air; une éclipse, c'est peut-être une flamme qui s'éteint; quand l'astre reparait, c'est qu'elle se rallume. Pourquoi? par quelque hasard, qui ne vaut pas même la peine d'être recherché. Le soleil n'est pas plus grand
LES ST01QUES ET ÉPICURE. 3i9
que nous ne le voyons, ni la lune; ceux qui veulent nous faire croire le contraire nous trompent. Sa physique tout entière n'est pas moins pauvre; tout le monde le sait par le poëme de Lucrèce. On voit combien se méprennent ceux qui font d'Épicure le père et l'auteur de cette libre philosophie des modernes qui au contraire fonde toute sagesse sur la science. Le dégoût de la science et celui de l'action tiennent au même principe. C'est un quiétisme qui, au lieu de surmonter les obstacles, trouve plus commode de se dérober (Voir la note p. 400).
Une philosophie plus docte et plus généreuse a rendu à Épicure dédain pour dédain. Les écrivains éloquents, les vrais citoyens traitaient légèrement toute cette école, la trouvant courte de vertu comme de science. On remarquait qu'elle ne produisait pas de génies et de maîtres illustres. On lui reprochait surtout qu'elle n'avait jamais formé un champion de la liberté , un serviteur de la chose publique, un homme qui eût souffert ou qui eût péri pour la justice.
Elle n'en fut pas moins puissante ni moins prompte à s'emparer des esprits. C'était assez qu'elle les eût débarrassés de ce joug des croyancesqui pesait si lourdement sur eux, et que dans son bon sens vulgaire mais ferme, elle eût regardé d'un œil fixe le fantôme qui menaçait les hommes du haut du Ciel *.
t. Qnaccaput a cœli regionibusostendebat, Horribili super aspectu mortalibus instans. Primum Graius homo mortalcs tôlière contra
La grande cause de la popularité d'Épicure est qu'if expliquait la nature, quoique imparfaitement et grossièrement, et qu'il mettajt.r explication à la portée de tous. Tous comprenaient ou croyaient comprendre la pluie éternelle des atomes, lesquels formaient l'univers en s' accrochant les uns aux autres ; cet infini rempli de mondes, où s'évanouissait en quelque sorte le Ciel unique de la tradition ; cette âme formée elle-même d'atomes, matière pareille à toute autre matière, et qui devait se dissoudre également par la mort; ces représentations qui se détachaient des objets sensibles comme une espèce de vapeur des corps, pour apporter les sensations à nos sens, et par lesquelles on rendait aussi raison des songes; enfin toute cette mécanique telle quelle des mouvements du soleil et de la lune ou de leurs éclipses, ou celle des tonnerres, des tremblements de terre, des épidémies. On croyait voir clair dans tout cela, et on y voyait au moins la déchéance des puissances surnaturelles; on apprenait là à ne s'inquiéter ni des dieux, ni des astres, ni des mystères de la mort, ni des songes, ni de leurs menaces, ni des monstres, ni de tous ces ohénomènes ou ces prodiges qui jusque-là remplissaient les hommes d'un effroi religieux. Et tous avaient dans le cœur l'enthousiasme reconnaissant qu'a si bien exprimé Virgile : « Heureux qui a pu pénétrer les raisons- Est oculos ausus primusque obsistere contra.
Un Grec fut le premier dont l'audace affermie Leva des yeu\ mortels sur l'idole ennemie.
André Chesieb.
LES STOIQUES ET EPICURE. 3:;i
des choses, et qui a mis sous ses pieds toutes les terreurs, la fatalité inexorable et le fracas de l'avide Achéron ! * »
Mais, à la place des superstitions dont ils étaient délivrés, les fidèles d'Épicureen mirent une autre, celle de la nature, et aussi de l'Jiomme qui s'en était fait l'explicateur. Ils firent son apothéose, consacrant son nom au-dessus de ceux d'Héraclès, de Dionysos ou de Démêler: « Ce fut un dieu, dit Lucrèce, il faut le proclamer, ce fut un dieu. » Plutarque témoigne que ses dévols se livraient en son honneur aux frémissements, aux hurlements, aux démonstrations des mains frappées l'une sur l'autre, à tous les signes de vénération et d'adoration réservés jusque-là à de plus vieilles divinités. Celui qui avait fait abdiquer les dieux, pour ainsi dire, fut mis à la place même qu'il faisait vide. Il y a un grand mot de Shakespeare dans son Julius Cœsar. Brutus, qui vient de tuer César, harangue la foule, et elle applaudit au libérateur : « Vive Brutus ! — Portons-le en triomphe. — Élevons-lui une statue. « Et puis tout à coup » : Faisons-le César ! » Voilà comme il a réussi à les désabuser de la tyrannie. De même les dieux ont été effacés par Épicure, et la foule dit : Faisons-le dieu !
Une chose encore gagnait les âmes à Épicure ; cette philosophie qui semble égoïste est en même temps sociable. D'abord elle est plus dégagée qu'aucune autre de ce qui divise le plus les hommes; car elle a dépouillé plus absolument les préjugés religieux; et ceux-là emportent d'ordinaire avec eux tous les autres, ceux par