‹ Le Christianisme et ses origines (volume 2)Chapitre 39 sur 43 · Félix qui potuit rerum cognoscere causas l · texte numérisé non relu

Félix qui potuit rerum cognoscere causas l

exemple qui se rapportent aux distinctions de race et de naissance. En fondant le droit sur l'utile :

Atque ipsa militas, justi prope mater et sequi,

Épicure scandalisait les Stoïques; mais il établissait le vrai fondement de toute société humaine, l'avantage de tous ; et, au point de vue politique, il définissait admirablement la justice, un pacte d'intérêts. Comme l'a fort bien vu M. J. Denis, c'est le Contrat social.

Épicure avait d'ailleurs lui-même et communiquait .aux siens une certaine ouverture de cœur. Il est singulier que le Stoïque, plus capable desgrandsdévouements, soit en même temps plus sec et plus farouche ; l'autre morale, moins généreuse, est plus aimable, et en ce sens plus humaine. Il semble que dans l'isolement où elle place l'homme, le laissant sans religion, sans patrie, et volontiers sans famille, elle lui fasse une plus grande nécessité de se rapprocher de ses semblables. Elle leur donne dans une association volontaire ce qu'elle a, pour ainsi dire, épargné ailleurs. Et enfin des hommes qui s'affranchissent d'un même joug sentent le besoin de se fortifier en s'unissant. Épicure disait que l'amitié était un des plus grands biens que la sagesse pût nous ménager dans la vie, et il combattait vivement le principe stoïque, que le Sage se suffit.

On nous dit que dans sa maison, qui n'était pas grande, il avait pourtant rassemblé une tribu d'amis dévoués ; et après lui, ses disciples conservèrent jusqu'à la fin le même esprit : ils formaient une espèce d'affiliation dont tous les membres fraternisaient. Épicure était comme le

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chef d'une grande famille, et il faisait entrer dans cette famille ses esclaves mêmes ; il les admettait à la vie philosophique ; l'un d'eux, Mys, avait laissé un nom dans la secte. Et à propos de ce philosophe esclave , il faut remarquer que tandis que la philosophie admet l'esclave à son sacerdoce, la religion, au témoignage d'Aristote, ne l'admettait pas au sien. C'est Épicurequi a dit ce beau mot, que l'esclave est un ami d'une condition moindre. Sa bonté d'ailleurs ne s'arrêtait pas à ceux qui étaient capables de philosopher : Épicure recommandait comme une chose méritoire de ne pas battre ses esclaves, mais d'avoir pitié et de pardonner.

Pour faire apprécier ce que valait une telle parole, je ne rappellerai pas tous les témoignages scandaleux ou navrants de l'histoire et du théâtre sur les brutalités des maîtres ; j'aime mieux citer une petite pièce innocente de l'Anthologie, l'épitaphe d'une mère de famille. Les vers disent qu'on voyait sur son tombeau une chouette, un arc, une oie, un chien et un fouet ; et ils expliquent que ce sont là autant de symboles : le fouet signifie non pas la dureté, nous dit-on, mais la justice de la maîtresse de la maison. Et il ne s'agit pas d'une veuve, forcée de faire le métier de maître; car l'épitaphe exprime les regrets du mari. Un tel signe gravé sur un tombeau de femme nous fait une impression étrange. La mère de famille, armée du fouet, t>e retrouve, il est vrai, dans l'esclavage moderne, et le roman de madame Beecher-Stowe nous l'a peinte; mais il ne nous montre pas l'instrument de correction iiguré e\

comme consacré sur sa tombe, et ce trait-là manque au tableau.

Je n'ai pas besoin de dire combien la doctrine d'Épicure a fait de mal au polythéisme. Les dieux devenaient peu de chose du moment qu'on n'avait pas besoin d'eux, ni dans cette vie ni dans ç?e autre, et la religion était bien malade. Épicure ruinait donc cette religion du passe, et aidait ainsi par avance à celle qui l'a renversée. Et si le Christianisme a pu se montrer plus hardi, à l'égard des dieux, des oracles et de tout le reste, que ne l'avaient été les philosophes, il l'a dû au travail souterrain continué pendant trois cents ans par une philosophie qui laissait au vieil arbre du paganisme ses branches et ses feuilles, mais qui en détruisait les racines. Mais la morale même d'Épicure, si peu religieuse, prépara pourtant la morale chrétienne de deux manières. Directement d'abord et par sa propre vertu. Elle rapprochait les hommes en faisant tomber la plupart des choses qui les séparent, et les associait d'autant mieux par les idées, qu'elle les détachait de toute autre association. Et puis, en ce qui regarde même l'intérieur de l'homme, elle était au fond bien plus pure qu'elle n'affectait de l'être. Si réellement elle avait pris pour fin le plaisir, elle n'aurait pas été une morale; car une morale est une règle, et le plaisir n'en est pas une La règle était la sagesse, qui savait seule où il fallait chercher le plaisir. Et sous ce mot flatteur, par lequel il attirait la nature, ce qu'on trouvait était la simplicité, la pauvreté même, le détachement, la retraite, la peur du mouvement et du bruit, le mépris de toutes les

.grandes ambitions des hommes. Il n'y avait quelquefois, entre la sagesse d'un Stoïque et celle d'un disciple d'Épi iiv, (ju'une diversité de tempérament l. «•

Ce que j'ai appelé l'esprit mystique de l'école d'Épicure a eu aussi ses résultats. Les peuples qui voyaient celte foule de disciples célébrant leur maître comme un dieu, promenant partout son portrait avec eux eomme une image sacrée, fêtant son jour de naissance dans une cène commémorative , qu'il avait instituée par son testament; tenant son enseignement pour une révélation et lui-même pour un libérateur et un sauveur, lurent moins étonnés sans doute d'entendre les Chrétiens parler avec enthousiasme de leur Christ. L'une et l'autre communauté,pour mieux assurer la paix de l'àme, fuyaient à la fois la vie de famille et la vie publique. Les premiers Chrétiens se dérobaient au service de l'État autant qu'il était en eux : Tei tullien ne veut pas qu'un Chrétien soit ni magistrat ni soldat; et il dit, plus énergiquement que je ne puis le traduire : « Les affaires publiques ne sont pas nos affaires : » Nec ulla mugis res aliéna quam publica. C'est tout à fait l'esprit d'Épicure. EnGnle Christianisme, comme Épicure, faisait bon marché de la liberté politique, toujours poursuivie et regrettée par les Stoïques, et acceptait volontiers le pouvoir d'un seul.

Pour tout dire, l'esprit stoïque est un esprit de ré-

1. « Et Epicurus, duquel les dogmes sont irreligieux et délicats [voluptueux], se porta en sa vie tres-devotieusement et laborieusement: il escrit a un sien amy, qu'il ne vit que de pain bis et d'eau ; le prie de luj envoyer un peu de fromage, pour quand il voudra faire quelque sumplueux repas. » Montaigne.

3^ LE CHKIST1ANISME ET SES ORIGINES.

forme, et par conséquent de restauration et de conservation : celui d'Épicure n'allait qu'à relâcher et dissoudre. Tertullien encore disait que si les Chrétiens, sans s'insurger contre l'empire, s'en retiraient seulement, l'empire étonné ne se reconnaîtrait pas lui-même; ce ne serait plus qu'un désert où il n'y aurait ni mouvement ni vie. Une telle hypothèse n'est qu'une image de l'isolement moral où se sentait en effet l'ancienne religion, enveloppée de tous côtés par la nouvelle. Eh bien ! c'est à peu près ainsi qu'Épicure avait fait le vide autour de l'ordre ancien ; et le monde ne s'est séparé du passé, sous l'action delà parole chrétienne, que parce qu'il en était déjà en grande partie détaché.

Et pourtant quelle opposition ou plutôt quel abime, dès qu'on prend les grands côtés des choses, entre le disciple d'Épicure et le Chrétien ! entre cette sagesse tranquille ou touchée seulement des joies de l'indépendance et de la révolte; et la croyance ardente et austère qui faisait les saints et les martyrs ! Avec quelle indignation les docteurs de la foi nouvelle auraient repoussé l'idée qu'elle dût quelque chose à Épicure! Si ce n'est qu'on veuille dire qu'en blessant les âmes pieuses et sévères, son irréligion a rendu plus vif en elles le sentiment religieux, comme le scandale de son relâchement et de son indifférence n'a fait que les enflammer davantage pour la vertu. L'esprit chrétien ne serait sous cet aspect qu'un retour violent contre l'esprit d'Épicure. Je n'ai donc pas prétendu imposer au Christianisme une filiation odieuse, mais seulement faire voir comme nt il arrive que, de tous les côtés à la fois, tout con-

court aux mouvements qui amènent certaines grandes révolutions; et non-seulement tout y concourt, mais tout y entre.

Épicure avait considérablement écrit; on disait même que sa fécondité avait piqué d'honneur Chrysippe le Stoïque, et que celui-ci n'avait fait tant de volumes que pour l'effacer. Il ne nous rest? aujourd'hui que quelques pages d'Épicure; et de Chrysippe, comme de Zenon, il ne reste rien. Je ne pourrai donc étudier la doctrine stoïque dans toute sa richesse et dans toute sa force qu'en la prenant, plus tard, telle queCicéronetSénèque l'avaient reçue, lorsque leur éloquence la traduisit aux Romains.

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