‹ Le Christianisme et ses origines (volume 2)Chapitre 4 sur 43 · Ibidem, V, 18e alinéa · texte numérisé non relu

Ibidem, V, 18e alinéa

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sagesse plus qu'humaine. » Je ne discuterai pas ici ces prétentions ; c'est à mon livre lui-même à y répondre par l'impression générale qu'il laissera dans l'esprit de mes lecteurs.

Je voudrais cependant satisfaire à quelques objections quej'ai pu recueillir avant l'impression de ces deux volumes, lesÉludes qui lescomposent ayant paru d'abord dans des Revues. La plus grave, et qui m'a été faite par d'excellents esprits, mais un peu impatients peut-être, est que, quelque lumière que jette l'Hellénisme sur l'origine du Christianisme, il ne suffit pas cependant à l'expliquer. Je réponds simplement que c'est tout à fait ma pensée, et que je le montre assez par la division que j'ai faite de mon travail en deux parties : je n'en publie qu'une aujourd'hui, et ce n'est que quand j'aurai donné l'autre que j'aurai expliqué le Christianisme tout entier. M. Janet a écrit : « S'il est vrai de dire que la philosophie ancienne a pu arriver par elle-même à des principes qui n'étaient pas très-éloignés des principes chrétiens, il n'est pas vrai que le Christianisme n'ait rien apporté de nouveau, et que le progrès moral eût pu s'accomplir sans sa puissante intervention. L'originalité des doctrines ne se mesure pas toujours aux formules qui les résument. Il n'en faut pas voir seulement la lettre, mais l'esprit et l'accent. On peut trouver dans les philosophes anciens des maximes qui ressemblent, à s'y méprendre,

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aux maximes de l'Evangile. Mais où trouver cet accent unique, inimitable, cette saveur si pure, si fine et si délicate que nous fait goûter la lecture des Évangiles? Lisez une lettre de Sénèque, une dissertation d'Énictète, même une page de Marc-Aurèle, le plus chrétien des stoïciens, vous aurez sans doute une morale noble, irréprochable, d'une très-grande hauteur; mais lisez ensuite le Sermon sur la montagne, et dites si rien ressemble à cela *. » J'accepte volontiers tout ce morceau, à deux lignes près, que j'ai soulignées. Je crois que sans la prédication de Jésus et l'évangile galiléen, le progrès moral se serait néanmoins accompli ; mais sans doute il se serait accompli d'une autre manière, et ce n'aurait pas été précisément la même chose. Je crois enfin, et ce sera ma conclusion donnée par avance, qu'il y a dans le Christianisme trois éléments :

1° L'Hellénisme, qui fait le sujet de ces deux volumes.

2° L'élément judaïque ou biblique, qui se trouve principalement dans les Prophètes et dans les Psaumes.

3° L'élément galiléen, c'est-à-dire un ensemble de sentiments et d'idées qui s'est développé d'abord, sous l'influence des misères de la domination romaine, parmi

l. Histoire de la philosophie morale et politique dans Vantiq t( H les temps modernes, 1858, t. I, p. 209 ( au débul du chapitre b r du livre II).

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les populations inquiètes de la Galilée; qui a suscité Jésus et déterminé son action et sa destinée, et qui a gagné de là par contagion la foule, déjà à moitié judaisante, qui souffrait et s'agitait au fond de toutes les grandes villes du monde romain.

De ces trois éléments, les deux derniers sont assez associés et assez mêlés l'un à l'autre pour être étudiés ensemble, et c'est ainsi qu'il n'y a que deux grandes divisions dans mon travail: d'une part, l'Hellénisme, de l'autre, l'Ancien et le Nouveau Testament.

Il est donc bien clair que le Christianisme n'était pas tout entier dans l'Hellénisme, et la critique ne peut avoir ni peine ni embarras à le constater. Elle serait au contraire inûdèle à tous ses principes si elle prétendait rendre compte, par les livres de Cicéron, des Lettres de Paul ou des récits évangéliques.

Mais, d'un autre côté, je persiste à penser, comme je l'ai dit déjà, que quelque grande que soit la part du judaïsme galiiéen dans la révolution chrétienne, celle de l'Hellénisme est de beaucoup la plus considérable dans le Christianisme une fois constitué, dans celui qui a çempli l'histoire, et au milieu duquel nous vivons encore aujourd'hui.

On a peine à le comprendre, par l'habitude où on est de rapporter tout le Christianisme à la personne de celui qui a été appelé le Christ et aux récits des Évan-

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giles; et j'ajoute que l'immense retentissement de la Vie de Jésus de M. Renan, remplie uniquement de Jésus et de la Judée, a pu favoriser cette illusion. Mais M. Renan lui-même ne l'a pas subie, et sans parler de la belle Étude d'histoire profane qu'il a placée dans le livre des Apôtres sous le titre de État du monde vers le milieu du premier siècle, il écrivait, trois ans avant la Vie de Jésus, dans un morceau sur ['Avenir religieux des sociétés modernes, les réflexions suivantes : « Le judaïsme fournit le levain qui provoqua la fermentation, mais la fermentation se fit hors de lui. L'élément hellénique et romain d'abord, puis l'élément germanique et celtique, prirent complètement le dessus, s'emparèrent exclusivement du Christianisme, et le développèrent dans un sens fort différent de ses origines premières. Schleiermacher et l'école catholique de Munich, M. Lassaulx, par exemple, sont dans le vrai quand ils proclament que Socrate et Platon sont bien plus nos ancêtres... que les Juifs de la ligne pha-

risaïque M. de Bunsen * est dans le vrai quand il

pense que le perfectionnement successif du Christianisme doit consister à s'éloigner de plus en plus d,u judaïsme pour faire prédominer dans son sein le génie de la race indo-européenne 2. »

1 Christian de Bunsen, l'auteur de Dieu dans l'Histoire.

2 Questions contemporaines, chez Michel Lûvy, page 349. En re-

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Un écrivain chez qui la foi chrétienne et catholique qu'il professe n'a jamais fait obstacle à des vues larges et libres, M. de Laprade, a écrit, avec un sentiment également vif et sincère de la vérité :

» La Grèce a conduit les intelligences aux portes de la vraie religion. Quand l'idée chrétienne de l'Homme- Dieu devra se répandre, elle trouvera son chemin préparé parles religions et les philosophies helléniques; elle s'assoiera tout naturellement dans les temples et dans les écoles fondées par le génie grec; tandis qu'après dix-huit siècles elle n'a pu réussir encore à détrôner les cultes panthéistes de la haute Asie. Ainsi l'esprit de l'antiquité grecque et latine, que l'on a considéré longtemps comme le principal adversaire de l'Évangile , fut au contraire pour le Christianisme l'auxiliaire le plus puissant. Aux disciples de Platon et aux apôtres de Jésus, il ne fallut que le temps de se parler et de se comprendre pour s'embrasser au nom du Logos éternel. En un petit nombre de siècles, Athènes et Rome furent réconciliées à l'Évangile, à la doctrine du Verbe; et de nos jours encore, le Chris-

produisant ce morceau dans ses Questions contemporaines, 1868 (il avait paru dans la Revue des Deux-Mondes du 15 octobre 1860). Al. Renan a modifié ainsi la première phrase : « Le judaïsme fournie le levain qui provoqua la fermentation, voilà tout. » — Je n'ai pas parlé dans mon travail du Christianisme germanique ou celtique, n'ayant pas à conduire jusque-là l'histoire de la religion chrétienne.

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tianisme n'a pas réussi à franchir, sur la carte de l'ancien monde, lis limites delà philosophie grecque et de l'empire romain \ »

Il ne faut pas croire d'ailleurs que le Nouveau Testament lui-môme ait échappé à 1'infiuence hellénique. Dès que les Juifs ont appris à parler grec, ils n'ont pu s'empêcher de recevoir par cela seul des pensées helléniques qui s'infiltraient dans leur esprit avec la langue même. Si on ouvre à la première page le recueil des Lettres de Paul, on y trouve tout de suite un grand nombre de mots qui ne répondent à aucun terme de la langue de la Bible, et que les traducteurs des livres bibliques n'ont jamais eu à employer : salut (au sens religieux), invisible, créature, divinité (au sens abstrait), inexcusable, corruptible, naturel, affection; autant d'expressions que je relève seulement dans le chapitre premier de la première Épitre et qui viennent évidemment de la philosophie hellénique. Qu'on juge ce que supposent de notions nouvelles ces termes nouveaux! La Bible hébraïque n'a rien qui réponde aux expressions d'immortel et d'immortalité, de chair et de charnel (au sens spirituel), de conscience, de charité,

1. Le sentiment de la Nature avant le Christianisme,lS6G,^mge2âi.

Ainsi encore M. Charpentier, à la première ligne de ses Études sur les Pères de l'Eglise, 1853 : « Quand le Christianisme parut, il était attendu. »

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d'hospitalité, de continence, de chasteté, de providence \ Cette simple observation en dit beaucoup, pour qui a appris quelle est l'influence des mots sur les idées, et celle des idées sur les mœurs, les religions, les événements.

Les deux premiers Évangiles sont encore plus helléniques que les Lettres de Paul ; le troisième et le livre des Actes encore davantage; quant au quatrième, il n'y reste plus rien, pour ainsi dire, de judaïque. Mais les Pères grecs surtout sont des témoins éclatants de ce que le monde chrétien doit à l'Hellénisme, et à la philosophie en particulier. Ceux-mèmes parmi eux qui se montrent quelquefois injustes envers la philosophie, gardent cependant le respect de son nom ; ils le tiennent pour sacré, tout comme les anciens Hellènes. Ils mettent sous ce nom toutes les vertus et jusqu'à la piété. Ils disent, la philosophie, comme nous disons, la religion; on peut dire qu'ils la prêchent, et elle revient a chaque page de leurs sermons. Je parle ainsi à la lettre, mais je voudrais citer un exemple ; car ce qui demeure général et vague n'entre pas assez dans l'esprit. Eh bien, qu'on prenne un des plus courts et des plus

1. Joseph deMaistre a dit en parlant de Sénèque : « Il a fait un beau traité sur la Providence, qui n'avait point encore de nom à Rome du temps de Cièé'ron. » Soirées de Saint-Pétersbourg, neuvième Entretion. H n'a pas lait attention qu'elle n'en a pas non plus dans la Bible.

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fameux parmi les Discours de Jean d'Antioche ou Chrysostome, celui qu'il adresse au peuple d'Antioche à l'occasion de la démarche que l'évêque Flavien avait faite près de Théodose pour sauver la ville de la colère de l'empereur irrité ; on y trouvera le nom de la philosophie dix fois en huit pages : « 0 le plus philosophe des princes!... l'honneur d'une telle humanité sera tout entier à toi et à ta philosophie... Voilà la force du Christianisme : il t'a fait philosophe; et la philosophie qu'il t'a apprise, un particulier même ne s'y serait pas assujetti... Les Gentils apprendront d'un empereur ce que c'est que la philosophie que nous pratiquons, etc. j> Il est curieux que Maucroix, l'ami de La Fontaine, en traduisant ce Discours, n'ait pas employé ce même mot une seule fois, craignant d'étonner et d'embarrasser ses lecteurs. Il le remplace par toutes sortes d'équivalents, qui peuvent être excellents en tout point, excepté en ce qui regarde la filiation des idées. Les hommes du temps de Maucroix prenaient tout dogmatiquement et ne s'intéressaient pas aux rapports historiques des choses, et, en effaçant le mot qui marquait ces rapports, ils entretenaient et perpétuaient l'indifférence même qui le leur avait fait effacer.

Une autre objection, très-familière aux défenseurs de la tradition, est celle qui consiste à étaler les plaies

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de la société antique, les cruautés de l'esclavage, celles de la guerre, la torture, l'infanticide permis et reconnu comme un droit, les mignons, les eunuques, les carnages de l'amphithéâtre et la prostitution forcée; et puis ils disent : Voilà ce qu'était le monde grec avant le Christ. C'est oublier bien facilement que le monde d'après le Christ a conservé longtemps les mêmes misères; que l'empire byzantin a au moins égalé l'autre en scandales et en horreurs ; que même sous la chrétienté moderne, la Rome des papes a été quelquefois aussi impure et aussi sanglante que celle des Césars; que la torture a duré jusqu'à la Révolution française, et que l'esclavage dure encore. Car il n'y a pas de plus grand exemple des illusions que peuvent se faire les croyants, que leur obstination à faire honneur au Christianisme et à l'Église de l'abolition de l'esclavage; quand il est certain que l'esclavage antique a subsisté dans l'empire chrétien comme dans l'empire païen, qu'il a duré assez avant dans le moyen âge, que le servage existait encore en France à la veille de la Révolution; que l'esclavage des noirs s'est établi sous le règne de l'Église, qu'il persiste encore aujourd'hui dans deux États, et que ces États sont catholiques; qu'il n'a commencé à tomber que depuis le dix-huitième siècle, c'est-à-dire depuis que les Églises menacent ruine ; et qu'à l'heure qu'il est, la Papauté, qui con-

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damne si facilement et si imprudemment tant de choses,. n'a pu encore se résoudre à le condamner. L'Église a régné dix-huit cents ans, et l'esclavage, la torture, l'éducation par les coups, bien d'autres injusticesencore, ont continué tout ce temps, del'aveu de l'Église et dans l'Église: la philosophie libre n'a régné qu'un jour, àlafin du xvme siècle, et elle a tout emporté presque d'un seul coup l. Ce qui favorise ici l'erreur dont profite le Christianisme est une doctrine trop absolue du Progrès, par laquelle de très-libres esprits viennent en aide sans s'en douter à l'Église, elle-même si peu amie du progrès et qui y croit si peu. Le monde chrétien est le monde moderne; il doit donc valoir mieux que le monde antique ou païen, beaucoup mieux même, par quelque côté qu'on les regarde; c'est sur cette doctrine que repose le parallèle suivi qui fait le fond du Génie du Christianisme, et elle se retrouve, avec ses conséquences inévitables, dans plus d'un penseur indépendant de notre temps. Certes j'ai foi aussi au progrès de l'humanité, et j'ose dire que cette foi sera toujours sen-

1. Tel homme, comme M. Wallon, a travaillé toute sa vie contre l'esclavage et attaché son nom au grand acte qui l'a aholi. En même cemps il est croyant; il s'imagine donc de bonne foi que c'est sa jroyance qui est libérale. Il se trompe, car il a beau parler, lui et quelques autres encore, l'Église se tait. Elle a du loisir et de l'audace pour décréter la Conception immaculée; elle n'en a pas pour désavouer d'une manière formelle la plus grande des iniquités.

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sible et présente dans mon travail; mais il y a deux choses qu'il ne faut pas oublier. L'une est que rien n'est absolu en ce monde, pas même le progrès ; que l'humanité ne fait guère d'acquisition qui ne lui coûte, et que, dans le passé même qu'elle rejette le plus justement, elle a souvent quelque chose à regretter. L'autre, qui est la plus importante à considérer, c'est qu'il est de l'essence d'une religion d'arrêter ou de suspendre au moins le progrès même qu'elle a d'abord suivi et qu'elle a pu paraître conduire. En effet, la raison est toujours de son temps, puisqu'elle a pleine liberté d'en être; mais il n'en est pas de même de la foi. Celle-ci, restant attachée à des traditions qui, en tantque sacrées, sont ou veulent être infaillibles, perd ainsi ce qu'elle aurait pu gngner par le bienfait du temps, et se condamne à garder indéfiniment les idées et les sentiments du passé. Quelquefois ce sont ceux d'un passé plus vieux que sa naissance à elle-même; c'est ainsi que la foi chrétienne demeure enchaînée dans une certaine mesure à la Bible, laquelle est d'un âge moralement inférieur aux âges chrétiens., On lit dans le Génie du Christianisme :

« Que dirons-nous du cri de joie que pousse Tacite en parlant des Bructères, qui s'égorgeaient à la vue d'un camp romain ? « Parla faveur des dieux, nous eûmes le » plaisir de contempler ce combat sans nous y mêler. » Simples spectateurs, nous vîmes (ce qui est admirable)

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» soixante mille hommes s'égorger sous nos yeux pour » notre amusement. Puissent, puissent les nations, au » défaut d'amour pour nous, entretenir ainsi dans leur » cœur les unes contre les autres une haine éternelle! » Écoutons Bossuet : « Ce fut après le déluge que paru- » rent ces ravageurs de provinces que Ton a nommés » conquérants, qui, poussés par la seule gloire du com- » mandement, ont exterminé tant d'innocents... Depuis » ce temps, l'ambition s'est jouée, sans aucune borne, de » la vie des hommes; ils en sont venus à ce point de » s'entretuer sans se haïr ; le comble de la gloire a été de » se tuer les uns les autres *. » Il est difficile de s'empêcher d'adorer une religion qui met une telle différence entre la morale d'un Bossuet et celle d'un Tacite. * Il n'y a rien de sérieux dans cette conclusion. D'abord, cette condamnation de la guerre et de la conquête, qu'il plaît à Chateaubriand d'aller chercher dans Bossuet, il aurait pu la trouver aussi bien, avant Tacite, chez les philosophes de l'antiquité, comme on le verra tout à l'heure dans mon livre. Et puis, Bossuet était le premier à célébrer la guerre, non-seulement la guerre de conquête, mais la guerre d'extermination, pourvu seulement qu'elle fût sacrée. C'est ce qu'il a fait ians sa Politique tirée de l'Ecriture sainte : « Dieu or-

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