Discours sur l'JJisloire universelle, Seconde partie, I
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donne à son peuple de faire la guerre à certaines nations... Vous 11e ferez jamais de traités avec elles et vous n'en aurez aucune pitié... Voilà une guerre à toute outrance, à feu et à sang, irréconciliable, commandée au peuple de Dieu. C'est pourquoi Saiïl est puni sans miséricorde et privé de la royauté, pour avoir épargné les Amalécites, un de ces peuples chananéens maudits de Dieu. » Mais qu'on lise encore ce passage de son Sermon sur la Bonté et la rigueur de Dieu ' ; il s'agit de la destruction de Jérusalem :
« Il fallait à la justice divine un nombre infini de victimes ; ellevoulait voir onze cent mille hommes couches sur la place dans le siège d'une seule ville. Et après cela encore, poursuivant les restes de cette nation déloyale, elle les a dispersés par toute la terre. Pour quelle raison ? Comme les magistrats, après avoir fait rouer quelques malfaiteurs, ordonnent que l'on exposera en plusieurs endroits, sur les grands chemins, leurs membres écartelés, pour faire frayeur aux autres scélérats... cette comparaison vous fait horreur ; tant y a que Dieu s'est comporté à peu près de même. Après avoir exécuté sur les Juifs l'arrêt de mort que leurs propres prophètes leur avaient il y a si longtemps prononcé, il les a répandus çà et là parmi le monde, portant de toutes parts
1. Je le prends dan? l'excellent Choix de sermons de la jeunesse de Bossuet, par Eugène Gandar, p. 43.
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imprimée sur eux la marque de sa vengeance. » Qu'on voie maintenant ce qui reste de la phrase de Chateaubriand.
Il faut donc admettre que le monde chrétien vaut mieux que le monde païen, à tout prendre ; mais il ne faut pas s'exagérer cette amélioration, et moins encore l'opposition prétendue de ces deux mondes.
On coupera court à beaucoup de déclamations si on entre bien dans cette vue, que ce qu'on appelle l'esprit païen et ce qu'on nomme l'esprit chrétien ne sont pas toujours des dispositions incompatibles, et que notre âme peut passer de l'un à l'autre avec la plus grande facilité. Ainsi un critique a relevé ce passage du Philèbe (j>. 49) : « Les maux de nos ennemis, il n'y a ni injustice ni envie à nous en réjouir, n'est-ce pas ? Mais ceux de nos amis... » Dans cette phrase, qu'on trouve païenne, Platon parle simplement le langage de la nature. Tous les jours, en effet, il arrive à la plupart des hommes de se réjouir du mal d'un ennemi, et ils ne se croient pas pour cela bien coupables. Mais au même endroit le même critique relève un passage de Y Odyssée (XXII, 411), où la nourrice d'Ulysse, voyant tous ses ennemis qu'il a étendus morts, entonne un chant de joie. Et il est bien juste qu'elle soit joyeuse, car celte tuerie n'est pas seulement une vengeance, mais une délivrance*, c'est le salut de son mailre et des siens. Ce-
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pendant Ulysse lui dit : « Vieille, réjouis-toi dans ton cœur, mais contiens-toi et ne t'écrie pas. llesl impie de se glorifier sur des corps vwrls. » Voilà deux textes bien différents l'un de l'autre; et combien on se fourvoierait si on ne détachait que l'un des deux pour conclure, ou que les Grecs du temps d'Homère avaient la charité la plus scrupuleuse, ou au contraire que, du temps de Platon, les païens ignoraient le respect d'un ennemi vaincu !
Je ne méconnaîtrai pas, qu'on veuille en être assuré, ceque le Christianisme a fait de bien et de nouveau dans le monde, et je le développerai de mon mieux, quand l'heure en sera venue; mais je demande qu'il soit entendu que là où il a fait le plus, son œuvre pourtant a été lente et incomplète et mêlée, c'est-à-dire qu'elle a été asuvre humaine; parce qu'il n'y a dans l'histoire rien que d'humain, etquela prétention d'être divin est une cause de faiblesse plutôt que de force. Je n'ajoute plus qu'un mot : si on veut croire qu'à partir d'un événement extraordinaire, qui sera le passage du Christ, le genre humain a pensé tout à coup autrement qu'il ne pensait la veille, on contredit la nature humaine et la logique de l'histoire. Ceite logique veut que l'idée ne s'explique pas uniquement par le fait, mais que le fait s'explique lui-même par l'idée.
11 faut donc simplement appliquer a l'histoire
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religieuse cette loi de continuité qui est celle de la science historique comme de toute science. M. Sainte- Beuve, qui m'avait fait l'honneur de lire ces Études à mesure qu'elles étaient écrites, avait bien vu qu'elles n'étaient que le développement de cette idée, et il m'avait proposé de mettre pour épigraphe à mon livre la phrase célèbre : Natura non facil salins \ J'ai adopté, sinon la phrase, du moins la pensée, en la produisant sous la forme sous laquelle je l'ai trouvée rendue dans Sénèque : « Le passage du différent au différent n'est jamais brusque. » Non fit stalim ex diverso in diversum transitus.
Il m'a fallu, pour entreprendre et pour conduire jusqu'au bout cette Préparation chrétienne2, le zèle qui soutient ceux qui ont à cœur l'affranchissement des esprits; car il n'y a guère d'œuvre plus ingrate, du moin? pour la Première partie, la seule que je publie aujourd'hui. Dans une revue qui embrasse l'antiquité classique tout entière, cette antiquité où il y a tant de problèmes; quand on ne rencontre presque pas un point qui ne puisse donner lieu ou même qui n'ait donné lieu en effet à des dissertations, quelquefois à des volumes, il est
1. La nature ne fait point Je sauts. — On donne cette phrase comme de Linnée ; je ne puis dire au juste où elle se trouve.
2. La Préparation évamjélique est le titre d'un livre d'Eusèbe, mai? il prend ce mot dans un autre sens.
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rare qu'on puisse parler des choses de manière à se satisfaire, et il est bien difficile qu'on ne soit pas accusé d'erreur dans quelque détail, quoi qu'on y mette d'application etde conscience. Tout ce qu'on peutfaire estd'ètre toujours prêt à désavouer et à rectifier toute inexactitude, même la plus légère, dont on viendrait à s'apercevoir. De plus, il est vrai de dire qu'autant les faits ont été méconnus dans leur ensemble et dans leur portée générale, autant ils sont accessibles en euxmêmes et depuis longtemps vulgaires ; on a lu tout cela, ou on en a au moins entendu parler ; de sorte qu'on aura le choix, pour condamner mon travail, de protester qu'il est faux, ou de crier que la vérité en est banale, et il est probable qu'on fera l'un et l'autre à la fois. Je laisserai dire, et croirai toujours avoir fait une chose utfle, et même neuve, en dégageant de toutes ces vérités de détail, qui sont stériles, la vérité, qui seule est féconde, et en fixant dans ce volume, afin qu'on les y retrouve comme dans un dossier, tant de choses qu'on sait peut-être, ou qu'on pourrait savoir sans peine, mais qu'on oublie toujours précisément au moment où il faudrait s'en servir pour n'être pas dupe des déclamations reçues. En toute matière, savoir est assez peu de chose ; la grande affaire est de comprendre ; ou plutôt on ne sait vraiment que ce qu'on a compris.
Je voudrais qu'après la lecture de ce livre, il ne fût
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plus possible de répéter tant de phrases qu'on répète encore tous les jours, tant de lieux communs sans consistance sur la parole qui a renouvelé la face de la terre, et même le fond du cœur humain, sur l'opposition entre le spiritualisme chrétien et le matérialisme grec, comme s'il y avait rien de plus grec que le spiritualisme! sur le 'prodigieux et Yinatlendu des enseignements évangéliques ; sur les apôtres qui parlèrent les premiers au monde a" humanité, de fraternité, de bienfaisance; car on est allé jusque-là 1 ! Si je ne suis pas assez fort pour en finir avec ces méprises, ce sera un autre qui aura l'honneur de le faire, mais il faut que ce soit fait.
Deux espèces d'illusions font principalement obstacle aux progrès et à la liberté de l'esprit humain, les illusions historiques et les illusions métaphysiques. C'est aux philosophes physiologistes à dissiper celles-ci, en nous apprenant à ne pas perdre de vue les choses pour les mots 2. C'est aux critiques à ruiner les autres, principalement dans l'histoire des religions. Quelques esprits, parmi lesquels M. Littré est as premier rang, poursuivent à la fois l'une et l'autre œuvre.
Je demande encore qu'on se rende bien compte
1. M. l'évêque d'Orléans, dans son Introduction à l'Histoire de Notrc-Seigneur- Jésus-Christ, 1870.
2. C'est ce que M. Taine venait de faire encore avec une grande force, au moment oùj 'écrivais, dans son livre de l Intelligence.
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d'une chose, c'est que mon objet n'esl pas d'écrire l'histoire de l'Hellénisme, mais seulement l'histoire de ce que l'Hellénisme contient déjà de chrétien. Si on se méprenait là dessus, on pourrait m'accuser très-injustement de mauvaise foi. On montrerait fort aisément que dans cette revue des poètes, des philosophes, des religions helléniques, j'ai passé sous silence, ou faiblement indiqué, bien des choses très-peu chrétiennes ou même qui sont tout le contraire de ce que nous appelons chrétien. Mais je n'avais pas à m'occuper de ces choses; je ne voulais pas faire connaître ce qu'était en elle-même la sagesse ou la religion des Grecs, mais ce que l'une et l'autre renfermaient de préparations ou d'éléments chrétiens. Je ne prétends pas dissimuler le reste, et ma sincérité est assez évidente par la scrupuleuse exactitude avec laquelle j'ai indiqué, à la fin de chaque volume, tous les textes dont je me suis servi. Je ne donne pas ces textes comme chrétiens, mais comme contenant quelque chose de chrétien, et c'est à ce quelque chose que je m'arrête. Si on va s'imaginer que j'aie voulu faire croire au lecteur, en le trompant, qu'Euripide était chrétien, ou Platon, ou les Stoïques, ou Cicéron, oumêmeSénèque, qui est le plus près de l'être, on montrera qu'on entend bien mal la méthode historique, qui au contraire met chaque chose à sa place eten son temps. On a opposé bien spirituellement la philosophie, qui
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pêche çà et là, comme à la ligne, quelques disciples, à la religion, qui prend des peuples entiers dans le filet de ses pêcheurs d'hommes1. Cette opposition n'a pourtant toute sa vérité que dans l'histoire des temps chrétiens. Avant l'époque du Christianisme, les philosophes péchaient en grand, comme a fait depuis la religion, sans cependant qu'ils aient eu le temps d'atteindre jusqu'à des couches aussi larges et aussi profondes. Mais depuis environ cent ans, quelque chose s'est élevé qui, sous le nom de la Révolution, est une philosophie et une foi tout ensemble; qui a d'aussi grands coups de filet que la religion, et qui menace de ne rien laisser qui lui échappe.
La thèse qui fait le sujet de cet ouvrage est tellement selon l'esprit de notre temps, que je serais embarrassé de citer toutes les autorités qui l'appuient, et tous les livres qui tendent à l'établir. Tous les travaux qui se rapportent à l'histoire des religions vont là nécessairement, et par conséquent toute la critique du xvme siècle, laquelle se couronne par le grand travail de Dupuis 2. )n peut dire que la Symbolique de Creuzer ouvre le
1. C'est un mot de ce brillant Prévost-Paradol, dont le souvenir est accompagné de si amers regrets.
ti.Un mot railleur et voltaiiien de Le'ssing contenait l'àmo de cette critique, quand il disait dû Christianisme, que ce qu'il y a de vrai n'est pas nouveau, et que ce qu'il y a- de nouveau n'est pas vrai
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noire. La traduction de M. Guigniaut a commencé de paraître en même temps que le livre de Benjamin Constant sur les Religions, et s'est poursuivie pendant vingt ans, le traducteur devenant un collaborateur et un continuateur au lieu d'un simple interprète1. M. Quinet publiait en 1842 son Génie des religions.
Cependant ces idées s'étendaient et pénétraient tous les jours de plus en plus; tous les rencontraient sur leur chemin, tous s'en occupaient, historiens, critiques, poètes enfin, car ce qui travaille fortement la pensée des hommes retentit immanquablement dans les poètes. Les trois grands maîtres de notre temps, Lamartine, Hugo, Musset, se sont souvent inspirés de l'histoire des religions, et ont bien vu que là était le fond de toute histoire 2. Depuis, M. de Laprade, dans sa Psyché, a conduit le monde par le Christianisme à l'Hellénisme; M. Leconte de Lisle s'est fait non pas précisément, comme on l'a dit, le poëte des païens, mais plutôt le prèlre d'un panthéon funèbre où il ensevelit tous les myihcs et tous les dieux. D'autres, au contraire, citoyens
i. Conatas imponere Pelio Ossam-Scilicet.
2. Lamartine, dans la Mort dcSocrate, dans Jocelyn (Seconde partie, 28 février), etc.; Musset, au commencement de Rolla, etc. Victor Hugo ajelé çà et là dans ses vers les mêmes idées :
Zeus! Irmensul! Wishnou! Jupiter! Jéhova! Dieu que cherchait Socrate, et que Jésus trouva, etc., etc. Toir pariiculiï'remenl la pièce intitulée, les Mages, dans la Secondo partie des Contemplations.
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et penseurs en même temps que poêles, appelaient dons leurs vers la fin des illusions et des mensonges \ Pour revenir à la science, M. Alfred Maury a donné, de 1857 à 18o9, ï Histoire desreligixms delà Grèce antique, œuvre pleine de vraie philosophie autant que de science. Après le livre du savant, la Bible de l'humanité , de M. Michelet, 1864, est le livre du voyant. Elle parut au lendemain de la Vie de Jésus de M. Renan , comme pour protester contre la surprise que ce beau récit avait faite à l'imagination, en l'enfermant, un moment du moins, dans l'horizon dt la Galilée. Le livre de M. Michelet est une vue de l'histoire religieuse universelle prise de très-haut, où les cimes se détachent vigoureusement, où contrastent les vives lumières et les fortes ombres, où toutes les idées qui dominent le sujet sont rendues avec un relief qui ne les laisse plus s'effacer de notre esprit.
L'histoire de la philosophie devait concourir avec celles des religions, et aboutir aux mêmes résultats. Un universitaire, M. Deschanel, fut des premiers à le reconnaître dans un article de la Liberté de penser, intitulé, le Catholicisme et le Socialisme, 1849 2. Il y soutint