‹ Le Christianisme et ses origines (volume 2)Chapitre 7 sur 43 · Livre VI, section II, paragraphe 6; tome II, page · texte numérisé non relu

Livre VI, section II, paragraphe 6; tome II, page

xxxvi PRÉFACE

hommage à ce vrai philosophe, d'un esprit si juste et d'une àme si droite et si bienveillante, dont l'autorité philosophique n'a rien perdu depuis sa mort, et à qui j'aurais été heureux de pouvoir soumettre ce livre, mais parce qu'il avait essayé lui-même de remplir ce programme; la mort a interrompu son travail à peine commencé f.

M. J. Denis publia en 1856, en deux volumes, avec des développements considérables, le Mémoire qu'il avait présenté au concours de l'Académie, sous le titre que j'ai dit tout à l'heure, et qui avait été couronné. C'est un ouvrage considérable et excellent, où les doctrines helléniques sont parfaitement comprises et jugées, en même temps qu'elles sont éclairées par l'histoire; où le style soutient l'élévation de la pensée, et cù on sent partout une indépendance d'esprit et une chaleur de cœur pleines de vertu et de force. Ceux qui auront bien médité cet ouvrage pourront trouver qu'ils n'ont pas grand'chose à apprendre dans le mien. Mais M. Denis a écrit à la fin de sa Préface : <t On peut me reprocher de n'avoir pas traité une question qui semble la conclusion naturelle de mon livre, je veux dire celle de l'influence des anciennes philosophies sur les origines et sur la

1. La Murale dans l'antiquité, 1866, posthume, avec une préface de Prévost-Paradol. — Le Traite des Facultés de Pâme a été traduit en grec il y a deux ans.

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formation de la morale chrétienne. On s'apercevra facilement qu'elle a toujours été présente à mon esprit ; je ne l'ai donc pas oubliée, mais c'est à dessein que je ne l'ai pas abordée en elle-même. » Et il en explique les raisons. Ces lignes sont beaucoup trop modestes : non seulement 31. Denis a pensé à cette question, mais il y est entré fort avant, et il s'en faut de bien peu que son livre ne suffise à la résoudre; seulement il ne la met pas au premier plan. Ce qu'on peut dire est que, son ouvrage ayant été conçu d'après le programme d'une Société savante, l'auteur s'y sent moins libre que s'il parlait seulement pour lui-même, et de plus, il a été conduit à donner aux doctrines des écoles plus de place et plus d'importance que je ne ferai dans un travail écrit pour ceux-mèmes qui n'étudient la philosophie que du dehors.

Il semble que le livre de M. Louis Ménard, de la Morale avant les philosophes, 1860, publié quatre ans après celui de M. Denis, ait été une sorte de protestction contre la trop belle part que la philosophie s'était faite à elle-même dans l'histoire de l'Hellénisme. Ce livre peu étendu, mais justement remarqué pour l'originalité de la pensée et pour la beauté du style, ne glorifie plus cette sagesse qui s'était élevée au milieu du paganisme, et qui devait le détruire, mais bien le paganisme lui-même, la religion antique, la poésie antique, les mœurs anti-

xxxvin PRÉFACE

ques, à l'égard desquelles les chrétiens ont été si souvent injustes, et Platon même avant eux. M. Ménard, à son tour, est dur envers la philosophie; il lui reproche d'avoir gâté l'esprit grec; il l'accuse de L'abaissement et de la corruption même contre lesquels elle a lutté; il prend parti, non-seulement pour Homère condamné par Platon, mais pour Aristophane condamnant Socrate; il pleure sur la foi pieuse que les raisonneurs ont détruite, le ne le suivrai pas jusque-là, mais je ne peux trop rendre hommage au mérite qu'il a eu de comprendre et de faire comprendre que la Grèce avant Socrate se déployait dans la pleine liberté de sa belle nature, tandis que la philosophie ne s'est levée sur elle qu'avec l'ombre de la servitude, et que l'esprit platonique, l'esprit stoïque et l'esprit chrétien, quels qu'aient été leurs efforts et leurs œuvres, ne tiennent que trop cependant des temps mauvais où ils se sont produits; de sorte qu'en reconnaissant le bien qu'ils ont fait, il faut reconnaître aussi le mal qui s'y môle, et qui, comme le bien, a été toujours se développant de plus en plus, de Platon aux Stoïques, et des Stoïques aux chrétiens.

Car il est une faute qu'on a commise trop souvent, dans l'histoire comparée de l'Hellénisme et du Christianisme, c'est de poser la question comme s'il s'agissait seulement de savoir si le premier ne doit pas avoir

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quoique part au bien dont on fait honneur à l'autre. Le Christianisme a fait aussi du mal, et une partie de ce mal peut être justement, imputée à cette philosophie qui faisait violence à la nature, et qui était déjà une religion. Il ne faut pas trouver bon dans Platon ce que nous condamnons dans les Évangiles ou dans les Pères.

Le double crime du Christianisme a été de mettre la guerre, d'une part dans l'intérieur même de l'homme, par la violence faite à la nature ; d'autre part, dans la société humaine, entre les élus et les réprouvés. Le premier de ces torts est aussi celui de la morale platonique et stoïqueH ; le second est plus particulièrement celui de l'Église. L'un et l'autre ont été développés avec une grande force dans le livre de 31. Bon tte ville : La murale de l'Eglise et la morale naturelle, 18662.

Avant les écrits de MM. 3Iénard et Boutteville, avait paru l'ouvrage de Proudhon, De la Justice dans la Révolution et dans l'Eglise, 4 808, où la vérité sur les rapports entre l'Hellénisme et le Christianisme a été très-bien saisie, quoique en passant. Dans ce gros livre,

1. On l'a exprimé supérieurement en deux mots : « Le christia- » nisme a prononcé le plus triste des divorces, celui de l'âme et du » corps dans l'être humain. » (Daniel Stern).

± M. Bouteville a été frappé à son tour, pour avoir dit librement la vérité. — Il est mort avant qu'aucune réparation lui ail été faite.

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