PRÉFACE XLVII
M. de Rémusat, et puissent-ils entendre les avertissements de cette sagesse éloquente! Mais la grande situa tion de M. de Rénmsatlui impose une certaine réserve, et ne lui permet pas de pousser trop loin l'espèce de violence que sa supériorité fait à ce monde qui l'entoure; de moins haut placés pourraient essayer cette violence salutaire. C'est dans cette voie seulement qu'ils trouveront la véritable influence et le véritable édlai : ils les chercheraient en vain ailleurs, dans des travaux estimables, mais stériles, qui ne vont pas au fond de? choses, et bien moins encore dans la défense obstiné, du passé. Nous écoutons respectueusement M. Guizut, parce qu'il est M. Guizot; mais ceux qui se tiendraient toujours à sa suite ne sauraient attendre de nous ie même respect 1.
Une objection grave m'est adressée par des chrétiens protestants. Ils me reprochent d'appeler du nom de Christianisme le Catholicisme, qui n'en est suivant eux qu'une corruption; et ainsi d'imputer injustement au Christianisme un esprit païen, trop mêlé en effet aux doctrines et aux pratiques de l'Église romaine. Je ré-
1. Un penseur éminent a dit avec ironie et amertume .• « L'Églhe callu lique règne encore, non assurément sur l'esprit ou le cœur de la société française, mais sur ses habitudes ; et, là où les principes Mini si faibles et les passions si mobiles, commander aux habitudes, n'est-ce pas en réalité commandera l'existence? » (Esquisses morales, put Daniel Stern.)
XLViu PREFACE
ponds à cette plainte généreuse que l'esprit de mes Études est purement historique, et que je n'ai pas à examiner dogmatiquement si l'Église a été ou non fidèle à l'enseignement de celui qu'on a appelé le Christ. Ce qui est certain, c'est que jusqu'à Luther l'Église se confond dans l'histoire avec la Chrétienté ; que le Christianisme de l'histoire est le Christianisme de l'Église. Il est vrai qu'il n'en est plus ainsi à partir de la Réforme ; que des églises vivent et fleurissent depuis ce temps en dehors de celle qui avait régné jusque là, et que plus elles se sont éloignées d'elle, plus elles s'éloignent aussi de l'esprit païen. C'est une révolution dont on ne saurait manquer de tenir compte; mais écrivant dans un pays catholique, il m'était permis, je crois, de considérer surtout le Christianisme sous la forme qui est demeurée dominante autour de moi, tout en rendant justice aux communions indépendantes, à celles surtout qui se sont faites presque aussi libres et aussi pures que la philosophie elle-même.
Malgré tout l'intérêt que je prenais à l'objet de mon travail, j'avais peine à ne pas m'en laisser distraire quelquefois chemin faisant par un autre attrait, celui de l'esprit grec et de l'incomparable littérature qu'il a enfantée. Quiconque touche à la Grèce est sous le charme ; Ia fable d'Ulysse, obligé de se faire attacher à son màt
PRÉFACE. xuï.
pour ne pas se détourner de sa route à la voix des Sirènes, exprimerait bien, si on faisait abstraction du mauvais vouloir des Sirènes, l'effort dont l'esprit a besoin pour poursuivre une démonstration, au lieu de se laisser aller à contempler et à admirer tant de beaux génies, Homère, Pindare, Eschyle, Sophocle, Euripide, Aristophane , Platon , Démosthène , tant d'autres encore après eux ; et les merveilles des arts à côté de celles de la parole ; et au-dessus des unes et des . autres, celles de la vie morale et politique la plus puissante; toutes les variétés de gouvernements, de lois, de révolutions ou d'accidents politiques, tous les spectacles que peuvent donner la liberté, l'industrie, l'invention heureuse, les vertus de la guerre et celles de la paix. Partout mouvement et création, partout aussi ordre et harmonie; c'est un véritable enchantement. La Grèce a fait l'éducation du monde entier, celle de ses maîtres, Macédoniens ou Romains, aussi bien que celle de ses sujets. Rome surtout s'épanouit et fleurit sous cette culture : Térence, Catulle, Lucrèce, Virgile, Horace, Cicéron et les autres grands prosateurs ramenèrent les beaux jours de la poésie et de l'éloquence ; le sol de l'empire se couvrit de monuments; le génie hellénique et le génie romain régnèrent ensemble.
La grâce est le don particulier de l'esprit grec. On l'a dit souvent; Sainte-Beuve Ta redit, et avec bien delà