C'est Josèphe qui rappelle ainsi (Antiq., XX, ix
2. Marc, m, l't et vi, 4'J. Le mot grec à-ôaToÀo; a donné le français apôtre. Par un passage des Rois, I, xiv, C, on peut remonter au mot hébreu, que les Septante traduisent en cet endroit par àTro^jtoAo; La Vulgate a m\?>nuncius.
qu'ils y sont constamment rassemblés autour de lui K Ce n'est qu'après sa mort que ses disciples ont porté çà et là en son nom « la bonne nouvelle ». C'est alors aussi sans doute qu'on imagina autour de lui comme un collège des Douze, représentant les douze tribus d'Israël.
L'histoire de la trahison de Judas est encore suspecte. On ne comprend pas, en effet, en lisant le récit des Évangiles, à quoi sert cette trahison. Cn ne voit pas que, pour découvrir Jésus, ni pour l'arrêter, la police juive eût besoin d'un traître. D'ailleurs Paul, dans la première épître à ceux de Corinthe, en mentionnant les prétendues apparitions de Jésus aux siens après sa mort, s'exprime ainsi (xv, a) : « Ensuite il apparut aux Douze. » Ils n'étaient plus douze, s'il faut en relrauclier celui qui a trabi. Aussi la Yulgate a-t-elle mis « onze » ; mais c'est douze dans tous les manuscrits grecs. Cela indique que Paul ne connaissait pas l'histoire de la trahison de Judas de Carioth 2.
Il y a enfin un récit, celui de la cène, qui ne me paraît nullement authentique et que je regarde comme une
1. En écrivant ala, j'avais oublié, comme M. l'abbé Chapon l'a fait remarquer, un texte de Marc, vi, 7-13 et 30. Peut-être cet oubli paraîtra-t-il excusable, si on considère que l'évangéliste ne donne absolument aucun détail sur cette mission et ne dit pas non plus un mot de ce que devient Jésus en l'absence des Douze. Il semble que son récit demeure comme suspendu par cette intercalation de huit versets, qui ne laissent et ne peuvent laisser dans Tesprit aucune trace.
2. Ou a trouvé sans doute une explication au mot owosy.a : cn en trouve toujours ; mais il n'y en a pas d'aussi simple que celle que je donne.
invention de Paul. Mais je ne pourrai me faire bien comprendre à ce sujet que quand j'en serai arrivé à Paul lui-même. Je me borne donc pour le momentà énoncer celte opinion, sams essayer de la justifier.
Une conséquence inévitable des doutes où conduit l'examen que je viens de faire est de soulever d'autres doutes, sur des points mêmes qui donnent d'abord moins de prise à la critique. Tel est, par exemple, dans ce qu'on appelle le Discours sur la montagne, le parallèle bautain que Jésus poursuit sur ce thème : « Vous savez qu'il a été dit aux anciens... Mais, moi, je vous dis... » (Y. 20-30.) Sans prétendre démontrer en forme que Jésus n'a pas pu parler ainsi, on se demande pourtant si l'orgueil et l'amertume qui se font sentir dans ce discours ne se comprennent pas mieux en supposant qu'à Tépoque où il a été écrit, la rupture entre le judaïsme et le christianisme était accomplie. Il y a surtout un verset étrange : « Vous savez qu'il a été dit : « Tu aimeras ton prochain, et tu haïras ton » ennemi. » De telles paroles calomnient la Loi, et cela est également faux quanta la lettre et quant à l'esprit. Non seulement les mots soulignés ne sont nulle part dans la Loi, mais on y lit au contraire : « Si tu rencontres le bœuf ou l'àne de ton ennemi qui. s'est égaré, ramène-le-lui ; si tu vois son âne abattu sous sa charge, soulage-le.» [Ex. y xxxui, 4.)
Je ne crois pas qu'il faille imputer à Jésus, ni au temps de Jésus, une telle injustice à l'égard du judaïsme. Mais voilà qui donne beaucoup à penser. Si le Discours même sur la montagne, un morceau où on
croit d'abord trouver l'expression la plus pleine et la plus pure des pensées du maître, si les invectives contre les pharisiens dans Matthieu peuvent n'être pas authentiques,, que reste-t-il dont nous soyons sûrs? Ce ne sont plus seulement les faits extérieurs, c'est l'âme môme de Jésus qui nous échappe.
Et cependant Jésus a vécu, et il a vécu d'une vie si puissante, qu'il a entraîné la foule, qu'il est mort pour cela, et qu'après sa mort on a pu croire qu'il avait été le Christ. Il semble impossible qu'une pareille vie n'ait pas laissé de traces, et que l'impression n'en soit pas restée dans les récits qu'on a faits sur hii. 11 no se peut pas qu'il ne se retrouve quelque chose de lui dans les Évangiles. Comment le discerner? où sont les traits vraiment originaux qui peuvent nous faire dire : « Voilà Jésus! » Sans qu'il y ait un moyen sur de les reconnaître, il est vrai pourtant que, si nous nous attachons de préférence au plus ancien évangile, lé moins travaillé de tous, et si dans celui-là même nous élaguons, avec le surnaturel, les anachronismes trop visibles, nous nous rapprocherons autant que possible de la réalité. C'est ce que je vais essayer de faire.
Et d'abord Jésus est un inspiré; c'est le trait dominant de sa physionomie ; il ne se conduit pas d'après la raison commune des autres hommes. 11 voit ce que les autres hommes ne voient point, et sait ce qu'ils ne savent point ; ce qu'il enseigne ne lui vient pas des hommes, mais du ciel (xi, 27). Il ne parle pas, comme les docteurs, d'après des textes et des traditions, mais « comme celui qui a puissance » (i, 21). Aussi il ne dé-
montre pas, il ne persuade pas; il commande. Il rencontre des pêcheurs au bord delà mer; il leur dit: «Suivezmoi, et je vous ferai pêcher des hommes ; » et ils le suivent (i, 17). Il enlève en passant un publicain à son bureau de péage (ii, 14). De tous côtés, on accourt à lui comme à un personnage extraordinaire (i, 45). Il fait l'illusion d'avoir en lui quelque chose de surnaturel, et il semble qu'il a lui-même cette illusion ; il donne des ordres aux « esprits mauvais », et ils obéissent (i, 27), etc. Il communique cet empire à ceux qui s'attachent à lui (vi, 7). Tous le lui reconnaissent, et ses adversaires se rabattent à prétendre qu'il le lient du prince des démons (ni, 22). Les gens croient en sentir l'inQuence rien qu'en touchant les franges de sa robe (vi, 56), et lui-même, une femme malade ayant touché son vêtement, u il a conscience d'une vertu qui est sortie de lui » (v, 30).
Jésus n'est pas un homme de doctrine, comme les scribes {ypT^:^.x-v.q), mais un homme de foi; la foi est tout à ses yeux : « Tout est possible à celui qui croit. » (ix, 22.) — « Quoi que vous demandiez dans la prière, croyez que vous l'obtiendrez et que vous l'aurez. Et cela, quand vous diriez à la montagne : «Ote-toi de là » et jette-toi dans la mer.» (xi,23.) Pour les inspirés, linspiration est ce qu'il y a de plus sacré, et aucun mal n'est comparable à celui de la méconnaître. Tous les péchés seront remis aux fils des hommes, et tous les blasphèmes; « mais celui qui a blasphémé l'Esprit saint, il n'y a pas de rémission pour lui», (m, 10.) Celui qui par ses discours fuit trébuclier un de ces
simples qui ont la foi de l'enfant, « mieux vaudrait pour lui qu'on lui eût attaché une meule au cou et qu'on l'eût jeté à la mer » . (ix, 41 .) Il n'est touché que des choses divines ; tout ce qui n'est pas de Dieu n'est rien pour lui. On lui dit : « Yoici ta mère et tes frères, » et il répond : « Qu'est-ce que ma mère et mes frères ? » Et promenant ses regards sur ceux qui étaient là autour de lui, il dit : aYoilà ma mère et mes frères. » (vi, 34.) Plus il y a de ces traits dans l'évangile, plus le Jésus de l'évangile a paru divin dans les temps de foi. Aujourd'hui, un tel état d'esprit nous inquiète. La critique moderne voit dans les inspirés ou illuminés des malades chez qui l'intelligence est surexcitée jusqu'à en être troublée. Elle n'a pas craint de constater ce trouble et d'en poursuivre les symptômes, môme dans de grands esprits et de grandes âmes, dans Socrate, dans Jeanne d'Arc, dans Pascal ; on a cru les convaincre d'hallucination. Je ne doute pas que Lélut, dans son livre intitulé : r Amulette de Pascal, pour servir à lliistoire des hallucinations, 1846, n'ait pensé aussi à Jésus plus d'une fois * ; mais il n'a pas voulu le dire et s'est abstenu de prononcer ce nom sacré. M. Jules Soury, tout récemment, a osé le faire, et il faut lui en savoir gré; car le philosophe ne doit se dérober à aucun examen
1. Paniculièrement à la page 365 : C'est là, je ne le mets pas en doute, ce qui a eu lieu chez Pythagore, Mahomet, Jeanne d'Arc, Luther, Loyola, et chez tme foule d'autres plus ou moins importants dont la pensée s'est exaltée et hallucinée, lorsque des circonstances politiques et religieuses ardentes hcdlucinuient l'esprit des nations ou des époques dont ds étaient les représentants.
44 LE CHIUSTIAiNlSME ET SES ORIGINES.
ni reculer devant aucun paradoxe, s'il cioit que ce paradoxe est la vérité '.
Du reste, le sens commun n'avait pas attendu la philosophie pour se défier des inspirés à ce point de vue, et de tout temps il s'est trouvé des gens pour dire qu'ils n'avaient pas leur raison : c'est ce qui est arrivé à Jésus lui-même. On lit dans le plus ancien évangile qu'au premier bruit de ses prédications, « ceux de chez lui se mirent à sa poursuite pour se saisir de lui, car ils disaient : « Il est fou ^. » (m, 21 .) Et on voit un peu plus loin, au verset 31, que par ces mois: « ceux de chez lui », l'écrivain désigne « la mère et les frères de Jésus ». Ainsi ce sont eux, si on en croit l'évangile, qui ont dit les premiers le mot qu'on a tant reproché à M. Soury.
Mais l'évangéliste est bien loin de penser ainsi luimême. Il ne fait son récit que pour montrer qu'un prophète, comme le dit un autre passage, n'est nulle part moins honoré que dans son pays et dans sa maison (vi, 4); il a pitié de ceux qui méconnaissent ainsi l'homme divin qu'ils voient de si près ^. Et nous, quelle sera notre pensée ? Dirons-nous que Jésus était un fou? Non, pas plus que Soerate ou Pascal n'étaient des fous, ou que Jeanne d'Arc n'était une folle. On croit que