Jésus et les Évangiles
2. 'E^Éarz-j, mot à mot, il est sorti de lui-même ; m furorem versus est, dans la Vulgate.
3. L'esprit de ce passage est le même que celui de la chanson des Fous de Béranger :
Sur la croix que soa sang inonde
Un fou qui meurt uous lègue un dieu.
les deux premiers ont eu des halhicinalioiis; il esl certain que Jeanne en avait, puisqu'elle entendait des voix et croyait voir saint Michel. Jésus en avait-il? Il le semble, s'il dialoguait avec les démons. Mais, quoique l'hallucination soit un trouble cérébral, une affeclion maladive, elle n'est pas pour cela la folie. Jésus halluciné, aussi bien que Jeanne hallucinée, pourra rester entouré de respect et d'amour.
En sa qualité d'inspiré, il paraît que Jésus se montrait dédaigneux de certaines règles et de certaines ■pratiques qui constituaient la tradition des écoles ; qu'il n'exigeait pas qu'on observât ni les jeûnes (n, 18) ni les ablutions (vu, 2) ; que, sans contester le respect du sabbat, il conservait jusque dans ce respect quelque liberté (ii, 25 et ni, 4). Cette liberté de l'inspiré, il la montrait surtout, à ce qu'il semble, à l'égard de ceux qu'on appelait pécheurs, à[j.ap-:(oAo{, ce qui ne veut pas dire des gens de mauvaise vie, comme on le traduit souvent mal à propos, mais simplement des irréguliers, des profanes, qui ne s'astreignaient pas aux exigences des dévots. Et cela faisait scandale. On disait : « Pourquoi mange-t-il avec des publicains et des x[ixp-b)Kd ? » On sait combien étaient détestés et méprisés par les Juifs les Sk^it.'.^ publicains, ou agents des fermes romaines. Et Jésus répondait : « Ce ne sont pas ceux qui se portent bien qui ont besoin de médecin, mais les malades ; ce ne sont pas les justes que je suis venu appeler à changer de vie, mais les pécheurs. » (n, 17.) Paroles hardies, môme dans leur réserve, où il n'avoue pas précisément ces irréguliers,
dont l'indépenclance allait sans doute plus loin que la sienne, mais où il les couvre complaisamment de sa charité. (Voir aussi Luc, vu, 24.)
Deux choses rendent particulièrement remarquable sa négligence à l'égard du jeûne. La première est que le jeijne était pratiqué par les disciples de Jean et consacré par le respect de ce grand nom (ii, 18), La seconde est qu'à l'époque des Évangiles, les chrétiens pratiquaient eux-mêmes le jeûne (ii, 20) ; de sorte que nous ne pouvons guère douter, quand ils nous disent que Jésus et les siens ne jeûnaient pas, que cette particularité ne soit authentique. (Luc. ibicl.)
Ceux que choquaient les hardiesses de l'inspiré lui contestaient naturellement le droit de le prendre de si haut ; ils le mettaient au défi de prouver sa mission surnaturelle par un acte qui témoignât d'un pouvoir surnaturel ; ils demandaient un miracle éclatant, « un signe du ciel », et il était réduit à répondre en soupirant qu'un tel signe ne leur serait pas donné (vm, 12).
.Un trait qui frappe fortement dans l'exaltation de Jésus, surtout quand on lit le plus ancien évangile, est ce qu'elle a de triste et même d'amer. Il pousse des gémissements (vii^ 34; vni, 12); il regarde ceux qui doutent de lui avec colère (in, o), « contristé de l'infirmité de leur esprit ». Il rudoie ses disciples mêmes, s'ils n'entendent pas ses paraboles : «Avez-vous des yeux pour ne point voir et des oreilles pour ne pas entendre? Avez-vous perdu la mémoire? » (vni, 18.) Comme on lui amène un malade, en lui disant que les siens n'ont pa^^ pu le guérir, il s'écrie : « 0 race sans
foi 1 jusqu'à quand vivrai-je avec vous? jusqu'à quand aurai-je à vous supporter? Amenez-le-moi. » (ix, 10.) N'est-il pas vrai que ces paroles font peine^ et que la naïveté de ce récit lui donne l'accent d'un charlatan qui se fâclie quand on ne se rend pas du premier coup à ses prestiges? 11 est plus imposant, mais toujours chagrin, lorsqu'à des paroles de Pierre, qui lui semblent trop humaines, il répond avec brusquerie : « Retire-toi de moi, Satanas, car tu ne sens pas les choses de Dieu. » (vni, 33.) J'ai déjà cité les dures paroles par lesquelles il accueille sa mère et ses frères, ou plutôt par lesquelles il refuse de les accueillir et de faire attention à eux. Quand une femme syrophénicienne, c'est-à-dire non juive, lui demande de chasser le démon qui tourmente sa fille, il répond d'abord qu'il n'a pas à se charger de guérir les infidèles, et quel langage ! « Il n'est pas bon de prendre le pain des enfants pour le jeter aux chiens. » (vn, 27.) Quoi de plus sévère enfin, quoi de plus âpre, que des prédications telles que celles-ci : « Si ton bras te fait faillir^ coupe ton bras; si ton œil te fait faillir, arrache ton œil, » et le reste (ix, 42) ! Poussin avait bien raison de dire aux jésuites, qui auraient voulu qu'il peignît Jésus suivant l'image que s'en faisait leur piété douceâtre, « que Notre-Seigneur n'était pas un Père Douillet ^ ».
Cependant Paul lui-même invoque « la man-uétude du Christ », Tpaj-rv;;, et c'est le même mot qu'on eetrouve dans les versets célèbres de Matthieu, qu'on