Voir tome III, p
le monde hellénique à une religion nouvelle ; et ce premier pas est le plus difficile à expliquer, parce que les données nous manquent, et que nous n'avons rien d'écrit qui date de cette heure-là, puisque Paul luimôme n'était pas encore parmi les Frères. L'attente d'un Christ était à la fois si universelle et si ardente, qu'un Christ ne pouvait manquer de se produire ; mais pourquoi ce Christ a-t-il été celui-là? Nul ne le dira; comme nul ne dira, quand le ciel est couvert et quand la pluie va tomber, pourquoi c'est telle goutte qui tombe la première ^ Le mouvement qui se fit autour de Jésus fut peu de chose, mais ce peu de chose n'en a pas moins été l'origine de tout le reste. Et à quoi ce mouvement lui-même a-t-il tenu? D'abord sans doute à lui, à sa personne, à la puissance morale qu'il avait en lui, et que nous sentons encore dans les évangiles. M. Renan écrivait tout récemment : « Le chef-d'œuvre de Jésus a été de s'être fait aimer d'une vingtaine de personnes, ou plutôt d'avoir fait aimer l'idée en lui, jusqu'à un point qui triompha de la mort 2. )) Mais il a triomphé surtout parla mort même, par cette catastrophe tragique d'un supplice ignominieux et cruel. C'est là ce qui a achevé le prestige et ce qui a rendu présent en lui ce type de l'homme de douleur, consacré dans l'imagination des Juifs par une /?ro- ;;/^e7/e dont j'ai parlé déjà et dont je reparlerai encore. Du moment que Jésus était le Christ, il y avait dans
1. Rorale, cœli,desiiper et nubes pluantjustum. 'i. Marc-Aurèle, page 511. S
le monde une foi nouvelle^ mais qui ne se répandait que parmi les Juifs {Act., xi, JO). Il est vraisemblable qu'elle s'est produite d'abord en Galilée (où les plus anciens évangiles placent les apparitions de Jésus); mais on ne nousl'a pas dit. Le livre des Actes, le seul où nous puissions nous renseigner d'une manière suivie sur les origines du clirislianisme, et qui n'a été fait qu'à une très grande distance de ces origines, n'a pas daigné s'occuper des commencements obscurs de la première église chrétienne, et nous la montre tout de suite établie à Jérusalem. Il nous peint ceux qui la composent comme si étroitement unis, qu'ils mettaient tout en commun (n, 44 et iv, 32). Ce n'est là sans doute que l'image d'un âge d'or sans réalité. Les Lettres authentiques de Paul ne laissent rien entrevoir de semblable. Il y a plus de vérité dans ce qu'on nous dit au même endroit, que tous les jours ils allaient prier au temple, comme tout bon Juif. D'après le livre des Actes, cette église était gouvernée par un collège de douze personnages, qu'on appelait les Envoyés, les apôtres, et qu'on supposait institués officiellement par Jésus lui-même. Dans ce même livre, le traître Judas, qui était un des Douze, est remplacé par Matthias, immédiatement après la mort de Jésus, au moyen d'une élection faite dans les formes par les disciples, qui se trouvent au nombre de cent vingt (dix fois douze). Dans les Lettres de Paul, les Douze sont nommés une fois seulement dans ce verset : « Il a apparu à Cé])has, puis aux Douze ». — de sorte qu'on pourrait se demander si ces trois der-
niers mots ne sont pas une addition faite après coup, par quelqu'un qui, ayant lu les évangiles, ne comprenait pas que l'apparition aux Douze /ût oubliée dans Paul. Mais même en les supposant authentiques, il est difficile de croire que ces Douze, dont Paul ne parle pas ailleurs une seule fois, eussent parmi les fidèles une véritable autorité et même qu'il y eût des Douze au temps de Paul. Cela supposerait seulement qu'on admettait que Jésus avait eu douze compagnons, et que ceux qu'on croyait avoir été de ces douze (car plusieurs pouvaient avoir disparu) s'en faisaient un titre d'honneur. Paul reconnaît, il est vrai, une certaine autorité dans les apôtres^ mais ceux qu'il appelle ainsi ne paraissent pas être en nombre déterminé ni constituer un collège. 11 comprend au contraire dans les apôtres Jacques, frère du Seigneur [Gai., i, 19), tandis que le livre des Actes le met en dehors des Douze (i, 14). 11 est clair d'ailleurs que, si les apôtres avaient été un corps constitué, Paul n'aurait pas pu s'attribuer, comme il le fait, le titre d'apôtre sans avoir été reçu dans ce corps.
Trois personnages sont particulièrement désignés, soit dans Paul, soit dans les Actes, comme ayant la principale autorité. C'est d'abord Jacques, le frère du Seigneur; c'est lui que Paul nomme le premier : « Jacques, Céphas et Jean, ceux qu'on regardait comme les piliers {Gai., n,-9). » 11 était entouré d'un grand respect; il ne figure pas dans les prétendues listes des Douze que donnent les évangélistes. 11 paraît
avoir été enveloppé dans la condamnation que le grand prêtre Hananfit porter en l'an 04 contre les sectateurs du Christ Jésus K
Céphas ou Pierre, n'étant pas frère de Jésus, n'était pas aussi honoré que Jacques, mais il n'était pas moins considérable ; ou plutôt tout indique qu'il a été le véritable chef de la communauté naissante, autant qu'elle a eu un chef; que c'est lui surtout qui a porté le poids de la propagande par laquelle s'est établie la foi nouvelle ; qui a été enfin l'Apôtre par excellence
1. Jésus avait quatro frères et deux sœurs : « N'est-ce pas là le fils de Marie, le frère de Jacques, de Joseph, de Judas et de Simon, et ses sœurs ne sont-elles pas ici chez nous 1 » Marc, vi, 3. Paul nomme ailleurs au pluriel les frères du Seirjneur, I, Cor., ix, 4. Il y a lieu de croire qu'il désigne ainsi, avec Jacques, Judas, l'auteur prétendu de la dernière épître du Nouveau Testament, où il s'appelle lui-môme « frère de Jacques » ; Joseph et Simon ne paraissent nulle part.
Je viens de dire le Nouveau Testament, et je dirai de môme dans l'occasion Y Ancien Testament : ce sont des expressions trop usitées pour qu'on puisse faire autrement que de s'en servir; mais elles ont l'inconvénient de ne pas présenter à l'esprit un sens net, le mot de Testament ne s'employant jamais ainsi dans notre langue. Testamentum n'est que la traduction latine d'un mot grec (c)taOriy-"l) qui traduit lui-même l'hébreu 6(??'/7/(, lequel signifie proprement un pacte. Dieu avait fait un pacte avec Israël par le ministère de Moïse ; ce pacte, d'après la théologie do Paul, a été annulé et remplacé par un autre qu'a apporté le Christ. Il y a donc l'ancien pacte et le pacte nouveau. Maintenant la Bible juive est l'acte authentique de l'ancien pacte, ou, si Ton veut, ce pacte lui-même (7ra).aià otaO/,/-/;, vétustés- ^ame«fw?w),etles Épîtreset les Évangiles constituent le nouveau (zaïvr] 6ta6^y.vi, novum testamentum). Nous avons francisé le mot, au lieu de le traduire. Dans les livres juifs, la Vulgate ne traduit pas toujours le ôiaOYJx-/) des Septante par testamentum; elle emploie aussi fœdus et pactum.
Sur la mort de Jacques, frère du Seigneur, voir Joseph, Antiq,, XX, IX, 1 etEusèbe, Hist. eccL, II, 1 et 45.
avant la venue de Paul, c'est-à-dire pendant cette première période qui a dû être la plus difficile, précisément parce qu'elle n'était pas la plus éclatante ^ Enfin on nommait à côté de Pierre, et comme son second, Jean, fils de Zébédée, sur qui nous ne savons rien de plus.
Nous ignorons à quel moment les « disciples » (c'est ainsi que le livre des Actes, vi, 1, etc., appelle ceux qui croyaient en Jésus) commencèrent d'exciter la haine des Juifs et d'être inquiétés et maltraités. Rien ne détermine la date du meurtre de Stéphanos ou Etienne, lapidé dans un soulèvement populaire, à la suite duquel les « disciples », réduits à fuir Jérusalem et la Judée, se dispersèrent dans les pays voisins. C'est à propos de cet événement que le livre des A des nomme pour la première fois Saul ou Paul ^.
QuePaul ait pris part ou non aumeurtre de Stéphanos, car ce n'est peut-être là qu'une légende, il est certain, par son témoignage à lui-même [Gai., \, 13, etc.), que
1. Lg nom propre de l'apôtre que nous appelons Pierre était Simon. C'était Jésus, dit-on, qui lui avait donné le surnom de Céphas ou rocher, qui a été traduit en grec ITÉxpo;, Marc, m, 10.
Jacques, frère de Jean, figure dans les j4c/es,xii,2, comme ayant été mis à mort, en 44, par le premier Agrippa. La légende a fait depuis à Jean, fils de Zébédée, une très grande place. On a mis sous son nom trois Épîtres du Nouveau Testament et le quatrième évangile. Et ce dernier livre le représente comme le disciple particulièrement aimé de Jésus, ce dont il n'y a dans les anciens évangiles aucune trace.
2. Paul n'est qu'une transformation hellénique (car pour les Juifs, romain ou hellénique, c'est la même chose) de l'hébreu Saul ou Schaoul. Les Juifs modifiaient volontiers ainsi leur nom quand ils entraient en rapport avec le monde hellénique. (Voir tome III, p. 108-109.)
cet esprit ardent se signala d'abord par son animosité contre la secte nouvelle. Le livre des Actes raconte qu'il allait de Jérusalem à Damas, avec des pouvoirs qu'il s'était fait donner par le grand prêtre pour saisir et pour emmener à Jérusalem des Juifs coupables de croire en Jésus, quand il fut retourné (c'est ce qu'exprime le mot latin converti) par un coup soudain, dont la tradition a fait un miracle : le cliemin de Damas est devenu proverbial {Act.,u.^ 3). C'est seulement quand on sera entré dans l'étude des doctrines de Paul, de ses sentiments et de ses rêves, qu'on pourra essayer de s'exj)liquer ce qu'il éprouva ; mais toute grande passion peut donner lieu à ces révolutions de l'âme qui transforment la haine en amour, un amour qui ne sera pas moins furieux que la haine. Paul s'était à peine présenté comme Disciple à un Disciple de Damas, que déjà il prêchait « la bonne nouvelle » dans les synagogues de cette ville, de Fa même voix qui la veille jetait l'épouvante parmi les fidèles. Mais on s'imagine aisément combien ce fanatisme juif, qui l'avait enflammé luimême, prit en horreur l'apostat. Il lui fallut s'échapper, se jeter dans l'Arabie, d'où il revint encore à Damas. Pour Jérusalem, il n'osait plus y reparaître. 11 n'y revint qu'après trois ans, et n'y passa que quinze jours [Gai., I, 18).
Tout en s'exphquant cette conduite de Paul, on ne peut s'empêcher de penser qu'elle paraîtrait bien extraordinaire aux croyants, si, par une sorte de grâce d'état, ils ne lisaient les textes sacrés avec un respect banal qui les empêche de faire attention à ce qu'ils
lisent. Quoi ! il ne tient qu'à Paul, qui n'a pas connu Jésus lui-même, de connaître les compagnons de Jésus, de se faire conter et certifier par eux les actes, les enseignements et toute la vie terrestre du Christ, et il ne s'en met pas en peine ! et il s'en va prêcher Jésus pendant trois ans sans avoir ni interrogé ni entendu aucun témoin de celui qu'il prêche ! On voit combien sont loin de compte ces apologétiques modernes qui s'expriment sur les origines des religions comme si celles-ci s'étabhssaient par une instruction en règle, oii l'on entend des dépositions et où l'on dresse des procès-verbaux ; ils parlent de témoins « qui se feraient égorger », d'apôtres qui n'ont pu être « ni trompés ni trompeurs », et autres lieux communs de cette espèce. Mais personne alors ne songeait, ni parmi les croyants ni parmi leurs adversaires, à faire de pareilles informations. Quelques hommes disaient : (• Le Christ est ressuscité, on me l'a dit, il a apparu à tels et tels ; » ou quelquefois : « Il m'a apparu. » Les uns les croyaient, les autres ne les croyaient pas ; mais il ne se passait rien de plus. Et c'est ainsi que le plus ardent, le plus enlrcprenant des apôtres de la foi nouvelle, n'a prêché que ses propres idées et ses propres imaginations, et s'est vanté luimême de n'avoir rien reçu d'une autorité quelconque. [Gai., m, 12.)
Pendant les quinze jours qu'il passa à Jérusalem, Paul conféra avec Pierre, non pas évidemment comme un disciple avec son maître, mais comme quelqu'un qui était déjà une puissance, et qui venait s'entendre
avec le premier personnage d'avant lui sur leur action commune et leurs intérêts communs.
11 ne vit d'ailleurs que Pierre et Jacques, et n'entra en rapport avec aucun autre. {Gai., ibid.)
U paraît avoir eu pour introducteur auprès de Pierre et de Jacques, un Juif de Cypre, c'est-à-dire comme lui de race hellénique, et à peu près du même pays; Paul était de Tarse, en Cilicie '. Ce Juif était lévite ; il s'appelait Joseph, et s'étant fait remarquer comme prédicateur de la foi nouvelle, il avait reçu le surnom de Bar-Nabas (Barnabe), fils de la prédication. [Act., IV, 36, et IX, 27.)
Dans la dispersion des disciples qui suivit la mort de Stéphanos, la foi au Christ Jésus avait été portée hors de la Judée, à Damas, en Phénicie, dans Cypre, à Cyrène; elle arriva enfin à Antioche, la capitale de la Syrie, la grande porte qui s'ouvrait sur l'empire romain. Mais il se produisit à Antioche quelque chose de tout nouveau. Jusque-là, on n'avait encore prêché le Christ Jésus qu'aux seuls Juifs, Hébreux ou Grecs ; ni Céphas ou Pierre, ni Barnabe, ni Paul lui-même, n'avaient eu la pensée ([e s'adresser à des in circoncis ; en un mot, les Disciples n'étaient encore qu'une secte juive. C'est à Antioche que pour la première fois « des Juifs de Cypre et de Cyréne, qui croyaient à Jésus, parlèrent de lui aux Hellènes » (xi, 20), c'est-à-dire aux incirconcis. « Et la main divine était avec eux, et
1. Ad., XXII, 3, etc. On nous dit ailleurs qu'il était né à Giscala, en Galilée, d'où ses parents émigrèrent à Tarse après sa naissance. (HiERON, Devins illuslrihus, 5.)
grand fut le nombre qui crut et qui se tourna vers le Seigneur» (xi, 21). A cette nouvelle, ceux de Jérusalem envoyèrent aussitôt à Antioche Barnabe, Téloquent apôtre cypriote. Mais Barnabe lui-môme, et cette inspiration lui fait grand honneur, eut l'idée d'aller chercher Paul à Tarse, où il était retourné après les quelques jours passés à Jérusalem, et de le prendre avec lui.
ce Et il arriva que pendant toute une année ils conférèrent dans l'église, et ils se firent écouter d'un grand nombre, et c'est à Antioche que les disciples reçurent pour la première fois le nom de Christiens. » Ce verset est l'acte de naissance du christianisme ^
On voit que I^aul ne peut pas être appelé l'auteur du christianisme, puisque la pensée de prêcher Jésus aux incirconcis est antérieure à lui et que ce sont des hommes obscurs qui eurent cette pensée. Le christianisme n'a pas d'auteur, non plus que la révolution française; ces grands mouvements se font tout seuls et par les premiers venus ^.
1. Il est à remarquer que cène sont pas les chrétiens eux-mêmes qui se désignaient ainsi d'abord ; le mot n'est jamais dans Paul. Il est deux fois dans les Actes, une fois dans la première Épître dite de Pierre, et indique également dans ces trois endroits le nom que donnent aux chrétiens ceux qui ne le sont pas. On ne le trouve nulle part ailleurs dans le Nouveau Testament.
La forme latine du mot semble indiquer que c'est l'autorité romaine qui trouva ce nom pour désigner cette espèce de judaïsants qui n'étaient plus des Juifs. Ceux qui l'employaient prenaient évidemment Christos pour un nom propre. A Jérusalem, les Juifs appelaient Nazaréens les Disciples [Act., xxiv, 5).
2. Je n'ai pas tenu compte d'un récit précédent du livre des Actes où se trouve la conversion d'un centurion romain de Césarée, in-
Cependant, comme la parole de Dieu allait gagnant et se répandant de plus en plus (xn, 24), Tidée entra dans les esprits de la porter au delà de la Syrie. Nous appelons encore ces idées soudaines et puissantes des « inspirations » ; mais le mot n'a plus pour nous une grande force et n'implique rien de surnatui-el. Dans les Acles, c'est l'Esprit de Dieu qui se fait entendre : L'Esprit saint dit : « Mettez-moi à part Barnabe et Paul pour l'œuvre à laquelle je les ai appelés (xu, 2). » Et ils partirent ensemble pour une première missmn, par où commença la conquête du monde des incirconcis. Dans Antioche même, il semble que les incirconcis qui s'étaient laissé amener au Cbrist Jésus n'avaient fait que grossir le nombre des Juifs qui, les premiers, avaient cru en lui, et que c'étaient des Juifs qui formaient le noyau de celte Église, ne comprenant pas bien eux-mêmes où ils allaient, et croyant attirer ainsi les gentils à eux, et non pas se perdre dans les gentils. La Syrie était presque considérée comme une terre juive, au moins dans sa population de langage syriaque ^ fie fut tout autre chose quand Barnabe et Paul s'aventurèrent au delà d'Antioche et prêchèrent Jésus en terre hellénique. Ils attirèrent de plus en plus les incirconcis ; mais les Juifs s'écartèrent d'eux comme d'infidèles, et ils n'en gagnèrent qu'un petit nombre.
Dès lors furent changées du tout au tout les destinées de la foi nouvelle. La propagande qui s'arrêtait
circoncis, prêclié et baptisé par Pierre lui-même. Le merveille ui mêlé à cette histoire avertit assez qu'elle est apocrjplie. 1. Re.nan, SaititPaul, p. li.
aux Juifs ne pouvait amener qu'un schisme dans le judaïsme, c'est-à-dire quelque chose d'essenliellement borné, soit pour le nombre des conquêtes, soit pour l'importance des résultats. Celle qui s'adressait au dehors pouvait, dans tous les sens, être sans limite. Les Juifs qui croyaient au Christ Jésus n'en étaient pas moins des Juifs; les judaïsants qui acceptaient cette croyance n'étaient plus proprement des judaïsants, puisqu'ils n'avaient de commun avec les vrais Juifs ni les pratiques ni les croyances.
Barnabe et Paul s'embarquèrent à Séleucie, passèrent en Cypre, et de là à Perga, puis à Antioche de Pisidie, d'où ils rayonnèrent jusqu'à Iconium. Ils évangélisèrent ainsi les Galates, si on entend par là non les peuples de la Galatie proprement dite, qui est le pays autour d'Ancyre, mais une partie de ce qui formait la « province de Galatie » dans les cadres officiels de l'empire romain ^ Us revinrent ensuite sur leurs pas, regagnèrent la mer, et rentrèrent dans la grande Antioche, la vraie métropole du christianisme. Ils y réjouirent l'Église nouvelle du récit de cette première campagne, par laquelle (c Dieu avait ouvert aux gentils la porte de la foi ». {Act., xiv, 26.)
La hardiesse de cette expédition était telle, qu'un Disciple, nommé Jean de son nom hébreu et Marc de son nom romain, qui était parti avec Barnabe et Paul comme leur auxiliaire, recula dès les premiers pas (xui, 13). Et leur retour à Antioche, triomphant en
1. Renan, Saint Paul, p. 48, d'après Perrot, Exploration de la Galatie, 18.
apparence, fut troublé par les scrupules et le méconteiilement des chrétiens Juifs, qui se refusaient à reconnaître pour (( frères » des hommes qui n'étaient pas circoncis. Ils ne comprenaient même pas qu'on pût se déclarer disciple de Jésus et n'être pas Juif.
* Le prodigieux mouvement de la conversion des gentils ne pouvait s'arrêter ainsi : la force des choses devait prévaloir. Le génie de Paul la comprit, et son éloquence se chargea de la traduire. Il fut à la fois hardi et habile, comme il faut être pour faire les révolutions. Il n'hésita pas à atfronter le judaïsme chrétien dans la ville sainte elle-même. Il partit pour Jérusalem avec Barnabe, et, tout en payant de respects les chefs de cette église, leur fil respecter à euxmêmes la liberté des nouveaux chrétiens. Qui donc aurait pu repousser toutes ces recrues qu'il avait faites jusqu'au milieu de l'Asie, qui ignoraient Jésus la veille et qui le confessaient maintenant? Quand il venait dire : « Ils sont à vous,» qui donc aurait pu répondre : «Nous n'en voulons pas? » D'ailleurs il y a une force qu'on ne méconnaît guère : c'est celle de l'argent, et Paul l'avait aussi avec lui ; elle décida sa victoire. L'église de Jérusalem était une église de pauvres; ces chrétiens de la riche Asie pouvaient contribuer à la soutenir. Les héritiers de Jésus se résignèrent à faire deux parts : en se réservant le pays de la circoncision, ils abandonnèrent à Paul les incirconcis, et renoncèrent à exiger la circoncision de ceux qu'il avait fait entrer dans la foi. « Seulement, ils nous recomman-
, dèrent de nous souvenir des pauvres ; » c'est le
dernier mot de celte conférence de Jérusalem {Gai., II, 10).
Jacques Céphas(oLi Pierre), et Jean ayant donné la main à Paul et à Barnabe en signe de communion, ceux-ci retournèrent à Anlioche accompagnés de deux « frères » de Jérusalem , chargés de témoigner de l'accommodement qui s'était fait. On l'enregistra à Antioche avec une grande joie. C'était, en effet, sans que les hommes de Jérusalem se l'avouassent peut-être, la reconnaissance du christianisme comme existant à part et indépendamment du judaïsme. La mère et l'enfant sont désormais étrangers l'un à l'autre.
A peine reposés de leur victoire, Barnabe et Pau[ annoncèrent qu'ils repartaient pour revoir et pour affermir les Éghses qu'ils avaient fondées ; mais ils ne partirent pas ensemble. Barnabe fut-il offensé de ce que le génie de Paul avait d'impérieux et de tranchant, ou effrayé de son ardeur inquiète? Ils se séparèrent à l'occasion de ce même Jean ou Marc qui n'avait pas voulu suivre Paul à Antioche de Pisidie, et que Paul refusa de recevoir à son tour. Barnabe prit Marc avec lui et repassa en Cypre. Nous le perdons de vue depuis ce moment.
Paul, accompagné de Silas», retourna d'abord sur le théâtre de sa première campagne; mais cela ne pouvait suffire à sa dévorante activité, et il lui fallait s'ouvrir des voies nouvelles. Où irait-il? Son inspiration le porta vers l'Occident et la Grèce propre.