Ou Silvanus II. Cor., i
Il traversa l'archipel et entra 'en Macédoine. Outre Silas, il avait avec lui Timothée, qu'il avait ramassé en chemin. C'était le fils d'une .Juive devenue chrétienne et d'un incirconcis qui était tout au plus un judaïsant : Paul, avant de se l'attacher, le fît circoncire. [Act., XVI, .3.) Il ne crut pas que la liberté de l'incirconeision, qu'il avait péniblement obtenue pour la foule des nouveaux liiJèles, piît être soufl'erle dans un apôtre ou sous-apôtre. Ainsi ce furent trois circoncis, car Silas était un chrétien de Jérusalem [Act., xv, 22), qui allèrent porter dans la plus grande et la plus belle partie du inonde grec celte religion nouvelle, où la circoncision devait être condamnée à tout jamais ^ C'est alors que Paul fonda les églises de Philippes, de Thessalonique et de Béréa, puis celle de Corinthe (après avoir passé à Athènes) : il resta un an et demi à Corinthe. Il ne fit ensuite que toucher à Éphèse et rentra à Antioche après avoir passé à Jérusalem. Mais, après un court séjour à Antioche, il repartit pour une troisième course, qui devait être la dernière. Il retraversa toute l'Asie et revisita toutes ses églises; puis il alla fonder celle d'Éplièse, où il demeura deux ans. Il revint d'Éphèse en Macédoine et en Grèce, repassa encore en Asie, et s'embarqua à Milet pour Jérusalem, où il revenait toujours. On verra plus tard comment il y fut fait prisonnier et conduit à Rome.
1. Quand Paul alla à la conférence de Jérusalem, il avait avec lui Titus, incirconcis. Sommé de le faire circoncire, il n'obéit pas d'abord à la sommation ; mais il semble qu'il condescendit plus tard à le faire. {Gai., ii. 5.)
LA RÉSURRECTION. — PAUL. lOi
Ces deux derniers voyages ne forment véritablement qu'une grande e.\pédition, où Paul fut seul, je veux dire où ce fut lui qui conduisit tout, et c'est alors qu'il conquit le monde hellénique et établit les premières et les plus grandes églises de la chrétienté, si on met à part Antioche et Rome.
Voilà certes un grand spectacle et une révolution surprenante. Comment cela s'est-il fait? Quelque difficile qu'il soit de s'en rendre compte, cela est moins difficile pourtant que de s'expliquer le mouvement que la prédication et puis la mort de Jésus ont produit dans la Judée; car nous n'avons sur Jésus, ni aucun témoignage direct, ni aucun écrit où lui-même nous ait laissé sa pensée. Nous avons, au contraire, les Lettres ou Épîtres de Paul, où il revit aujourd'hui pour nous. Il est vrai.que beaucoup de ces Lettres sont d'une authenticité au moins douteuse; mais il y en a quatre qui ne sont contestées par personne, savoir : la Lettre aux frères de la Galatie ; — la Première à ceux de Corinthe ; — la Seconde à ceux de Corinthe ; — et enfin la Lettre à ceux de Rome. Elles suffisent pour pénétrer dans le caractère de Paul et dans Pesprit de sa prédication, et il est temps de les aborder.
Avant tout, il ne faut pas se laisser surprendre à ce nom d'apôtre des gentils, par lequel on a coutume de désigner Paul, et cela d'après lui-même {Ro?n., xi, 13). Ce mot ne veut pas dire que Paul ait jamais prêché le Christ à ce que nous appelons des païens. Le premier regard jeté sur ses épîtres suffit pour reconnaître qu'elles leur auraient été absolument
102 LE CIlRISTIANISMIi ET SES ORIGINES.
inintelligibles. Les gentils à qui il s'adresse sont des incirconcis jndaïsants, qui avaient reçu les enseignements des Juifs, qui assistaient à leurs assemblées et lisaient leurs écritures : ceux-là seuls pouvaient entendre sa prédication et s'en émouvoir. Partout oij il va, il s'adresse d'abord aux Juifs eux-mêmes et parle dans les synagogues, ou dans les lieux de prière (■7cpoa£uxa() ^ Mais le plus souvent il n'est pas écouté par les Juifs et se rabat sur les judaisants; c'est de ceux-ci que se composent ses églises. Mais je ne sais s'il y est entré, du vivant de Paul, im seul païen ; je veux dire un homme qui ne connût pas déjà, avant d'y entrer, le judaïsme et la Bible -.
Je sais bien que, si Ton en croit le livre des Acles, Paul à Athènes disputait dans l'agora avec les philosophes sloïques et ceux de l'école d Épicure ; qu'il prêchait môme devant l'Aréopage et convertissait un de ses membres ; mais je ne suis pas le premier qui refuse d'en croire là-dessus le livre des Actes, et qui voie là un récit de pure imagination. Quoi qu'il en soit, il est certain du moins que les épîtres de Paul ne s'adressent jamais à des païens. Ceux à qui il parle l'avaient été, il est vrai, car il leur dit : u Autrefuis,
1. Il y avait au moins de ces oratoires dans les villes où il ne se trouvait pas assez de Juifs pour constituer une synagogue. Voir Act., XIV, 13.
2. Le livre des Actes, par antipathie pour les Juifs, sans doute, ne se sert pas du mot de judaïsants. Il dit : les servants Dieu, ou simplement les servants, (jcê6(X£vot. {Actes, xvi, 14 ; xvii, 4j. Josepli emploie également l'une et l'autre expressions. [Guerre des Juifs, II, XVIII, 2 ; Antiq., XX, xiii, 11.)
LA KESURUEGTION. — PAUL. 103
quand vous ne connaissiez pas Dieu, vous avez servi des dieux qui ne sont pas eu réalité. » {Gai., iv, 8.) Et encore : « Vous savez que vous étiez des gentils qui vous laissiez conduire comme on voulait aux idoles muettes. » (I Cor.^ xu, 2.) Mais, avant de devenir chrétiens, ils avaient d'abord judaïsé, et ce n'est qu'à travers le juJaisme qu'ils étaient arrivés à Jésus. Autrement, ils n'auraient pu prendre aucun intérêt à la discussion qui remplit à peu près deux des quatre Lettres que nous avons (à ceux de Galatie et à ceux de Rome), et qui reparaît encore dans les deux autres : celle de savoir si. les chrétiens doivent rester Juifs ou sortir absolument du judaïsme ; elle n'aurait pas môme eu de sens pour eux.
Mais qu'euseignait-il ? Que croyait-il ? Il l'a dit en un verset d'une brièveté éloquente : « Je n'ai pas fait profession devant vous de rien savoir autre chose, si ce n'est le Christ Jésus, et le Christ mis en croix i. » C'est-à-dire que ce qui fait le fond même de la prédication de Paul, c'est sa doctrine du Christ, ou, en un seul mot;, sa Christologie.
Je rappelle d'abord d'où est née l'idée de l'Oint ou du Christ. Lorsque les Juifs furent alTranchis, par les Asmonées, de la domination des rois grecs macédoniens, plus insupportable que celle des Perses,
1. I Cor., Il, 2 : Et [j.r) 'Irjaoyv XpiCTOv, -/.aï xoùtov iffxaupwti.ï'vov. Pour traduire exactement 'Ir,(70uv Xpiaxôv, je crois qu'il faudrait mettre Jésus, Christ, avec une virgule entre les deux mots, et en donnant à celui de Christ sa prononciation naturelle, et non pas celle qu'il a prise dans le nom composé Jésus-Christ.
lOi- LE CHRISTIANISME ET SES ORIGINES,
parce qu'elle opprimait leur conscience même, l'enthousiasme populaire se traduisit en des poésies qui célébrèrent la restauration d'Israël et les chefs libérateurs. Ces poésies se produisirent sons la forme prophétique, qui était dans le génie de ce peuple ; on les mit dans la bouche des vieux prophètes des anciens âges : Isaïe, Michée, etc., et, au lieu de chanter franchement sous son nom un chef tel que Simon ou Jean (en grec Hyrcan), on supposa que le prophète avait vu de loin et annoncé par avance l'homme divin qu'on ne nommait pas, mais qui devait rendre au peuple de lehova son indépendance et sa grandeur. Cet homme, étant un grand piètre, était un Oint. Plus tard, quand on fut loin de ces beaux temps et qu'on retomba dans la servitude, ces images glorieuses restèrent et changèrent de sens : elles avaient été de l'histoire ; elles ne furent plus que des espérances, dont l'accomplissement reculait de plus en plus dans l'avenir; et il fut reçu que ceux qu'on appelait les prophètes, et qu'on plaçait au temps des anciens rois, avaient promis à Israël un rédempteur, que son dieu tenait en réserve et qui viendrait enfin tout réparer. C'est ainsi que s'établit cette attente, et qu'elle entra dans la foi des Juifs.
Le personnage ainsi glorifié dans les prophéties n'y porte pas le nom d'Oint ou Christ: ce nom ne se trouve que dans les psaumes. Les psaumes sont des écrits encore plus récents que les livres prophétiques ; ils ont été composés sous les Asmonées devenus rois,
OU même sous Hérotle, Quand ils parlent de l'Oint (ou Christ), ils enientlent par là le chef, grand prêtre ou roi, placé à la tête de la nation juive, et dont ils célèbrent les victoires et la grandeur K Mais, plus tard, ces rois ayant disparu et la Judée étant asservie aux Romains, on a mieux aimé entendre, par l'Oint ou le Christ des psaumes, un restaurateur d'Israël qu'on attendait de l'avenir.
Cet Oint espéré, on crut plusieurs fois qu'il paraissait ; plusieurs s'essayèrent à ce rôle dans l'anarchie qui suivit la mort d'Hérode : ils échouèrent et périrent, et leur mauvaise fortune semblait devoir décourager les espérances ; mais elles étaient si vivaces, qu'elles se transformèrent seulement, au lieu de s'éteindre. Elles passèrent de l'ordre de la réalité à celui du surnaturel. L'Oint attendu ne fut plus un homme ordinaire, comme ceux qu'Israël avait eus autrefois, mais un personnage surhumain. Dans un écrit qui portait le nom de Daniel, l'écrivain, après avoir représenté sous l'image de quatre bêtes les quatre empires auxquels Israël avait été asservi successivement et les avoir amenés devant le siège où le Très Vieux, c'està-dire Dieu, s'est assis pour les juger, fait paraître à son tour Israël lui-même, sous la figure d'un fds de l'homme ou d'un homme, qui s'avance « sur les nuées » jusques auprès de Dieu, et reçoit de lui la puissance. Les bêtes étaient les gentils ; l'homme ou fils de
1. Les grands prêtres et les rois étaient consacrés par une onction d'huile sainte. Exode, xxix, 7; I Som., ix, 16.
l'homme est Israël ; il n'y avait rien de plus sous cette image ; mais on voulut y voir autre cliose. Le Fils de l'homme devint l'Oint attendu, et il fut admis que l'Oint ou Christ, le jour où il paraîtrait, descendrait en effet du ciel et marcherait sur les nuées. (Marc, xu, 62.)
Mais, du moment que Dieu tenait en réserve pour son Oint un miracle, rien n'empêchait de soupçonner un Christ jusque dans un personnage malheureux. Tel pouvait être persécuté ou même tué aujourd'hui, et reparaître demain tout-puissant et glorieux. J"ai cité le passage à'Isaïe où Ton s'imagina que le Christ était représenté sous cet aspect, si différent de celui soi;s lequel on se le figurait autrefois.
C'est ainsi que Jean le Baptistès a pu être i ris pour un Christ, et Jésus après Jean le Baptistès.
Il faut relire ce morceau û'Isaïe, dans lequel le poète avait voulu représenter en réalité, non pas la passion d'un Oint, mais celle d'Israël lui-même, personnifié dans (( le serviteur de lehova ». Il faut surtout remarquer les passages d^où est sortie cette idée de rédemption ou de rachat qui est devenue comme le fond même du christianisme. « C'est pour nous qu'il a été frappé; c'est pour notre compte qu'il a soulfert... lia payé pour nos péchés, il a reçu des coups pour nos injustices... Il a porté à lui seul le péché de beaucoup et il a payé pour eux. » Cela voulait dire tout simplement, dans le propliète, qu'Israël a souffert pour les péchés des Israélites^ comme nous pourrions dire aujourd'hui que les malheurs de la France
ont expié les fautes des Français; mais quand toute celte prophétie a été appliquée par l'imagination des peuples, non plus à Israël, mais à un homme, à un sauveur, il a fallu entendre nécessairement que cet homme payait pour tous les autres et achetait de sa vie le salut de tous, et c'est l'idée qu'on se fit du Christ.
C'est ce qu'expriment également les Lettres de Paul, et les évangiles : « Christ est mort pour nos péchés suivant les Écritures. » (I Cor., xv, 3.) — « Christ est notre justification, notre sanctification, notre rançon. ;) [IbicL, 1,3.) — « Par la rançon qui a été donnée pour nous en Jésus le Christ. » [Rom., lu, 24.) — « Le Fils de Thomme est venu... donner sa vie pour la rançon d'un grand nombre » [Marc, x, 45), etc.
Cette idée semble d'ailleurs avoir été dans l'air à cette époque. Non seulement on la trouve dansPhilon, sous une forme stoïque et hellénique plutôt que juive : « Tout sage est la rançon du méchant i, » mais encore Caton, dans Lucain, s'exprime ainsi (II, 312) : « Puisse mon sang racheter les peuples ! puisse ma mort payer tout ce que la corruption romaine a mérité d'expiations ! »
Hic redimat sanguis populos, hac caede luatur Quidquid romani meruerunt peiidere mores -.
1. nà; cosô; ).ÛTpov irs-zl tou ^av),ov. Voir tome III, p. 417.