‹ Le Christianisme et ses origines (volume 3)Chapitre 29 sur 107 · Molière, Pourceaugnac, acte I, scène xi · texte numérisé non relu

Molière, Pourceaugnac, acte I, scène xi

La mort a été engloutie dans la victoire. Mort, où est ton aiguillon ? Mort, où est ta victoire ? L'aiguillon de la mort, c'est le péché... Grâces soient à iJieu, qui nous donne la victoire par Noire Seigneur le Christ Jésus (I Cor., XV. 35-57) ^ »

Paul, on l'a vu, croyait être de ceux qui devaient entrer directement dans la gloire, sans même avoir passé par la mort, tant tout cela était proche ! La morl allait disparaître avec le péché, qui faisait toute sa force. Le mal, tout à l'heure, sera anéanti sous toutes ses formes; il ne restera plus que « Dieu tout en tous {IbicL, 28)».

Et cependant ces passages n'épuisent pas la hauteur et la largeur des aspirations de Paul. Il y en a un autre où il représente comme affranchis par le Christ, non plus les Fidèles, non plus les hommes seulement, mais encore la création tout entière : « La création

1. Cette phrase : «■ La mort a été engloutie dans la victoire », est traduite d'Isaie, xxv, 8, et la phrase suivante d'Osée, xiii ; mais ces traductions sont très inexactes, d'après les hébraisants. L'hébreu porte, d'une part: « Il engloutira la mort pour jamais, » et de l'autre : « Je serai ta ruine, Mort; je serai ta destruction, Scheol.» Le Scheol, c'est encore la mort, proprement le séjour souterrain que les morts habitent.

Le mot 56ïa, par lequel Paul exprime l'éclat des corps célestes, est la traduction de l'hébreu kabod, qui signifie, en plusieurs endroiis de l'Ancien Testament, une lumière resplendissante dont lehova e-t entouré. [Exode, xxiv, 16, etc.) Les Septante ont rendu kabod psiv So^a, dans la Vulgate gloria, d'où en français gloire. Ce sens du mot gloire est bien oublié aujourd'hui, si oublié qu'en lisant le vers de Corneille dans Polyeucte :

Ou le conduisez-Tous ? — A la mort. — A la gloire!

beaucoup ne le comprennent plus et croient qu'il s'agit de la gloire au sens ordinaire, tandis que Polyeucte veut dire la gloire ou la splendeur du paradis.

LA HÉSURREGTION. — PAUL. 115

est suspendue dans l'attente dn moment où seront manifestés les fils de Dieu. La création a été assujettie à la mortalité, non volontairement, mais par l'ordre de celui qui l'a assujettie, avec la promesse fpiela créalion elle-même sera affranchie de la corruption et entrera dans l'affranchissement de la rjloire des enfants de Dieu. Car nous savons que la création tout entière continue d'être partout en gémissement et en travail jusqu'à cette heure. Et ce n'est pas tout, mais nous-mêmes, qui avons reçu la prémice de l'Esprit, nous aussi, nous gémissons en dedans de nous, attendant... l'affranchissement de notre corps (7?om., vm, 19-23). » Ainsi, c'est la nature tout entière qui, par l'avènement du Christ, va être affranchie de la mort et de la douleur.

Voilà de magnifiques rêves; on voudrait savoir où Paul a pris tout cela ; mais comment le saurions-nous et comment pourrions-nous le dire, puisque, des idées et des croyances de cette époque, il ne nous reste, pour ainsi dire, aucun monument?

Nous avons cependant conservé Piiilon, et, dans les œuvres de ce Juif d'Alexandrie, nous trouvons, avec des doctrines helléniques dont beaucoup sont demeurées étrangères à Paul, quelques idées théologiques qui sans doute étaient accréditées à cette époque dans les écoles juives. Telle est celle des deux hommes, ou du double Adam, assez différente dans Philon de ce qu'elle est dans Paul, mais pourtant assez analogue aussi pour qu'on puisse croire que l'un et l'autre ont puisé aux mêmes sources. Philon aussi s'attend, comme

Paul, au bouleversement du monde et à Tévanouissement de l'empire romain ; si ses pensées là-dessus sont moins mystiques que celles de Paul, s'il n'en appelle qu'à une sorte de loi historique qui ferait de l'humanité une grande et universelle démocratie, nous n'en sommes peut-être que plus frappés de leurs communes es[)érances *.

Mais ce qu'il y a de plus extraordinaire dans les développements que j'ai transcrits ne paraît pas être d'origine juive, et, suivant toute apparence, vient de la religion de Milhra. Celte religion, très répandue depuis quelque temps, attirait surtout les âmes par la promesse de la résurrection des morts et de la destruction de la mort et du mal, qui devaient disparaître ensemble à jamais. C'était son dogme par excellence, et c'est seulement d'après elle que les Juifs se sont mis à croire à la résurrection, dont il n'y avait pas trace dans leurs anciens hvres. C'est de la Cilicie, au témoignage de Plutarque, que le culte de Milhra et ses mystères étaient entrés dans l'empire romain, à l'époque de la guerre des pirates [Poînpée, 24). L'influence devait donc s'en faire sentir daus cette grande ville de Tarse, ouverte à tant d'idées et de religions, où Paul était né et où il vivait -.

Ces idées paraissent aujourd'hui si extraordinaires,

1. Voir mon tome III, p. 400-401, où je renvoie au livre de M. Franck sur la Kabbale. Voir aussi son article sur saint Paul, dans les Débats Am 16 juillet 1875.

Voir encore mon tome III, p. 490.

'2. Ibidem, p. 348.

que les chrétiens qui s'en édifient ne les comprennent plus et les altèrent comme forcément. Ils lisent dans saint Paul (I Cor., xv, 21) : « De môme que par un homme la mort, de même aussi par un homme la résurrection des morts. De même que dans Adam tous meurent, de même aussi dans le Christ tous revivront. » (Voir aussi Rom.^\, 12.) Comme, on meurt toujours, les théologiens nous assurent gravement qu'il s'agit ici d'une vie et d'une mort spirituelles; mais entre ce commentaire et le texte il y a un abîme. Paul entend et dit positivement que jusqu'ici les hommes meurent, à cause du péché d'Adam, mais que dorénavant, à cause de la croix du Christ, ils ne connaîtront plus la mort. Christ les en a rachetés ; et voilà ce que Paul a[)pelle la rédemption, et qui mérite ce nom mieux qu'une rédemption mystique. Yoilà une promesse bien autrement séduisante que celles de nos sermonnaires. Ne plus mourir, entrer parle Christ dans une immortalité resplendissante, où tout mal et toute injustice sont engloutis sans retour ! L'Esprit a été mis en nous comme « les arrhes de cette promesse divine » (Il Cor., V, 5). Et Paul dit de la manière la plus expresse que, quelque lourd que soit le poids du corps, il n'entend pas s'en dévêtir, mais en revêtir un autre pardessus « afin que ce qu'il a de mortel soit entièrement bu par la vie » (II Cor.., v, 4) ^ Il y avait des esprits tellement remués par ces pro-

1. Tout cela avait été très bien compris et exposé dans la troisième partie du livre de M. Charles Lambert : f Immortalité selon le Christ {Michel Lévy, 1865).

messes, qu'ils en jouissaient par avance et s'en trouvaient comme enivrés. Paul les raille quelque part de cette ivresse : « C'est donc fait, vous voilà repus, vous voilà riches, vous voilà rois î » (I Co7\, iv, 8.) Mais luimême, il ne peut s'en défendre : pour se forlifier dans les épreuves qu'il a à subir, sa pensée se jette sur la grandeur qui doit les couronner. Elle sera incomparablement radieuse, car il n'est pas un simple fidèle, mais un apôtre, et si, le ministre de la loi de mort (c'est l'ancienne loi, et ce ministre est Moyse) était enveloppé déjà d'une telle lumière que les peuples n'en pouvaient soutenir V é(i\A\[Exode ,\Tnv , 29), que serace du ministie de la loi nouvelle? « Le poids léger de la tribulation du moment, grossi hors de toute proportion, me fera une masse énorme d'éternelle gloire. » (11 Cor., ui, 7-8 et 17.)

Ainsi, pour Paul et les siens, la résurrection est véritablement tout le christianisme. Dans une vive argumentation, où l'apôtre s'efforce de faire accepter la résurrection des morts à ceux qui ne veulent pas y croire (I Cor., xv, 12, etc.), il va jusqu'à dire que, s'il a tant combattu et tant souffert, c'est uniquement dans l'espoir de la résurrection : « Où est mon profit, si les morts ne ressuscitent pas ? Mangeons et buvons, puisque demain nous mourrons. » {Ibid., 32.)

D'après cela, on n'est pas étonné quand le livre des Actes nous représente dans Athènes les gens qui causent de la prédication de Paul, et qui disent qu'il annonce des démons étrangers « parce qu'il prêchait Jésus et Résurrection » (xvii, 18). C'est-à-dire que

railleur des Actes plaisante agréablement ces genlils, qui prenaient Résurrection {\\.^fi"x7:;) pour une déesse ; mais cela nous dit assez que les chrétiens des premiers temps avaient toujours ce mot à la bouche ^

Enfin, comme ceux-là seulement devaient ressusciter avec le Christ qui avaient été marqués de son sceau par le baptême, baptisés pour être à lui ('o^o'. à6a~(7ey;iJ.£v zî; Xy.'-.b) 'r^i^rJv. Rom., vi, 3), l'usage s'était introduit de se faire baptiser ;jo?^r /es mor/5 qui n'avaient pas reçu le baptême, afin de leur assurer le bienfait de la résurrection (I Cor.,\\; 27, etTertullien, De resurrect.., 48).

Quand j'ai étudié ailleurs (t. III, p. 3o3) la croyance à la résurrection chez les Juifs, j'ai dit qu'on n'attendait de résurrection que pour les justes. Je ne doute pas que ce ne soit ainsi que Paul l'a compris; caries détails qu'il donne surlescunditionsde l'existence dans une autre vie (I Cor., xv, 35-54), ne s'appliquent évidemment qu'aux élus. Cependant il paile plusieurs fois d'un tribunal devant lequel nous comparaîtrons, et il y a un endroit où il dit positivement « que chacun sera traité dans son corps suivant ce qu'il a fuit de bien ou de mal (II Cor., v, 10) » . 11 faut donc supposer qu'il croyait au moins à une résurrection d'un moment, puis à un

1. Voir Jean d'AïUioche (celui qu'on appelle Bouche d'or ou Chrysostôme), dans son trente-huilième Discours sur les Actes des Apôires : « D'autres disaient : « Il fait l'effet d'un prêcheur de démons » étrangers, » parce qu'il prêchait Jésus et Résurrection. Eu effet, ilsprenaient Résurrection pour une déesse, accoutumés qu'ils étaient à adorer aussi des divinités femelles. » Plus tard, on a tiré du mot àvâcTadt; les noms propres d'Anaslase et d'Anastasie.

jugement qui réservail les uns pour une éternelle vie et condamnait les autres à une définitive et éternelle mort. Peut-être aussi ses idées sur ces mystères de l'avenir n'étaienl-elles pas assurées et constantes^

Depuis le temps de Paul, la résurrection des morts a beaucoup perdu de son intérêt en se faisant attendre. Elle est encore aujourd'hui la croyance des chrétiens ; mais c'est une croyance dormante, nullement comparable à ce courant de foi vive qui emportait les âmes au temps de Paul. La résurrection des corps reste promise pour la fin du monde; mais la fin du monde paraît bien loin. Comment prendre intérêt à ce corps, que l'àme ne doit retrouver qu'au bout de tant de siècles, après qu'elle s'en sera passée si longtemps? Tout autre chose était Taltenle de cette vie qui allait s'ouvrir avant que la vie présente fût finie ; vie complète de l'homme tout entier, avec tous ses sens, où abonderait <( ce que l'œil n'a pas vu, ce que l'oreille n'a pas entendu, et qui n'a pas pénétré dans l'esprit de l'homme » (I Cor., ii, 9); où Paul enfin croyait entrer sans même avoir traversé la mort, et sans avoir eu à sauter dans ce trou que la nature met devant nos pas au bout de la vie.

Si l'on considère dans son ensemble tout ce qu'embrassait l'imagination de Paul quand il croyait à un Christ sans croire encore à Jésus, n'entrevoit-on pas ce qui a pu s-e passer dans cet esprit ardent, hanté de

1. Dans le livre des Actes, très postérieur à Paul, il est dit expressément que la résurrection sera à la fois pour les justes et pour les injustes, xxiv, 15.

si grandes \isions, et qui n'attendait un Cliristque pour les réaliser, lorsqu'il apprit qu'on disait que le Christ était venu, et qu'il n'était autre que ce charpentier de Nazareth, un homme nullement initié à ces mystères, qui, après avoir fait quelque bruit en Galilée et séduit les simples, avait été mis en croix à Jérusalem ? 11 n'éprouva d'abord pour celte croyance populaire qu'un profond mépris, qui se changea en colère quand il vit que ces gens résistaient à l'autorité des maîtres. Il trouva bon qu'on les châtiât et qu'on les réduisît par la force ; mais, dans cette situation, un homme né pour persuader et pour enlever les esprits devait se sentir mal à l'aise ; et cependant la foi nouvelle gagnait toujours, et le nom du Christ, du Christ ressuscité, se faisait entendre de tous côtés autour de lui. Serait-il donc possible que Jésus eijt été le Christ? Mais, si cela était, si le Christ était ressuscité, alors tout ce que Paul avait rêvé était donc proche, et ce qu'il n'attendait jusque-là que d'une manière vague et indéterminée devenait présent. Ce frémissement général, cette insurrection des esprits, n'était-ce pas, en effet, le signe de la catastrophe? Le drame allait se jouer ; alors comment Paul n'y eùt-il pas pris son rôle, qui ne pouvait être qu'un premier rôle? Cette foule qui acclamait l'avènement du Christ, elle ne savait pas elle-même ce que cela voulait dire ; Paul allait le lui apprendre ; elle n'avait de son Christ qu'une idée mesquine ; Paul allait transformer cette idée et lui donner toute sa grandeur. Obsédé de ces pensées, il traversa pourtant encore, selon toute apparence, une période d'agitation et de

Trouble, puis il en sortit par un éclat. Il cessa, comme dit le lex[e des Actes, « de regimber contre l'aiguillon », et, impatient de commencer son œuvre, il embrassa avec passion ce qu'il avait combattu. Mais, comme ce qui l'avait rebuté d'abord était celte croix infamante, un « sujet de cbute pour des Juifs » ', où le prétendu Christ avait été cloué, c'est précisément à cette croix qu'il s'attacha de toute son âme; il s'éprit amoureusement de la tache môme qui le dégoûtait la veille, et il ne prêcha plus qu'une chose : « que Jésus était le Christ, elle Christ mis en croix». Voilà comment je me figure la révolution qin s'accomplit sur le chemin de Damas.

Cependant, si la christologie de Paul diffère beaucoup de la christologie populaire des trois i)remiers évangiles, elle ne diffère pas moins de celle qui est devenue plus tard le dogme chrétien. Le Christ de Paul n'est nullement un dieu. On a cru trouver un Christ dieu dans un verset de l'Épître à ceux de Rome; mais c'était une simple faute de ponctuation ^. Le Christ . de Paul n'est pas le Yerbe ou Logos du quatrième évangile; Paul n'emploie jamais cette expression et il n'a pas cette idée. Il ne se figure pas le Christ, ainsi

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