‹ Le Christianisme et ses origines (volume 3)Chapitre 31 sur 107 · EU aCiiov, avec mouvement · texte numérisé non relu

EU aCiiov, avec mouvement

qu'a dit Jésus, sauf le récit de la Cène, sur lequel je vais m'expliquer tout à l'Iieure. En un endroit seulement, demandant à ses adversaires de ne pas s'obstiner à se tenir eu état de guerre contre lui, il les en presse var laj)atience et la facilité du Christ (II Cor., x, 1). A ce mot près, il semble que Jésus n'est pour lui qu'un simple instrument de la puissance divine, en qui il n'y a à considérer que l'action de Dieu. C'est à Dieu, par exemple, qu'il fait honneur de la rédemption, pour ainsi parler, et non pas au Christ lui-même. « Si Dieu est pour nous, qui donc contre nous? Il n'a pas épargné son propre Fils, et l'a livré à la mort pour nous tous... Qui peut nous enlever l'amour de notre Dieu ? La tribulation, la gêne, la persécution, la faim, -la dénuement, le péril, l'épée ? ... A travers toutes ces épreuves, nous triomphons par celui qui nous a aimés. Je suis sûr que ni mort, ni vie, ni anges, ni Puissances, ni présent, ni avenir, ni Vertus, ni ciel, ni enfer, ni aucune autre créature, ne pourra jamais nous enlever l'amour de notre Dieu (manifesté) en Jésus le Christ notre Seigneur » {Rom., vni, 31-39). C'est Dieu, qui livre son Fils, et non pas ce Fils qui se livre ; c'est Dieu, et non le Christ, qui nous témoigne ainsi son amour. Et ce dernier trait se remarque d'autant plus qu'il a été longtemps dissimulé par l'altération du texte. On hsait : « Qui peut nous enlever l'amour du Christ ? » Mais il y a <ie Dieu dans les manuscrits du Sinaï et du Vatican. Et il existe trois autres passages, dans les Épîtres authentiques de Paul, où la vraie leçon Dieu avait été remplacée ainsi par

Christ^ sous l'influence sans doute des croyances d'un autre temps^ qui identifiaient l'un avec l'autre ^

La même manière de comprendre la rédemption se retrouve d'ailleurs dans plusieurs passages des Lettres de Paul [Rom., ni, 25; v, 8; vni, 3; 11 Cor., v, 11). et dans un verset de la première Épitre attribuée à Jean (iv, 10).

Il est vrai qu'on trouve aussi deux versets qui, tels que nous les lisons, présentent l'idée que c'est le Christ lui-même qui s'est donné, et qui Ta fait par amour pour nous (G^r/., i,3,etii, 20). Mais les lisons-nous tels que Paul lésa écrits? Il y a des raisons sérieuses pour ne pas l'admettre et pour lire ces versets de la manière suivante : « De la part de Dieu, père de nous et de notre Seigneur lé Christ Jésus, (de Dieu) qui /'a donné pour nos péchés. »

« Je vis dans la foi du Fils de Dieu, (de Dieu) qui m'a aimé et qui /'a livré pour moi ^. »

t. I Cor., Il, 1 ; Rom., x, 17 ; Rom., \iv, 10. Peut-être faudrait-ii lire aussi Qto-j pour Xp'.a-oO dansll Cor., v, 14, quoique cette leçon ne se trouve dans aucun manuscrit ; mais le verset 14 se rattacherait mieux ainsi au verset 13. Voir aussi ^c?., ïx, 28.

'2. Voici les textes d'après le manuscrit du Sinai :

'Atio ÔcoO TîXTpô; r;ixûv xat Kvpi'o'j 'Ir|(70Û Xpiatov, toù oôvto; laut&v

'Ev ut'ffTEi ^û) TTi Toù uioû Toù ÔïoO Toù àyaTTricavrô; (jle xai 7:apaôôv- To; ÉauTÔv Cinàp è[xo\J.

On remarquera d'abord, quant au premier texte, que le Sinai donne ■naTpô; Y|U.wv xaî K'jp''o'j, au lieu de 7ra-pô; xal Kupioy rifxâiv. Cette différence paraît insignifiante ; elle est au contraire considérable, car elle permet de construire et de traduire, non plus : de Dieu notre père et de notre Seigneur, mais bien : De Dieu, père de nous et de notre Seigneur. Et cette construction est confirmée par deux autres versets de Paul, où elle est la seule possible. (IL Cor., xi. 31 et Rom., XV, 6.)

Il est donc au moins douteux que Paul ait conçu le Christ comme s'étant offert lui-même, par amour pour les hommes, à les racheter par sa mort.

Un verset de l'Épître à ceux de Rome (u, 16) appelle l'attention : « Au jour où Dieu jugera les pensées cachées des hommes, suivant ma prédication, par l'enlromise de Jésus le Christ ^.. » Cela paraît indiquer que Paul est le premier qui s'est représenté le Christ comme devant tenir ces grandes assises au nom de son Père. Le Christ lui-même, selon la pensée de Paul, devait avoir pour assesseurs ses Fidèles, lesquels devaient juger avec lui non seulement les hommes, mais même les anges, sans que nous soyons d'ailleurs renseignés nulle part sur ce qui regarde ces jugements des anges^,

11 est à remarquer que, dans un verset de Paul {Rom. , XIV, 10), où il rappelle que tous, un jour, nous comparaîtrons devant le tribunal de Dieu^ tandis que tous

Si maintenant on écrit aOtôv au lieu de eautov, on retrouve alors l'idée que c'est Dieu qui par amour pour nous a donné son Fils.

Mais on sait que le réfléchi eauiov s'écrit aussi aûtov et ne diffère alors du pronom simple que par la seule différence de l'esprit rude à l'esprit doux. Il en résulte qu'il n'y a rien de plus facile et de plus fréquent que la confusion de ces deux formes, et qu'au témoignage des hellénistes, on est toujours en droit de rétablir l'une à la place de l'autre par conjecture. — C'est ce que m'écrivait un jeune savant déjà célèbre, Charles Graux, mort aujourd'hui, que j'avais consulté à ce sujet.

Dans le second verset, on retrouve également ce sens en substituant simplement aOtôv à lauxQv.

1. « Suivant mon eùavYéXiov », c'est-à-dire suivant ma manière d'entendre et d'annoncer « la bonne nouvelle ».

2. I Cor., VI, 3. Quant au droit de juger donné aux Fidèles, voyez ApocaL, XX, 4.

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les bons manuscrits donnent celle leçon, les manuscrits inférieurs y ont substitué celle-ci : le tribunal du Chiist. Je me suis expliqué tout à l'heure sur cette sorte d'infidélité. Dans un autre verset, au contraire (II Co7\, V. 10), tous les manuscrits donnent également le tribunal du Christ. Mais cette leçon est rendue suspecte par la variante de l'Épître à ceux de Rome, et l'on se demande si cela ne prouve pas seulement que nous lisons celle-ci d'après des sources plus anciennes et meilleures que celles qui nous ont conservé l'autre.

Mais ce qu'il y a de plus original dans la christologie de Paul est ce que j'oserai appeler l'effacement final du Christ : « Il doit régner jusqu'à ce qu'il (Dieu) lui ait mis tous ses ennemis sous les pieds {Ps., ex, 1). Le dernier ennemi détruit, c'est la mort. Car il (Dieu) a tout mis sous ses pieds et tout abaissé. Mais quand il (lit tout abaissé, il est clair que c'est en dehors de celui qui lui abaisse tout. Mais, quand tout aura été abaissé sous lui, alors le Fils lui-même s'abaissera sous celui qui lui a tout abaissé, afin que Dieu soit tout p ai' l'apport à tous (I Cor.^ xv, 25-28). » Que signifient ces paroles?

Je n'ai pas besoin de dire combien celui qui les a écrites est loin de ce qu'on a appelé depuis la Trinité, et combien étranger à l'idée que le Fils puisse être Dieu et égal au Père ; Paul est bien trop profondé ment Juif pour qu'une telle idée pût même approcher de son esprit. N'est-ce pas lui qui écrit encore : « La tête de la femme, c'est l'homme; la tête du Christ,

c'est Dieu M » Mais cela vaut à peine qu'on le remarque.

Ce qu'il faut considérer surtout ici, c'est que, dans la pensée de Paul, le règne du Christ ne doit durer qu'un temps, le temps de détruire les ennemis des Fidèles, y compris « le dernier ennemi ». Ensuite, il n'y a plus que Dieu qui règne, et qui désormais est tout à l'égard de tous, sans qu'il soit tenu compte d'aucun autre. L'honneur du Christ est d'être notre représentant et comme notre chef de chœur dans le' drame de" la fm du monde présent. C'est ce que Paul exprime ailleurs en disant qu'il est « le premier-né dans la foule de ses frères » {Rom., vni, 29). Une fois l'œuvre accomplie, il n'y a plus de Christ, ou, si l'on veut, nous sommes tous des christs, car c'est ce que Paul semble dire encore : « Le Dieu qui nous assure en Christ et qui nous a faits christs » (-/.ai xp'.ixq -rumq) (II Cor., I, 21) 2 . C'est encore ce que paraît vouloir dire le verset suivant {ibid.; ni, 18) : « Tous, tant que nous sommes, en recevant à visage découvert la réflexion de la « gloire... » du Seigneur, îious ?ious transformo7is en la même image, la « gloire » communiquant la « gloire... » Le Christ ainsi entendu devient à la fois la personnification et l'idéalisation de l'humanité. Je ne connais pas d'illusions religieuses

1. I Cor., XI, 3. Le mot chef, dans notre vieille langue, rendait le double sens de xeça/^ : nous n'avons plus aujourd'hui cette ressource ; voir aussi m, 21.

2. Comparez Gai., m, 2G : « Car tous vous êtes Fils de Dieu, par la foi en le Christ Jésus... Vous avez revêtu le Christ. »

plus magnifiques. Et c'est tout cela qui était enveloppé dans la mort de Jésus mis en croix !

J'ai dit qu'aucun des actes et discours de Jésus, consignés [)lus tard dans les évangiles, ne se trouve dans les Épîtres de Paul. Il y a une exception éclatante : c'est le récit du dernier souper de Jésus avec les Douze et les paroles fameuses qu'il y prononce Voici ce qu'on lit dans Paul (I Cor., xi, 23): («•Moimême, j'ai reçu du Seigneur ce que je vous ai transmis à mon tour, que le Seigneur Jésus, dans la nuit où il fut livré, prit du pain, et, ayant fait l'action de grâces *, le rompit et dit : « Ceci est mon corps donné pour » vous ; faites ceci en souvenir de moi.» De même, après le souper, il prit le vin - et dit: « Ce vin est le nou- » veau pacte consacré de mon sang; toutes les fois que )> vous le boirez, faites-le en souvenir de moi. » — Les mots « Ce vin est le nouveau pacte consacré de mon sang » font allusion au passage de VExode (xxiv, 8) 011 Moyse consacre, par*le sang des victimes, dont il asperge le peuple, le pacte que leliova a fait avec Israël.

La tournure même de celte phrase, « Ce vin est le nouveau pacte consacré de mon sang », montre assez que Paul est fort loin de l'idée que ce vin soit, eu effet, du sang, et qu'il y a là purement et simplement un symbole. Voir aussi plus haut, x, 16.

1. L'action de grâces se dit en grec eucharistie, mot qui a pris un sens tuut différent du sens primitif, par sui e d"une association d'idées entre Yeucharistie et la cène. Cène est simplement le mot latin qui veut dire le repas.

-2. Les anciens buvaient après et non pendant le repas.

Mais ce qui est à remarquer avant tout dans ce passage, c'est la manière dont le discours de Jésus est introduit.

Si Jésus avait réellement prononcé ces mots dans son dernier repas avec les Douze, il est clair que le premier soin des Douze aurait été de les répéter à leurs Frères, en faisant avec eux la commémoralion ordonnée par lui. Il n'y aurait pas eu un Disciple qui ne connût ces paroles sacrées, et cela hien avant que Paul lût lui-même du nombre des Disciples. Mais, au contraire, on voit clairement, à la manière dont il s'exprime, qu'il prétend avoir enseigné aux siens quelque chose qu'ils ne savaient pas et que lui-même n'avait appris de personne. C'est du Seigneur qu'il le lient; c'est donc une révélation, c'est-à-dire, en réalité^ une inspiration personnelle. C'est lui et lui seul qui a voulu que Jésus eût parlé ainsi, et qui l'a fait croire ; c'est par ces paroles que son imagination a traduit l'impression profonde que lui a faite la pensée, sans cesse retournée dans son esprit, de la mort du Christ et de son sang versé suila croix. — On voit bien d'ailleurs que celte annonce du 7iouveau pacte est une pensée de Paul et non de Jésus.

Mais ce que je viens de dire ne doit s'entendre que des paroles mises dans la bouclie de Jésus, et non de la pratique même de la communion du pain et du vin. Rien n'empêche de croire que celte [)ratique est aussi ancienne que la communauté elle-même, comme, en effet, le livre Aii^ Actes paraît l'indiquer (n, 46). Rien de

plus naturel qu'une démonstration de ce genre entre des « frères », qui forment une petite société à part et se serrent les uns contre les autres *. L'idée particulière à Paul est d'avou^ rendu cette communion plus auguste et plus sainte en la rattachant au souvenir de la mort du Seigneur, et en lui faisant dire à lui-même que ceux qui boivent ainsi le vin à la même coupe y boivent son sang, et s'associent de cette manière à son supplice.

Cependant ce discours de Jésus a passé dans les évangiles avec de légères variantes {Marc, xiv, 32, etc.). J'en conclurais que la révélation de Paul à ce sujet ne date pas de sa Lettre à ceux de Corinthe, mais qu'elle remonte beaucoup plus haut, et qu'il avait prêché cela dans Antioehe même, à l'heure où des Grecs entendirent pour la première fois parler de Jésus, de sorte que cette tradition fut universellement reçue parmi les chrétiens de Syrie qui parlaient grec, et pour qui sans doute ont été d'abord écrits les évangiles.

Justin, dans sa fameuse Apologie (ch. lxvi), après avoir 'cité les paroles de la cène, qu'il prend non dans Paul, mais dans le troisième évangile, ajoute ces mots, qui donnent beaucoup à penser : « C'est ce que les mauvais démons ont imité et reproduit dans les

1. L'idée d'une communion du sang se retrouve ailleurs. Salluste, Catilina, 24 : « Quelques-uns disent, à cette époque, qu'après son discours, Catilina, voulant s'attacher par un serment les complices de son crime, fit circuler dans des coupes du sang humain mêlé avec du vin, et quand tous en eurent goûté, après une imprécation solennelle, comme cela se fait dans certains actes religieux... », etc.

LA. KÉSURRECTIÛN. — PAUL. 133

mystères deMitlira : on présente aussi le pain et l'eau dans les cérémonies de l'initiation, avec addition de certaines formules ; c'est ce que vous savez, ou ce qu'il ne tient qu'à vous d'apprendre. »

Tertullien à son tour, dans son livre des Prescriptions contre les hérétiques (ch. xl), dit aussi que le diable «imite les sacrements de Dieu dans les mystères des idoles », et prend des exemples dans les pratiques du culte de Mithra, en intlijiuant en particulier « l'oblation du pain ».

L'idée qu'il a fallu des démons pour contrefaire la communion chrétienne dans la communion niithriaque suppose évidemment que celle-ci était connue antérieurement à celle-là ; car autrement il n'y aurait eu là qu'un plagiat tout humain, et on n'aurait pas besoin pour l'expliquer de l'action des puissances surnaturelles. Cela nous donne donc le droit de penser que Paul a réellement pris au culte de Mithra l'eucharistie.

On a cru pouvoir signaler dans Paul d'autres traces des enseignements de Jésus : ainsi^, au chapitre vu de la première épître à ceux de Corinthe, Paul donne divers préceptes qui se rapportent au mariage, et il distingue à plusieurs reprises, parmi ces préceptes, ceux qui sont simplement de lui et ceux qui viennent du Seigneur ; par exemple, au verset 10 : « Aux mariés, ce n'est pas moi, c'est le Seigneur qui défend que l'homme se sépare de sa femme. » Il a paru que Paul rappelait les paroles de Jésus, telles qu'on les trouve dans les évangiles [Marc, x, 9, etc.). Rien, en effet,

n'empêche que Jésus ait parlé comme Paul, mais la manière dont Paul s'exprime ne prouve pas du tout qu'il ait parlé ici d'après Jésus; car, un peu plus loin, au chapitre xiv delà même épître, Paul donne au sujet de ce qu'il appelle les choses de l'inspiration (-â 7:vsj- ;i,aT'./.cz) une suite de prescriptions qui se terminent par ces paroles : « Que celui qui prétend être prophète ou inspiré reconnaisse que ce que je vous écris, ce sont les commandements du Seigneur (xiv, 37). » Or, il s'agit de choses dont il n'y a pas la moindre trace dans les évangiles, et dont, en efïet, Jésus ne pouvait se préoccuper, puisqu'elles se rapportent à la discipline et à la police d'églises qui n'existaient pas encore. 11 est donc évident que Paul, lorsqu'il parle au nom et de la part du Seigneur, entend seulement par là que ce qu'il prêche ne vient pas du simple travail de sa pensée, mais lui a été inspiré, et qu'il le tient du Seigneur par révélation, comme lés paroles de la Cène.

On peut rattacher à la christologie de Paul la doctrine de l'Esprit saint. L'Esprit saint de Paul n'est nullement une personne divine ; Paul n'a aucune idée de la Trinité. L'Esprit saint de Paul est le même qui dans la Bible juive est appelé l'Esprit de lehova ou l'Esprit de Dieu, et Paul dit aussi : l'Esprit de Dieu, l'Esprit du Seigneur ; il dit une fois : l'Esprit de Christ. Le mot hébi'eu signifiait proprement le souffle divin, et par snite une vertu qu'on se figurait comme se communiquant de Dieu à l'homme par une sorte d'insufflation ou inspiration. Ce mol est traduit eu grec par

pîieuma (j:^fzX)[xx) , en latin \}SiV spiritus , d'où nous avons fa il Esprit.

Mais, quoique l'Esprit saint de Paul vienne de la Bible, cette expression a pourtant chez lui une tout autre importance, et sa doctrine à ce sujet est une de ses nouveautés. Je crois que Jésus ne la connaissait pas ; le plus ancien évangile ne lui fait nommer l'Esprit saint que deux fois, et c'est probablement trop 1. Dans Paul, au contraire l'Esprit, saint revient pour ainsi dire à chaque page : c'est par l'Esprit saint qu^on est au Christ. Avant le Christ, on n'avait pas l'Esprit saint ; on l'a maintenant, et c'est par là que tout est changé, qu'on est un homme nouveau et qu'on va renouveler le monde. Mais, je le répète, l'Esprit saint n'est pas un personnage, c'est une influence. Paul dira par exemple : « Nous autres, ce n'est pas FEsprit du monde qui est en nous, c'est l'Esprit de Dieu. » I Cor. n, 12.

Je ne fais pas exception pour le verset où il dit : « Le Seigneur, c'est l'Esprit ^. » Cela veut dire que le Seigneur (c'est-à-dire le Christ) n'est autre chose que l'Esprit de Dieu manifesté dans un homme ; ce qui s'accorde parfaitement avec l'idée, on peut le dire, impersonnelle, que Paul se fait partout du Christ. Cette phrase, traduite dans la langue du concile de Nicée, devient impossible ; car elle signifierait que la seconde

1. J'aurai à. revenir sur ce' point quand je parlerai du livre des Actes.

2. Cor., m, 17. Et non, comme traduit Sacy : « Le Seigneur est Esprit, »

personne de la Trinité est la troisième. Mais Paul ne parle pas cette langue, et il n'y eût rien compris.

Voilà pourquoi j'écris l'Esprit saint, et non le Saint- Esprit, celte dernière forme étant devenue en français une espèce de nom propre, le nom de ce qu'on appelle la troisième personne de la Trinité.

Le û'i-jj[}.x {spiritus) ne répond pas du tout au vojç des Grecs ou au mens des Latins. Il est pourtant mis assez souvent^en opposition avec la chair, mais qu'on y prenne garde, ce n'est pas la même antithèse que fait la philosophie hellénique, quand elle oppose la chair et l'intelligence (sap; et voue), ou le corps ou l'âme (fftoixa et 'h-^y/). Paul n'oppose pas le corporel et l'incorporel ; il oppose le divin et l'humain, le céleste et le terrestre. Aussi n'emploie-t-il jamais à la manière de Platon le mot qui chez celui-ci veut dire l'âme {à^yr^ : car il entend simplement par ce mot la vie, la nature, la même chose que la chair. Loin qu'un esprit soit pour lui le contraire d'un corps, il nous dit qu'après la résurrection nous aurons « un corps spirituel » (aw;j.a 7r/£j[xaT'./,2v). Et loin que le pneuma soit la même chose que le nous, il y a un passage où ces deux termes sont mis en opposition de la manière la plus formelle (I Cor., xiv, 15), et où il est dit qu'il ne suffit pas de prier d'inspiration (tw T.^fj[f.u.-'.), qu'il faut prier aussi d'intelligence {-m vo-!). Mais, comme les héritiers de Paul n'étaient plus des Juifs, mais des Hellènes, le pneuma juif et le 7ious hellénique se sont insensiblement rapprochés et confondus, et c'est ainsi que notre langue a fini par emprunter le mot esprit

au spiritiis des chrétiens, même pour exprimer une idée métaphysique toute différente de celle que ce mot exprimait d'abord.

Un livre hébreu, aujourd'hui perdu, VÉvangile selon les Hébreux, dont nous parlent plusieurs Pères, contenait, au sujet de TEsprit saint, une singularité curieuse. Origène en cite une phrase où Jésus disait, on ne sait dans quelle circonstance : « Alors ma mère l'Esprit saint m'a pris par un de mes cheveux et m'a transporté sur la grande montagne de Thabori. » Il faut se rappeler que le mot hébreu dont rveusxa OU spiritus est la traduction est du féminin. Si l'Esprit est mère de Jésus, on obtient ainsi une triade analogue à celle des divinités égyptiennes, un père, une mère et un fils ^. Mais le prétendu évangile selon les Hébreux est un livre sans autorité. Cette imagination n'a pas été et ne pouvait être accueillie, soit à cause de la mère réelle de Jésus, soit parce que l'Esprit, en grec, ne peut être du féminin, et la phrase citée par Origène est d'ailleurs la seule trace qui en soit restée. Origène ne comprend rien lui-même à ce qu'il cite ^.

Quoique la christologie de Paul excède de beaucoup

1 . Voir Origène, Commentaire sur Jean, tome II, 6, page 04, et Cotnmeyitaire sur Jérémie, XV, 4, p. 224.

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